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COURS ET CONFÉRENCES 



BIBLIOTHÈQUE DE LA REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Littérature 

Histoire de la littérature latine (des origines à Plante), pnr l'abbé P. Lejay, 

membre de l'Institut 15 fr. 

Plaute, par l'abbé P. Lejay, membre de l'Institut 15 fr. 

Le théâtre romantique, par André Le Breton, professeur à la Sorbonne. . 15 fr. 
Un grand amour romantique {George Sand et Alfred de Musset), par A. 

Ff.ugèhe, professeur à l'Université de Toulouse 15 fr. 

Chronologie du romantisme, par René Bray, prof, à l'Univ. de Lausanne. 15 fr. 
Verlaine, par P. Martino, doyen de la Faculté des lettres d'Alger. ... 15 fr. 
Ronsard {sa vie, son œuvre), par Gustave Cohen, profes. à la Sorbonne. . 15 fr. 
Sully- Hrudhomme (Poète sentimental et poète philosophe), par Edmond 

Estève, professeur à la Sorbonne 15 fr. 

Leconte de Lisle, l'homme et l'œuvre, par Edmond Estève, professeur à 

la Sorbonne 15 fr. 

Un grand poète de la vie moderne : Emile Verhaeren, par Edmond Estève, 

professeur à la Sorbonne 15 fr. 

Aggrippa d'Aubigné, par Jean Plattard, prof, à l'Université de Poitiers. 12 fr. 
Le Rire et la scène française, par Félix Gaiffe, profes. à la Sorbonne. . 18 fr. 
Chronologie du Romantisme (1804-1830), par René Bray, professeur à 

l'Université de Lausanne 15 fr. 

Littérature Étrangère 

Le mystère shakespearien, par G. Connes, professeur à la Faculté des 

lettres de Dijon 15 fr. 

Le roman américain d aujourd'hui (Critique d'une civilisation), par Régis 

Michaud, professeur à l'Université de Californie 15 fr. 

Le théâtre américain, par M lle L. Villard, professeur à la Faculté des 

lettres de Lyon 12 fr. 

La France et la Provence dans l'œuvre de Dante, par Henri Hauvette, 

membre de l'Institut, professeur à la Sorbonne 12 fr. 

Le théâtre de Stùndberg. par A. Jolivet, professeur à la Sorbonne. . . 20 fr. 

Explication de la littérature allemande, par René Lote, professeur à la 

Faculté des lettres de Grenoble •...*.. 15 fr. 

La « Morte Vivante », par Henri Hauvette, membre de l'Institut, profes- 
seur à la Sorbonne 15 fr. 

Histoire 

Introduction à l'urbanisme. L'évolution des villes : la leçon de l'antiquité, 

par Marcel Poëte. Illustré de 32 planches 35 fr. 

An seuil de notre h stoire, par Camille Jullian, de l'Académie française, 
Tome I : 20 fr. — Tome II : 20 fr. — Tome III : 18 fr. 

Philosophie 

L'exigence idéaliste et le fait de révolution, par Edouard Le Roy, mem- 
bre de l'Institut, professeur au Collège de France. . 15 fr. 

Les origines humaines et l'évolution de l'intelligence, par Edouard Le Roy, 

membre de l'Institut, professeur au Collège de France. ... . 20 fr. 

La pensée intuitive, par Edouard Le Roy, membre de l'Institut, professeur 

au Collège de France. Tome I : Au delà du discours 15 fr. 

Tome II : Invention et vérification 20 fr. 

L'esthétique du sentiment, par J. Segond, professeur à la Faculté des 

lettres de Lyon 12 fr. 

La philosophie de Plotin, par Emile Bréhier, professeur à la Sorbonne. . 15 fr. 

Les théories de l'induction et de l'expérimentation, par A. Lalande, mem- 
bre de l'Institut, professeur à la Sorbonne 20 fr. 

L'habitude, par J. Chevalier, doyen de la Faculté des lettres de Grenoble. 18 fr. 

Les rythmes comme inirod. physique à l'esthétique, par Pius Servien. . 12 fr. i 

Lyrisme et structure sonore, par Pius Servien 15 fr. 

Le rêve et la personnalité, par Marguerite Combes 20 fr. 

Les principes d° la logique et la critique contemporaine, par Arnold 

Reymond. professeur à l'Université de Lausanne 25 fr. 

Les Intuitions atomistiques {Essai de classification), par Gaston Bachelard, 

professeur à l'Université de Dijon. 15 fr. 

Les origines du caractère chez l'enfant, par le D r H. Wallon, chargé de 

cours à la Sorbonne 24 fr. 



TK,U 
7? 



Trente-cinquième Année. — Première Série. 



Année scolaire 1933-1934 



REVUE des COURS 



ET 



CONFÉRENCES 



PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE 

FORTUNAT STBOWSKI 

Membre de l'Institut 
Professeur à la Sorbonne 





PARIS 

ANCIENNE LIBRAIRIE FDRNE 

BOIVIN & C% ÉDITEURS 

3 et 5, rue Palatine (?/ e ) 
Tous droits de traduction et de reproduction réservés. 



35 e Année il» Série) N° 1 15 Décembre 1933 



REVUE BIMENSUELLE 

DES 

COURS ET CONFÉRENCES 



Directeur : M. FORTDNAT STROWSKI, 

Membre de l'Institut, 
Professeur à la Sorbonue- 



La mort des langues 

par J. VENDRYÈS, 

Membre de l'Institut 
Professeur à la Sorbonne 

Conférencefaile à l'Institut de Linguistique de l'Université deParis. 



Il n'y a pas à chercher d'excuse pour proposer ce soir aux médi- 
tations des linguistes un sujet aussi funèbre que la mort des 
langues. La mort est un acte naturel, qui fait partie de la vie ; et 
l'étude des conditions où se produit la mort est souvent des plus 
instructives en révélant certains secrets de la vie même. C'est 
ce dont on pourra se convaincre en examinant successivement : 
1° ce qu'il faut entendre par la mort d'une langue ; 2° quelles 
sont les langues qui meurent ; 3° comment la mort et la vie se 
mêlent dans le développement de toute langue. Ce seront les 
trois points de cette conférence. 



Une langue meurt quand il n'y a plus personne pour la parler. 

Imaginons un cataclysme qui anéantirait les habitants d'une 
région : leur langue disparaîtrait avec eux. Il est inutile de se de- 
mander quelle pouvait bien être la langue de la population sup- 
posée d'un continent comme l'Atlantide. Le secret en a été en- 
^lonti avec ceux qui la parlaient. 

1 



2 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Nennius raconte qu'en arrivant en Armorique, les Bretons 
tuèrent tous les indigènes mâles du pays, mais qu'ils laisseront 
en vie les femmes, évidemment pour un motif de charité très 
égoïste. Seulement ils décidèrent de leur couper la langue, afin, 
dit l'historien, que les enfants qu'ils auraient d'elles conservas- 
sent en toute pureté le breton de leurs pères. La langue indi; 
aurait été ainsi complètement supprimée. Pour l'honneur des 
Bretons autant que pour l'apaisement des cœurs sensibles, il 
faut se hâter d'ajouter que cette horrifique histoire a été proba- 
blement inventée pour les besoins d'une étymologie onomas- 
tique. Peu importe. Le vrai peut quelquefois n'être pas vrai- 
semblable et l'on a connu des réalités qui dépassaient les pires 
imaginations. Quelles que soient la véracité de Nennius et la con- 
fiance que méritent ceux qui ont reproduit son récit, admettons 
qu'au cours de l'histoire, en Armorique ou ailleurs, de pareilles 
monstruosités se soient produites. Nous avons l'exemple d'une 
langue qui meurt, faute de gens pour la parler. 

Ce cas, même s'il a existé, a dû être rare. Il est en tout cas de 
peu d'intérêt pour les linguistes. Au contraire, un cas fort ins- 
tructif est celui d'une langue qui disparaît peu à peu sous l'in- 
fluence d'une langue plus forte qui l'entoure, la pénètre et la 
submerge. C'est ainsi qu'ont disparu le vieux-prussien, qu'un 
vieillard parlait encore, dit-on, en 1677, et le polabe, qui s'est 
éteint au xvm e siècle, tous deux étouffés par l'allemand. 

Les langues celtiques ont le triste privilège d'offrir des témoi- 
gnages authentiques, et qu'on peut vérifier aujourd'hui même, 
sur la façon dont les langues disparaissent. Le gaulois a disparu 
sous l'action du latin. Le gallois, la plus vivace des langues cel- 
tiques, a reculé beaucoup depuis le haut moyen âge. En Ecosse, 
en Irlande, dans notre Bretagne, la langue indigène a vu peu à peu 
son domaine réduit par l'anglais ou le français. Le dialecte de 
Man est mourant. Le comique est mort au xvin e siècle. 

Qu'est-ce que tout cela veut dire ? On cite le nom de Dolly 
Pentreth, la dernière personne qui ait parlé comique. Ce dialecte 
serait mort avec elle le 26 décembre 1777. De même, un parler 
roman, le vegliote, serait mort le 10 juin 1898, jour où Antonio 
Udina âgé de 77 ans est mort par accident en tombant à l'eau. 
En se noyant il a fait disparaître avec lui le dernier reste de sa 
langue maternelle. Mais il est dangereux de lier le sort d'une 
langue à celui d'un individu. Dieu a dans sa bonté accordé à Dolly 
Pentreth une longévité peu commune. Elle a dépassé 102 ans. Le 
comique devait donc mourir plus tôt si l'on s'en rapporte à la 
durée moyenne de la vie humaine. Mais est-il bien mort à c« 



LA MORT DES LANGUES 3 

moment ? La vieille Dolly était seule à le parler ; or, pour parler 
une langue, il faut être au moins deux. Le comique serait mort le 
jour où a péri la dernière personne qui était capable de lui 
donner la réplique. 

On pourrait soutenir qu'il lui a survécu longtemps encore. Car 
à la fin du xix e siècle, on a observé que des paysans du Cornwall 
employaient entre eux des noms de nombre comiques pour comp- 
ter leur bétail ou régler leurs paiements. Une langue met très 
longtemps à mourir. Mais on pourrait soutenir aussi bien qu'il 
est mort beaucoup plus tôt. 

Nous possédons un précieux document, récemment édité à 
nouveau, sur l'état du comique vers 1660. Ce sont les Nebbaz 
gerriau dro tho carnoak (« Quelques mots sur le comique ») de 
Nicholas Boson. Le témoignage en est positif et accablant. Dès 
cette date, la langue est réduite à l'état le plus misérable. Acculée 
à la mer et au rocher, à l'extrémité de la péninsule, elle n'occupe 
plus qu'un petit domaine comprenant deux minces bandes de 
terrain d'une vingtaine de milles de longueur. Encore sur cet es- 
pace si étroit, l'anglais est-il parlé plus que le comique. Bien 
rares sont ceux qui n'y savent pas l'anglais, mais beaucoup n'y 
savent pas le comique. Les jeunes gens le parlent de moins en 
moins et de pire en pire. L'impression de l'auteur est que le jour 
où les vieillards seront morts, la décadence de la langue sera 
rapide. 

Dans la presqu'île de Batz, un dialecte breton est à peu près 
mort. En 1910, déjà, il était en voie d'extinction ; il n'y avait 
plus que trois écarts de la commune de Batz où des habitants, 
âgés de plus de 50 ans, parlaient encore le breton. Une enquête 
sur ce dialecte, publiée en 1883, montre à quel degré d'appauvris- 
sement il était réduit. Le pluriel des noms, remarque l'enquê- 
teur, est considérablement simplifié ; le genre n'existe pour ainsi 
dire plus. Le verbe est réduit à l'impersonnel et le sujet se place 
tout simplement devant. La particule négative ne a disparu ; on 
met simplement la particule keit (cheit) « pas » après le verbe. 
L'analogie sévit de façon capricieuse, parce que ceux qui parlent 
manquent de sûreté dans la connaissance et l'application des 
règles. Le vocabulaire est simplifié en de fortes proportions. On 
ne dit plus gueis {guis) pour « truie » ; on dit ouc'heiz d'après ouc'h 
« pourceau ». Au lieu de breudeur « frères », on dit brerezeit d'après 
huerezeil « sœurs ». L'influence du français se manifeste abon- 
damment. On ne dit plus gwien ou gwénn « arbre », on dit arbre ; 
on ne dit plus nean « ciel », on dit paradis ; on ne dit plus bragou 
braz, on dit kanesonto « culottes », «te. C'est ainsi que le dialecte 



4 REVUE DES COURS ET CONFÉREN) ES 

s'est peu à peu usé avant de mourir, il a perdu ses caractères spé- 
cifiques, il s'est laissé pénétrer par le français. 

Ce cas est tout différent de ce qui se produit lorsque, entre 
deux domaines contigus, la frontière linguistique se déplace avec 
le temps dans un sens ou dans un autre. En Suisse, par exi mple, 
ou en Lorraine, on cite des agglomérations autrefois de langue 
allemande qui sont devenues de langue française, ou récipro- 
quement. Que s'est-il passé ? Pour des motifs variés, mais que le 
linguiste, s'il est en même temps historien et sociologue, découvre 
généralement sans peine, des enfants <>. ' é pour leur usage 

une langue différente de leurs parents. C'est entre deux, parfois 
plusieurs, générations que se produit la rupture. Une fois accom- 
plie, elle a pour résultat d'augmenter d*un certain nombre d'uni- 
tés le chiffre des ressortissants d'une langue au détriment de l'au- 
1 re. Mais on peut dire qu'aucune des deux langues n'en est sérieu- 
sement modifiée, — en plus ou en moins — ni dans sa valeur, ni 
dans son prestige, ni même dans sa force d'expansion. Il s'agit 
simplement du passage d'un système linguistique à un autre. Les 
deux étant de même niveau, cela se fait en quelque sorte de plain 
pied. Au contraire, dans le cas précédent, nous assistons à une 
usure lente, à une dégradation continue d'un système linguistique 
qui se réduit de plus en plus jusqu'au jour où ceux qui le possé- 
daient l'abandonnent définitivement pour un autre plus riche 
et plus utile. 

Les deux cas ont cependant quelque chose de commun, 
une concurrence entre deux idiomes, entre deux modes d'expres- 
sion de la pensée. Ceux qui parlent ont donc à un certain moment 
un choix à faire. Quand ce choix entraîne la mort d'une langue 
il y a lieu de se demander quels sont les motifs qui déterminent 
le choix, ou. en d'autres termes, quelles sont les langues qui meu- 
rent . 



L'extinction d'une langue est généralement précédée d'une 
période de bilinguisme, qui est plus ou moins longue. De généra- 
tion en génération, l'usage des deux langues se maintient ; elles 
peuvent se maintenir équivalentes. Il y a des régions où l'enfant 
à l'école apprend à parler deux langues, c'est-à-dire qu'il acquiert 
deux registres linguistiques. Ceux-ci peuvent ne pas se ^ mêler, 
lorsqu'ils correspondent à deux besoins différents : si l'enfant 
devient commerçant, il utilisera les deux langues pour son com- 



LA MORT DES LANGUES 5 

mercc. Ces deux langues d'ailleurs peuvent offrir par elles- 
mêmes des satisfactions intellectuelles également appréciables. 
Elles ouvrent parfois chacune à l'esprit des horizons très vastes, 
encore que différents. Qu'il reste chez lui, ou qu'il voyage, le 
bilingue prendra plaisir à lire des livres ou des journaux, à en- 
tendre au théâtre des pièces dans les deux langues. 

L'état de bilinguisme a l'inconvénient d'imposer à la mémoire 
un effort sérieux, et de la charger d'un poids souvent inutile. Il 
y a du vrai dans ce mot de Rivarol que savoir quatre langues, 
c'est avoir quatre mots pour une seule idée. Mais le bilinguisme a 
aussi des avantages et souvent des avantages matériels qui com- 
pensent largement l'effort qu'on fait pour l'acquérir. On conçoit 
donc qu'il puisse se conserver pendant des générations. On peut 
même croire qu'avec le développement des échanges constants 
entre nations, il prendra plus d'extension. L'état de bilinguisme 
(même de tri-linguisme) sera probablement pour les classes cul- 
tivées de l'Europe à venir une nécessité, sinon dans les grandes 
nations, au moins dans les petites, dont la langue restera locale et 
qui auront besoin d'une langue commune pour se tenir dans le 
courant de la civilisation générale. La nécessité d'adopter une 
ou deux grandes langues comme instrument d'échange interna- 
tional, se fera sentir de plus en plus. C'est un problème qu'auront 
à résoudre les générations futures. 

-Jais il faut s'interdire tout pronostic sur un avenir qui dépend 
de tant de circonstances inconnues. Il suffit de s'en tenir à l'ob- 
servation des faits passés. Ce qui a causé dans le passé la mort des 
langues, c'est que, dans les régions bilingues, les deux langues 
n'avaient pas la même valeur, n'étaient pas au même niveau 
social. Une des deux langues est morte, parce qu'elle se trouvait 
en état d'infériorité. Mais n'est-ce pas là un cercle vicieux, et ne 
risque-t-on pas de prendre pour une explication, la constatation 
d'un fait ? D'où vient l'infériorité d'une langue, qu'est-ce qui dé- 
termine sa valeur et son niveau social ? Ce sont des motifs très 
divers. 

Il y en a d'utilité et il y en a de prestige, d'ailleurs fréquemment 
Une langue peut répondre moins qu'une autre aux be- 
soins de ceux qui parlent. Elle est sentie ainsi comme inférieure ; 
ce sentiment répond souvent à un fait. Non pas que la valeur 
intrinsèque de la langue soit en question. Une structure linguis- 
tique quelconque peut servir à toutes fins. Le grec ancien est 
aussi différent que possible du français, ou le latin de l'anglais. 
Avec <los procédés tout différents dans la phonétique ou dans la 
imaire, ces langues ont eu également l'honneur de devenir 



ï RBVUB DES COURS ET CONFÉRENCES 

des langues d sation, Q*est~à-dire d'exprimer îuï> pensées 

les plus hautes et les plus variées. 

On s'étonne de la rapidité avec laquelle le gaulois a disparu. 
C'était pourtant une langue qui ne manquait pas de titres de 
noblesse ; elle représentait une civilisation qui avait des traditions 
fort anciennes, et elle possédait une littérature, au moins orale. 
Mais elle s'est trouvée en concurrence avec le latin, dont elle ne 
pouvait balancer ni la valeur utilitaire, ni la gloire littéraire, ni 
le prestige mondial. Aussitôt après la conquête, les classes diri- 
geantes de la Gaule furent séduites à la fois par les avantages ma- 
tériels et moraux que leur assurait la connaissance du latin et 
par la fierté de tout ce que le latin représentait. C'est, dira-t-on, 
une attitude bien peu patriotique ; avant de leur en faire un grief, 
il faudrait donner du patriotisme une définition applicable à 
tous les lieux et à tous les temps. 

Le fait est que la dépréciation, l'avilissement du celtique de 
Gaule est venu des classes supérieures. Il en a été de la langue 
comme des institutions nationales. La première de toutes, le 
druidisme, était florissante au temps de César. Un siècle après, 
les druides n'étaient plus que des sorciers de bas étage, relégués 
dans la campagne, méprisés, traqués, et finalement supprimés. 
C'est que les hautes classes s'étaient détournées d'eux ; ils 
n'avaient plus de crédit qu'auprès de la plèbe ignorante. De 
môme, la langue celtique a été abandonnée aux paysans, pagani. 
Elle était condamnée à végéter ; et elle a végété, en effet, plus 
longtemps sans doute qu'on ne le dit d'ordinaire, mais à un étage 
inférieur de la vie sociale. Même si dans des régions reculées ou 
d'accès difficile, par exemple dans les massifs montagneux et fo- 
restiers du centre de la Gaule, il y avait encore des gens qui se 
servaient du gaulois au 111 e ou iv e siècle de notre ère, le latin 
devait finalement triompher et réduire les derniers îlots linguis- 
tiques en les submergeant. 

C'est précisément ce qui s'est passé, ce qui se passe encore 
sous nos yeux en pays celtique. Ce sont les classes dirigeantes qui 
en acceptant une autre langue ont contribué à réduire la langue 
du peuple à l'état inférieur où nous la voyons. La mère de Nicholas 
Boson avait interdit à son domestique de parler comique à son 
fils ; elle ne jugeait pas que ce fût une langue de bonne compa- 
gnie. Il ne faut pas voir dans cette attitude l'effet d'une propa- 
gande tendancieuse et d'une sorte de conspiration préméditée. 
Gardons-nous d'attribuer à de grands desseins politiques, pour- 
suivis avec ténacité, ce qui n'est souvent que le résultat de cir- 
constances éphémères et le fait d'un opportunisme inconscient. 



LA MORT DES LANGUES 7 

Une langue populaire opposée à une grande langue commune se 
trouve en état d'infériorité. D'abord, elle manque d'unité. C'est 
un ensemble de parlers locaux sans cohésion, dont certains sont si 
aberrants qu'on ne se comprend que peu ou point à quelques kilo- 
mètres de distance. De plus, c'est une langue qui manque de cul- 
ture ; elle est sans littérature, sans tradition ; elle n'a pas été 
façonnée pour permettre à ceux qui la parlent de s'exprimer avec 
toutes les nuances que sentent les gens cultivés. C'est une langue 
qui a sa destination propre, attachée aux usages vulgaires ou 
communs de la vie pratique, surtout rurale. Elle peut se main- 
tenir longtemps avec cette destination qui n'est pas méprisable. 
Mais elle ne peut rivaliser avec une langue commune qui offre 
l'avantage à la fois d'un horizon incomparablement plus vaste et 
de qualités intrinsèques plus appropriées à un usage de culture. 

Quand elle se maintient, la langue populaire reste à l'état de 
langue spéciale, suffisante pour l'usage quotidien de gens dont les 
besoins intellectuels sont limités. Lorsqu'on veut exprimer une 
pensée plus nuancée et s'adresser à un public plus vaste, on se sert 
naturellement de la langue qui répond le mieux à ce double objet. 
Le breton Renan, comme le flamand Maeterlinck, ou l'irlandais 
Yeats, lorsqu'ils ont voulu faire connaître leurs pensées au monde, 
ont employé le français ou l'anglais. Qui pourrait les en blâmer ? 
Il suffit de se représenter quelle aurait été l'action d'un Renan 
dans le monde s'il avait employé pour écrire son dialecte de 
Tréguier. Dire que le breton avait pour lui et pour son temps moins 
de prestige que le français, ce n'est pas faire au breton un procès 
de tendance, ni attribuer au français une supériorité mystique. 
C'est constater un fait. 

Il y a donc une concurrence vitale entre les langues. Celles qui 
triomphent sont les plus fortes, les plus résistantes. On a vu que 
le comique, comme le breton de Batz, s'était affaibli peu à peu ; 
et cet affaiblissement préparait la fin. Mais la faiblesse de ces 
langues était une conséquence et non pas une cause. Une langue 
devient plus faible qu'une autre quand elle est moins parlée, par 
des gens moins nombreux et surtout par des gens de classes infé- 
rieures. Une langue meurt quand ceux qui la parlent n'éprouvent 
plus le besoin, le goût, la volonté de la parler. C'est un fléchisse- 
ment de la volonté qui prépare la disparition de la langue. Une 
langue n'a pas de vie par elle-même. Une langue n'existe que 
dans l'esprit, que dans la volonté de ceux qui parlent. Il ne suffit 
pas de construire sur le papier une langue parfaite, comme J.-J. 
Rousseau bâtissait des constitutions pour des pays lointains, ima- 
ginaires ou réels. La langue n'a d'existence que si des gens, beau- 



REVUE DES COURS ET CONFÈRENT 

coup de gens, le plus de gens possible la parlent. Elle ne reste 
vivante que dans la mesure où on la fait vivre. Et en l'ail, la vie et 
la mort mènent un jeu constanl dans le développement des lan- 
gues, comme de toutes les institutions humaines. 



L'histoire nous présente un développement continu de < < r- 
taines langues pendant plusieurs siècles. On parle grec en Grèce 
d ; uiis plus de 10 siècles avant Jésus-Christ. Le latin n'est pas 
mort, puisque les langues romanes en sont aujourd'hui la conti- 
nuation. Il ne faut donc pas dire : le français vient du latin ; mais : 
le français, c'est du latin, c'est la forme prise par le latin au cour- 
des âges dans la région qui est aujourd'hui la France. Le frans 
çais et le latin ne sont qu'une seule et même langue. Voire ! 
mais allez dire cela aux écoliers qui peinent sur un texte d'Horace 
mi de Tacite. Ils ne trouvent pas du tout que le français soit la 
même chose que le latin. Et c'est eux — les usagers — qui ont 
raison. 

Ils ont même plus raison qu'ils ne croient. Car à certains mo- 
ments de son histoire, le français a été envahi de mots pris au latin 
et qu'on y a introduits de force sans les modifier gravement. 
Grâce à cet artifice, la ressemblance des deux langues est beaucoup 
plus grande qu'elle ne serait si le français, ayant rompu tout 
lien avec ses attaches latines, avait suivi sa voie propre. L'an- 
glais s'est de même pénétré d'un vocabulaire roman, qui en dissi- 
mule les origines germaniques aux yeux d'un observateur super- 
ficiel. Ce qu'il y a de traditionnellement latin en français, c 
à peu près la proportion de ce qu'il y a de germanique en anglais. 
Ce n'est pas grand'chose. 

Et ce qu'il y a de vraiment latin est à peine reconnaissable. J .a 
phonétique a tellement changé les sons que la plupart des mots 
français venus régulièrement du latin par transmission oral- 
génération en génération, seraient aujourd'hui inintelligibles si 
on leur redonnait en manière d'amusement la forme qu'ils 
avaient en latin ; chien ne ressemble pas à canem, ni lire à légère, 
ni été à aeslalem, ni cendre à cinerem, ni voir à videre. Dans la 
grammaire, des catégories nouvelles se sont créées. Le français 
a un article, qui est un élément indispensable des ensembles nomi- 
naux et qui joue dans la langue un rôle des plus importants. Il a 
perdu le neutre, il a perdu la flexion nominale. Il a transformé la 
conjugaison, créant sur une base nouvelle un passé composé, un 



LA MORT DES LÀNG1 ■ ' 

futur, un conditionnel, etc. On n'en finirai! pas si l'un voulait 
en revu,e toutes les innovations du français. 
En matière de vocabulaire, elles ne sont que trop frappan) 

et il s en produit tous les jours encore, chaque l'ois qu'une idée 
nouvelle, une invention, un progrès dans les mœurs ou dans la 
technique appelle des mots nouveaux. Que de choses depuis Var- 
ron que Varron a ignorées ! disait La Bruyère. Mais aussi que 
de choses retenaient l'attention des contemporains de Varron, 
dont nous avons cessé de nous occuper. Que de choses même se 
sont transformées depuis une ou deux générations. Nous nous 
clairons à l'électricité et n'allumons plus qu'exceptionnellement 
chandelles ou bougies. Si ce dernier mot n'avait un emploi dans la 
mécanique, il serait à peu près sorti de l'usage courant. Il y a 
dans toute langue un va-et-vient constant de mots qui entrent ou 
qui sort oui . qui naissent ou qui meurent, reflétant tous les mou- 
vements de la vie sociale, intellectuelle ou matérielle. La compa- 
raison des feuilles des arbres s'applique aussi bien aux mots des 
langues qu'aux générations des hommes. L'histoire des langues 
offre le spectacle de la disparition d'éléments caducs que d'autres, 
plus vivaces, viennent remplacer. C'est bien toujours la même 
langue, en ce sens que de génération en génération il y a une con- 
tinuité régulière dans la transmission ; mais le changement, insen- 
sible à ceux qui parlent, entraîne peu à peu la langue si loin de 
état originel qu'au bout d'un certain temps tout s'est trans- 
formé. Il n'y a plus rien de reconnaissable, si ce n'est à l'œil 
exercé du linguiste. On peut vraiment dire alors que l'étal ancien 
de la langue est une langue morte, comme l'est le latin depuis 
plusieurs siècles. 

Pourtant, dira-t-on, bien des gens apprennent encore le latin, 
1 ■ lisent et parfois l'écrivent. Si l'habitude d'écrire en latin s'est 
aujourd'hui à peu près perdue chez nous, elle était encore en vi- 
gueur dans nos classes supérieures il y a cinquante ans à peine, et 
dans les siècles précédents elle a produit chez nous des œuvres 
aussi considérables que les Principes de la Philosophie et les Médi- 
tations de Descartes. Nous avons même eu des poètes en latin, les 
Santeul et les Vanière, les Coffin et les Polignac, dont les vers 
n'avaient pas de peine à être aussi beaux que ceux de Virgile, 
car, selon un mot de Fontenelle, ils en étaient. C'est bien là le 
pire reproche qu'on puisse leur faire. Leur latin était une langue 
morte. C'était déjà le cas du latin de Saint-Avit et de Claudien ; 
ces poètes du v e siècle s'inspiraient des meilleurs modèles du siècle 
d'Auguste. On ne croirait pas à les lire que le latin ait changé : la 
langue qu'ils employaient était une langue fixée par des modèles 



10 REVl !. DES COURS ET CONFÉRENCES 

immuables. Lis la repr ec une application sans défail- 

li) née : mais ils n'avaient pas d'action sur elle ; ils l'utilisaient à 
la façon des écoliers qui font des thèmes latins ou des thèmes 

s, où toui écart est une faute. On reconnaît une langue morte 
;i ce qu'on n'a pas le droit d'y faire de fautes; car les fautes sont 

.ml d'indices qui font connaître les points faibles et révèlent 
■h des innovations. L'usage d'une langue morte consiste en 
l'imitation servile de modelés fixés d'avance ; c'est un exercice 
livresque, un travail de cabinet, sans aucun rapport avec la vie. 
On est contraint à une transposition savante pour faire servir 
une pareille langue à l'expression de ses sentiments. C'est comme 
quelqu'un qui ferait connaître sa pensée par une citation d'Horace. 
Mais ne sommes-nous pas forcés en français d'apprendre notre 
langue littéraire, tout de même que les contemporains de Des- 
cartes apprenaient à écrire en latin? Un critique fort distingué a 
jeté l'émoi dans le public en parlant du français langue morte ! 
La formule est équivoque et prête à discussion. Non, ie français 

ît pas une langue morte ; mais il y a certains types de français 
qui sont en effet des langues mortes. Ce sont les français qui se 
sont succédé depuis le début de notre tradition littéraire. Le 
français du xm e siècle est une langue morte ; si l'on s'avisait de 
l'écrire aujourd'hui, à moins d'être Antoine Thomas ou Mario 
Roques, quelles fautes grossières ne commettrait-on pas ? fautes 
d'ignorance stériles, sans excuse parce que sans profit ; car nous 
sommes trop loin de la langue de saint Louis pour que la faute 
soit féconde. Mais si nous descendons dans le temps, le français 
du xvi e siècle aussi est une langue morte ; car nous serions embar- 
rassés de faire un pastiche exact de Rabelais ou de Ronsard : il 
nous manquerait la sécurité. De même dans une certaine mesure, 
le français du xvn e siècle ; on est exposé à maint contresens en 
lisant Corneille ou Pascal. Ce qui fait la force du français, c'est ce 
lien constant entre le passé et le présent. Les écrivains nourris 
aux bonnes lettres, un France, imprégné de Racine, ou un Henri 
de Régnier, tout pénétré des classiques, nous présentent une 
langue où il n'y a plus pastiche, mais simplement adaptation à 
nos besoins modernes d'un type fixé il y a deux ou trois siècles. 

Toute langue écrite est une langue savante. On ne parle jamais 
en public et sur une estrade comme à des amis dans un cercle 
intime. Onn'écritjamaiscomme on parle. Le fait même de prendre 
la plume suppose des dispositions particulières en relation avec 
l'usage qu'on fait de la langue. La langue écrite implique un 
apprentissage spécial et, comme elle repose sur une tradition, elle 
retarde sur la langue parlée. 



LA MORT DES LANGUES 11 

Mais la langue parlée continue à évoluer. Il y a donc danger 
que les deux langues ne se séparent l'une de l'autre. Pour y parer, il 
faut maintenir une liaison entre les deux. Il faut que la langue 
écrite, sans tomber dans l'encanaillement qui afflige à bon droit 
les puristes, ne cesse pas de s'alimenter, de se renouveler par des 
emprunts à la langue parlée. Gela se fait d'ailleurs insensiblement ; 
et ceux mêmes qui se piquent d'écrire le français de Voltaire, sont 
exposés, surtout quand ils traitent des sujets que Voltaire n'a pas 
touchés, à introduire dans leur français, même sans le vouloir, des 
innovations qui portent la marque de leur temps. Une langue est 
chose vivante: c'est un organisme en mouvement ; c'est une insti- 
tution qui s'adapte sans cesse, par l'usage qu'on en fait, à des 
circonstances nouvelles. Malheur à ceux qui voudraient arrêter 
la langue. Car la vie continue son cours. Les liens imposés à la 
langue ne tarderaient pas à devenir des bandelettes funéraires. 
Le jour où l'on romprait la tradition pour affecter la langue par- 
lée à l'usage écrit, il y aurait un français langue morte. Mais il y 
en aurait un aussi, si les écrivains fermaient les yeux à l'usage 
parlé pour s'inspirer uniquement de modèles écrits en des temps 
révolus. De quoi donc dépend la vie du français ? de notre volonté 
de maintenir la tradition. Cette volonté suppose la culture. Par 
la culture seule s'établit l'équilibre entre le respect nécessaire de 
la tradition et les exigences légitimes de la vie moderne. C'est 
une question de mesure et de bon goût qu'il faut laisser régler 
avant tout aux écrivains. C'est à eux qu'il appartient de ménager 
les transitions et de s'inspirer des nécessités du présent pour relier 
le passé à l'avenir. 

Mais chacun de nous est intéressé à maintenir intact ce beau 
patrimoine de la langue ; chacun doit y travailler pour sa part. 
C'est une tâche collective, dont le succès dépend des efforts de 
tous. Ne considérons pas notre langue comme une acquisition 
définitive et immuable. C'est une conquête, que nous devons 
défendre, chaque jour comme l'ont fait nos pères, par une lutte 
sans fléchissement. Il dépend de nous que le français continue 
à vivre. Si nous ne voulons pas qu'il meure, veillons au salut de 
la langue. 

N. D. L. R. — Voir l'important Avis à nos abonnés inséré à 
la page 2 de la couverture de ce numéro. 



L'Amérique dans l'œuvre de Montaigne 



(i) 



par Jean PLATTAÎID, 

Professeur à Université de Poitiers. 



L es ; n'avaient eu qu'une bien petite part dans la dé- 

couverte du Nouveau Monde. Pourtant ils s'étaient intért 
aux trois voyages d'exploration du Canada par Jacques Cartier 
14-1540), à l'établissement éphémère de Villegagnon dans la 
baie de Rio de Janeiro (1555), à la tentative d'occupation de la 
Floride, par Jean Ribaut et Laudonnière (1562-1565). Surtout 
ils observaient, non sans dépit ni envie, la conquête du Nouveau 
Monde par les Espagnols et les Portugais. 

Montaigne n'était pas resté étranger à cette curiosité des cho- 
ses de l'Amérique. On parlait, à Bordeaux, des entreprises de 
nos navigateurs. Il avait entendu le maréchal de Monluc rappeler 
la mort de son fils, le capitaine Peyrot, dans une expédition mari- 
time, à Funchal. Un de ses parents par alliance avait pris pari à 
l'expédition de revanche conduite par Gourgues en Floride, après 
le désastre de Ribaut et Laudonnière. Lui-même avait rencontré 
à Rouen, en 1562, trois sauvages du Brésil, trois cheîs, avec les- 
quels il avait essayé de converser à l'aide d'un truchement. A 
itaigne, il pouvait voir quelques curiosités rapportées d'Amé- 
rique : des hamacs indiens, des« cannes, ouvertes par un bout, 
par le son desquelles ils soutiennent la cadence en leurs danses », 
des cordons, des épées et des bracelets de bois et même certaine 



(1) Dans un ouvrage, qui vient de paraître ala librairie Boivin. intitulé Mon- 
laigne et .son temps, j'ai exposé et examiné les jugements de Montaigne sur les 
Indiens du Nouveau Monde et leurs conquérants. Je me propose dans le 
présent article de montrer comment Montaigne utilise sa documentation. 

Ouvrages consultés : Gilbert Chinard, L'exotisme américain dans la liité- 
raiure française du XVI e siècle, d'après Rabelais. Ronsard, Montaigne, etc., 
Paris, 1911. — Charles de la Roncière, Histoire de ia marine française, t. III. 
— R. Levillier, L'Amérique espagnole, dans la Bévue d'histoire moderne, 
n° de novembre-décembre 1932. — E. Deprez, Les grands voyages et les 
grandes découvertes jusqu'à la fin du XVIII e siècle, origines, développement. 
conséquences, Bulletin oj the international commilleeof hisiorical sciences, juin 
1930. — Pierre Villey, t. iY de l'édition des Essais, dite édition municipale 
île Bordeaux. 



L' AMÉRIQUE DANS T.'d.rVRi; DE MONTAIGNE 13 

matière blanche « comme du coriandre confit », <[iii tenait lieu de 
pain aux peuplades du Brésil. 

Grand lecteur de livres français et étrangers, il connaissait fou- 
les les relations de voyages au Nouveau Monde qui avaient été 
publiées jusqu'alors, et les Sîngularîtez de la France antarctique 
(1550) et la Cosmographie universelle du cordelier angoumoisin 
André Thevet, et V Histoire d'un voyage fait en ta terre du Brésil 
de Jean de Léry (1578) et l'Histoire naturelle du Nouveau Monde 
de Benzoni (traduite en 1579) et Y Histoire de Portugal d'Osorio 
(le meilleur historien moderne en latin, déclare-t-iî) et l'Histoire 
générale des Indes, de Lopez de Gomara. 

On pourrait croire que ces ouvrages lui ont fourni toutes ses 
notions sur le Nouveau Monde, au moment où il consigne pour 
la première fois, dans le chapitre des Cannibales, ses réflexions 
sur les Indiens d'Amérique. Il n'en est rien. A ces écrivains, à ces 
historiens, à ces cosmographes, il préfère le témoignage oral d'un 
homme du peuple « qui avail demeuré dix ou douze ans » en France 
antarctique. Car ce témoin offrait les meilleures garanties de 
véracité que puisse exiger un historien. Il était « simple et gros- 
sier », condition propre, nous dit Montaigne, à rendre véritable 
témoignage ; car les fines gens remarquent bien plus curieusement, 
et plus de choses, mais ils les glosent, c'est-à-dire : ils les interprè- 
tent, et « pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils 
ne se peinent garder d'altérer un peu l'histoire ; ils ne vous re- 
présentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent 
selon le visage qu'ils leur ont veu et pour donner crédit à leur juge- 
ment et vous y attirer, prestent volontiers dececosl é-là à la matière, 
l'allongent et l'amplifient ». 

L'homme qu'interrogea Montaigne sur le Nouveau Monde était 
trop simple pour pouvoir rien inventer ou pour donner de la vrai- 
semblance à quelque invention. En outre, comme caution de ses 
dires, il avait fait rencontrer à Montaigne plusieurs matelots et 
marchands qu'il avait connus au Brésil. Montaigne ayant donc 
fait la critique de sa source de témoignages, décide de s'en tenir 
à cet informateur et se dispense de contrôler son rapport par une 
enquête dans les livres des cosmographes. 

La première question qu'il se pose est un problème sur lequel 
ne s'était certes jamais arrêté l'esprit simple et grossier de son 
informateur : ces nations doivent-elles être appelées sauvages 
et barbares ? — Sauvages, elles le sont comme les fruits que pro- 
duit la nature « de soy et de son progrès ordinaire ». Mais ne de- 
vrait-on pas plutôt réserver cette appellation de sauvage à ce 
que nous avons altéré par noire artifice ? 



14 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Barb peuplades du Brésil lo sont, si c'est être bar- 

bai suivre les lois naturelles, si abâtardies chez nous. 

Comment qualifierait-on de barbares et de sauvages des peu- 
plades dans lesquelles les paroles mêmes qui «signifient le men- 
songe, la trahison, la dissimulation, l'avarice, l'envie, la détrac- 
tion, le pardon sont inconnues » ? 

C'est ici un premier point sur lequel il semble qu'on peut sur- 
prendre Montaigne s'écartant du témoignage brut et grossier 
qui lui a été livré, pour « gloser » et masquer les choses selon le 
visage qu'il leur a vu. « Car enfin que la condition des sauvages 
soit heureuse, parce qu'ils ignorent richesse, pauvreté, par- 
tage des terres, tien et mien, c'est un fait d'expérience que le 
témoin a pu constater. Mais n'y a-t-il pas quelque témérité à 
déclarer que le vocabulaire des Brésiliens n'a aucun terme pour 
désigner des vices aussi communs que le mensonge ou l'envie ? 

Ce refus d'appeler sauvages des hommes qui rappellent les 
conditions de l'âge d'or et ne connaissent que les lois naturelles 
est suivi d'un tableau de leur vie. Montaigne traite successivement 
de leur habitat, de leur nourriture, de leur boire et de leur man- 
ger, de leurs croyances et de leurs prêtres. Son tableau, bien 
ordonné, est essentiellement constitué de faits précis, de détails 
concrets, que résume de temps à autre quelque formule abstraite, 
qui est du philosophe : « Toute leur science éthique ne contient que 
ces deux articles : de la résolution à la guerre et affection à leurs 
femmes. » Il n'y a rien à objecter au premier de ces préceptes, 
qui leur est rappelé chaque matin parle vieillard chargé de prêcher 
la grangée et par les prêtres et prophètes qui, de temps à autre, 
les viennent visiter. Mais les mêmes prêcheurs leur recommandent 
la fermeté à la guerre et c'est un fait qu'ils ont des guerres con- 
tre leurs voisins de l'ouest, guerres sanglantes, bien que les armes 
ne soient que des épées de bois « apointées par un bout, à la mode 
des langues de nos épieux ». 

Quel est le mobile de ces guerres ? Est-ce la convoitise ? 
le désir d'agrandir leur territoire ? l'ambition ? — Mais ils n'ont 
nulle cupidité : la nature leur fournit tout ce dont ils ont besoin ; 
ils ne cherchent pas à dominer le voisin, ni à conquérir ses terres, 
puisque la bataille finie, chacun s'en retourne chez soi, emportant 
seulement des témoignages de sa valeur : têtes des ennemis tués, 
ou prisonniers vivants. 

Pourquoi donc ces guerres ? C'est la question que s'était posée 
André Thevet. A ce« bellicisme » qui ne procédait d'aucune cause 
ordinaire, ambition ou soif de pouvoir, le cordelier Thevet n'avait 
trouvé qu'une explication : cette fureur guerrière est diabolique, 



L' AMÉRIQUE DANS L'ŒUVRE DE MONTAIGNE 15 

ces misérables sont des suppôts du diable qui tourmente et leur 
âme et leur corps, les jetant parfois dans les plus violentes rages 
contre des objets inanimés ou contre des animaux comme les 
poux, qui les dévorent. 

On devine bien que cette explication n'était pas de nature à 
satisfaire Montaigne. Ce quïl discerne, lui, dans le bellicisme des 
Indiens, c'est un désir de gloire, une émulation de courage, ou 
comme il dit. « une jalousie de vertus», qui les pousse à se mesurer 
avec leurs ennemis traditionnels. Ainsi s'explique que, pour eux, 
le seul gain de la guerre soit le trophée, témoignage de vaillance. 
Montaigne n'hésite donc pas à écrire que leur guerre « est toute 
noble et généreuse et a autant d'excuse et de beauté que cette 
maladie humaine en peut recevoir ». 

Ainsi le désir de la gloire est le mobile de ces guerres perpé- 
tuelles. Montaigne y voit encore l'explication de certains traits 
de mœurs indiennes restés à peu près inintelligibles pour les The- 
vet, les Léry et autres auteurs de relations sur les sauvages du 
Nouveau Monde. En particulier, ils ne s'expliquaient pas la con- 
duite des Cannibales à l'égard des prisonniers destinés à être man- 
gés. Ils rapportaient que le captif une fois jeté dans une fosse était 
bien traité. On lui apportait des aliments exquis. On mettait 
même des femmes à sa disposition. Pourquoi toutes ces atten- 
tions envers un ennemi ? Montaigne en a trouvé la clef. Il s'agit 
d'amener le prisonnier à se reconnaître vaincu, à s'avouer infé- 
rieur en vaillance à son adversaire. Comme l'intimidation n'ar- 
rache pas cet aveu à un homme courageux, on use envers lui de 
séduction. On lui promet la vie sauve, s'il se confesse vaincu, et 
on accroît en lui le goût de la vie en le comblant d'attentions. 
Mais, déclare Montaigne, il ne s'en est pas trouvé un, en un siècle, 
qui n'aimât mieux la mort que de « relascher ny par contenance, 
ny de parole» un seul point d'une grandeur de courage invincible. 

Ce même désir de gloire, cette même opiniâtreté du prisonnier 
à De pas reconnaître sa défaite explique son attitude au moment 
même où on va l'assommer : il crache au visage de ceux qui le 
tuent : il leur « fait la moue» ; jusqu'au dernier soupir, « il ne cesse 
de les braver et deffier de parole et de contenance ». 

Il reste que ces guerriers si généreux se nourrissent de chair 
humaine ? Distinguons, dit Montaigne. Ne confondons pas les 
Cannibales avec ces Scythes brutaux dont parlent les auteurs 
anciens, qui mangeaient de la chair humaine pour assouvir un 
besoin du corps, la faim. L'anthropophagie des Cannibales est 
moins bestiale et plus particulière. Ils ne mangent que leurs pri- 
sonniers et cette pratique n'est chez eux qu'un mode de vengeance 



16 REVUE DES COURS ET CONFÊRENl 

exquise ? La preuve, c'estqu'ils ont commencé à y renoncer lors- 
qu'ils ont découvert une autre manière de se venger, plus raffi- 
née, importée chez eux par les Portugais. 

Nous savons, on effet, qu'en 1526, trois navires bretons « qui 
chargeaient <lu bois de teinture dans la baie de Tous-les-Saints » 
furent cernés par les Portugais. Des matelots survivants, les uns 
furent pendus, les autres, enterrés jusqu'aux épaules, servirent 
de cibles aux arquebuses portugaises (1). 11 ne s'agit point, là 
d'un fait isolé. Los Portugais, nous rapporte Montaigne, infli- 
geaient le même supplice aux Indiens, ennemis de leurs alliés 
indigènes, lorsqu'il leur en tombait entre les mains. Dès lors, 
lis Cannibales pensant que ces Européens, « plus grands maîtres 
qu'eux on toutes sortes de malice», ne recouraient à cette ven- 
geance qu'en raison de son raffinement, commencèrent à l'adop- 
ter et à renoncer à leur anthropophagie. 

Au surplus, ajoute Montaigne, manger un homme mort est 
moins cruel que de le déchirer par tourments, le faire rôtir par 
le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux, 
comme cela s'est fait récemment en France, au cours des guerres 
civiles, « sous prétexte de piété et de religion ». 

Mais chez nous, Européens, la seule idée de ces repas de chair 
humaine provoque une invincible répugnance ? 

Préjugé, dit Montaigne ! Des philosophes comme Chrysippe 
et Zenon, chef de la secte stoïque, ont pensé qu'il n'y avait aucun 
mal de se servir de nostre «charogne à quoy que ce fut pour nostre 
besoin et d'en tirer de la nourriture ». Bien plus, les médecins 
ne s'en servent-ils pas « à toute sorte d'usage pour nostre santé, 
soit pour l'appliquer au dedans ou au dehors » ? A quel usage 
Montaigne fait-il ici allusion ? Vraisemblablement à une thérapeu- 
tique peu ragoûtante contre laquelle s'élevaient Ambroise Paré et 
quelque-; autres praticiens (2) : l'emploi de l'huile de momie, ou 
mumie, résidu du bitume dont étaient enduites les momies. 
C'était un remède fort vanté contre les contusions et amas de 
sang extravasé, pour fluidifier le sang coagulé. On s'en servait 
même pour l'usage interne (3). 

Cessons donc, conclut Montaigne, d'appeler barbares et sau- 



(1) Lettre de François I" au roi de Portugal. 6 septembre 1526. citée par 
Ch. «le la Roneiôre, Hisl. de la marine française, t. III. p. 279. 

(2) Cf. A. Paré. Discours... de la momie, des venins, de la licorne cl de 
la peste, Paris. 1582. 

(3) Voir au Tiers Livre de Pantagruel, les recommandations de Panurge 
sur l'usage que l'on pourra faire de la momie de « son paillard et empété 
corps ». 



I.' AMÉRIQUE DANS L'ŒUVRE DE MONTAIGNE 17 

vages ces Cannibales. Et qu'on n'allègue point que leur manière 
de vivre n'est que routine, coutume ou tradition que ces 
peuples auront adoptée sans raisonnement ni jugement, parce 
qu'ils ont l'âme trop stupide pour pouvoir prendre un autre 
parti ! En effet, à cette objection, Montaigne répond en citant 
quelques traits d'intelligence de ces Indiens. C'est d'abord un 
chant de mort d'un prisonnier condamné à être tué et mangé. 
« Venez, crie-t-il à ses ennemis, en les déliant ; ce que vous mangerez 
en mangeant ma chair, ce sont vos parents et ancêtres que j'ai 
moi-même mangés et dont la substance subsiste dans mes mus- 
cles, ma chair, mes veines. Savourez-les bien, vous y trouverez 
le goût de votre propre chair ! » Invention qui ne sent aucune- 
ment la barbarie, ajoute Montaigne. 

» Et que dire de cette autre chanson indienne, amoureuse celle-là, 
qui commence ainsi : « Couleuvre, arreste-toy ; arreste-toy, cou- 
leuvre, afin que ma sœur tire sur le patron de ta peinture la 
façon et l'ouvrage d'un riche cordon que je puisse donner à m'amie: 
ainsi soit en tout temps ta beauté et ta disposition préférée à tous 
les autres serpents. » « Montaigne, bon juge en matière de poésie, 
estime « qu'il n'y a rien de barbarie en cette imagination, mais 
qu'elle est tout à fait anacréontique. » 

Il resterait à savoir comment ces deux chants ont été transmis 
à Montaigne. Le premier semble bien avoir été emprunté à 
Thevet, qui n'est pas de ces témoins « simples», incapables de rien 
altérer dans leur relation. Quant à la chanson anacréontique. 
de la couleuvre, elle a une grâce réelle ; mais le vœu final : Ainsi 
soit en tout temps... ne trahit-il pas quelque influence de la 
poésie latine ? N'aurions-nous pas là une retouche de quelque 
humaniste ? 

Enfin, autres traits d'intelligence des Indiens : les propos tenus 
à Rouen par les chefs cannibales que Montaigne y rencontra, en 
1562. Singulièrement plus hardis que les Persans par lesquels 
Montesquieu fera censurer les mœurs de la Régence, ils deman- 
dent pourquoi des adultes, des hommes portant barbe, révèrent un 
roi enfant , dont l'autorité est par conséquent toute fictive, et pour- 
quoi les pauvres ne sautent pas à la gorge des riches pour les 
contraindre à mettre en commun leurs richesses. Montaigne ayant 
demandé à l'un de ces chefs quel était le fruit de la supériorité 
qu'il avait parmi les siens, il reçut pour réponse : c'est de mar- 
cher le premier à la guerre. Et en temps de paix ?« C'était qu'on 
lui ouvrait dans les bois des sentiers où il pût passer bien à 
l'aise. » 

Voilà de bonnes preuves que ces Cannibales n'ont pas « l'âme 



1S REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Btupide » ; niais le moyen de prendre au sérieux des gens vivant 
tout nus ? « Tout cela ne va pas trop mal ; mais quoy ! ils ne por- 
tent point de haut-de-chausses ! » Sur cette boutade se termine 
cet essai. 

La découverte du Nouveau Monde apporte donc à Montaigne 
quelques arguments à l'appui d'une de ses thèses favorites, qui 
taisait de la docilité aux lois de la nature la condition essentielle 
du bonheur pour l'homme. Les Indiens d'Amérique, « ses » canni- 
bales comme il dit, marquant par ce possessif sa prédilecf ion pour 
ces sauvages, lui révèlent par leurs mœurs quelles sont les dé- 
marches spontanées de la nature humaine, celles qu'il faut res- 
pecter si l'on veut vivre heureux. Plus tard, il observera la nature 
avec la même sympathie chez ces humbles et ces simples qu'étaient 
les paysans de la Guyenne, qui, sans connaître rien d'Aristote 
ni de la philosophie, acceptaient la mort avec une résignation 
exemplaire, lorsque sévissait la peste. Ils vivent l'âge doré, disait 
déjà Ronsard de ces Cannibales, dans son Discours contre Fortune, 
ils nous représentent exactement ce qu'étaient les hommes avant 
que la science, le raisonnement, les lois, la civilisation en un mot, 
eussent altéré chez eux les lois de la nature, ajoute Montaigne. 

Vivez, heureuse gent, sans peine el sans souci ; 
Vivez joyeusement, je voudrois vivre ainsi ! 

s'écriait Ronsard. Ce vœu du poète, il est parfois celui de notre 
moraliste. 

Montaigne est revenu à plusieurs reprises dans les deux pre- 
miers livres des Essais sur cette idée que Nature « nous donne des 
lois plus heureuses que ne sont celles que nous nous donnons (1) ». 
Et le plus souvent, à l'appui de cette thèse, il allègue l'exemple 
des nations du Nouveau Monde. En 1588, dans son troisième livre, 
il s'arrêtera encore, et cette fois longuement, sur un parallèle des 
Indiens et des Européens. C'est l'objet de la seconde moitié de 
l'essai sur les Coches. 

Cette fois, il ne s'agit plus des sauvages du Brésil, mais de deux 
races qui ont connu une véritable civilisation, les Aztèques du 
Mexique et les Incas du Pérou, dont les pays avaient été conquis 
par Cortez et Pizarre. L'idée générale qui s'impose d'abord à 
Montaigne, c'est que la contagion de nos vices aura précipité la 
décadence de ces nations si florissantes au moment où elles furent 
découvertes. Il est amené ainsi à opposer les peuples vaincus 
aux vainqueurs. De l'intelligence des Indiens il trouve des preuves 

(1) Essais, III, 13. 



L'AMÉRIQUE DANS L'ŒUVRE DE MONTAIGNE 19 

dans leurs palais, leurs routes, leurs œuvres d'art et telle fière ré- 
ponse aux sommations des Espagnols. Leur courage s'affirme dans 
la conduite des derniers rois du Pérou et du .Mexique. En regard. 
Montaigne évoque la duplicité, l'avidité et lu cruauté des con- 
quérants, qu'il flétrit énergiquement. 

La question sur laquelle il prend ainsi parti n'était pas nou- 
velle en Espagne. Les conquérants européens passaient aux yeux 
nombre d'esprits sérieux et religieux pour avoir oublié la 
mission que leur avait assignée la fameuse bulle dite de démarca- 
tion du pape Alexandre VI : à savoir arracher les âmes à l'ido- 
lâtrie et faire régner les vertus évangéliques dans les territoires 
conquis ou à conquérir. On sait les reproches que le P. Barthé- 
lémy de Las Casas faisait à ses compatriotes. Le titre de son ou- 
vrage : De la destruction des Indiens indique assez l'esprit de la 
campagne qu'il entreprit et poursuivit pour obtenir la réglemen- 
tation, sinon la suppression de l'esclavage. 

Il est probable que Montaigne a connu ce livre, encore qu'on ne 
voie pas qu'il lui ait fait des emprunts précis. Mais la plus grande 
partie de sa documentation a été puisée dans l'Histoire générale 
des Indes de l'Espagnol Lopez de Gomara. De cet auteur vien- 
nent quelques récits de cruautés commises par les Espagnols, 
qu'il résume en ces termes énergiques : « une boucherie... univer- 
selle, autant que le fer et le feu y ont pu atteindre ». 

Tout autres étaient les impressions et les jugements de Lopez 
de Gomara. Ecoutons- le déclarer que les Espagnols méritent d'être 
honorés pour leur œuvre de christianisation et de colonisation 
dans toutes les parties du monde : « Toute la terre... » 

Toute la terre que j'ai dite a été découverte, parcourue et convertie par 
nos Espagnols, en soixante nus de conquête. Jamais roi ni peuple n'a fait et 
mérité autant que lui, aussi bien dans les guerres et les navigations que dans 
la prédication de l'Evangile et la conversion des idolâtres ; c'est pourquoi 
les Espagnols sont très dignes de louange en toutes les parties du monde. Béni 
soit Dieu, qui leur a donné telle grâce et pouvoir. C'est un juste titre de 
fierté et de gloire pour nos rois et nos hommes d'Espagne que d'avoir donné 
aux Indiens un Dieu, une foi et un baptême, d'avoir supprimé chez eux l'ido- 
lâtrie, les sacrifices humains, le^ repas de chair humaine, la sodomie et 
d'autres graves et funestes péchés- que notre bon Dieu déteste et châtie. Ils 
ont aussi supprimé la multitude de femmes que chacun épousait, coutume 
et volupté anciennes chez tous ces hommes charnels ; ils leur ont appris à lire 
et à écrire, sans quoi les hommes sont comme bêtes et l'usage du fer, qui est 
si nécessaire à tout homme ; ils leur ont également enseigné beaucoup de 
bonnes coutumes, arts et police pour mieux vivre en ce monde ; et tout cela, 
et même chacune de ces choses séparément, vaut, sans aucun doute, beau- 
coup plus que la plume et les perles et l'argent et l'or qu'ils leur ont pris (1). 

(1) Lopez de Gomara. Hisloria gênerai de las Indias. chap. CCXXIV. Cité, 
pigraphe, par Carlos Pcreyra, L'œuvre de l'Espagne en Amérique, traduc- 
tion de Jean baeler et Robert Ricard. 



30 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

.• i „„, A, Comara ne dissimule pas les rapts de perles, 
Ams, Lop« de Gotmna ne v ^ conquérants . 

K^sont là>- ÏÏU que des'aecidents sans rapport 

ToiX^au^Stnuue pour Las Casas toutes 
ces'^iXnset'expéd.tions^ont .« .pour cause ^que 

' \^Ztl^^^^Tr m mo W de peuples 
^'aï?Ud d :iCSXlus riche et plus belle partie du monde 

Cversée pour la^égociation des pères rt du po,vreN 

Méchaniqu* ,vk o,re ; £ t f m ^; d ^a^'amb?tion, jamais 
ta infnSe pTb iques n e ^ussèrent les hommes les uns contre 

£b^r^;eut=^3 

de Mexico à Cortez. - De grandes choses et de grandes nettes 
^^«prouesses, des choses extraordinaires, voilà où 
était pour ces héritiers de la tradition chevaleresque le prestige 
de la conquête outre-mer. C'est les calommer que d en ta. de 

^STmodernes, il faut le noter, seraient loin de sous- 
crire aux sentences de Montagne. comme pour 
,, Pour la nature des buts poursuivis, dit 1 un d eux comme pou 
son action, l'Espagne est, depuis des siècle ^ ™^™ d ;J* ch P ^ 
colossale erreur judiciaire que l'histoire ait ^^^^ 
les causes de tant d'injustice, on parvient ^.^'^J^ion 
ces essentielles. L'une est le Père Las Casas, qui déforma 1 actio. 

%2 re noWe, dansles jugements que nous venons dominer, 
Montaigne n'apporte aucune animosite patriotique contre 1 ts 
naTne Tne distingue guère entre les nations européennes dans 
£ conlTtet Nouveau Monde En .ait il aurart pu indique 
en faveur des Français quelques traits d affection des ma>ens. 
En Florme ayant quitté le pays pour un amlorsqu ils y revinren t 
ils trouvèrent que les Indiens honoraient comme un fétiche 

(1) R. kôvillier, art. cité plu» haut. 



L'AMÉRIQUE DANS L'ŒUVRE DE MONTAIGNE 21 

« padron », la colonne de pierre fleurdelysée, que les Français y 
avaient dressée lors de leur premier établissement. Montaigne 
no tire aucun avantage pour son pays de cette manifestation de 
sympathie pour nos Français. Il est citoyen d'Europe, plus que 
sujet du roi de France. Il dit: «Nous avons hâté la ruine des na- 
tions du Nouveau Monde », alors que son jugement ne peut viser 
que l'œuvre des Espagnols et des Portugais. Il établit une soli- 
darité de principes et de conduite entre tous les peuples de 
race blanche orientés vers la conquête des terres nouvelles et il 
dénonce la faillite morale de ces civilisés qui n'ont pas su « dresser 
entre les Indiens et eux une fraternelle société et intelligence ». 



Henri Bremond 
et la psychologie de la lecture 

par Marcel JOUSSE, 

Professeur à l'Ecole d'Anthropologie. 



In Memoriam. 

Les pages qui suivent voudraient être comme ia préface d'une 
large étude psychologique, consacrée à un très captivant sujet. 
Dès le début de mes recherches scientifiques, à chaque tournant 
d'idée, il s'est présenté devant moi. Certains auteurs l'ont déjà 
effleuré, mais seulement effleuré. 11 s'agit de ce qu'on nommerait 
assez bien : la Psychologie de la lecture. 

En de précédents travaux, j'ai étudié la manière dont nous 
prenions un premier contact avec les choses et comment nous 
rejouions spontanément ces choses, ainsi qu'un souple et mode- 
lant miroir. J'ai analysé cette vite Éion plastique du 
monde en toutes nos fibres. ]\'ais, au cours de mes observations, 
j'ai été bien obligé de constater que la vieille pédagogie livresque 
nous avait, malgré nous, arrachés à la contemplation du monde. 
Et cela, dès notre plus tendre enfance. Nous avons été placés, 
tout de suite, en face de pages imprimées, linéairement semées 
de petits caractères algébriques qui ne représentent plus — sinon 
de très loin et d'une façon méconnaissable — les objets de l'uni- 
vers ambiant et leurs gestes concrets. 

Cependant, quoiqu'on ait essayé, sans le vouloir nommément, 
de nous enlever ce vivant concrétisme, il s'est amassé en notre 
composé humain, bon an, mal an, une somme prodigieuse d'ex- 
périences que nous avons gestuellement réverbérées. Aussi, 
lorsque nous nous trouvons en face d'une page imprimée, algé- 
brisme graphique et concrétisme vivant entrent-ils en lutte. De 
là. selon la prédominance de l'un ou l'autre antagoniste, deux 
genres de lecture vont être possibles. Nous pouvons lire très vite, 
avec cette sorte de course des yeux qui ne prend aux caractères 
imprimés que la superficie du sens (et c'est presque toujours de 
cette manière-là que nous lisons;. Il suffit que nous saisissions le 



HENRI ER1MOND ET LA PSYCHOLOGIE DE LA LECTURE 23 

lien des phases de chaque geste propositionnel pour que nous 
passions au suivant. Pendant cette course de lecture, aucune des 
concrètes intussuceptions passées n'a le temps de rejouer dans 
son plein. Le sens même, bien des fois, nous échappe. Seul, un 
vague raccord s'effectue toutes les deux ou trois phrases. C'est 
la suite des propositions qui a un sens, beaucoup plus que chaque 
proposition en particulier. Tel paragraphe ne nous frappe que 
lorsque nous avons lu le paragraphe suivant. Il est, heureusement, 
une autre façon de lire. C'est celle-là que je voudrais esquisser 
rapidement ici. 

I. — La psychologie de la lect ure et l'étymologie 

Cette méthode consiste à choisir d'abord un ouvrage caracté- 
risé par un style nettement concret. L'auteur de cet ouvrage doit 
avoir mis dans chaque mot toute la plénitude de sens que chaque 
mot pouvait recevoir. L'un de ces stylistes pléniers sera, naturel- 
lement, Victor Hugo. Rarement homme prit plus vivant et plus 
intime contact avec les choses. Rarement expression s'adapta, 
avec autant de justesse sémantique, aux gestes du réel palpi- 
tant et reconquis. Nos organismes de lecteurs n'auront alors 
qu'à se laisser doucement aller au lent rejeu de toutes leurs expé- 
riences des choses et à tous leurs souvenirs étymologiques. Tout 
ce que nous avons dit, ailleurs, au sujet des racines concrètes 
des langues, trouve ici son application. En effet, il faudrait que 
nous soyons parfaitement éclairés sur le sens étymologique des 
mots que nous lisons. C'est pourquoi j'ai toujours préconisé, 
pour nous qui sommes des gréco-latins, la nécessité d'une cul- 
ture gréco-latine extrêmement poussée. Nous ne goûterons la 
saveur secrète de nos textes que dans la mesure où nous aurons 
atteint la moelle et le suc de chacun de nos vocables. Certes, 
nous pourrons à peu près comprendre sans cela. Mais nous ne 
pénétrerons jamais jusqu'au tréfonds. Nous ne poserons pas la 
main sur le cœur palpitant des mots. Beaucoup de lettrés, et de 
très grande valeur, ont dit récemment : « Une large culture 
scientifique, jointe à l'étude d'une ou de plusieurs langues vivan- 
tes, peut tout de même, sans le latin et le grec, donner à un homme 
une solide formation intellectuelle ». Au point de vue de l'étendue 
des idées, c'est possible. Mais au point de vue de la sémantique 
des mots, au point de vue du mécanisme des métaphores, au point 
de vue de la stylistique des phrases, je ne crois pas qu'aucune dis- 
cipline puisse remplacer pour nous, Français, l'étude du grec et 
du latin. 



24 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Et je vais plus loin. Je trouve qu'actuellement, basée, comme 
elle l'est, sur la pure philologie livresque, cette étude est insuffi- 
sante pour le but que nous nous proposons. C'est pourquoi j'ai 
lyé de faire entrevoir une méthode plus vivante, appuyée sur 
lois de la Psychologie du langage. Cette méthode, les éduca- 
teurs auront à l'élaborer, à l'appliquer, à l'adapter. Alors, cha- 
enfant comprendra que même l'étude de choses mortes rend 
plus riche et plus souple l'expression de sa pensée vivante. Je 
crois qu'on peut, à ces enfants si curieux de toutes les choses 
vivantes, de tous les gestes vivants, faire sentir que le vocabulaire 
et latin est plus proche du geste concret que notre langue 
française. Autrement, on n'aurait pas besoin de remonter plus 
haut. Mais il faut remonter plus haut. Le son de presque tous nos 
mots français est comme l'écho d'une voix qui vient du fond des 
millénaires.. C'est cette voix que l'enfant serait heureux d'en- 
tendre, dans sa primordiale pureté. Il faut la lui faire entendre. 
Nous lui avons redit que la danse, la musique, la poésie étaient, à 
l'origine, une vivante et complexe unité. Pourquoi ne pas lui 
faire sentir cela ? Analysons chacune des phrases. Montrons-lui 
que les mots, typographiquement desséchés sur la page imprimée, 
ont une vie interne et intense. Prouvons-lui, par un exemple 
bien choisi, que tel mot, apparemment coagulé en un seul bloc 
graphique, attend notre vivante analyse pour jouer dans toutes 
ses phases étymologiques composantes. 

Nous aurons beau composer des grammaires plus méticuleuses 
et plus techniques. Nous pourrons enseigner comment on arrive 
à traduire, avec moins de contresens, certains textes à coups de 
dictionnaire. Toute cette science livresque, sans contact avec la 
vie, se perdra très rapidement. Quels sont ceux qui, leurs études 
classiques terminées, reprennent Homère et Virgile dans le texte. 
pour les approfondir stylistiquement ? Or, je crois que la nécessité 
— une fois sentie — de mieux comprendre notre propre langue, 
nous obligerait à retourner aux sources gréco-latines, aux mots 
originels, aux racines indo-européennes toujours concrètes et, 
par suite, aux gestes mimiques sous-jacents, identiquesaux nôtres. 
Les gestes millénaires et momifiés reprendraient vie et viendraient 
s'insérer en nos propres gestes. La Vie retrouverait la Vie et 
l'approfondirait. « L'éternelle jeunesse des Auteurs classiques » ne 
serait plus une vaine et vide formule. Voilà l'immense problème 
psychologique que nous avons à résoudre vitalement quand nous 
nous trouvons en face d'un texte. Quelle est l'antique résonance 
des mots qui composent ce texte ? Quel va être le sens vivant 
que nous allons pouvoir faire sourdre de chacun de ces mots, sui- 



HENRI BRLMOND ET LA PSYCHOLOGIE DE LA LECTURE 25 

vant notre propre expérience et notre propre culture linguistique ? 
Redisons-le, en effet : les mots n'ont pas et ne peuvent pas avoir 
absolument le même sens pour chacun d'entre nous. Bon gré, 
mal gré, nous apportons chacun notre acquis. Delà, précisément, 
la nécessité d'une riche expérience concrète, la nécessité d'une 
haute culture secondaire et supérieure. 

Tâchons maintenant de surprendre, en pleine activité, ces mul- 
tiples et souples mécanismes. Sous l'analyse étymologique, une 
subtile fraîcheur se glisse et concrétise les racines algébrisées. 
Sur ces racines indo-européennes concrètement saisies, va se 
répandre, comme une rosée vivifiante, toute notre expérience 
des choses. Le texte prend alors une double vie : une vie étymo- 
logique, jaillie de l'étude des langues qu'on appelle mortes et 
qui redeviennent ainsi profondément vivantes ; une vie person- 
nelle, due à notre expérience propre. Aussitôt nous sentons cha- 
cune des propositions lues susciter en nous, soit simultanément, 
soit éclectiquement, un tableau visuel, une mélodie auriculaire, 
un de ces rejeux très fins que nous avons analysés naguère : 
gestes olfactifs, gustatifs, laryngo-buccaux. Un texte est une suite 
de mimodrames en miniature. La finesse microscopique des dé- 
tails en est aussi merveilleuse que leur infinie multiplicité. A 
nous de magnifier, par tous nos gestes reviviscents, ces fines mi- 
niatures éveilleuses de vie. Cependant, comme les artistes expé- 
rimentés essayant leur rôle, consentons à n'esquisser d'abord 
que les traits les plus saillants pour nous. Une phrase nous attire- 
t-elle ? Laissons-nous attirer par elle, absorber par elle, mode- 
ler par elle. Mais, nous dira-t-on, l'auteur de cette phrase l'a 
jetée là négligemment, quasi inconsciemment. Que nous importe ? 
Ou plutôt, Dieu soit loué ! Nous méritons ainsi la grâce d'intensifier 
et de prolonger, en sympathique achèvement, l'élan vital de 
l'auteur. Vivons donc sa phrase, personnellement, avec toute la 
virginale beauté qu'elle crée soudain en nous. Eternisons peut- 
être un geste d'un inst^ni . 



IL — La psychologie de la lecture et le cinéma. 

Cette éternisation magnifiante du geste, en tant que visible 
et audible, le cinéma vient d'en réaliser le double miracle. De la 
typographie statique et muette, il a fait surgir un livre, d'abord 
mouvant et coloré, puis sonore et parlant. Nous n'attendons plus 
que la résurrection des odeurs et des saveurs. Ces temps derniers, 
vous avez pu admirer sur l'écran le célèbre roman de Victor Hugo, 



26 REVUE DE8 COURS ET CONFÉRENCES 

Les Misérable*, rejoué avec toute la plénitude de la vie, avec 
toute la richesse du réel. En vérité, il doit y avoir eu, pour le 
cinéaste revivifieateur, une joie singulièrement haute. L'auteur 
du livre — et au prix de quels efforts — avait réussi à transposer 
génialement chaque geste d'un être vivant en caractères algé- 
briques. Le cinéaste, lui. a retransposé ces caractères algébriques 
en chacun des gestes de l'être vivant. Et cet être ressuscité n'est 
pas une vague silhouette schématique. Il est innombrable et con- 
cret comme la vie individuelle. Il naît, il grandit, il souffre par 
tous les gestes de son corps retrouvé. Sa personnalité première 
doit même être réincarnée dans le cinéaste avec une telle intensité 
qu'elle contraint les spectateurs-auditeurs, devenus des acteurs 
malgré eux. à réverbérer puissamment le personnage dans toutes 
leurs fibres modelantes. 

Ce que réalise à plein écran le cinéaste, en nous donnant 
suggestives leçons de Psychologie de la lecture, nous avons possi- 
bilité de le faire, nous aussi, quoique plus humblement. Le crayon, 
entre des doigts experts, peut tirer d'une seule proposition un 
dessin richement détaillé, plus ou moins comparable, évidemment, 
aux chefs-d'œuvre d'un Gustave Doré. Quelle intéressante expé- 
rience psychologique nous aurions si chacun de nous s'essayait 
à concrétiser ainsi, dessin par dessin, chacune des propositions 
d'un récit ou d'une description. Combien instructive serait la 
comparaison de plusieurs de ces réussites sur un même texte. On 
sait que les plus grands stylistes modernes n'ont pas ignoré 
ni méprisé la vertu formatrice de pareilles expériences. Rappe- 
lons-nous Victor Hugo et ses dessins à l'encre ou à l'aqua-tinta 
sans jamais aucune trace de couleur. « Les rayons et les ombres », 
les blancs et les noirs y sont si nettement découpés et contras- 
tés que Mabilleau. dans une étude critique très neuve, n'a pu 
s'empêcher de les comparer aux procédés antithétiques du poète. 

Le navire était noir, mais la voile était blanche... 

Les dessins délicats et raffinés de M. Paul Valéry mériteraient 
une étude du même genre. Mais le but de ces dessinateurs sty- 
listes était l'inverse du nôtre. Il s'agissait, pour eux, de modeler 
plastiquement et de schématiser leurs gestes oculaires afin que se 
déclanche, aussi précise que possible, l'expression verbale cher- 
chée. Pour nous, au contraire, il importe de faire rejouer, en face 
d'une schématique expression verbale, la complexité des gestes 
oculaires que notre expérience a montés. La plume et le crayon 
ne nous font guère réaliser que des dégradés assez élémentaires. 



m;i BRI MOND ET LA PSYCHOLOGIE DE LA LECTURE 27 

Le pinceau, avec tout son arc-en-ciel de couleurs, pourrait nous 
obliger à reproduire et à revivre les nuances les plus fin^s des 
choses. 

Certains lecteurs ont même tenté d'élaborer un rejeu plus riche 
encore. De telle ou telle phrase lue, ils ont fait s'épanouir une 
sorte de « glose musicale ». Le Mercure de France, dans son nu- 
méro de novembre 1895, en donnait jadis un curieux exemple 
1 h'\>x vers de Henri de Régnier sont cités : 

Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs : 

Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une à une... 

Ces deux vers sont accompagnés d'un dessin mélancoliquement 
expressif et d'une « glose musicale » inspirée par le texte. H y a 
là un beau sujet de recherches pour un travailleur qui serait à la 
fois psychologue et musicien. 

Assouplis par de tels exercices, maintes fois renouvelés, nous 
pourrons alors laisser rejouer avec précision et se dérouler avec 
lenteur les gestes oculaires et auriculaires de notre cinéma so- 
nore intérieur. Mais ce cinéma sonore intérieur est vivant et il a 
réalisé, lui, l'harmonieuse synthèse des autres gestes revivis- 
cents : gestes olfactifs, gustatifs, laryngo-buccaux. Comme devant 
l'écran du cinéaste, et même d'une manière plus intense, notre 
corps tout entier subira l'emprise modelante de chaque vision, 
intellectuellement affinée et esthétiquement purifiée. Peu à peu, 
chaque proposition, riche d'un réel multiple, nous habituera à 
vibrer aux rythmes les plus subtils, aux mélodies les plus déli- 
cates, aux parfums les plus frais, aux saveurs les plus exquises, 
aux articulations les plus douces. Tout notre être de chair et 
d'esprit sera « informé » par plus de vérité, par plus de beau!.'-, 
par plus de vie. On a dit : « Timeo hominem unius libri. Je 
nains l'homme d'un seul livre ». Oserais-je ajouter : « Timeo homi- 
nemunius proposilionis. Je crains l'homme d'une seule phrase ». 
1. .lisser s'évoquer la mystérieuse puissance, infiniment irradiante, 
recelée dans les mécanismes complexes d'une seule proposition. 

■idre un beau vers et l'éprouver jusqu'à !a souffrance. I 
peut-être la plus noble façon de lire ! 

-Nous ne savons plus lire. Les milliers d'ouvrages, qui déferlent 
sin- nous comme des vagues, nous submergent. On est étonné 

nd on voit le peu de livres qu'ont lus nos grands classiques, 
ppelez-vous Racine, prenant sur une table le texte ori- 
ginal d'une tragédie grecque et revivant ce texte comme une chose 

lilière. Sei is capables de pareille ma, hâ- 



28 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

tons fébrilement la lecture de nos livres éphémères. Quelquefois, 
nous n'en coupons même pas toutes les pages, parce que nous 
avons dix volumes à lire — en diagonale — le même jour. Et 
pourtant]} serait sage d'en méditer même les notes. L'idée neuve 
et suggestive, bien souvent, se trouve là. L'auteur n'a pas eu la 
hardiesse de la mettre dans le texte. Toute une grave question 
de loyauté scientifique est. ici engagée. Quand des chercheurs ont 
mis tant d'années à élaborer leurs pensées, n'avons-nous pas l'élé- 
mentaire devoir de les lire attentivement, d'essayer de les com- 
prendre sympathiquement et de les citer avec courtoisie ? Rési- 
gnons-nous donc, mais sans lâcheté, à cet écrasement par la lecture. 
Notre siècle est martyrisé par sa propre production intellectuelle. 
Prenons part noblement à ce commun martyre. Veuillot vou- 
lait « se crucifier à sa plume ». Faisons-nous crucifier par la plume 
des autres. Mais de temps en temps aussi. soyons assez forts pour 
nous accorder la suavité d'une lecture apaisée. Laissons rêver 
en nous le grand rythme calme des choses, après avoir imposé 
aux choses notre rythme frémissant. Dans ses loisirs d'Ephèse, 
saint Jean l'Evangéliste ne se reposait-il pas, en jouant avec une 
naïve perdrix, des sublimes halètements de son vol d'aigle en 
plein ciel ? Lire les choses au ralenti. Rejouer amoureusement 
=ur nos fibres détendues toutes les pensées fines qui ont été 
finement conçues. Quelle haute et savoureuse joie ! 

III. La PSYCHOLOGIE DE LA LECTURE ET LA POESIE PURE. 

Je suis heureux de pouvoir redire combien ont été salutaires, 
sur ce point, les analyses stylistiques de Henri Bremond. Avant 
la fameuse querelle de la « poésie pure », on avait coutume de 
juger et de goûter une œuvre littéraire surtout dans sa teneur 
globale. En un sens, on avait raison. Sous peine de mortelles muti- 
lations, il faut toujours en arriver là. Racine n'est plus Racine 
s'il n'est que l'auteur de quatre vers délicieusement musicaux 
mais erratiques. Les vrais chefs-d'œuvre sont bien des ensembles 
vivants. De ces ensembles vivants, pourtant, le scalpel magique 
de Bremond avait su détacher, pour y infuser une vie plus fine 
et plus immatérielle, telle ou telle parcelle frémissante. Il y avait 
auintessencié son rêve. Rêve quasi exclusivement mélodique, 
d'ailleurs. N'oublions jamais le péché originel — ou, si vous pré- 
férez, le privilège inné — de la psychologie de Bremond. Henri 
Bremond était un gesticulateur auriculaire. (Excusez ce vilain 
mot technique appliqué à un aussi délicat artiste.) L'auteur de la 



HENRI BREMOND ET LA PSYCHOLOGIE DE LA LECTURE £9 

Poésie pure resta toujours l'extatique auteur des deux Musiques 
de la prose. 

De la musique avant toute chose... 

Avant la signification de la phrase. Et surtout grâce au man- 
que de signification de la phrase, 

Aboli bibelot d'inanité sonore. 

En songeant à la sonorité plus pure des coupes de cristal vides, 
et non à la divine courbure des lignes, Bremond aurait dit volon- 
tiers : 

Les beaux vers sont comme des vases : 
Les plus beaux sont les moins remplis. 

De là, sa prédilection marquée pour les noms propres exotiques, 
aux tintinnabulis harmonieusement évidés de leurs sens : 

La fille de Minos et de Pasiphaé... 
Montagnes de Gelboé... 

M. André Spire, pareil à ses ancêtres les Rythmeurs d'Israël, 
goûte un texte sur ses muscles laryngo-buccaux, avec toutes ses 
papilles gustatives appliquées en lente caresse contre son palais. 
Gomme le grand Ezéchiel, son frère d'âme et de rythme, il « arti- 
cule » en face de nous et nous « fait articuler » les savoureuses 
syllabes palestiniennes : 

Et il me dit : « Fils d'homme, 

ce que tu trouves, mange-le ; 
Mange le rouleau que voici 

et va, parle à la maison d'Israël. » 
Et j'ouvris la bouche 

et il me fit manger ce rouleau... 
Et je le mangeai et il fut dans ma bouche 

comme un miel de douceur. 

Henri Bremond aurait transposé ces douces danses de la bouche 
sur son clavier auriculaire. Notre rêve croirait entendre — et peut- 
être même en anglais — d'ineffables octosyllabes : 

Musical ami des cigales, 

approche et prête ton oreille. 



30 RE\ i E i»:-- COI i. i i l 

El ce seraient, dans notre oreille, des mélodies inentendues : 

Heard mélodies are sweet, but those unheard 
Are sweeter... 

Mélodies inentendues ? Sans doute. Harmoniques « ultra- 
purs » des impurs sons syllabiques du langage ? Bien sûr. N'em- 
pêche que les sons fondamentaux jouent — et il le faut bien — ■ 
sur les gestes auriculaires, si angélisés soient-ils. Le «type » psy- 
cho-physiologique de Henri Bremond est ainsi nettement dépisté, 
sans nul besoin de test expérimental. C'est, eu définitive, la seule 
caresse sonore d'une douzaine de syllabes fluides, choisies entre 
des milliers, qui procurait à ses organes de Corti l'extase poétique. 
De bonne grâce, payons-lui un juste tribu de reconnaissance. 
Pareille « hyperesthésie syllabiquc » lui a permis d'apporter un 
élément, très neuf à la critique littéraire et, par surcroit, à la Psy- 
chologie de la lecture. En effet, Henri Bremond, en appliquant 
ainsi aux parcelles de texte ses réactions psycho-physiologiques 
différenciées, ne nous donna pas seulement un exemple personnel. 
I! créa une méthode générale, applicable à toutes les autres psy- 
cho-physiologies autrement différenciées. 

Lamartine, comme nous l'avons étudié ailleurs, éduqua notre 
oreille, lui aussi, mais pour lui faire percevoir les mille bruits de la 
nature. Hugo, et surtout les Parnassiens, nous ont appris la fixité 
plastique du geste oculaire sur les formes marmoréennes et les 
lignes immuablement parfaites. Chaque Parnassien aurait pu 
inscrire ce vers au frontispice de son œuvre : 

Je hais le mouvement qui déplace les lignes. 

Baudelaire nous initia aux mystères du geste olfactif et Huys- 
mans à ceux du geste gustatif. André Spire nous fit éprouver de 
nouveau les joies palestiniennes des danses laryngo-buccales. 

Maintenant que la méthode bremondienne a subtilement 
affiné l'un de nos outils psycho-physiologiques, pourquoi ne pas 
nous servir de cette méthode pour affiner les autres ? Henri 
Bremond nous a tenus sous le charme, pendant des heures, en 
nous faisant écouter « les divins anapestes » raciniens, aux tim- 
bres assourdis comme des velours : 

Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée. 
A notre tour, mettons Lamartine, Victor Hugo, les Parnassiens, 



M -NRi BREM0ND ET LA PSY( HOLOGIE DE LA LECTURE 61 

Baudelaire, Huysmans, André Spire sous l'hypnose de là poésie 
pure. Nous sentirons alors que, là aussi, par leurs psychologiques 
correspondances, 

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. 

Longuement, nous contemplerons en rêve, de nos yeux fer- 
més et miraculeusement rafraîchis, 

Quelque chose de beau, comme un sourire humain 
Sur le profil des Propylées. 

Revivant dans un vers « les choses » entendues et non plus 
seulement « les syllabes » ineffablement fluides, chacun de nous 
pourra dire : 

J'en ai pour tout un jour d'un soupir de hautbois. 
D'un bruit de feuilles remuées. 

Bref, sur toutes nos fibres, alternativement actives, nous sau- 
rons 

D'un sourire, d'un mot, d'un soupir, d'un regard, 
Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme, 
Faire une perle d'une larme... 

Avec Henri Bremond comme guide ou plutôt comme enchan- 
teur, laissons-nous prendre au charme du détail, nous qui peut- 
être avions fini par ne plus même regarder les fresques. Relisons 
les chefs-d'œuvre littéraires que nous avons lus jadis. Car il faut 
bien nous l'avouer franchement, à nous-mêmes : nous n'en avions 
guère admiré que la vaste structure logique. Goûtons-les à pré- 
sent, vers par vers, proposition par proposition. Avec cette déli- 
cieuse lenteur, nous n'aurons pas le temps de les relire tous. Mais 
ceux que nous aurons ainsi relus nous apparaîtront rajeunis. 
Keats nous l'a promis : 

Une chose de beauté est une joie à jamais ; 
Son charme va croissant... 

Un ensemble de syllabes douces comme le miel à la bouche, 
une expression d'un relief évocateur et neuf, un beau vers où les 
rythmes dansent avec souplesse, une phrase dont les balance- 
ments se plient aux mouvements du corps tout entier, voilà les 
éléments primordiaux avec lesquels le génie humain a créé ses 
vrais monuments d'éternité. Pour notre génération, initiatrice en 



32 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

psychologie concrète, et tout particulièrement pour Henri 
Bremond, ce sera peut-être la gloire la plus pure que d'avoir 
infusé à ces éléments, en train de se dessécher, une vie prodi- 
gieuse et inattendue. 



Conclusion pédagogique 

Ce grand souffle de vie concrète, qui commence à rafraîchir 
notre esthétique littéraire et notre psychologie stylistique, ne 
doit pas s'y renfermer, comme à l'intérieur d'un jardin clos. Il 
faut qu'il se fasse sentir encore et surtout à travers la nouvelle 
pédagogie et jusque dans l'enseignement des classiques gréco- 
latins. On oblige les enfants à résumer sèchement tel acte de 
Racine, telle pièce de Victor Hugo. Je me souviens de ces fasti- 
dieux résumés de chefs-d'œuvre qui nous laissaient comme un 
goût de cendres aux lèvres. Toute la chair frémissante du style, 
nous avions à l'arracher, sans d'ailleurs en soupçonner l'impecca- 
ble modelé des lignes. Je n'ose même pas dire que nous en con- 
servions le squelette. Non. Nous nous raccrochions, tout au plus, 
à ces sortes de bouts de fil de fer avec lesquels, dans les muséums 
d'histoire naturelle, on agence les uns sur les autres, les os des 
squelettes. Voilà ce qui, de tant de gestes vivants, restait entre 
nos doigts d'enfant et ce que nous en retrouvons, aujourd'hui 
encore, entre nos doigts d'homme. 

Qui de nous, à travers la page où nous déchiffrions péniblement 
les mornes graphies d'Homère à coups de dictionnaire grec et de 
notes grammatico-philologiques, a cru jamais apercevoir, en 
filigrane, l'Aurore étendant ses longs et fins doigts roses sur le 
ciel d'Ionie? Aucun de nos maîtres ne nous a d'ailleurs jamais 
menés en face d'une de ces aurores, vraiment vivantes et mou- 
vantes. Pourtant, même dans notre ciel occidental, elles refont 
parfois le grand geste des rayons roses, lumineusement projetés 
en éventail, comme des doigts. Peut-être même, certains de ces 
maîtres n'avaient jamais pensé à aller « regarder » une aurore, ce 
drame grandiose « aux cent actes divers et dont la scène est l'uni- 
vers ». Ne savaient-ils pas merveilleusement leur grammaire 
grecque ? Et un texte grec pourrait-il être autre chose qu'un 
prétexte à règles de grammaire et à verbes irréguliers ? Oui de 
nous également, au cours d'une incohérente traduction des Eglo- 
gues, s'est jamais senti étendu — en pensée, juste ciel ! en mimi- 
que microscopiquement esquissée — s'est jamais senti étendu et 
chantant au milieu des bergers de Virgile ? Ces bergers sont bien 



HENRI BREMOND ET LA PSYCHOLOGIE DE LA LECTURE 33 

un peu factices, sans doute, un peu bien cousins-germains des 
bergers trop littéraires de notre xvm e siècle. Malgré tout, ils 
ont gardé beaucoup de la rustique fraîcheur de ces bergers sici- 
liens et sardes qu'on entend encore de nos jours improviser en vers 
amébées. Comme nous aurions aimé un maître qui nous aurait 
révélé ces bergers vivants et improvisateurs, en nous modulant 
sur les airs originaux quelques-unes de leurs phrases oralement 
rythmées. Les vers trop livresques de Virgile, soudain ranimés 
par ce contact avec le réel retrouvé, auraient peuplé et enrichi 
nos jeunes rêves. Mais hélas ! nous restions collés à l'encre du 
texte. 

Certes, notre mémoire était verbalement saturée de ces vers de 
Virgile. On nous en faisait apprendre beaucoup. On avait raison, 
bien qu'on ne nous ait jamais appris comment apprendre. Les 
textes mémorisés dans l'enfance ne sont-ils pas toujours pour 
nous les plus familiers ? Nous n'avons aujourd'hui qu'à laisser 
aller nos lèvres et des dizainesd e ces vers se récitent d'eux-mêmes. 
Peut-être aurait-il mieux valu, cependant, nous en faire appren- 
dre un peu moins et nous faire goûter plus en détail et plus con- 
crètement cuix qu'on nous avait choisis. Les formulations ver- 
bales, même les plus belles en soi, ne sont rien si elles ne nous 
conduisent, pas à saisir plus de réel. Seul le réel est formateur. 
Loin de moi la noire intention de médire de tous ces travailleurs 
qui élaborent la grammaire et la philologie graphique. Il y aurait, 
de ma part, indélicatesse et ingratitude. Je leur ai trop em- 
prunté et j'aurai encore à leur emprunter beaucoup. Ils ont été 
nos prédécesseurs et nos initiateurs dans la complexe science du 
langage. Mais à coté du grammairien et du philologue qui s'arrê- 
tent à la surface du texte, il doit y avoir désormais le psychologue 
qui veut, lui, pénétrer jusqu'au cœur endormi de ce t.xte, afin 
d'y réveiller et d'y faire battre la vie. Comme le célèbre sculpteur, 
insatisfait de l'attitude spectaculaire, il lance son outil et crie à 
l'œuvre morte : « Mais parle donc ! » Un texte doit être une chose 
qui parle ; et qui parle avec des lèvres de chair. 

Cette vie charnelle et parlante du texte, nos maîtres de jadis 
ne nous l'avaient vraiment pas assez montrée. C'est pour cela 
que, adoptant et prolongeant la méthode bremondienne, nous 
avons repris chacune des articulation momifiées pour essayer de 
les faire rejouer. Oserai-je l'avouer ? Forcé d'approfondir, pour 
les exposer, quelques-unes des grandes lois de l'expression vivante, 
je me suis moi-même surpris à goûter, avec une fraîcheur inatten- 
due, certains textes qui m'avaient jusqu'ici paru doublement 
morts. C'est, précisément en nous analysant nous-mêmes, avec 

3 



:: \ REVUE DES COURS ET CON1 ÉRENi 

méthode et acuité, presque avec cruauté, à propos de ces textes ; 
c'est en t. h liant de retrouver en nous, coule que coûte, tous leurs 
mécanismes psychologiques, parfois étranges, toujours comple 
(|iie nous entrons véritablement dans la pensée d'un auteur. Et 
cette pensée, creusée à i'ond, est infailliblement riche de vie la- 
tente. In auteur n'a-t-il pas toujours, bon gré, mal gré, rejoué le 
réel avec tout son être ? Geste par geste, phase de geste propo- 
sitionnel par phase de geste propositionnel, nous reconstituons 
ainsi vitalement le livre tout entier, la vie tout entière de l'auteur 
Mais nous la reconstituons par ses éléments les plus jeunes et les 
plus frais, comme un adulte se renouvelle et s'approfondit 
allant revivre sur place ses souvenirs d'enfance et réincarn< r 
doux fantômes de jadis. 

A chaque pas qu'il fait, l'enfant derrière lui 
Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même. 

Vous avez eu quelquefois l'occasion de vous retrouver, après 
dix ans, vingt ans, trente ou quarante ans. sur ce coin de terre 
où vous avez été petits, où les êtres chers ont passé, où les êtres 
chers ne reviendront plus. Vous vous êtes retrouvés ? Oui, mais 
vous n'avez pas retrouvé les choses tout à fait les mêmes. 11 y a 
là une impression unique d'identité et de différence qu'il faut 
avoir ressentie soi-même pour la pouvoir bien comprendre. Tou- 
tes les choses sont devant nous. Mais elles nous semblent enfant i- 
ncment réduites, parce que nos gestes, avec ncs membres, on 
grandi. Voici l'étang qui paraissait si large. N( 
jamber presque comme un fossé. A côté, c'est l'arbre qui et 
énorme. Quand nos bras maintenant l'entourent, nos deux mai] 
se superposent facilement. La maison était d'une hauteur extra- 
ordinaire. Et voilà que, derrière l'arbre diminué, elle ressemble 
à l'une de ces petites villas que nous dessinions quand on nous 
donna notre première boîte de cou: urs. Oui, tous ces ob 
si familiers nous paraissent changés. Pour la première fois. 
effet, ils viennent s'insérer 1 n nos ban; 

tandis que, par un étrange contraste, nos fines et fraîches réac- 
tions d'enfant sont demeurées intactes en nous et rejouent à notre 
insu. On comprend ainsi pourquoi un homme, en face de sa mère, 
se sent toujours petit enfant. 

En poussant plus intimement encore cette délicate analyse, 
on constaterait vite que. sous chaque geste de l'homme d'au- 
jourd'hui, cherche à s'insinuer le geste de l'enfant de jadis. Peut- 
être même découvrirait-on là un des plus mystérieux secrets d\i 



Il NRI BR MOND ET LA PSYCHOLOGIE DE LA LECTURE 35 

génie. Les pensées les plus profondes et les plus neuves ne sont- 
elles pas souvent celles qui se rapprochent le plus de cette fraî- 
cheur enfantine ? C'est donc pendant notre enfance que nous 
avons inséré en nous les éléments vraiment vivants et vivifiants 
qui nous permettent aujourd'hui d'infuser une vie constamment 
jeune aux textes morts. L'enfance une fois passée, dans la course 
fiévreuse de notre existence, nous n'avons plus eu le loisir de nous 
laisser lentement modeler par les choses. Nous avions déjà bien 

■ ■/. de peine à trouver le temps nécessaire pour « utiliser» ces 
choses, en les géométrisant, en les algébrisant, en les monnayant . 
Time is money. Et pourtant ce qui fait notre plus haute valeur 
humaine, c'est la vie désintéressée qui nous l'a apporté. 

Nous avons à veiller jalousement sur ce frais trésor de nos 
acquisitions premières. La vieille pédagogie graphique nous les 
avait parcimonieusement limitées. Souvenons-nous de cette 

séchante parcimonie pour montrer plus de générosité et de 
clairvoyance à l'égard de nos enfants. En face de la typographie 
algébrique et impersonnelle, encourageons-les à faire usage de 
leur vivante et concrète expérience, toujours prête à jaillir. L'en- 
fant ne doit pas devenir un livre, c'est-à-dire une enfilade de 
syllabes mortes. Au contraire, c'est le livre qui doit, comme un 
souple réceptacle, se remplir des expériences de l'enfant. On ne 
trouve dans un livre que ce qu'on y apporte. Le livre n'est qu'un 
classeur d'étiquettes verbales qui nous aide à ordonner nos expé- 
riences individuelles. Etre uniquement « savant comme un livre », 
être porteur d'une vide logomachie. Contrairement à ce 
qu'affirmait Mallarmé, le monde n'existe pas pour aboutir à un 
livre, mais pour se transformer, par le livre ou mieux sans le livre, 
en une pensée vivante et créatrice. 

Voilà une esquisse rapide, bien trop rapide, de ce que nous 
avons appelé : la Psychologie de la lecture. C'est une sorte de 
technique mentale. J'ai essayé d'en faire la théorie. Chacun de 
nous aura à l'appliquer lui-même et à la faire appliquer. Et cela 
non pas seulement demain et les jours suivants, mais pendant 
tout le cours de notre vie. Nous y trouverons les joies intellec- 
tuelles les plus hantes et les plus pures qu'on puisse goûter. 
pas notre 'Ire tout entier qui aura ainsi appris à rejouer. 
par une communion innombrable et magnifique, l'univers tout 
enl ier ? 



Beaumarchais 

par Félix GAIFFE, 

Professeur à la Sorbonne. 



Les réputations de Beaumarchais. 

Celui qui devait être l'illustre auteur des Mémoires sur l'af- 
faire Goezman, du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro 
naquit à Paris, le 24 janvier 1732. La présente année est donc 
celle de son bicentenaire et l'on pouvait s'attendre à ce que cet 
événement fût célébré avec quelque éclat. Cependant il n'a été 
marqué par aucune de ces cérémonies brillantes dont d'autres 
personnages, moins célèbres que lui, ont été jugés dignes. Le 
nom de Beaumarchais reste pourtant inscrit au fronton de tous 
les édifices consacrés au théâtre, et Ton admire son buste à la 
Comédie-Française, en compagnie des autres auteurs drama- 
tiques dont s'enorgueillit notre théâtre. Les histoires littéraires 
les plus sommaires ne manquent pas de citer son nom à côté de 
ceux de Molière, de Dancourt et de Marivaux. Ses descendants 
ont toujours eu à cœur d'entretenir le culte de sa mémoire, et 
celui dont nous déplorons aujourd'hui la perte, M. Delarue de 
Beaumarchais, ambassadeur de France à Rome, se proposait, 
dans les loisirs de sa retraite, de mettre à jour un grand nombre 
de documents inédits qu'il possédait encore (1). Durant ces der- 
nières années de nombreux travaux ont été consacrés à la bio- 
graphie si complexe du grand écrivain, dans laquelle subsistent 
encore bien des points obscurs et des parties inexplorées. 

Mais son anniversaire n'a été que très modestement célébré. La 
Comédie-Française lui a consacré deux représentations, les 20 et 
22 janvier 1932. La première comportait le Barbier de Séville, 



(1) Par une tragique coïncidence, cette première leçon du cours public 
consacré à l'auteur du Mariage de Figaro a été prononcée quelques heure» 
après les obsèques do M. <iç Beaumarchais. 



BEAUMARCHAIS 37 

et une parade, les Bottes de sept Lieues, adroitement adaptée et 
remise à la scène par le jeune et érudit sociétaire, M. Pierre 
Bertin. On y avait joint quelques fragments chantés et dansés de 
Tarare et, avant le premier acte du Barbier, M. Denis d'Inès 
avait lu, avec beaucoup de talent, la partie la plus importante 
de la Lettre modérée qui lui sert de préface. La seconde soirée 
était consacrée à la huit cent soixante-dix-huitième représenta- 
tion du Mariage, avec le couronnement, au quatrième acte, du 
buste de Beaumarchais devant lequel défilèrent tous les socié- 
taires et pensionnaires, à ce moment présents à Paris. Ces deux 
manifestations n'apportèrent en somme qu'un contingent assez 
faible de nouveauté, mais on y retrouva, à défaut du mouvement 
et de la gaîté jeune et jaillissante que l'auteur lui-même eût 
souhaités, toute la dignité et l'expérience que l'on a coutume de 
rencontrer dans les interprétations de notre premier théâtre na- 
tional. L'initiative la plus intéressante de la Comédie-Française 
fut l'exposition qu'elle organisa au foyer, où se trouvaient ras- 
semblés les souvenirs de différentes natures : autographes, es- 
tampes, études consacrées à Beaumarchais, dont l'ensemble 
était aussi attrayant qu'instructif. 

Si l'on y joint un discours ministériel transmis par radio-dif- 
fusion, c'est là que se bornèrent les manifestations officielles. 
L'Odéon en effet parut ignorer totalement cet anniversaire 
pourtant si marquant. Les soirées et matinées du 20 et 25 janvier 
furent consacrées à Musset, Alphonse Daudet et Henri Kist- 
maeckers, qui n'ont évidemment qu'un rapport très éloigné avec 
l'auteur du Mariage de Figaro. Ce n'est que trois mois plus tard, 
le 14 avril que, par un double emploi lointain et économique, 
Beaumarchais et Gœthe se trouvèrent célébrés du même coup 
par la mise à la scène de Clavijo où, comme on le sait, l'auteur 
des deux Faust a représenté le fameux voyage d'Espagne ra- 
conté par notre auteur dans son quatrième Mémoire. On aurait 
pu espérer que le second théâtre français, dont une des princi- 
pales missions est de maintenir ou de remettre au répertoire cer- 
taines œuvres de second rang qui n'ont pas leur place rue de 
Richelieu, aurait jugé intéressant de nous rendre soit Eugénie, 
soit la Mère coupable, qui n'ont point paru à nos aïeux des 
œuvres indifférentes, puisque la première a totalisé cent quatre- 
vingt-douze représentations au Théâtre-Français jusqu'à la date 
de 1863, et la seconde cent quatorze jusqu'en 1830. 

Quant au journal qui a emprunté son titre au héros le plus 
populaire de Beaumarchais, il n'a consacré au père de Figaro que 
quelques lignes, non point pour célébrer à vrai dire son bicente- 



38 



REVUE DES COURS ET CONFERENCES 



naire, mais pour relever à cette occasion une ou deux curiosités 
historiques le concernant : par exemple la question de savoir s'il 
jouait aux dames ou aux échecs au moment de sa mort. J'ai en 
vain cherché dans la collection de ce quotidien ce qui avait pu 
litre postérieurement sur Beaumarchais ; j'ai dû constater 
que l'anniversaire du dramaturge et polémiste frondeur que nous 
admirons y avait tenu beaucoup moins de place que le cente- 
7. aire de Bourdaloue. Tant il est vrai qu'à un certain moment, le 
titre d'un journal cesse de répondre à l'esprit qui l'anime. 

Pourtant dans cet organe même, et aussi dans un hebdoma- 
daire littéraire qui est très lu, à Paris, en province et dans le 
monde entier, il avait été question de consacrer soit un numéro. 
soit au moins une page, à notre auteur. Mais le projet a c'té, on ne 
sait pourquoi, abandonné. Il convient en effet de remarquer que 
si les réalisations ont été maigres, les projets n'ont pas manqué. 
M- René Daîsème, auteur d'une des dernières biographies de 
Beaumarchais et qui prépare une thèse sur les relations de l'au- 
i eur du Mariage avec les Etats-Unis d'Amérique, s'était évertué 
à mettre sur pied un certain nombre d'organisations fort inté- 
ressantes ; son état de santé, en l'éloignant de Paris, l'a empêché 
de les mener à bien. îl aurait voulu faire organiser une exposition 
franco-américaine à l'occasion du bicentenaire de Washington 
dont les dates (1732-1799) sont identiques à celles de Beaumar- 
chais ; ainsi se serait trouvé célébrée la coopération à la Guerre 
d'Indépendance de l'illustre auteur comique en même temps que 
celle de Lafayette, Rochambeau, etc. M. Dalsème espère égale- 
ment grouper, en une société, les amis de Beaumarchais. C'est là 
un projet qui peut et doit, à bref délai, se réaliser. 

D'autre part une suggestion toute différente m'< si. venue des 
Etats-Unis, où plusieurs personnalités souhaiteraient l'acquisi- 
tion par un comité franco-américain de l'immeuble portant le 
numéro 47 de la rue Vieille-du-Temple, où Beaumarchais avait 
installé ses bureaux quand, sous la raison sociale Rodrigue Hor- 
talez et C ie il secourut, soutenu par les encouragements secrets 
du gouvernement, mais sans son aveu officiel, les « insurgeants » 
d'Amérique. On y fonderait un musée de la collaboration fran- 
çaise (1777-1781), et un centre d'études franco-américaines. 

Cette idée m'a été soumise par le professeur Georges H. Allen, 
de Lafayette Collège, où des fêtes magnifiques ont été données 
l'été dernier pour célébrer le centenaire de cet établissement d'en- 
seignement supérieur, en même temps que la participation de 
Lafayette à la Guerre d'indépendance. Au cours de ces fêtes j'ai 
eu personnellement l'occasion d'apporter ma modeste contribu- 



IUMARCHAIS 3VJ 

iiun me d'une communication sur les relations de Beau- 

marchais avec les Etats-Unis. J'ai de plus consacré à l'auteur du 
:aqe de Figaro une série de conférences à Columbia Univer- 
. Le cours que je commence aujourd'hui à la Faculté des 
lettres de Paris, conçu sur plan tout différent, est un hommage 
bien isolé rendu à la mémoire de cet auteur illustre. 

On trouvera sans doute que tout cela est peu ; il y a là une 
négligence qui ressemble beaucoup à de l'oubli, et l'on peut se 
demander si elle n'est l'effet que d'un pur hasard. Sans doute 
les difficultés de la crise économique, les lenteurs bureaucra- 
tiques qui font remettre au lendemain des célébrations d'anni- 
versaires dont la raison d'être se trouve bientôt supprimée, l'ab- 
e d'une impulsion décisive qui nous invite d'une façon pres- 
sante à déployer nos qualités d'improvisation, contribuent à 
expliquer cette carence si regrettable. Mais il est peut-être encore 
d'autres raisons. Beaumarchais est un auteur très français sans 
doute, mais dont les défauts, quelque soit leur caractère national, 
efiarouche un peu les personnalités officielles. Sa réputation 
est immense, mais un peu trouble ; il a fait beaucoup de bruit, 
mais sa renommée ne rend pas un son très net. Qu'est-ce que 
Beaumarchais pour le Français moyen : c'est uniquement l'au- 
teur du Barbier et du Mariage, et à son souvenir se mêle, indis- 
soluble, celui de la musique de Rossini et de Mozart. Pour beau- 
coup, Beaumarchais c'est avant tout l'air de la Calomnie et les 
délicieuses strophes :« Mon cœur soupire «.Pour l'homme cultivé, 
i une personnalité infiniment plus complexe, multiple et 
parfois indéchiffrable, un homme à plusieurs visages, dont quel- 
ques-uns ont un air équivoque et inquiétant. Dans une phrase 
célèbre, Jules Sandeau qualifie ainsi sa réputation : « Il manquera 
toujours à la mémoire de Beaumarchais cette fleur d'estime que 
in' remplacent ni la renommée ni la gloire et qui s'appelle tout 
simplement la considération. » Peut-être est-ce pour cette raison 
que notre époque altérée de vertu a manqué d'enthousiasme, 
d'allant, de cohésion, pour célébrer le double centenaire de ce 
personnage qui tint tant de place dans la vie littéraire et poli- 
tique, publique et privée de son temps. 

De son vivant déjà, la réputation de Beaumarchais a subi bien 

vicissitudes. Imaginons ce que pouvait penser de lui un de 

'•ontemporains qui aurait suivi avec quelque curiosité toutes 

oéripéties de son existence. Pierre- Augustin Caron avait fait 

parler de lui dès sa vingtième année, grâce à l'invention qu'il 

avait faite d'un perfectionnement important dans la construc- 



40 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

tion des montres à laquelle il s ; était adonné sur l'exemple de son 
père. Puis, adopte par la cour comme fournisseur, il était devenu 
bientôt le maître de musique, puis le factotum de Mesdames de 
France, filles de Louis XV. Plus d'un courtisan alors ne voyait 
pas sans un dédain malveillant ce jeune roturier parvenu à la 
fortune et à la noblesse, après un mariage avantageux et de 
courte durée. On ne manqua pas de faire courir les bruits les plus 
défavorables sur la singulière suite de circonstances qui avait fait 
mourir successivement le mari de M me Francquet, contrôleur- 
clerc d'office de la Maison du Roi, qui avait cédé sa charge au 
jeune homme moyennant une rente viagère, puis la femme elle- 
même quelques mois après qu'elle était devenue M me Garon. 
Calomnies invraisemblables, puisque la mort de sa première 
épouse le laissait dans le plus grand embarras financier. 

On voyait ensuite s'élever rapidement la fortune de ce jeune 
ambitieux, grâce à la protection du financier Paris-Duverney, 
un de ces personnages qui, suivant le mot du maréchal de Saxe 
<( ne veulent pas paraître et qui, dans le fond, sont considérables 
dans ce pays-ci, puisqu'ils font mouvoir toute la machine » ; 
l'intrusion des puissances d'argent dans la vie politique ne date 
pas en effet de l'époque actuelle. L'envie redouble et les calom- 
nies aussi, quand on le voit mener grand train et, non content 
du titre nobiliaire dont il a reçu quittance, achetant la dignité 
de secrétaire du roi, après que les grands maîtres des Eaux et 
Forêts ont refusé de le recevoir dans leur corps. Il s'est fait 
attribuer les fonctions de lieutenant des chasses aux baillage et 
capitainerie de la varenne du Louvre. Le voilà donc magistrat, 
à la tête d'une large aisance, habitant en famille la jolie maison 
qu'il possède rue de Condé ; c'est le moment où il entreprend le 
fameux voyage en Espagne, qu'il a raconté plus tard dans ses 
Mémoires, et où l'honneur de sa sœur n'était pas seul en jeu, 
puisqu'il allait aussi entreprendre diverses opérations commer- 
ciales, faire des placements pour le compte de Pdris-Duverney, 
et même essayer de donner au roi d'Espagne une maîtresse 
française. Comment asseoir un jugement ferme sur la moralité 
d'un homme qui, dans toute la force de l'âge, cumule ainsi les 
rôles de paladin, de spéculateur et d'entremetteur. 

Lorsqu'en 1767 il donne au public sa première œuvre de théâtre, 
sa larmoyante et moralisante Eugénie, qui contraste fort 
avec les parades graveleuses dont il amuse les hôtes de Lenor- 
mand d'Etiolés, voici comment on le jugeait dans l'entourage du 
philosophe Grimm : Celui-ci annonce la première représentation 
d'Eugénie, et écrit : « Cet ouvrage est le coup d'essai de M. de 



BEAUMARCHAIS 

Beaumarchais au théâtre et dans la littérature. Ce M. de Beau- 
marchais est, à ce qu'on dit, un homme de près de quarante 
ans (1), riche propriétaire d'une petite charge à la cour, qui a 
fait jusqu'à présent le petit maître, et à qui il a pris fantaisie mal 
à propos de faire l'auteur. Je n'ai pas l'honneur de le connaître, 
mais on m'a assuré qu'il était d'une suffisance et d'une fatuité 
insignes. » Bachaumont dans ses Mémoires, sortes de nouvelles 
à la main qui correspondent à peu près à ce que sont de nos jours 
le Cri de Paris ou Aux Ecoutes, écrivait de son côté : « Eugénie 
est l'œuvre d'un homme fort répandu, sans aucune considéra- 
tion. » Après le succès d'estime remporté par son premier drame, 
c'est la lourde chute du deuxième, avec les quolibets qui pleuvent 
sur l'auteur. Ce jeu de bascule va continuer : c'est un second ma- 
riage suivi d'un second veuvage, avec les mêmes bruits diffa- 
matoires tout aussi peu fondés, puisque la deuxième femme de 
Beaumarchais avait placé toute sa fortune en viager. 

Survient la succession de son protecteur, Pâris-Duverney où, 
pour ne pas lui payer son dû, le comte de la Blache, héritier na- 
turel du financier, sans l'accuser formellement, laisse entendre 
que les revendications de Beaumarchais reposent sur un faux en 
écritures. L'équivoque est pourtant inadmissible : « Il faut que 
Beaumarchais soi I payé ou qu'il soit pendu », dit le prince deConti ; 
mais avec lui ce n'est jamais aussi simple. « S'il est pendu, ré- 
plique Sophie Arnould, la corde cassera. » Le comte est débouté, 
il doit donc payer Beaumarchais ; mais il va en appel, décidé à 
épuiser toutes les juridictions, tandis que son adversaire a une 
querelle héroï-comique avec le duc de Chaulnes, à la suite de la- 
quelle le grand seigneur et l'auteur dramatique sont tous les deux 
retirés du commerce des humains : Beaumarchais retenu aux 
arrêts chez lui et le gentilhomme emprisonné à Vincennes. C'est 
ensuite le jugement inique influencé par toute la campagne de 
Caloiine, qui annule l'acte de reconnaissance de la dette de 
Pàris-Duverney envers Beaumarchais, mais sans motiver l'arrêt 
par une déclaration de faux. Du coup il semble que le malheureux 
va être définitivement ruiné et désbonoré. Mais non ! l'impru- 
dence de la femme étourdie d'un conseiller prévaricateur, M me 
Goëzman, lui fournit un moyen inespéré de reprendre l'affaire et 
c'est ainsi qu'il publie ses fameux Mémoires, qui obtiennent un 
succès littéraire foudroyant et un succès moral plus grand en- 
core. Par eux le parlement Maupeou se trouve ridiculisé et dis- 

(1) H n'en avait que trente-cinq. 



12 REVUE DES COI RS ET CONFÉRENCES 

qualifié. I'ii jugement plus absurde encore que le premier blâme 
Beaumarchais en même temps que le conseiller et sa femme, mais 
pour eux c'est l'opprobre définitif, la démission, la misère ; pour 
lui c'est l'aube de la gloire. Grimm écrit alors : « Il étaitl'horreur 
de tous, puisqu'il y a un an chacun, sur la parole de son voisin, 
le croyait coupable des plus grands crimes. Tout le monde en 
raffole aujourd'hui. » 

Le voici qui devient agent secret du gouvernement royal. Il 
réussit brillamment dans les négociations qu'il entame pour la 
suppression de libelles composés contre M me du Barry. Le succès 
est moins brillant quand il s'agit de ceux qui visent la reine Marie- 
Antoinette ; peut-être en a-t-il provoqué la composition ; peut- 
être même a-t-il inventé de toutes pièces leur fabricateur, pour 
avoir plus de facilité à négocier avec lui. Après un voyage bien 
suspect en Allemagne à la poursuite de ce mystérieux diffama- 
teur, après avoir passé près d'un mois en prison à Vienne, il re- 
vient en arborant un superbe brillant qui lui a été donné en com- 
pensation par l'impératrice Marie-Thérèse. Est-il coupable, est-il 
innocent ? Oui croire ? Avec le chevalier d'Eon, autre maître- 
chanteur dont il nous débarrasse, il a toutes les apparences d'a- 
voir été mystifié, car il semble bien lui avoir fait la cour en le pre- 
nant pour une femme. Mais peut-être était-ce pour le duper à son 
tour plus aisément ? Voici encore une de ces énigmes du contre- 
espionnage qu'il est difficile de résoudre. 

Au milieu de toutes ces aventures, on répétait, arrêtait, repre- 
nait, modifiait son Barbier de Séville : chute à la première repré- 
sentation, mais l'auteur se met « en quatre », comme il le dit lui- 
même plaisamment, c'est-à-dire qu'il réduit sa pièce de cinq à 
quatre actes et c'est, à la seconde représentation, un triomphe 
qui continue et dure encore. On discute son talent, mais non 
point son succès. Tandis qu'il organise la lutte des auteurs contre 
la Comédie-Française, ce qui lui vaut une popularité seulement 
partielle parmi ses confrères, il obtient sa réhabilitation complète 
devant le Parlement de Paris, puis devant celui d'Aix, le gain 
total de son procès contre le comte de la Blache. Le voici donc 
maintenant blanc comme neige devant l'opinion ; sa popularité 
va grandir du fait qu'il pousse le gouvernement à secourir en se- 
cret les Etats-Unis. Dans cette dangereuse campagne, il fait 
preuve de désintéressement, de courage, d'amour du risque, et 
d'une indomptable énergie. Mais on insinue que sa bonne action 
est plus encore une bonne affaire, et que, même privé de sa flotte 
que la marine royale s'est appropriée et a laissé détruire, même 
frustré de ses droits les plus évidents par le congrès américain. 



' RCH VIS 43 

il se rattrape dans les affaires qu'il u traitées avec des particu- 
liers. Ou se méfie de cet homme protée, que son activité dévo- 
rante pousse encore à entreprendre une édition, et quelle édition : 
celle des œuvres complètes de Voltaire, ce qui va non seulement 
lui occasionner de gros frais, mais lui aliéner l'opinion du clergé 
et du monde parlementaire. 



Voici maintenant que tout Paris se passionne pour la pièce du 
Mariage de Figaro, interdite, autorisée, interdite de nouveau, 
dent Beaumarchais colporte et lit le manuscrit dans ton? les sa- 
lons ; le roi la déclare injouable, l'auteur réplique qu'elle 
jouée, fût-ce dans le chœur de Notre-Dame. Deux factions se 
forment : Beaumarchais a contre lui le roi lui-même, le comte de 
Provence, le garde des sceaux ; pour lui la reine, le comte d'Ar- 
tois, avec la neutralité bienveillante du lieutenant général de la 
police. Soumise à l'examen successif d'au moins six censeurs, elle 
jouée chez le comte de Vaudreuil par les comédiens ordi- 
naires du roi ; pour représenter cette œuvre interdite par l'au- 
torité royale, on obtient de la caisse des menus plaisirs du roi 
qu'elle avance les fonds nécessaires. C'est ensuite la légendaire 
première représentation, avec cette foule où se coudoient toutes 
les classes de la société, où les plus grandes dames s'entassent 
jusque dans les loges des actrices, où trois personnes sont, étouf- 
dans la presse. Ce n'est pas un succès d'un jour, mais un 
triomphe durable, au milieu d'attaques violentes de la part des 
ennemis de Beaumarchais et de toutes sortes de réclames d'assez 
mauvais aloi qui témoignent de la fertile imagination de l'auteur. 
Nulle pièce n'a eu sur le public et la critique un effet aussi mé- 
langé et aussi équivoque. Un de ses spectateurs écrit à la mar- 
quise de Boufflers : « Si je n'étais pas malade, j'y retournerais 
pour rire, pour siffler, pour applaudir. Le prodigieux mouvement 
causé par cette pièce ne fait point tomber celui du magnétisme ; 
la folie est à son comble. » La série triomphale des représentations 
est interrompue par un geste de colère du roi qui, après une cam- 
pagne de presse où il croyait son frère insulté, fait emprisonner 
Beaumarchais dans la geôle infamante de Saint-Lazare ; des cari- 
< atures nous montrent cet auteur acclamé subissant la fustiga- 
tion à l'entrée de la prison. Mais avec son habileté coutumière, 
il obtient sa libération, avec des compensations substantielles et 
«les regrets qui sont presque des excuses. La soixante-quator- 
zième représentation à laquelle assistent tous les ministres et 



44 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

les plus hautes notabilités parisiennes est un véritable triomphe 
pour l'auteur et pour l'homme. 

Il semble que l'opposition soit désormais réduite au silence, 
mais ce n'est là qu'une simple apparence. Une campagne d'ordre 
financier met notre héros face à face avec Mirabeau, qui le traite 
avec une violence injurieuse, sans que Beaumarchais se décide à 
répondre ; sa longanimité est interprétée comme l'indice d'une 
mauvaise conscience. C'est le signal pour ses adversaires d'un 
redoublement dans leurs attaques. Tout, maintenant, va tourner 
contre lui ; chacune de ses intentions les plus louables sera portée 
à son passif. Il prend le parti de M me Kornmann dont la cause est 
excellente ; il trouve contre lui le jeune et ardent avocat Bergasse 
qui déverse sur sa tête les pires calomnies. L'étonnant est qu'on 
le croit et que, sa cause gagnée haut la main devant les tribunaux 
est perdue pour Beaumarchais devant l'opinion. Au milieu de 
cette impopularité nouvelle, Tarare, drame lyrique, philoso- 
phique et social, qui est attendu avec la même curiosité que le 
Mariage de Figaro, n'obtient pas un succès égal ; si les intentions 
de l'auteur sont intéressantes et même prophétiques, la réalisa- 
tion en est très discutable. Le public afflue pendant plusieurs 
mois, mais la critique est des plus réservée. Une fois encore la ré- 
putation de Beaumarchais affirme son extraordinaire instabilité. 

Il croit avoir rassuré l'opinion en épousant M lle de Willer- 
maula, après une longue liaison et la naissance de la petite Eugé- 
nie ; mais il se fait tort en donnant à cette régularisation une pu- 
blicité de mauvais goût. Très fier de la belle maison qu'il vient 
de faire construire, il la laisse visiter au public et il n'attire ainsi 
que l'envie et la suspicion. Au début de la Révolution, deux dis- 
tricts se le disputent, mais quatre le dénoncent comme suspect. 
Toute son existence va maintenant s'employer à prouver son 
civisme et, en voulant procurer à sa patrie des armes déposées à 
l'étranger, il se fait soupçonner de trahison ; ruiné par la chute 
des assignats, par la mauvaise volonté et la vénalité des bureaux, 
il ne reçoit en guise de compensation que des visites domiciliaires, 
et s'il échappe aux massacres de septembre, c'est grâce a l'inter- 
vention de sa dernière maîtresse, dont l'infidélité assure son salut. 
Parti pour l'exil, il connaît la prison à Londres, la misère à Ham- 
bourg. Porté sur la liste des émigrés, quoiqu'il soit chargé d'une 
mission officielle, il voit prononcer contre lui un divorce que sa 
femme a été obligée de demander pour échapper aux pires per- 
sécutions et, à son retour d'exil, il devra contracter un qua- 
trième mariage avec celle qu'il avait déjà épousée dix ans aupa- 
ravant. 



BEAUMARCHAIS 1T) 

Les compensations littéraires sont maigres : la Mère cou- 
pable, qu'il a retirée du Théâtre-Français, ne réussit qu'à demi 
sur une scène secondaire. Mais cinq ans après seulement, une 
reprise à la Comédie-Française renouvelle pour lui les honneurs 
qui furent décernés à Voltaire à la première représentation 
d'Irène. Aux prises avec des créanciers tenaces, sollicitant vai- 
nement des débiteurs fuyants, tentant sans succès de se faire 
payer son dû par l'Etat français et par l'Etat américain, d'accord 
cette fois pour ne pas régler leurs dettes respectives, devenu 
sourd « comme une urne », dit-il poétiquement, las, vieilli, il 
s'épuise à rétablir sa situation financière et réussit à laisser à sa 
mort vingt mille francs de rente à ses héritiers. Une attaque 
d'apoplexie le frappe pendant son sommeil ; sa mort a été douce 
et naturelle, mais la calomnie ne l'abandonne pas, et l'on fait 
courir le bruit qu'il s'est empoisonne. Il a voulu être enterré dans 
son jardin, avec l'inscription tandem quiesco, bien justifiée après 
une vie aussi agitée ; vain espoir : sous la Restauration on détruit. 
sa maison pour prolonger le boulevard, et l'Etat français donne un 
nouveau témoignage d'ingratitude en attribuant à sa famille 
une indemnité dérisoire. Aujourd'hui ses cendres reposent, au 
Père-Lachaise, et l'on avait proposé de les transporter au Pan- 
théon. L'occasion est maintenant passée et il semble que le repos 
soit définitivement acquis aux restes de cet homme dont la vie 
tourmentée connut les plus extraordinaires vicissitudes. 

Il sentait bien lui-même tout ce que sa réputation changeante, 
instable, contradictoire, présentait d'extraordinaire et de para- 
doxal. Dans une page écrite à la fin de sa vie, il s'était livré sur 
ce point à un examen singulièrement lucide : 

Avec de la gaité et même de la bonhomie, j'ai eu des ennemis sans nombre 
et n'ai pourtant jamais croisé, jamais couru la route de personne. A force de 
m' arraisonner, j'ai trouvé la cause de tant d'inimitiés : en effet, cela devait 
être. 

Dès ma folle jeunesse, j'ai joué de tous les instruments, mais je n'apparte- 
nais à aucun corps de musiciens, les gens de l'art me détestaient. 

J'ai inventé quelques bonnes machines ; mais je n'étais pas du corps des 
mécaniciens, l'on disait du mal de moi. 

Je faisais des vers, des chansons ; mais qui m'eût reconnu pour poète ? 
J'étais le fds d'un horloger. 

N'aimant pas le jeu dé loto, j'ai fait des pièces de théâtre, mais on disait : 
de quoi se môle-t-il ? Ce n'est pas un auteur, car il fait d'immenses affaires 
et des entreprises sans nombre. 

Faute de rencontrer qui voulut me défendre, j'ai imprimé de grands mé- 
moires pour gagner des procès qu'on m'avait intentés, et que l'on peut nom- 
mer atroces ; mais on disait : Vous voyez bien que ce ne sont point là des 
ractums comme le font nos avocats. Il n'est pas ennuyeux à périr ; sou^i- 
rat-on qu'un pareil homme prouve sans nous qu'il a raison ? Inde irae. 

J'ai traité avec les ministres de grand- points de réformation dont nos 
finances avaient besoin ; mai'; on disait : De quoi se mêle-t-il ? Cet homme 
point financier. 



46 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Luttant contre tous les pouvoirs, j'ai relevé l'art de l'imprimerie fran- 
çaise par les superbes éditions de Voltaire, entreprise regardée comme au- 
dessus des forces d'un particulier ; mais je n'étais point imprimeur, on a dit 
le diable de moi. J'ai tait battre à la fois les maillets de trois ou quatre pape- 
teries sans être manufacturier ; j'ai eu les fabricants et les marchands pour 
adversaires 

J'ai fait le haut commerce dans les quatre parties du monde ; mais je n'é- 
tais point déclaré négociant. J'ai eu quarante navires à la fois sur la mer ; 
mais je n'étais point armateur, on m'a dénigré dans nos ports.. 

Un vaisseau de guerre à moi de cinquante-deux canons a eu l'honneur de 
combattre en ligne avec ceux de Sa Majesté à la prise de Grenade. Malgré 
l'orgueil maritime, on a donné la croix au capitaine de mon vaisseau, à mes 
autres officiers des récompenses militaires, et moi qu'on regardait comme un 
intrus, j'y ai gagné de perdre ma flottille, que ce vaisseau convoyait. 

Et cependant, de tous les Français, quels qu'ils soient, je suis celui qui 
ai fait le plus pour la liberté de l'Amérique, génératrice de la nôtre, dont seul 
j'osai former le plan et commencer l'exécution malgré l'Angleterre, l'Espagne 
et la France même ; mais je n'étais point classé parmi les négociateurs, 
mais j'étais étranger aux bureaux des ministres, inde irae. 

Lassé de voir nos habitations alignées et nos jardins sans poésie, j'ai bâti 
une maison qu'on cite ; mais je n'appartiens point aux arts, inde irae. 

Qu'étais-je donc. Je n'étais rien que moi, et moi tel que je suis resté, libre 
au milieu des fers, serein dans les plus grands dangers, faisant tête à tous les 
orages, menant les affaires d'une main et la guerre de l'autre, paresseux 
comme un âne et travaillant toujours, en butte à mille calomnies, mais 
heureux dans mon intérieur, n'ayant jamais été d'aucune coterie ni litté- 
raire ni politique, ni mystique, n'ayant fait de cour à personne, et parlant 
repoussé de tous. 



Ces alternatives d'engouement et d'impopularité ne sont pas 
finies avec la mort de Beaumarchais. Il y aurait tout un livre à 
écrire sur la réputation de Beaumarchais aux xix e et xx e siècles ; 
je n'en dégage que les traits les plus saillants. Dans l'ensemble, 
l'auteur du Mariage de Figaro a été suspect aux gouvernements 
forts, aux personnages officiels épris de dignité extérieure. Ses 
œuvres ont recueilli surtout les applaudissements du public 
frondeur, durant les périodes d'opposition. 

Sous l'Empire et la Restauration, le Mariage est très souvent 
joué, mais on allège le dialogue de mainte tirade subversive et le 
grand monologue du dernier acte est largement amputé. En 1830 
le public exige le rétablissement du fameux passage sur la di- 
plomatie ( « Feindre d'ignorer ce qu'on sait », acte III, scène v), 
dont on scande chaque phrase par des applaudissements iro- 
niques. Le type de Figaro devient de plus en plus l'incarnation 
de l'esprit démocratique et révolutionnaire ; aussi, en octobre 
1871, Sarcey remarque-t-il que les mots à l'emporte-pièce du 
fameux barbier ne portent point comme auparavant : c'est qu'on 
est blasé sur les revendications sociales et politiques dont les 
successeurs de Figaro ont forcé le ton jusqu'à une insuppor- 



BEAUM\R01IA.IS 



47 



table emphase démagogique, et à ce moment on sort a peine des 
excès de la Commune. Lorsqu'on reprend la pièce, en 191o, le 
jeune public de l'Odéon applaudit tumultueusement le passage 
sur la censure que l'on n'a pas songé à couper, et c'est là une pro- 
testation contre les entraves apportées alors à la liberté d ex- 
primer sa pensée au théâtre, dans la presse, ou même dans la 

rue. , . . . , , 

La faveur dont Beaumarchais n'a pas cesse de jouir auprès de 
la masse du public a toujours irrité les critiques conservateurs 
et traditionalistes, qui manifestent leur mauvaise humeur par- 
fois à leur propre détriment, car à distance leur opinion et leurs 
prophéties paraissent souvent fort ridicules. On n'est pas surpris 
qu'un autocrate comme Napoléon l'ait qualifié d'homme « sans 
mœurs et sans principes, marchand de littérature plutôt 
qu'homme de lettres » et qu'il ait ajouté : « Sous mon règne, un 
tel homme eût été enfermé à Bicêtre. On eût crié à l'arbitraire, 
mais quel service eût été rendu à la société. » Mais de critiques et 
d'hommes de lettres, on attendrait plus de libéralisme. La Harpe, 
malgré son classicisme, s'efforce d'être équitable et voit en Beau- 
marchais « un composé de singularités remarquables ,..qui eut 
au théâtre des succès sans exemple avec des ouvrages qui ne sont 
pas des premiers du second ordre... qui fut longtemps difiame 
comme un homme atroce et noir, sans avoir fait aucun mal. » 
Si l'auteur du Lycée s'est contenté d'être sévère, Geoffroy 
éprouve de véritables accès de rage quand il parle de Beaumar- 
chais. Il écrit en 1800 : « Quoique la Révolution ait enlevé a cet 
ouvrage une partie des allusions piquantes qui en faisaient le 
mérite c'est encore un assez ample magasin de sornettes pour 
que la 'reprise en soit très courue. Le succès fou du Mariage de 
Figaro prouve que cette production avait de quoi exciter 1 en- 
thousiasme des sots qui partout sont toujours une immense ma- 
jorité » « Ce succès est le plus grand scandale de ce temps. » Et il 
prédit que dans quelques années la pièce et son auteur seront 
complètement oubliés. Cinquante ans plus tard, Jules Janin ne 
parle pas autrement : « De toute la renommée, disons mieux, de 
tout le tapage qu'a fait cet homme, que reste-t-il ? A peine 
quelques longues comédies licencieuses, toutes ndees et qui main- 
tenant font mal à voir, comme le vice quand il est devenu vieux 
et qu'il n'a plus d'asile que le grabat d'un hôpital... Tel est le ba- 
ie intellectuel, philosophique et moral d'un homme qui a bou- 
ersé autant de choses que Voltaire, qui a peut-être fait plus de 
bruit que Voltaire, c'est-à-dire qui en a fait beaucoup trop. » 
< Sel ! e citation ferait croire que Beaumarchais était fort à plaindre 



48 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

alors ! C'est aujourd'hui l'obscur Jules .Tanin que nous plaignons 
de son manque de perspicacité. 

Il faut reconnaître que d'autres critiques ont été plus équi- 
tables envers lui. Sainte-Beuve lui a consacré trois articles pleins 
de mesure et de fines interprétations. Faguet sans doute ne lui a 
pas fait place dans son XVIII e siècle, et il faut s'en féliciter, car 
Beaumarchais aurait sans doute été victime de la même injus- 
tice malveillante que Voltaire et Diderot. Mais Brunetière, à qui 
notre auteur devait être pourtant peu sympathique, a bien vu 
l'importance du Mariage de Figaro et lui a consacré une des 
leçons les plus amples et les plus solides de ses Epoques du 
Théâtre français. Surtout ses biographes, et ils sont fort nom- 
breux, n'ont pu se dérober au charme qui se dégage de cette exis- 
tence tourmentée et complexe. Je ne vois guère que deux excep- 
tions : Paul Huot, conseiller à la cour de Colmar qui, au sujet des 
missions secrètes de Beaumarchais, a dressé contre lui, en 1866, 
un impitoyable réquisitoire ; puis, vingt ans plus tard Bettel- 
heim, juriste implacable, grand fouilleur d'archives et d'ailleurs 
érudit fort lettré, dont l'étude, solidement documentée, est aussi 
d'une partialité certaine contre Beaumarchais. Notre homme 
n'avait décidément pas de chance avec la magistrature. 

Beaumarchais a trouvé une éclatante revanche avec l'ouvrage 
qu'une Américaine, miss Kite, a publié en 1919 sous le titre : 
Beaumarchais and the War of American Indépendance, et avec 
celui de M. de Vallès : Beaumarchais magistrat (documents iné- 
dits, 1927). L'un comme l'autre de ces biographes n'a pu s'en 
tenir strictement au sujet précis indiqué par son titre, tant il est 
difficile, dans cette existence si compliquée et en présence de 
cette personnalité si forte, d'isoler un de ses aspects. En réalité, 
l'ouvrage de miss Kite comme celui de M. de Vallès constituent 
toute une biographie de Beaumarchais, enthousiaste chez son 
admiratrice américaine, indulgente et sympathique sous la plume 
du magistrat français qui, cette fois, oublie les rancunes de ses 
devanciers. 

Trois hommes surtout ont laissé sur la vie et l'œuvre de Beau- 
marchais des ouvrages dont la connaissance est indispensable, 
qui ont pu être complétés sur certains points par des recherches 
de détail, mais qui constituent la base solide de tout travail sur 
l'auteur du Mariage de Figaro. Au début du xix e siècle, Gudin de 
la Brenellerie, son compagnon fidèle et son ami dévoué, a rédigé 
une Histoire de Beaumarchais, dont le manuscrit, d'une lecture 
difficile, est resté déposé à la Bibliothèque nationale jusqu'en 
1888, date à laquelle M. Tourneux en a donné une édition an- 



BE U M vaciiAis l'.t 

ûotée, extrêmement compétente et soignée, comme tous les tra- 
vaux de cet érudit. C'est une narration précise, détaillée, fidèle 
quant à la physionomie générale de notre auteur, mais qui néces- 

ite quelques corrections en ce qui concerne les dates et certains 
faits de détail. L'amitié parfois aveugle de Gudin et ses opinions 
| iiilusophiques très partiales exigent quelque précaution de la 
i ri du lecteur. Mais tout ce récit est intéressant, vivant et coloré. 

En 1852, Louis de Loménie avait la bonne fortune d'explorer, 
ce à l'autorisation des descendants de Beaumarchais, de très 
importantes archives enfermées depuis un demi-siècle dans une 
mansarde de la rue du Pas-de-la-Mule. De ces innombrables pa- 
piers, de ces dossiers volumineux, mais en partie déjà classés par 
1 îeaumarchais lui-même, Loménie tira une étude de premier 
ordre : Beaumarchais et son temps (1856) qui, malgré quelques 
légères fautes de lecture dans la transcription de certains docu- 
ments et quelques menues erreurs, fait encore autorité aujour- 
d'hui et à laquelle on est amené à recourir sans cesse, dès qu'on 
entreprend de retracer la vie de l'auteur du Barbier. 

Les mêmes archives, dont le contenu n'est pas encore épuisé, 
étaient reprises par Eugène Lintilhac qui, dans sa thèse, Beau- 
marchais et son œuvre (1897), et au quatrième volume de son 
Histoire du Théâtre en France, a utilisé de nombreux papiers né- 
gligés par Loménie et y a fait d'intéressantes découvertes. Le 
regretté ambassadeur de France en Italie projetait de faire, au 
lendemain de sa retraite, de nouvelles fouilles dans ces trésors 
inépuisables, et d'élucider certains points que les trois bio- 
graphes précédents n'avaient pas entièrement mis en lumière. 
A < haque instant, soit en France, soit aux Etats-Unis, de nou- 
veaux documents surgissent, qui éclairent la physionomie si 
complexe et l'existence si agitée de ce personnage extraordinaire. 

Ce qui nous frappe surtout, c'est que ses principaux biographes, 
notamment les trois que nous venons d'énumérer, n'ont pu 
poursuivre leur étude sans s'éprendre de leur héros, malgré ses 
défauts très apparents et les côtés répréhensibles de sa conduite. 
Lintilhac, dans sa conclusion, s'est rallié à l'opinion de Gar- 
lyle : « Beaumarchais était, après tout, une belle et vaillante 
espèce d'homme. » Et la note est la même dans l'élégante étude 
d'André Hallays (1897), pour qui Figaro c'est Beaumarchais 
lui-même, et c'est aussi un personnage très représentatif de l'es- 
prit français. Une semblable sympathie anime la biographie très 
documentée de M. Dalsème (1928), qui apporte du nouveau sur 
le rôle diplomatique de Beaumarchais, et la dernière en date, 
celle de M. Latzarus (1930), vivante, spirituelle, et qui, présen- 

4 



50 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

tée comme une «biographie romancée », est en réalité d'une 
minutieuse exactitude. 

Pourquoi se sent-on si vivement attiré par un homme dont 
nous connaissons mieux que jamais les travers et même les 
erreurs et les fautes ? C'est ce que je voudrais rechercher dans 
une série de leçons où je ne prétends point refaire chronologique- 
ment une biographie qui a été déjà plusieurs fois si bien faite. 
Je voudrais seulement, de ce tempérament dont le trait essen- 
tiel est une vitalité prodigieuse, montrer quelques aspects do- 
minants. Je voudrais montrer comment, sous des apparences si 
complexes, si fuyantes et si contradictoires, cette vitalité s'est 
manifestée successivement, puis simultanément dans trois do- 
maines différents : en amour, dans les affaires et dans les lettres. 
Tels sont les trois aspects dominants que je me propose d'étu- 
dier dans la suite de ce cours. 

(A suivre.) 



La dialectologie du Nord de la France 

Cours public de 
M. GUERLIN DE GUER, 

Professeur à la Faculté des Lettres de Lille. 



Le patois, c est le « parent pauvre » ; on en a honte comme 
dune tare; on se méprend d'ailleurs sur sa nature propre Aux 
yeux du plus grand nombre, c'est comme une variété de français 
de « seconde zone » ; une corruption, un travestissement 

Dans 1 abondante correspondance que m'a value mon Enquête 
sur les parlera populaires dans le Nord et le Pas-de-Calais t'ai 
recueilli 1 écho de cet état d'esprit, contre lequel je ne puis protes- 
ter trop energ.quement. Il ne s'agit pas, en vérité, de mettre en 
doute la précellence de notre langue commune, témoignage et 
garantie de 1 unité française. Notre langue française, avec ses 
belles qualités d équilibre et de clarté, nous a valu, sous sa forme 
d hier et d aujourd hui, avec quelques jalousies peut-être - 
assurément beaucoup de considération. 

H s'agit, toutefois, de ne pas nous montrer injustes envers les 
langues du terroir auxquelles la langue commune doit, pour 
une bonne part, sa richesse et sa couleur. 

« Il est des morts qu'il faut qu'on tue. » Combien d'erreurs 
relatives au caractère et à l'origine des patois ont été combattues 
et qu on pouvait croir) éfinitivement terrassées, qui relèvent la 
g e ue e rre C ! 0Dtr eSqUelleSlaVénlén0US ohli Z e ™ c °™ * partir en 

a B xl SOn l d0nCCe c SgraVeS SUJets de P lainte? ° n reproche 
d ? être un S ' K "î gnef remODte ' Si je ne m ' abuse > au xvii- siècle, 
cais corrn" R 3ng f age V °° lui repi '° che aussi d ' être un fran- 

déclare nH mPU m ' esthétic l ueme °t et linguistiquement, on le 
ueciare indésirable. 

Au surplus ouvrons notre dossier de doléances : 

sis et P i a onl me d n"° D ' ? disparU danS telle comm ^e du Calai- 
sis, et 1 on ne parait pas le regretter, car il ne renfermait ni « jo- 



52 RE\ i E Dl S COI RS El 

lis termes » ni « jolies expressions ». Ailleurs, poar marquer 
nettement le départ entre le « grossier » langage des campagnes 
et l'idiome è'égant des villes, on me fait remarquer que les éco- 
liers « persistent» à s'interpeller en patois, tandis que le9 éco- 
lières parlent généralement en français. Oui, je crois compren- 
dre : il répugne à ces demoiselles, très « à la page », de s'expri- 
mer comme grand'raaman, « à la bonne franquette » ; elles pré- 
fèrent le jargon du cinéma parlant français 100 % : cela « fait » 
plus chic et plus distingué. 

Ailleurs, on affirme, imprudemment, qu' « il n'y a pas de lan- 
gage local». Telle petite ville, jadis fortifiée a, m'assure-t-on, la 
; j[)utation dans la région, d être « la ville où l'on parle bien » ; 
et Ion ajoute (avec candeur) : « Cela tient très probablement à ce 
qu'elle fut longtemps une ville de garnison » ! Enfin, voici une 
attestation en règle : cette autre ville fortifiée, ville aussi de 
g.irnison, « a toujours eu une société d'élite pratiquant les beaux- 
arts et aimant le beau langage. On y parle un français épuré de 
mots patois ». Cette attestation est légitimée et légalisée par le 
maire de la commune qui» littéralement, « certifie l'exactitude 
des raisons exposées ci-contre. Ne parlent patois chez nous que 
les « gens » des villages voisins « venus habiter notre petite 
ville ». — Quel dédain pour ces «gens », ces « gens de peu », 
qui viennent gâter, par le vocabulaire de la ferme, le pur langage 
de la ville fortifiée, de la ville de garnison ! 

Je vous ai exposé le point de vue esthétique. Voyons à pré- 
sent le point de vue linguistique. Là, nous n'aurons plus affaire 
seulement à des préventions sentimentales, mais à des préjugés 
d'ordre plus grave, car ils reposent sur une méconnaissance ab- 
solue des lois d'évolution d'une langue et de ses dialectes, ou 
de ses patois. 

Ces préjugés tiennent dans une formule, et voici la formule : 
le patois est un français « écorché » ; un français « déformé » ; 
un français « estropié d, et surtout « mal prononcé » ; un fran- 
çais « corrompu ». 

« Je ne crois pas, m'écrit-on, qu'il ait jamais existé dans la 
région un véritable patois. La langue usuelle est plutôt composée 
de mots français déformés : « cat » pour « chat » ; « rétiau » 
pour « râteau » ; mais on ajoute qu'il y a quelques mots rares et 
intéressants, comme « oulène » pour chenille ; « glène » pour 
« poule » ; « rechiner » pour « goûter » : « fau » pour « hê- 
tre », etc. De même, on constate que « le langage courant est 
tout simplement la langue française mal articulée, ou grossière- 
ment prononcée, et ce patois n'a pas d'autre origine ». Cette 



LA DIALECTOLOGIE DU NORD DE LA FRANCE 53 

théorie s'énonce encore en ces termes qui ne laissent pas de 
place à l'équivoque, et ont le mérite de la franchise. « La plu- 
part des mots sont « issus » de la langue française ; ils furent mal 
entendus, mal répétés, car l'ignorance ne permettait pas de les 
tixer par l'écriture. » 

Ce sont là, sans doute, des opinions d'amateurs: mais leur ma 
nière de voir se trouve singulièrement renforcée quand on la ren- 
contre aussi sous la plume d'historiens considérables. Je lis en 
effet dans l'Histoire de la civilisation, par Rambaud : « Ce qui 
distingue un patois d un dialecte, c'est que le premier est aban- 
donné aux paysans qui le « corrompent », tandis que le second 
est parlé par toutes les classes de la société, et qu'on l'emploie 
dans la littérature ». 

La première besogne qui s'impose à nous est de s'attaquer à 
ces erreurs, et de les redresser, El d'abord, il importe de distin- 
guer : la présence, dans le patois, de certains mots effectivement 
déformés par les patoisants a pu accréditer la légende qui dé- 
nonce le patois comme étant un français corrompu : ces « à peu 
près » et ces « pataquès », que l'homme des faubourgs possède 
en commun avec l'homme des champs, ont été, de tout temps, 
une source de plaisanteries faciles dont ne se sont pas fait faute 
les chansonniers, les vaudevillistes, les auteurs comiques, et 
jusqu'aux plus grands. Vous vous rappelez la scène plaisante 
du Médecin malgré lui. où Sganarelle est consulté par le paysan 
Thibaut et par son fils Perrin. Thibaut y parle des « sériosités » 
que sa femme a dans le corps, et de ses douleurs dans les « mu- 
fles » des jambes ; des « syncoles » et des « conversions » aux- 
quelles elle est sujette. L'apothicaire du village lui a prescrit du 
vin « amétyle », des « portions cordales » et des « infections de 
jacinthe ». Le voilà bien, le français « écorché ». Ces bourdes et 
ces lapsus n'ont d'ailleurs rien à voir avec le patois ; ils portent, 
en effet, sur des mots savants et livresques, étrangers à la langue 
du village. Or, remarquez-le, s'il arrive au paysan de commettre 
des impairs lorsqu'il se sert de tels vocables, jamais le même 
paysan ne sera pris en faute quand il s'en tient à l'usage de sa 
propre langue naturelle. 

On a le droit de même, mais moins strictement, de voir du 
français «corrompu » dans les vocables du français de la ville 
que le patois adopte, et qu'il affuble d'un vêtement populaire. Là 
encore, il s'agit de mots qui ne font pas partie du lexique des 
paysans, et auxquels les paysans octroient le droit de cité, et 
qu'ils naturalisent, pour ainsi dire, d'après leurs propres habi- 
tudes linguistiques. Ces mots, bien que déformés, méritent déjà 



54 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

d'être pris en considération, parce que l'examen des déforma- 
tions qu'on leur a fait subir nous instruit du degré de vitalité 
du patois déformant L'auteur du Lexique de Saint Pol a donné 
en appendice un relevé de ces mots de la ville, habillés « à la 
patoise ». 

Quand, d'autre part, j'entends dire que la langue usuelle d'une 
localité est plutôt composée de mots français déformés, et don- 
ner pour preuve de cette déformation qu'un « chat » s'y dit un 
« cat », je proteste avec énergie : ce vocable d'allure essentielle- 
ment dialectale, ne présente aucune déformation ; c'est bel et 
bien une survivance. Le latin cattum renferme, à l'initiale, un 
groupe c -\- a (c'est-à-dire une consonne occlusive + a) ; la con- 
somme peut se maintenir intacte mais souvent se modifier sous 
l'influence d'un son de palatale y ; il arrivera que la palatale elle- 
même s'efface et qu'à l'élément y se substitue un élément 
chuintant ou sibilant, lequel peut eu venir même à éliminer l'élé- 
ment occlusif d'origine. Nous obtenons donc, suivant les lieux : 
1° Une évolution : ky -+ ty -*- ts. 
2° Une évolution : ky ■-> ty -*■ tch -*■ ts~*- s. 
3° Une évolution : ky ->. ty -> tch -*■ ch. 

Le français moderne est parvenu à la dernière étape de la troi- 
sième évolution ; il dit : un chat ; certaines variétés de patois 
de la région du Nord s'en tiennent à d'autres étapes antérieures, 
telles que : un kyat, un tyat, un tchat. Enfin la forme kat men- 
tionnée plus haut, en est restée à l'étape primitive. Comment 
parler, dans ces conditions, de « français déformé », ou de 
« français écorché )> ? 

Tel parler populaire, dit-on, renferme néanmoins « quelques 
mots rares et intéressants » ; on cite, notamment : glène, fau, 
rechiner. Là encore je proteste, me refusant à trouver ces mots 
non pas sans intérêt, certes, mais rares ; ce sont des mots du 
vieux fonds français, qui ont disparu de la langue moderne, et qui 
se sont maintenus dans les patois : glène est la forme dialectale 
de l'ancien français geline (du latin gallina) ; fau est la forme pi- 
carde, à laquelle correspondait l'ancienne forme française fou 
(du latin fagum), au sens de hêtre ; enfin, rechiner est aussi une 
forme picarde, à mettre en parallèle avec l'ancien français 
recmer(du latin recenare), au sens ancien de « souper » ; au sens 
moderne de « prendre le petit repas », ou « goûter » de 4 heures. 
Ces mots du lexique patois sont donc aussi des survivances. 
Ainsi donc, survivance dans les sons, survivance dans les mots. 
Vous voyez, à présent, par où pèchent les définitions courantes 
du patois. Et vous n'admettrez plus que le patois de tel de nos 



LA DIALECTOLOGIE DU XORD DE LA FRANCE 55 

villages offre « peu de traces d'ancien français », puisqu'à vrai 
dire il est l'ancien français, ou du moins une des variétés persis- 
tantes de notre ancien langage. Prétendre d'autre part qu' « il 
n'y a pas proprement de patois dans tel village et qu'on y parle 
le français, prononcé avec l'accent particulier à la région », c'est 
déjà y reconnaître l'existence d'un patois : mais c'est l'affirmer 
avec plus de force encore de dire qu' « on se trouve en présence 
d'un français mal prononcé, avec quelques mots particuliers ». 
Une erreur plus grave est de supposer que la plupart des 
mots « issus du français aient été mal entendus, mal répétés, 
parce que l'ignorance ne permettait pas de les fixer par l'écri- 
ture ». C'est précisément le contraire qui est vrai. Tant qu'une 
langue ou un dialecte évolue en pleine indépendance, par tradi- 
tion orale, elle se maintient dans un état de pureté, de symétrie 
linguistique remarquable ; elle se corrompt à partir du jour où 
elle est écrite, car l'écriture réagit alors sur la prononciation. Ce 
sont là des paroles peut-être un peu surprenantes. Je m'engage 
à les développer et aies commenter dans d'autres circonstances. 
Le moment est venu de reprendre ici, en le complétant, un té- 
moignage déjà signalé, et dont vous vous rappelez le début : « Il 
n'y avait d'ailleurs, dans ce patois, ni joli terme ni jolie expres- 
sion. Amalgame de vieux français, d'espagnol, d'anglais plus ou 
moins déformé ;... il n'a pas dû tenter beaucoup de linguistes. » 
— Je ne déciderai pas de la question de savoir si les termes in- 
criminés sont ou non de jolis termes : ni plus laids ni plus 
jolis, sans doute, que tant d'autres. Mais je voudrais vous avoir 
au moins convaincus qu'ils ne sont pas « déformés ». Je vou- 
drais aussi qu'on cessât, une bonne fois, de faire intervenir l'an- 
glais et surtout l'espagnol à propos de notre vocabulaire patois. 
L'anglais, sans doute, l'anglais sportif a fortement influencé le 
lexique du français courant ; mais le lexique du patois, fort peu. 
Et quant à l'espagnol, j'attends encore qu'on m en cite trois 
exemples dans la langue populaire de ce pays : c'est un point 
d'ailleurs sur lequel j'aurai un jour l'occasion de revenir En 
tout cas, qu'on se rassure ; ce patois (comme tous les autres, 
chacun pour sa part) était capable de tenter les linguistes, et sans 
doute aussi de charmer les gens de goût. 

Je montrerai, dans la seconde partie de cette leçon, l'intérêt 
que le linguiste peut prendre à 1 étude approfondie des dialectes 
et de leur distribution géographique; à l'examen comparé de la 
gamme de leurs sons et de leur diversité 

Mais permettez-moi, pour en 6nir avec ces généralités, d'attirer 
1 attention non plus des philologues et des spécialistes, mais au 



56 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

moins des amateurs et de ceux qu'on appelait jadis « les hon- 
nêtes gens », sur l'abondance, la variété, la richesse affective 
du lexique populaire, et de leur rappeler qu'il est la source où la 
langue, à plus d'une reprise dans les époques d'indigence lexi- 
cologique et de dessèchement, est venue se retremper ; où la 
langue anémiée a repris ses vives couleurs ; c'est ainsi que les 
poètes de la Pléiade, sous les enseignes de Du Bellay, ont lutté 
pour sa régénération, au sortir des tristes épreuves politiques 
et littéraires du xiv e et du xv e siècle. Mais cet effort ne fut pas 
soutenu. La langue devait, de nouveau, perdre son pittoresque et 
son abondance au seuil du xvii e siècle, où la raison réfléchie 
allait triompher pour un temps de la fraîcheur spontanée. Deux 
siècles plus tard, le trésor dialectal fut de nouveau mis à contri- 
bution, enrichissant le Romantisme de son incomparable splen- 
deur verbale. Tous ceux qui sont des familiers du patois pour 
l'avoir étudié ou pour l'avoir pratiqué, s'accordent à lui recon- 
naître une prodigieuse vitalité, image de la vitalité paysanne. 
La vie pour le paysan se déroule suivant des règles immuables, 
et sur un rythme lent en conformité avec les règles et avec le 
rythme même des choses naturelles. Pour lui, le soleil est le 
maître, et chaque jour suffit à sa peine : « Erga kai Hemerai ! » 
Son inspiration rejoint celle du vieux poète grec. Aussi, la lan- 
gue du village, plus près aussi de la terre et de la nature, est- 
elle plus réaliste et sentencieuse, plus imagée que la langue de la 
ville. Qu'est-ce que l'été, pour l'agriculteur, qui mesure l'année 
au degré d'avancement du travail des champs ? l'été, c'est la 
«campagne », comprise au sens militaire; et 1' « automne », 
c'est « la fin delà campagne» : j'ai relevé ces deux exprès 
sions signiBcatives dans la commune de Bousignies-le-Roc, aux 
environs de Solre-le-Château. 

Son réalisme est fait de prudente réserve et de bon sens 
gnomique, qui s'exprime par un fréquent recours aux sentences 
et proverbes : je vous laisse le soin d'en trouver vous-mêmes 
des exemples Son réalisme se révèle aussi par un goût marqué 
pour l'ironie gouailleuse et pour la métaphore concrète et maté- 
rielle. Dans la même région, le hanneton, c est le « prèteheux » 
(le prêcheur !) ; le frelon, c'est 1' « Inglais » (l'Anglais !). A 
Fourmies, un enfant turbulent devient un « halbran », autrement 
dit un «jeune canard sauvage ». 

Les paysans, d'autre part, ne sont pas, n'ont jamais été, depuis 
les bergers astrologues des civilisations primitives, indifférents 
aux phénomènes naturels dont ils sont les témoins journaliers, 
qu'ils contemplent en observateurs parfois judicieux, et pour 



LA DIALECTOLOGIE DU NORD DE LA FRANCE 57 

l'expression desquels ils imaginent les notations les plus forte- 
ment imagées. Encore dans le sud de notre département du 
Nord, le firmament, c est le « steli », ou « l'estoili », c'est-à-dire 
quelque chose comme 1' « étoilier », ou le « domaine des étoi- 
les » : c'est le « firmament étoile ». Un poète aurait-il trouvé 
mieux ? 

Et maintenant, je m'adresse auxphilologuesayantune prépara- 
tion générale suffisante pour aborder les études dialectologiques 
dans les meilleures conditions, notamment aux candidats éven- 
tuels à ce certificat libre de « Philologie picarde et wallonne an- 
cienne et moderne », dont le programme a été ensiblement re- 
manié par arrêté ministériel du 29 avril 1930. 

A l'intention donc de ces candidats, comme des philologues 
spécialistes, je me propose aujourd'hui, avec quelque dévelop 
pement, en empruntant mes exemples aux patois du Nord ou du 
Pas-de-Calais, d'explorer le domaine dialectologique, au point 
de vue de lhistoire des sons, des formes de la grammaire, de la 
syntaxe et de l'ordre des mots ; du vocabulaire et de la géogra- 
phie linguistique, en précisant la nature des études de détail dont 
ces diverses rubriques peuvent faire l'objet, — d'après le plan 
même qui sera suivi au cours de ces leçons. 

Et d'abord, la Phonétique, qui est, comme on sait, la science 
et l'histoire des sons, grâce à quoi nous pouvons rendre compte 
des évolutions par lesquelles un mot latin est passéinsensiblement 
de sa forme latine classique à la forme du latin vulgaire, puis 
à la forme romane primitive ; enfin, aux variétés des formes dia- 
lectales, dont l'une, la variété courante en Ile-de-France, a été 
adoptée par le français des villes, et dont les autres se sont plus 
ou moins fidèlement maintenues dans les provinces. 

Ces transformations des sons ne doivent pas être considérées 
comme un effet du hasard. Il existe des « lois » phonétiques qui 
reposent sur des nécessités organiques. Ce n'est pas fortuitement 
que le son de l'a latin passe au son e, s'il est libre, c'est-à -dire non 
suivi d'un groupe de consonnes et reste a s'il est entravé, c'est- 
à-dire non suivi d'un groupe de consonnes; ainsi le latin parlent 
donne le français pari, avec maintien de l'a, et le latin mare donne 
le français mer, avec passage de a à e. On voit donc quelle a pu 
être l'importance des transformations phonétiques dans 1 évolu- 
tion de la langue française et de ses dialectes. C est, avant tout, 
le jeu des lois phonétiques qui a fait de la langue latine une 
langue nouvelle. Notez d'ailleurs, en passant, que la phonétique, 
dans la vie des langues, apporte un élément de trouble, t. ne 
langue, en effet, comme on l'a souvent répété, est en quelque 



REVUE DES COURS ET CONFERENCES 

sorte un système logique, où les mots sont groupés par familles, 
suivant le sens, où les formes sont organisées en systèmes, sui- 
vant îa fonction. La phonétique, qui bouleverse ces systèmes, 
•e donc essentiellement une action troublante, destructrice ; 
elle brise les rapports entre les formes et les mots ; elle déve- 
loppe dans une langue l'élément illogique ; elle nécessite un 
constant travail de réadaptation. L'histoire des sons, l'histoire 
des formes, l'histoire des mots offre à chaque pas le spectacle 
de cette lutte entre les nécessités linguistiques et les nécessités 
sociales. 

Parmi les « lois » phonétiques, il en est une qui prime toutes les 
autres, c'est la loi de persistance de la syllabe accentuée. 

On distingue en phonétique un « accent musical » (la voyelle 
accentuée du mot se chante sur une note plus élevée que les 
autres voyelles) ; et un « accent d'intensité » (la voyelle accen- 
tuée du mot s'articule plus énergiquement que les autres). 

L'accent du latin classique était un accent musical. Au v e siè- 
cle, d'après le témoignage du grammairien Servius, cet accent 
avait changé de nature ; il était déjà et depuis longtemps peut- 
être, non plus un accent musical, mais un accent d'intensité, qui 
s'est toujours maintenu par la suite, et jusque dans le français 
moderne. 

On conçoit aisément l'importance de l'accent dans le mot. Le 
mot étant considéré comme une unité phonétique, c'est l'accent 
qui constitue pour ainsi dire l'âme du mot ; et, depuis l'époque 
latine, l'accent est demeuré sur la même syllabe : Românum -> 
Romain ; lépôrem-^ lièvre ; tépidum ~> tiède. 

Nous venons de constater que la forme latine « Romanum » 
donnait en français une forme « Romain » ; les formes latines 
« léporem » et « tépidum », des formes françaises « lièvre », 
« tiède ». Il ne suffit pas de constater cette production de di- 
phtongues (dans l'espèce, une diphtongue ai pour la première 
de ces formes ; une diphtongue ie pour les deux autres) ; il faut 
encore expliquer les conditions de production de ces diphton- 
gues. Et là. nous touchons à un des problèmes essentiels de la 
phonétique dont la solution permettra de rendre compte de l'in- 
finie complexité des évolutions des sons. 

Le mécanisme de la diphtongaison a été naguère magistralement 
exposé par mon collègue Charles Bruneau, delà Faculté des Lettres 
de Nancy, dans sa thèse de L'étude phonétique des patois d'Ar- 
clenne (1). Les appareils enregistreurs en usage dans les labo- 

(1) Thèse de doctorat, Paris, 1913. 



LA DIALECTOLOGIE DU NORD DE LA FRANCE 59 

ratoires de phonétique expérimentale nous apprennent que la 
voyelle ne constitue un groupe homogène que pour l'oreille. Par 
son articulation môme, elle comprend une série de vibrations 
hétérogènes, une modulation caractéristique ; et l'on peut dire 
qu'il n'y a pas à l'origine de différence de nature entre une voyelle 
et une diphtongue, mais seulement une différence de de^ré. 
C est ce fait que le grand linguiste Antoine Meillet exprime par la 
formule suivante: «Toute voyelle n'est pas semblable à elle- 
même comme timbre d'un bout à l'autre. Si la variation est mi- 
nime, on considère la voyelle comme une; si le commencement et 
la fin sont assimilés à des voyelles de timbre défini et différent, 
on dit qu'il y a diphtongue. » On constate successivement un 
allongement de la voyelle, une modulation, puis une brisure, ou 
fracture (1). Ainsi, un t longuement prononcé donne : e long, puis 
la modulation provoque une différenciation des deux éléments 
ainsi produits, dont le premier évolue normalement de e fermé 
à î, et dont le second passe à un son ouvert ; à savoir: éé devient 
ié, puis iè. L'hiatus entre les deux voyelles est résolu par le déve- 
loppement d'un y intervocalique, si bien que la voyelle simple 
primitive aboutit à iyè ; et pour reprendre les exemples cités 
tout à l'heure : tépidum donne tiyède (en franc, mod. tiède). On 
expliquerait de même la production de la diphtongue ai -f- nasale 
dans les formes issues du latin manum : (manum - ► mââ -> mâë, 
réduit à mê en français moderne; ou encore : mââ -*■ môâ -> mô, 
parfois mày et môy, man et mon. 

Je m'adresse maintenant à ceux d'entre vous qui ont quelque 
connaissance ou même la pratique du patois, notamment de nos 
patois du Nord, si riches en sons diphtongues (allongés, modulés, 
brisés j : n'ont-ils pas eux-mêmes dans l'oreille toutes ces formes 
intermédiaires que je citais tout à l'heure : màê, môê, mây, môy, 
man, mon, qui sont ies signes manifestes de la vitalité d'un patois, 
et l'expression la plus concrète d'une langue vivante ? Je leur 
laisse le soin de conclure : cette leçon de choses leur permettra 
mieux que toutes considérations abstraites, de mesurer la valeur 
propre de ces formes de la langue des campagnes pour l'étude de 
la langue des villes. Celle-ci, on le voit, tend à l'unité ; celle-là, 
d'autre part, à la diversité phonique ; celle-ci présente l'aboutis- 
sement d'une série d'évolutions ; celle-là nous fait assister au jeu 
plus ou moins complexe de ces évolutions ; à leur développe- 

(1) J'avais moi- même, en 1903. dans ma thèse sur le « Parler populaire de 
la commune de Th. ion (Calvados)», donnéde nombreux exemples de ces « dis- 
tensions »), auxquelles je donnais le nom de « réflexioas vocaliques ». 



60 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

ment plus ou moins précipité. Il se rencontre, sans doute, des 
patois, de nombreux patois qui ne diphtonguent pas, ou qui ne 
diphtonguent plus ; ils présentent aussi, tout comme la langue 
des villes, des sons fixes, des sons d'aboutissement, qui ne coïn- 
cident pas nécessairement avec les sons de la langue des villes ; 
ainsi, pour reprendre l'exemple donné plus haut : « la main », 
à la nasale è de la ville pourra correspondre une nasale a ou une 
nasale ô ; autrement dit, « la mê » pourra se dire mai, ou mô ; 
c'est que, dans ce cas, l'évolution sera provisoirement enrayée, et 
le patois provisoirement stabilisé. 

Dans la suite de ces leçons nous reviendrons, en détail, sur ce 
phénomène de la diphtongaison, ou « brisure » des sons. 

J'ai dit, en commençant, que les mots étaient groupés suivant 
un système logique, par familles, suivant le sens, et que la pho- 
nétique exerçait sur ce système une action troublante destruc- 
trice. Il faudrait ajouter que des motifs de compréhension et la 
nécessité d'éviter des confusions intolérables entravent souvent, 
par contre, le libre jeu des évolutions phonétiques. En voici deux 
exemples assez frappants : il s'agit de couples de mots ; des 
mots qui s'appellent et s'attirent fatalement : le « fils » et la 
« fille » ; 1' « homme » et la « femme ». 

Le latin filia, dans notre région, paraît aujourd'hui sous la 
forme fil, avec démouillement ancien de l'I. On dit : elle se pro- 
mène avek s fil, ou : avé s fil, ou : avœk s fil. ou : avœ s fil, ou : 
êvœ s fil, ou : avœk es fil. Or, par suite d'une tendance, souvent 
constatée, à la disparition de la consonne finale, ce mot désignant 
« la fille » est prononcé fï dans quelques communes de l'arron- 
dissement d'Avesnes, et se trouve alors coïncider avec le mot 
désignant « le fils » ; car si le latin filium, dans le nord et le 
centre du département, a évolué jusqu'à « fyœ » et jusqu'à 
v< fyu », (mon fyœ, mon fyu), dans le sud on constate la survi- 
vance, ou peut-être l'intrusion de la forme française tradition- 
nelle « mon fi ». Dans les communes d'Aibes, par exemple, de 
Bérelles, de Bousignies-sur-Roc, de Beaurieux, de Clairfayts, de 
Coulsore, de Dimechaux, de Lessies, de Sars-Poteries, d'Eppe- 
Sauvage, de Féron, de Fourmies, de Glageon, de Moustier, de 
Trélon, de Wignehies, « mon fils » n'est pas « mon fyœ », ni 
« mon fyu » ; c'est : « mon fi » ; et, d'autre part, dans les com- 
munes de Haulmont, de Jeumont, de Mairieux. de Maubeuge, de 
Choisies, de Coulsore, de Solre-le-Chàteau, de Féron et de quel- 
ques autres, «ma fille » n'est pas « ma fil », comme ailleurs, 
mais « ma fi ». 

Que va-t-il résulter de cette «collision » lexicologique ? Deux 



LA DIALECTOLOGIE DL" NORD DE LA FRAM 1 01 

procédés, notamment, étaient recommandables ; les « usagers » 
ont eu recours à tous les deux. Le premier consistait à substi- 
tuer à l'un des homonymes, un suppléant lexicologique ; le se- 
cond procédé consistait à différencier l'une des deux formes 
phonétiques, afin de mettre fin à cette coïncidence insupportable. 
Et c'est ainsi que, d'une part, le mot « fils » a été remplacé par 
des variétés patoises du type « garçon » ; à savoir : ém garchô, 
cm garchéâ, ou par le mot « gamin » : ém gamê. C'est ainsi que, 
d'autre part, le type « fille », par suite d'une modification pho- 
nétique rare sur le reste de notre territoire, se présente en ce do- 
mnine restreint sous la forme de « fey »: émféy ; avœ s féj 7 ; avek s 
avé s fey. Pourquoi cette forme « féy » plutôt que toute au- 
tre ? C'est qu'en fait dans cette région, comme dans la région 
;t!ennaise. des alternances fréquentes se produisent entre Ye et 
iï, l'e tendant vers i ; Yi tendant vers e ; mais, dans l'espèce qui 
nous occupe, si cette tendance phonétique s'est réalisée, il sem- 
ble bien que ce soit en vue de réparer le dommage causé par une 
collision de vocabulaire. 

Le cas n'est pas positivement le même en ce qui concerne 
l'autre couple : « homme » et « femme ». Il était à prévoir que 
ces deux mots, souvent alliés dans le langage, dussent s'influen- 
cer réciproquement ; j'en donnerai quelques témoignages saisis- 
sants, où deux séries de combinaisons peuvent être discernées, 
suivant que les sujets parlants ont maintenu, de façon ou d'autre, 
la distinction phonétique entre les deux mots, ou qu'ils ont pré- 
tendu établir entre ces mots une parenté de son correspondant 
à la parenté de signification. 

1° La distinction de son est maintenue par exemple à Catte- 
nières, Hergnies, Quiévy, Rejet de Beaulieu : œn âm, une 
ièm ; à Wallers, Saint-Hilaire-lez-Cambrai : œn êm, une fam ; à 
Thun- Saint-Martin : ch làm, chéle fêm ; à Maurois : œn œm, une 
fém ; à Câtillon : œn ëm, une fœm. 

2° Il y a eu assimilation de son, par exemple à Romeries, 
Haussy, Sepmeries : œn èm, une fèm ; au Pommereuil : œn œm, 
une fœm ; à Masnières : œn àm, une fàm ; à Poix-du-Nord : œn 
èm, une fèm. 

De telles observations pourraient être multipliées ; elles con- 
vaincront les chercheurs que s'il convient d'admettre, comme 
base, le principe de la constance des lois phonétiques, il faut 
tenir compte aussi, pour la solution des problèmes linguistiques, 
des nécessités logiques et des nécessités sociales, qui entrent en 
lutte avec les nécessités organiques, et qui parfois triomphent 
d'elles, à moins que cette lutte ne s'achève par un compromis. La 



33 REVUE DES COURS ET CONFÈRENT!, s 

vie des hommes en société, qu'esl-ce autre chose qu'une succes- 
sion de compromis ? Or il en est de même dans la vie des 
mots, en tant qu'instruments d'échange social. 

Les philologues spécialistes de l'étude des dialectes ne s'en 
tiendront pas aux recherches de phonétique pure ; ils fe- 
ront porter aussi leurs recherches sur la grammaire proprement 
dite, sur la syntaxe et sur le vocabulaire. 

On ne manquera pas de s'intéressser aux formes féminines de 
l'article et de l'adjectif possessif, qui dans la France du Nord 
coïncident, comme on sait, avec les formes masculines (él fœm : 
la femme) ; à l'emploi, essentiellement picard, du démonstratif 
comme article (chœl fœm : la femme); à la survivance des dési- 
nences de la 3 e personne du pluriel (i n vyènté pa : ils ne vien- 
nent pas) ; à certaines formes de subjonctif sorties, depuis des 
siècles, de l'usage courant, telles que : « il faut ké j wache au mar- 
ché » : il faut que j'aille ; en ancien français : « que je voise » ; 
ou encore : « j' crains bê kin mœrch, ou mwœrch ». — Mœrch 
(ou : mwœrch) provient du latin môriat, où la semi-consonne, 
qui accompagne l'y, a dégagé un son chuintant. La forme mœrge 
se lit déjà dans Roland, v. 359, et peut se rapprocher de la forme 
sororge, dans le Roman de Troie, v. 28, issue du latin sôrôria ; 
de même : orge «- hordeum et vergier <- viridiarium. 

En syntaxe, je me contenterai de signaler ici, devant y reve- 
nir plus tard, la tournure bien connue dans le Nord : donne-moi 
de la soupe pour moi manger (ou mieux: pour mi mèjé) ; et qui 
s'explique aisément à la lumière de lusage ancien. 

L'étude de l'ordre des mots se rattache à celle de la syntaxe. 
Elle peut fournir notamment l'occasion d'un développement sur 
la place de l'adjectit épithète, qui souvent, dans les patois du 
Nord, précède le substantif, alors qu'il le suit en français mo- 
derne : du fè se (pour du sel fin) ; de la noire étoffe (pour : 
de l'étoffe noire) ; des bleus contes (pour : des contes bleus, 
c'est-à-dire des fables inventées); et le bleu tôt 'pour : le toit 
bleu, comme les vieux Lillois baptisaient l'Hospice général ; la 
rose piône (pour : la pivoine rose) : i mé s nœ kôplé (pour : il 
met son complet neuf)- 

Quant au lexique, son abondance, sa richesse sont telles que 
seuls les patoisants peuvent s'en faire l'idée. J'y consacrerai, 
volontiers, plusieurs leçons. Les travaux portant sur le lexique 
sont toujours fertiles en enseignements. 

Aujourd'hui je prendrai la liberté de relever deux exemples 
de cette surprenante diversité lexicologique. 



LA DIALECTOLOGIE DU NORD DE LA FRANCE 63 

1 er exemple : le* équivalents, en patois du Nord, de l'expres- 
sion : le sommet, ou la cime de l'arbre. 

Notons, sans y insister, quelques exemples du type « sommet 
de l'arbre », et du type « cime de l'arbre », qui sont de purs em- 
prunts au français. Cependant : 1 sôm nous ofire le simple pri- 
mitif dont on a formé le dérivé : « sommet ». Voici le type 
« haut de l'arbre », avec ses variétés phonétiques : l'hèô ; l'hyo, 
él hyœw ; et aussi le substantif composé : l'ë hô ; l'ê hyo ; le 
hyœ ; puis c'est la « pointe » ; la « crête » ; le « faîte», avec sa 
variante phonétique : él fyët éd l'arp ; le « dessus » ; le « bout » 
et le «debout », qui est courant en ancien français ; et, peut- 
être par étymologie populaire : « œch bouket éd l'ap » ; la « cou- 
ronne » ; la « tète », avec ses variétés : « l'tyët ; l'tyat, etc. ; 
1' « kapyo » ; la « houppe », qui est encore français dans ce sens, 
et ses dérivés : l'oupéô, loupéoy ; él « darône fourket » (c'est- 
, à-dire la dernière branche, ou dernière enfourchure) ; enfin, les 
divers représentants de « coupeau » : l'toupé, l'kopé, l'koupi, 
1 koupiy ; et, par étymologie populaire : l'toupé (notez, toutefois, 
que le « toupet »,ou touffe de cheveux, est dérivé de l'ancien fran- 
çais «toup», qui remonte au haut allemand « zopf », précisé- 
ment dans le sens du sommet de l'arbre) ; Tkopyo ; 1 kopiyô ; le 
kouplé, dérivé, diminutif, de koupé, et qui est attesté en ancien 
français ; él daro kouplœ (le dernier coupeau, le point le plus 
élevé de l'arbre); èl koupète (peut-être par influence de houpette); 
l'toupèt, croisement de « houpette » et de « toupet ». Peut- 
être en ai-je omis ; mais avouez que la récolte est abondante, et 
sur le seul territoire du département du Nord. 

2 e exemple : les équivalents, en patois du Nord, de l'expres- 
sion : corbeille, ou panier à linge. 

Relevons d'abord, à un petit nombre d'exemplaires, lkertè a 
l'bwé (c'est-à-dire : « à la lessive ») ; quant au mot kertc (pour : 
kartê), il a dû désigner primitivement la contenance du panier ; 
on peut le rapprocher du « quartonnier » qui, dans la métro- 
logie ancienne, est la quatrième partie d'un boisseau. Relevons 
aussi cen rès, ou : 1 resp a lêdje. La consonne finale est le résul- 
tat d'une fausse analogie ; on attendrait plutôt « rest », ou 
« rets », se rattachant au latin « retis ». 

Voici maintenant les diverses variétés des types « panier » 
et « corbeille », et des types « banse », « manne » et « mande ». 

a) Panier : pani à lêch ; pani ; panyce ; pényé ; pœnyè ; pinyèw ; 
pœrïi. 

b) Corbeille : korbel a lâwj ; — avec changement de suffixe : 



64 REVUE DES COURS El CONFÉREN 

l'korbil a lêj ; et, sous une forme diminutive : lkorbiyet al 
b \v ê . 

c) Banse : le type « banse », fréquent surtout dans le Nord et 
en Belgique, se rattache au bas allemand Banse, de même signi- 
fication : bas a loch ; bas de b\vé ; bas a bvvé ; bas a lok ; byàs o 
lêj ; 1 bôs ; 1 bês. Sous sa forme diminutive, on citera : èl 
bàslèt ; èl bj'àslèt ; 1 bêslet : c'est « la petite banse ». 

d) Manne et Mande. Les deux variétés de ce type sont de 
provenance germanique, l'une impliquant l'ail, dialect. Manne ; 
l'autre, le holl. Mand, qui survit dans l'anglais maund. Le fran- 
çais connaît encore ces 2 variétés : une manne est un panier d'o- 
sier à deux anses ; on en peut rapprocher le mannequin, panier 
en forme de hotte (qui n'a, bien entendu, aucun rapport avec le 
« mannequin » des peintres ou des couturières, lequel est em- 
prunté du flamand maneken ; celui-ci nous rappelle le sympa- 
thique « petit bourgeois » de Bruxelles). — D'autre part, une 
mande est une grande corbeille à deux poignées ; et son dérivé : 
mandrerie, désigne le travail de l'osier. La mande est plus an- 
cienne dans la langue que la manne, ou le mannequin ; des 
exemples de l'une sont attestés au xm e siècle ; les autres n'ap- 
paraissent qu'au xvi e . Il n'est, d'ailleurs, pas prouvé que le 
type manne ait réellement des équivalents dans les patois de la 
région du Nord. On y relève bien l'expression : mân a lok ; 
(mon et mên) ; mais la forme mân peut s'expliquer comme étant 
une variante phonétique de mâd, dont le d aurait été absorbé 
par assimilation à la nasale, comme dans mon pour « monde». 

Quant aux variétés du t3 T pe « mande », elles sont nombreuses ; 
je citerai : mâd a lèj ; 1 mât a 1 léchif ; 1 môd ; le mot ; 1 met ; 
sans omettre les diminutifs : môdlèt ; mêdlet ; mœdlet. 

Le philologue, ayant recueilli, et, autant que possible, expli- 
qué les formes patoises d'une région au point de vue des sons, de 
la grammaire, de la syntaxe et du lexique n'en sera encore qu'à la 
moitié de sa tâche. Il devra se préoccuper ensuite de classer 
toutes ces formes et d'en examiner la répartition géographique 
sur un domaine donné ; il devra même s'efforcer de rechercher, 
dans un passé plus ou moins lointain, les causes historiques, éco- 
nomiques, ethniques, d'une telle répartition. C'est la tâche der- 
nière de la dialectologie. Je reconnais que la route qui mène à ce 
but est semée d'embûches : on s'y engagera délibérément, 
mais on n'y avancera que prudemment. 



Étude littéraire 
de quelques dialogues de Platon 



par Aimé PDECH, 

Membre de l'Institut, 
Professeur à la Sorbonne. 



XII 
Le Timée 



Pendant les années qui ont suivi la mort de Socrate, Platon 
a écrit des dialogues qui sont plutôt des exercices de méthode 
que des exposés doctrinaux. Socrate y dirige une enquête qui 
éclaircit un problème de morale ou de logique, sans en donner 
une solution positive. Il est entouré d'interlocuteurs qui jouent 
par rapport à lui le rôle d'avocats du diable ; qui sont souvent asse:' 
nombreux ; et qui sont caractérisés avec les traits les plus indi- 
viduels. Le milieu où tous ces personnages évoluent est décrit 
avec agrément ; il est mis habilement en relation avec eux et 
avec le thème qu'ils traitent. Ces dialogues sont, au point de vue 
littéraire, des chefs-d'œuvre, où l'art de l'auteur peut se flatter 
de rivaliser avec celui des poètes dramatiques. Le Prolagoras est 
au premier rang de ceux dont le ton rappelle celui de la comédie ; 
le Gorgias, de ceux où domine l'accent tragique. Plus tard, dans 
les écrits de sa maturité, le Phèdre, la République, le Phédon, le 
Banquet, l'art n'est pas moindre ; mais le rôle de Socrate est moins 
borné à cette maïeutique, dont nous avons trouvé l'autre jour, 
dans le Thé : tète, une définition si précise. Socrate y prononce sou- 
vent de longs discours, qui donnent un enseignement, ou bien il 
enveloppe tantôt sa pensée, tantôt sa croyance, sous la forme du 
mythe. Il enseigne véritablement — malgré sa prétention d'igno- 
rer — dans le second discours du Phèdre, dans la République, dans 
le Phédon, dans le discours de Diotime qui donne son véritable 
sens au Banquet. Après ces grandes œuvres, la manière de Pla- 
ton se modifie, elle devient plus sévère ; elle témoigne de moins 
de souplesse, recherche moins la grâce ou la couleur et revêt sa 
force de gravité, dans les dernières années même, de majesté. 
Le Théélèle marque déjà un pas dans cette évolution, qui devient 

5 



66 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

beaucoup plus sensible dans le Parménide, la Philèbe, le Sophiste, 
le Politique. Ce n'est pas qu'il n'y ait encore dans ces dialogues 
les jeux les plus habiles de l'invention et de l'expression : com- 
ment Platon cesserait-il d'être lui-même ? Il faut plus d'attention 
toutefois pour les y saisir et les suivre. Obligé de faire un choix, 
je laisserai de côté cette série de dialogues qui ont pour l'inter- 
prète de la pensée de Platon un si haut prix, mais où le critique 
littéraire trouve un butin moins riche. Je terminerai mon cours 
en étudiant le Timée, et ce grand ouvrage des Lois auquel Pla- 
ton n'a pu mettre partout la dernière main. 

C'est précisément parce qu'elles sont restées inachevées que 
les Lois nous intéresseront ; en nous permettant, en mainte occa- 
sion, de surprendre le premier jet de la pensée de Platon, avant 
ces retouches savantes, patientes qu'il apportait à son style, 
si nous pouvons nous fier à la tradition que Diogène Laërce a re- 
cueillie au sujet de la première phrase de la République. Le Timée 
est au contraire achevé. C'est un peu à l'âge de Platon, c'est sur- 
tout, je crois, à la nature du sujet qu'il doit les caractères parti- 
culiers de sa composition et de son style. Le sujet exige que Pla- 
ton y modifie profondément l'attitude de Socrate, comme il l'a 
fait d'ailleurs dans les dialogues logiques qui se groupent autour 
du Parménide. Socrate n'y est plus qu'un auditeur ; il y aurait 
eu trop d'invraisemblance à le voir mettre en œuvre une méthode 
qui n'est plus la simple maïeutique pour nous développer toute une 
cosmologie, alors que, dans le Phédon, Platon lui avait fait rejeter 
de telles recherches, après la déception que la doctrine d'Anaxagore, 
qui l'avait d'abord séduit, lui avait fait éprouver quand il l'avait 
mieux connue. 

Un éminent platonisant américain, M. Paul Shorey, a écrit 
sur le caractère littéraire du Timée une page que je voudrais 
vous citer. Je l'extrais d'un article que M. l'abbé Diès a publié 
dans le n° 24 du Bulletin de V Association Guillaume Budé (1). 
« Il est comparativement aisé », dit Shorey, « de célébrer l'amour 
devant une jeunesse enthousiaste, ou de louer les Athéniens à 
Athènes même ; mais, pour mettre l'àme, la vie, le mouve- 
ment, l'unité organique dans l'énorme masse de pensées subtiles 
et de détails concrets que représente le Timée, il fallait un autre 
art des mots, bien différent et non moins noble. Il est temps, pour 
notre critique littéraire, de ne plus lier les jugements sur le style 
grec à ce canon Dionysien » — c'est à Denys d'Halicarnasse, que 



(1) P. 13. 



ÉTUDE LITTÉRAIRE DE QUELQUES DIALOGUES DE PLATON 67 

fait allusion M. Shorey — « qui voudrait emprisonner toute 
composition artistique dans les étroites limites intellectuelles de 
l'ordinaire grand public athénien. L'urbanité, idéal de Denys 
d'Halicarnasse ou de Pollion, est une chose exquise. Mais il 
serait déraisonnable de blâmer Platon pour ne s'être pas contenté 
de la simplicité attique et du ttXoûtoç xupicov ôvofxdcTûiv de Lysias 
ou d'attendre de Tacite qu'il écrive en périodes cicéroniennes. 
Le problème de style que posait le Timée n'était pas d'avoir 
assez de légèreté de touche et de vivacité dramatique pour abais- 
ser un thème si grand au niveau des lecteurs non initiés aux dis- 
ciplines nécessaires, mais bien de prêter unité, dignité et rythme 
à ce qui, en d'autres mains, fût resté une masse de détails dis- 
cordants. Unité, rapidité, onction morale et majesté religieuse, 
voilà les clefs de l'art aussi bien que de la pensée du Timée. » Le 
Timée est une cosmogonie, que complètent une physique, une 
physiologie, une psychologie, une médecine. Par sa première 
partie, le Timée est une Genèse. Et ce n'est pas arbitrairement que 
je la rapproche ainsi du grand livre qui porte le nom de Moyse. 
L'assimilation a été faite dès l'antiquité, à l'époque néoplato- 
nicienne, par les néoplatoniciens et par les chrétiens eux-mêmes. 
L'origine du monde y est présentée sous la forme d'un mythe, 
en sorte qu'il est essentiel — et difficile souvent — de discerner 
ce qui est proprement mythique, et ce qui laisse apparaître la 
pensée profonde ou la croyance intime de Platon. Le monde, selon 
Timée, qui tient dans le dialogue le rôle conducteur que tenait 
autrefois Socrate, a été créé, ou plutôt il a commencé ; car il n'a 
pas été créé ex nihilo, comme le veut la doctrine chrétienne ; il y 
avait primitivement une matière, une matière confuse, et le 
monde, le xôay.oq, est cette matière organisée. L'organisateur 
du monde porte chez Platon le nom de Démiurge qui signifie au 
sens propre : ouvrier, artisan. Pindare avait déjà employé, pour 
qualifier Zeus une expression analogue, quand il l'avait invoqué 
en l'appelant : àpicrTOTéxva tocttjp, père et artiste suprême. 
Le Démiurge de Platon doit-il être considéré comme simplement 
mythique ? Platon ne s'en sert-il que pour simplifier son exposé ? 
Quelle est, en tout cas, sa relation avec l'idée du Bien, avec ce 
Bien en soi qui apparaissait dans la République comme le premier 
principe, comme la source d'où tout dérive dans le monde des 
essences, de même que le Soleil est celle dont tout dérive dans 
le monde où nous vivons ? Ce sont là les premiers problèmes que 
soulève l'interprétation du Timée. Je n'entrerai pas dans leur 
examen, quoique j'aie mon sentiment personnel sur la solution 
qu'il convient d'en donner. Je me borne à signaler que Tinter- 



08 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

ventioD du Démiurge donne au dialogue, selon le mot de M. Diès 
« une grandeur eschyléenne ». De là vient d'abord cette majesté 
qui nous t'ait penser à la Bible. Au temps des dernières luttes 
entre le platonisme et le christianisme, le Timée, avec son Dé- 
miurge, a pu ainsi devenir le livre sacré des Néoplatoniciens, 
leur Genèse. On l'opposait alors à la Genèse, tout en marquant 
les points communs. Plus tard, au Moyen Age et jusqu'à la 
Renaissance, c'est sur les affinités que l'on a surtout insisté. 
Le Timée était alors considéré comme l'œuvre maîtresse de 
Platon, et c'est un exemplaire de ce dialogue que Raphaël a 
mis dans ses mains, quand il l'a représenté dans la grande fres- 
que de l'Ecole d'Athènes. 

11 y a autre chose dans le Timée, au point de vue littéraire, 
que cette majesté ; il y a aussi, ainsi que l'indiquait du reste 
M. Shorey dans la page que je vous ai lue, une extrême habileté 
à composer avec clarté et précision, dans une langue qui évite 
autant qu'elle peut d'effaroucher par l'emploi de termes trop 
techniques, mais qui s'en sert quand ils sont indispensables. 

Pour donner en premier lieu une idée de la solennité du ton, 
par laquelle Platon apparaît cette fois comme une sorte de pro- 
phète, voici un exemple pris au début même de l'exposé, alors 
que Timée se demande si le monde (je ne dis pas la matière) 
a existé de toute éternité ou s'il a eu un commencement. Je cite 
la traduction de M. Rivaud (l) : 

A-t-il existé toujours ? n'a-t-il pas eu de commencement ? ou bien est-il 
né, a-t-il commencé à partir d'un certain terme initial ? Il est né, car il est 
visible et tangible et il a un corps. En effet, toutes les choses de cette sorte 
sont sensibles, et tout ce qui est sensible et appréhendé par l'opinion et la 
sensation est évidemment soumis s u devenir et à la naissance. Mais tout ce 
qui est né, il est nécessaire, nous l'avons dit, que cela soit né par l'action 
d'une cause déterminée. Toutefois découvrir l'auteur et le père de cet Uni- 
vers, c'est un grand exploit, et quand on l'a découvert, il est impossible de 
le divulguer à tous ». 

réyovsv, ce petit mot, mis en tête de la phrase, mis en relief 
par l'asyndète, ce petit mot qui ne se décompose pas en trois élé- 
ments comme notre équivalent :il est né, est un de ceux qui évo- 
quent la Bible. Quant à la phrase finale sur la difficulté de trou- 
ver et de révéler l'auteur du monde, elle a été citée par les chré- 
tiens à la fois pour l'idée élevée qu'elle implique de la divinité, 
et pour l'infériorité où elle laisse le philosophe si on le com- 
pare aux Apôtres. J'ajoute que le rhythme et la sonorité qu'elle 
a dans le texte ne sont que très imparfaitement rendus dans 
une traduction. 

(1) P. 141. 



ÉTUDE LITTÉRAIRE DE QUELQUES DIALOGUES DE PLATON 69 

Quelle belle et noble page encore que celle où Platon se demande 
pourquoi il y a un monde ; pourquoi le Démiurge l'a formé. Ici, 
de nouveau, le contact avec le christianisme ne pouvait pas man- 
quer d'être senti. C'est la bonté du Dieu suprême qui est la cause 
de l'origine du monde et qui en explique la perfection (1) : 

Disons donc pour quelle cause celui qui a formé le Devenir e' le Monde 
les a formés. Il était bon, et, en ce qui est bon, nulle envie ne naît jamais 
à aucun sujet. Exempt d'envie, il a voulu que toutes choses naquissent le 
plus possible semblables à lui. Que tel soit le principe essentiel du Devenir 
et du Monde, on aura pleinement raison d'accepter cette opinion de la bouche 
d'hommes sages. Le Dieu a voulu que toutes choses fussent bonnes : il a 
exclu, autant qu'il était en son pouvoir, toute imperfection, et ainsi, toute 
cette masse visible, il l'a prise, dépourvue de tout repos, changeant sans 
mesure et sans ordre, et il l'a amenée du désordre à l'ordre. Et oneques ne 
fut permis, oneques n'est permis au meilleur de rien faire, sinon le plus 
beau ». 

'Aya0ôç yjv, il était bon, c'est le même procédé que pour réyovsv ; 
la même façon de détacher le mot, en le plaçant en tête, en le 
taisant suivre de l'asyndète, et c'est le même effet produit. 

D'autre part, quelle langue colorée et concrète dans l'exposé 
scientifique, par exemple dans l'analyse du composé humain 
tel que l'ont formé les Dieux secondaires auxquels le Démiurge a 
confié ce soin : 

Ceux-ci, imitant leur auteur et ayant reçu de lui le principe immortel de 
l'âme, ont enveloppé ce principe du corps mortel qui l'accompagne ; ils lui 
ont donné pour véhicule le corps tout entier. De plus, ils ont façonné en lui 
une autre sorte d'âme, une âme mortelle. Celle-ci comporte en elle des pas- 
sions redoutables et inévitables. D'abord le plaisir, cet appât très puissant 
pour le mal ; puis les douleurs, causes que nous abandonnons le bien ; et puis 
encore la témérité et la peur, conseillères stupides ; le désir sourd aux avis et 
enfin l'espérance facile à décevoir. Ils ont mélangé tout cela à la sensation 
irraisonnée et à l'amour prêt à tout risque. Et ainsi ils ont composé, par des 
procédés nécessaires, l'âme mortelle. Mais craignant de souiller ainsi le prin- 
cipe divin, et dans la mesure où cette souillure n'était pas absolument iné- 
vitable, ils séparent de l'âme immortelle le principe mortel et le logent dans 
une. autre partie du corps. A cet effet ils ont disposé une sorte d'isthme ou 
de limite entre la tète et la poitrine, et ils ont placé entre elles le cou poul- 
ies séparer. C'est dans la poitrine et ce qu'on appelle le thorax qu'ils ont in>- 
Mtllé l'espèce mortelle do l'âme. Et. comme de cette âme, une portion était 
par nature meilleure et l'autre pire, ils divisent encore en deux le logement 
du Ihorax ; ils les séparent comme on sépare l'appartement des femmes et 
celui des hommes, et i!s disposent au milieu d'eux le diaphragme, comme une 
cloison. 

Quand, de cette espèce d'âme qu'il appelle l'âme mortelle (2), 
Platon passe à l'élément supérieur, comme le ton redevient 
élevé. (3) : 

(1) P. 142. 

(2) P. 195. 

(3) P. 22:.. 



70 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Au sujet de l'espèce d'âme qui est la principale en nous, il faut faire la 
remarque suivante. Le Dieu en a fait cadeau à chacun de nous comme d'un 
génie divin. C'est le principe dont nous avons dit qu'il demeure dans la 
partie la plus élevée de notre corps. Or nous en pouvons affirmer très vérita- 
blement que cette âme nous élève au-dessus de la terre, en raison de son 
affinité avec le ciel ; car nous sommes une plante non point terrestre, 
mais céleste. Et en effet c'est du côté du haut, du côté où eut lieu la nais- 
sance primitive de l'âme, que le Dieu a suspendu notre tête, qui est comme 
notre racine, et de la sorte, il a donné au corps tout entier la station droite. 

Et quelle concision expressive dans la conclusion de tout l'ou- 
vrage (1) : 

Et maintenant déclarons que nous avons atteint la terme de notre dis- 
cours sur le Monde. Ayant admis en lui-même tous les êtres mortels et im- 
mortels et entièrement rempli de la sorte, Vivant visible qui enveloppe 
tous les vivants visibles, Dieu sensible formé à la ressemblance du Dieu intel- 
ligible, très grand, très bon, très beau et très parfait, le Monde est né : 
c'est le Ciel qui est un et seul de sa race. 

Ici encore, la traduction ne peut rendre le rythme et la sono- 
rité de ces derniers mots : eïç oupavoç 88e u.ovoyev7jç &v. 

Ces pages célèbres donnent un caractère unique au Timée, dans 
l'ensemble de l'œuvre de Platon. Et quoi qu'on pense de la forme 
mythique, qu'on soit de ceux qui sont tentés de prendre à la 
lettre sinon tout le contenu du mythe, du moins quelques-uns 
de ses éléments essentiels, ou de ceux qui ne regardent guère la 
figure du Démiurge que comme un procédé didactique, comment 
contester que l'accenty soit plus religieux encore que philosophique ? 
Il y a eu deux hommes en Platon : il y a eu le dialecticien, voué 
à la recherche scientifique, le géomètre et le raisonneur, qui ne 
se laisse guider que par le x6yoç tout puissant ; il y a eu aussi 
le moraliste austère, qui a besoin d'une religion pour donner un 
fondement solide à la morale, qui tend par conséquent, finalement, 
au dogmatisme ; à l'acte de foi. Ces deux hommes sont déjà dans 
Socrate, tel du moins que les dialogues de Platon nous le pré- 
sentent. Dans la vieillesse de Platon, au moment où il 
écrit le Timée, nous ne cessons pas d'entendre la voix du premier ; 
mais nous ne pouvons pas méconnaître celle du second. 

Le Timée, considéré du point de vue littéraire, n'est cependant 
pas tout à fait sans défauts. La sublimité y est admirable. On y 
sent parfois une certaine affectation. C'est le péril ou tendait 
la manière de Platon, à mesure qu'il vieillissait. Certes, 
il y avait de la coquetterie dans les œuvres de sa jeunesse et de sa 
maturité ! Mais comme cette coquetterie était légère, aimable, 
souriante ! Comme tout, dans le Phèdre ou le Banquet, est aisé, 

(1) P. 228. 



ÉTUDE LITTÉRAIRE DE QUELQUES DIALOGUES DE PLATON 71 

souple, charmant ! Le Platon du Timêe et plus encore celui des 
Lois n'a plus la même facilité heureuse. Cette poésie qui jaillis- 
sait autrefois naturellement de son inspiration, cette poésie qui 
était sa nature même, il semble maintenant qu'il la recherche, 
et il la réalise par des figures de style, par des procédés trop 
directement imités de ceux des poètes proprement dits. Par 
exemple, dans le Timée, il use et peut-être il abuse de Yanaslrophe, 
c'est-à-dire du rejet de la préposition — particulièrement de la 
préposition rapt — après son complément. Est-ce une expres- 
sion tout à fait naturelle que celle-ci, pour désigner l'ancienneté 
d'une tradition : u.dc9-/]u.a XP^V ^<$Xiov, une science blanchie 
par le temps ? (1) Quelque affectation dans l'emploi des méta- 
phores, un tour un peu alambiqué dans la construction de la 
phrase contribuent à donner au Timée un caractère que Platon 
a d'ailleurs prémédité de lui donner : celui d'une œuvre écrite pour 
des initiés. Une telle œuvre ne saurait avoir la grâce qui se déga- 
geait de la première manière de Platon. 

Je n'ai rien dit jusqu'à présent de l'affabulation du dialogue. 
Je suis allé à l'essentiel, qui est le traité dogmatique. Mais l'affa- 
bulation est bien digne d'intérêt. Les personnages sont au nombre 
de quatre : Socrate, Timée, Hermocrate et Gritias. Nous connais- 
sons Socrate et nous avons vu que son rôle devient ici secondaire. 
Tout est obscur au sujet de ce Timée, dans la bouche duquel 
Platon a placé son exposé. A-t-il vraiment existé un pythago- 
ricien du nom de Timée de Locres ? En tout cas, le livre écrit en 
dialecte dorien qui lui a été attribué et qui existe encore est une 
falsification, à laquelle le dialogue platonicien a fourni prétexte. 
Hermocrate est le général syracusain qui fut vainqueur des Athé- 
niens, lors de leur désastreuse expédition en Sicile. Il fut plus 
tard banni de Syracuse. Nous ignorons s'il vint à Athènes, qui 
semble pour lui un refuge peu indiqué, et si Platon était ainsi 
autorisé à le mettre en relation directe avec Socrate. Quant à 
Critias, le parent de Platon, le Charmide nous a appris déjà à le 
connaître. 

L'entretien entre Socrate et ses trois interlocuteurs se réfère 
à un autre, qui a eu lieu la veille, et auquel assistait un cinquième 
personnage, qui n'est plus présent cette fois. Le résumé qui nous 
est donné de cet entretien rappelle d'assez près le contenu de la 
République ; il y a cependant des différences assez notables. On 
a beaucoup discuté si elles proviennent de l'arbitraire de Platon, 

(1) P. 22, b. L'expression paraissait certainement plus recherchée en 
grec qu'elle ne paraît en français. 



72 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

ou si elles son! un indice capable de révéler l'existence d'une 
édition de la République différente de celle qui nous est parve- 
nue. La première hypothèse est probablement suffisante, mais 
reste toutefois incertaine. De même que le dialogue est lié, ou est 
censé l'être, à un entretien antérieur, il devait avoir une suite. 
11 devait trouver son complément dans le Crilias, dont Platon 
n'a rédigé que le début et il semble que le Crilias lui-même dût 
aboutir à un Hermocrale, qui n'a jamais été commencé. Ainsi 
Platon, à la fin de sa vie, paraît bien avoir conçu le plan d'une 
trilogie, ce qui a suggéré à Thrasylle l'idée de classer tous les 
dialogues en groupements analogues, inspirés par l'exemple du 
théâtre, en télralogies. Dans la trilogie Timée, Crilias, Hermocrale. 
le lien était une fable que Solon était censé avoir racontée à 
Critias l'ancien, ce mythe de YAllandide, quiatant fait raisonner 
et déraisonner. Ce mystérieux continent a-t-il jamais existé ? 
Est-il une pure fiction de Platon ? Il y a eu même de nos jours 
des partisans de la réalité de l'Atlandide ; le dernier en date que 
je connaisse a été un savant géologue, M. Termier. Il n'y a guère 
de doute cependant que le récit de Platon ne soit un mythe, 
imaginé par lui selon l'idée qu'il se faisait de la configuration 
de la terre, telle qu'il nous l'a exposée dans le Phédon. Il n'en faut 
que plus admirer la description si brillante et si précise qu'il a 
laissée de ce pays fabuleux. Elle remplit cette introduction du 
Crilias, qui représente tout ce qu'il a composé du dialogue. J'en 
citerai au moins un fragment : 

Le palais royal, à l'intérieur de l'Acropole, avait la disposition que voici: 
au milieu de l'Acropole, s'élevait le temple consacré, à cette place même, à 
Clilo et à Poséidon. L'accès en était interdit, et il était entouré d'une clô- 
ture d'or. C'est là qu'au début Clilo et Poséidon avaient connu et mis au 
jour la race des dix chefs des dynasties royales. Là, chaque année, on venait 
des dix provinces du pays, offrir à chacun de ces Dieux les sacrifices de sai- 
son. 

Le sanctuaire même de Poséidon était long d'un stade, large de trois 
plèthres et d'une hauteur proportionnée. Son apparence avait quelque chose 
de barbare. Ils avaient revêtu d'argent tout l'extérieur du sanctuaire, à 
l'exception des arêtes d'un faîtage. ^ ces arêtes étaient d'or. A l'intérieur, 
la couverture était tout entière d'ivoire et partout ornée d'or, d'argent et 
d'orichalque. Ils y placèrent des statues d'or : le Dieu debout sur son char 
attelé de six chevaux ailés, et il était si grand que le sommet de la tète tou- 
chait le plafond. En cercle autour de lui cent Néréides sur des dauphins (tel 
était leur nombre, croyait-on alors). Il y avait aussi à l'intérieur quantité 
d'autres statues offertes par des particuliers. 

Ce n'est pas, on le voit, le goût sobre et discret de la Grèce qui 
«règne chez les Atlantes. C'est la recherche du gigantesque et d'une 

(l) P. 267. 



ÉTUDE LITTÉRAIRE DE QUELQUES DIALOGUES DE PLATON 73 

somptuosité que Platon a qualifiée expressément de barbare. M 
toute la description, dont je n'ai tiré qu'un court extrait, est si 
que vous avez pu voir, l'an dernier, au Salon, dans la 
section d'architecture, le curieux essai de reconstitution qu'avait 
présenté M. Lopez. Si puissante est l'imagination de Platon. Le 
triomphe de cette imagination est d'avoir imposé à tant de g< 
et jusqu'à notre temps, la croyance obstinée à la réalité de 
l'Atlantide. On a toujours tort de faire des réserves quand il 
s'agit de louer Platon. J'en ai fait tout à l'heure en comparant 
les œuvres de la dernière manière aux précédentes, et voici que 
le Critias nous apporte le témoignage peut-être le plus décisif de 
la magie de son art. 

[A suivre.) 



Alexis de Tocqueville, témoin et juge 
de la civilisation américaine 

par Charles CESTRE, 

Professeur de littérature et civilisation américaines à la Sorbonne. 

(Cours public 1932-1933.) 



XÏI 

Critique des mœurs américaines 

Le 3 e volume de la Démocratie en Amérique, publié en 1840, 
cinq ans après les deux premiers, et dans lequel l'auteur aborde 
la critique des mœurs, semble avoir été suggéré par le succès des 
deux parties déjà parues. Tocqueville met en œuvre des notes 
qu'il n'avait pas eu à employer lorsqu'il avait pris pour sujet les 
institutions. Il présente des remarques sur la vie quotidienne en 
Amérique, étayées de considérations générales, dans lesquelles 
il compare les aristocraties d'autrefois en Europe (et ce qu'elles 
ont laissé dans le présent de traditions anciennes) avec la démo- 
cratie du Nouveau Monde. Ces réflexions, extérieures au sujet, 
ou ne s'y rattachant que par un lien lâche, prennent une telle 
importance que les jugements précis sur les choses d'Outre-Mer 
s'y trouvent comme noyés. Les lecteurs cnt-ils été quelque peu 
déçus de ne pas trouver dans le livre ces informations nouvelles 
sur l'Amérique présentées avec la netteté et le relief qu'ils avaient, 
appréciés dans les deux premiers volumes ? Toujours est-il que le 
3 e volume fut reçu assez froidement. Pour qui sait pratiquer la 
patience, la lecture de ces appréciations sur la société américaine 
ne manque ni de valeur ni de saveur. Elles sont pleines de finesse 
et de pénétration. Elles révèlent à l'état naissant des traits qui 
généralement n'ont fait depuis que s'accentuer dans le caractère 
américain, et dont nous surprenons grâce à Tocqueville l'origine 
lointaine. Tocqueville s'y montre — le sujet l'exigeait — soucieux 
des détails. Après des préambules, parfois oiseux, qui font défiler 
devant nos yeux toute la civilisation occidentale, il en arrive 
aux faits spécifiques, nettement définis, en eux-mêmes et dans 



ALEXIS DE TOCÇLEVILLE 75 

leurs relations réciproques, et les interprète avec justesse. C'est 
à ce 3 e volume que les écrivains américains d'aujourd'hui, lors- 
qu'ils ont recours à Tocqueville pour reconstituer la physiono- 
mie de leur pays dans le passé, empruntent le plus grand nombre 
de citations. 



Tocqueville a été frappé de la hâte, de la précipitation qui 
marquent le rythme de la vie américaine. C'est en effet vers 1830 
que l'Américain a vu s'offrir à lui tant d'occasions d'activités 
attrayantes, irrésistibles, qu'il s'est élancé vers elles avec la fou- 
gue d'un homme qui veut saisir à la boucle flottant sur leur nuque 
plusieurs déesses Fortune à la fois, résolu, la première poursuite 
achevée, de reprendre sa course pour en atteindre d'autres. A ce 
moment, l'Ouest ouvre ses immenses espaces et des ressources 
incalculables aux hommes énergiques, qui, à force d'audace, 
d'intelligence et d'obstination peuvent, partis de rien, s'élever à 
la propriété et à l'abondance. Il ne faut pas laisser passer le mo- 
ment favorable, car la spéculation veille,, prête à prendre les 
devants sur les pionniers. Les habiles, qui ont quelque argent, 
accaparent une section, au prix dérisoire de la première vente, 
pour en céder ensuite les lots aux pionniers, avec de lourdes 
majorations. Les agents de l'Etat, chargés d'arpenter et d'établir 
le cadastre, se font marchands de terrains, lorsqu'ils peuvent 
échapper à la surveillance des inspecteurs, eux-mêmes tentés 
de s'essayer aussi à la péculation. Le sellier pauvre, qui arrive 
en charrette couverte d'une bâche, avec sa famille, pour fécon- 
der le sol par son travail, devra reprendre sa route vers des lieux 
plus lointains s'il ne s'est pas assez hâté d'arriver à temps. 

Les besoins de capitaux dans les régions nouvelles font surgir 
de tous côtés des banques aventureuses — des banques « chats 
sauvages », comme on les appelait — qui prêtent sur hypo- 
thèques à grand risque et à taux très élevés. Les affaires, sti- 
mulées par la production des terres riches de l'Ouest, par l'ex- 
tension des récoltes de coton, par la découverte des mines de 
charbon et de métaux, grandissent et s'étendent à un rythme 
vertigineux. On entre dans l'ère industrielle. Les chemins de fer 
affirment le triomphe de la vapeur appliquée à la machine, et, 
multipliant les moyens de communication, intensifient les trans- 
actions. Les manufactures poussent comme des champignons, 
dans des villes qu'on voit grandir d'une année à l'autre. Des in- 
ventions surgissent de toutes parts. Les Américains affirment 



76 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

leur originalité par la production mécanique de pièces interchan- 
geables, base de la production en série. Comment ne pas ccurir 
au-devant des profits qui semblent être à la portée de tous ceux 
dont l'effort sera égal à l'occasion. Aussi voit-on partout les 
Américains affairés, absorbés, l'esprit et les muscles tendus, pres- 
ser le pas, compter les minutes, éviter les conversations oiseuses, 
écourter le temps des repas, pour arriver plus vite à négocier une 
affaire, résoudre un problème, lancer une offre au moment oppor- 
tun. Les petites choses tont le signe des grandes : c'est à ce mo- 
ment qu'on voit apparaître dans les villes des établissements de 
guick lunch, qui permettent d'expédier le déjeuner au milieu du 
jour, debout devant le comptoir, sans s'attarder à le savourer. 
Michel Chevalier et Mrs Trollope ont l'un et l'autre été très 
frappés de la hâte silencieuse avec laquelle les Américains se 
débarrassaient de l'obligation de manger. 

Cette fièvre d'action entraîne une agitation perpétuelle. Non 
seulement les rues des villes sont pleines de gens qui se bousculent, 
mais la vie elle-même est une bousculade. On va, on va, toujours 
de l'avant, sans savoir toujours exactement où l'on va. Le mou- 
vement devient une sorte de plaisir en soi. S'attacher à ses parents, 
à son bourg ou à son village natals, à des habitudes de famille ? 
Comment cela se pourrait-il, quand les affaires, le succès, la for- 
tune vous appellent dans un autre milieu, sous d'autres cieux, 
parmi d'autres gens ! On défriche une terre pour en faire spécu- 
lation ; on construit une maison pour la revendre ; on fonde un 
commerce pour le céder et en entreprendre un autre. Vos voisins 
de ville ou de campagne changent sans cesse autour de vous. Vous- 
même serez bientôt attiré ailleurs, dans l'exercice de votre pro- 
fession, ou passerez à une autre profession. Qui ne ferait l'effort, 
même passé !e milieu de la vie, de se mettre à une nouvelle tech- 
nique ou à un nouvel ordre d'idées, s'il doit en tirer profit ? En cas 
d'échec, l'opinion vous tient compte de l'énergie déployée. En 
Amérique, une faillite n'est pas déshonorante. 

Ces sentiments sont partagés par tous, parce que ce pays esl 
pa vs de l'égalité. Il n'y a pas de règle de conduite, de code d'honneur 
particuliers à telle classe ou à tels individus. Les classes existent 
en raison des différences de fortune ; mais les habitudes, les gestes, 
le costume, les points de vue sont les mêmes — ou à peu près. 
L'ouvrier, dans la rue, porte des habits de bourgeois. Souvent, 
il tend le premier la main à son patron, qui hier était compagnon. 
Tous travaillent, les riches comme les pauvres. Tous ont les mêmes 
espoirs de merveilleuse réussite — bien que le sort ne les favorise 
pas tous. Les hauts salaires assurent le confort au travailleur. La 



ALEXIS DE TOCQUEVILLE 77 

richesse ne dispense pas de prendre de la peine, d'afficher la sim- 
plicité, de pratiquer le quick lunch. Le luxe dans les classes aisées 
se confine à l'intérieur du home. 

Toutes les professions sont honorables. Il n'y a pas, en Amé- 
rique, de préventions contre le travail manuel. Le travailleur 
manuel, égal à qui que ce soit par la fierté, ne s'abandonne pas à 
la pression des circonstances. Il a l'ambition de s'élever et il lutte 
pour y parvenir. C'est pourquoi le meuvement en faveur de l'ins- 
truction pour tcus était, si fort, dès 1830. Les plus humbles parmi 
les gens du peuple, en Amérique, ont compris de très bonne heure 
que l'instruction est le levier du succès et le grand moyen de réa- 
liser l'égalité. Il n'y a pas de peuple chez qui on fasse plus ample 
usage, et avec autant d'empressement, des nombreux établis- 
sements d'instruction mis aujourd'hui à la portée de tous. 

C'est sur l'effort de l'individu que repose le développement du 
pays. L'individualisme est la loi universelle de cette civilisation. 
Cela ne va pas sans quelques pertes. Les sociétés hiérarchisées 
connaissent des liens d'homme à homme, des obligations de classe 
à classe, qui ont disparu en Amérique. Les sentiments de respect 
de la part des uns, d'affectueuse sollicitude de la part des autres 
sont remplacés par les sèches et dures relations économiques. Il 
pourrait y avoir danger pour la collectivité à cet émiettement. 
Mais les Américains ont trop l'instinct du leam-vork, de l'acti- 
vité organique, pour ne pas rétablir en quelque façon la coopé- 
ration nécessaire. 

Ils ont, en premier lieu, une grande sociabilité. Nulle part il n'y 
a plus d'invitations à dîner, de soirées, de route. L'homme d'affai- 
faires américain , après avoir mené ses transactions tout le long du 
jour, sans rentrer chez lui pour le lunch, est prêt le soir à revêtir 
l'habit de cérémonie et à se montrer l'hôte le plus affable. Les 
femmes, de plus, ont leurs lea-parlies de cinq heures. Ces réunions 
amorcent de nombreux clubs, qui se forment pour toutes sortes 
de raisons et sous toutes sortes de prétextes : pour la culture de 
l'esprit (lectures en commun, communication de papers, c'est-à- 
dire d'exposés sur une question), pour des œuvres sociales, pour 
les travaux de dames, pour jouer des pièces ou faire de la musique, 
pour soutenir l'église et l'école du dimanche, pour des promenades 
et des pics-nics, etc. A la campagne, il y a les veillées d'hiver et 
les séances de déco; tiquage des épis de maïs (corn-husking), et aussi, 
en de grandes occasions, des réunions à l'école ou dans la sacris- 
tie du temple pour des concours d'orthographe (spelling becs) (1). 

(1) Le romancier Eggleston, qui, vers 1870, a publié des romans réalistes, 



78 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Ainsi on entre en contact, on prend l'habitude de se faire des 
concessions mutuelles, on forme des relations et des amitiés, on se 
débarrasse de l'attitude de bouderie, de sarcasme, de susceptibilité, 
de jalousie, qui sévitdans les collectivités trop individualistes. La 
sociabilité conduit à la solidarité qui est la seconde grande force 
d'action en Amérique. Tous participent aux affaires de la commune. 
Riches et pauvres collaborent sur un pied de parfaite égalité, sans 
morgue de la part des uns, sans humilité ni révolte de la part des au- 
tres. On se retrouve à la « fabrique » de l'église, si l'on a à faire le 
choix d'un pasteur ou d'un suffragant, des souscriptions à recueil- 
lir, le budget à approuver, des réparations ou une construction 
nouvelle à entreprendre, des œuvres à gérer. Les villes américaines 
ont grandi vite et se sont développées sans trop de fausses ma- 
nœuvres, surtout grâce à l'initiative des citoyens. Ils se sont 
occupés, avec un zèle personnel dont les effets étaient décuplés 
par la coopération, des embellissements, des travaux sanitaires, 
du tracé des quartiers nouveaux. On peut encore suivre aujour- 
d'hui, dans l'Ouest, l'activité un peu bruyante, mais efficace, des 
booming and boosting socielies, qui ont pour objet de vanter la 
ville aux étrangers, par tous les moyens de publicité, de façon à 
attirer de nouveaux habitants, de nouvelles industries, tout ce 
qui peut augmenter le mouvement du commerce et faire circuler 
la richesse. Cette coordination des initiatives privées s'est stan- 
dardisée en quelque sorte, de nos jours, par la fondation des 
Rofary Clubs, composés dans les villes de quelque importance 
d'un représentant de chaque profession, de chaque groupe, de 
chaque quartier, qui se réunissent à dîner une fois par mois afin 
d'échanger des idées et de prendre des mesures pour la prospérité 
de la collectivité. Ils chantent ensemble des chants populaires, 
se font les uns aux autres des discours humoristiques, s'appellent 
par leur petit nom, et dans une atmosphère de gaîté, font de bonne 
besogne. Ces clubs sont reliés les uns avec les autres dans tout le 
pays et se communiquent les méthodes ou les nouveautés ingé- 
nieuses qui leur ont le mieux réussi. 

Combien d'associations ont ainsi une intense vie locale, avec 
des ramifications qui s'étendent à tout le pays ! 

La Franc-Maçonnerie, qui, en 1830, était suspecte, a dissipé 



en empruntant ses matériaux à la vie de l'Ouest, décrit dans l'une de ses 
œuvres un spelling-bee. Jeunes gens et jeunes fdles sont réunis, en habits 
du dimanche. L'instituteur propose un mot difficile et tous à tour de rôle 
s'essayent à en donner l'orthographe correcte. Les bals, à cette époque, 
étant bannis par la rigueur puritaine, ces réunions étaient l'occasion pour les 
jeunes des deux sexes de se rapprocher. 



ALEXIS DE TOCQUEVILLE i\d 

les préventions dont elle était l'objet et a pris une énorme impor- 
tance. Elle s'est subdivisée en loges et chapitres de différentes 
sortes, qui ont leurs congrès nationaux une fois par an dans quel- 
que grande ville. Rien n'est plus curieux que devoir des milliers 
d'adhérents en fez rouge parcourir les rues en cortège et se 
presser aux salles de réunion, où ils vont discuter des meilleurs 
moyens d'organiser et de promouvoir la mutualité. On sent chez 
tous ces gens une vigoureuse communauté de sentiments, qui 
est un grand appoint pour la vie nationale. Si le patriotisme amé- 
ricain, comme l'a remarqué Tocqueville, a un caractère raticnnel, 
en vertu de quoi il faut le considérer surtout comme une con- 
viction de tête, il s'anime cependant de sentiment, grâce à ces 
groupements unis par une étroite et vive solidarité. Les mêmes 
remarques s'appliquent aux associations ouvrières (trade-unions), 
aux associations confessionnelles, aux associations patronales, aux 
groupes fondés pour favoriser des mouvements qui peuvent être 
utiles à une industrie, à une région, au pays tout entier. Dès qu'un 
Américain a une idée, il cherche à la communiquer à quelques 
esprits sympathiques et, grâce à ses efforts combinés avec les 
leurs, à la répandre par la persuasion et la publicité. L'Amérique 
pullule ainsi de projets, de plans, de tentatives de réforme, 
dont beaucoup sont sans intérêt. On a, en conséquence, accusé 
les Américains d'exagérer l'activité officieuse et de pousser trop 
loin l'esprit missionnaire. Il faut voir là, sans doute, un déborde- 
ment de leur trop plein d'énergie et un excès de leur génie d'entre- 
prise. Mais les projets viables réussissent : leur succès est dû à la 
coopération des efforts, soutenus par une foi commune. 

Du temps de Tocqueville, la secte religieuse des Mormons s'était 
fait remarquer par l'étroite union qui en liait les membres entre 
eux et leur donnait une grande force pour résister à la persécution. 
Bientôt, ils allaient émigrer au cœur des montagnes Rocheuses, 
sur les bords du lac Salé, et, par leur énergie, leur esprit d'intel- 
ligente entreprise, leur persévérance, surtout leur discipline et 
leur cohésion, transformer un désert de sable aride en une plaine 
riante, fertile et riche. Aujourd'hui qu'ils ont renoncé à la poly- 
gamie, laquelle les avait rendus impopulaires, ils donnent le plus 
admirable exemple des grandes choses que peut accomplir la soli- 
darité. 

Déjà, en 1832, l'esprit de solidarité entre patrons et ouvriers 
(qui allait devenir un des traits les plus féconds de la civilisation 
américaine au xx e siècle) s'était manifesté. Tocqueville ne l'a 
pas aperçu ; mais il n'a pas échappé à Michel Chevalier. A Lowell, 
dans le Massachusetts, des usines modèles pour la filature et le 



80 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

lissage du coton avaient été fondées, avec des bâtiments d'habi- 
tation pour 1.000 ouvrières, si propres et confortables, si bien 
tenues et dirigées par des matrones respectables, que, en tenant 
compte des haut? salaires, on ne pouvait qu'admirer combien le 
régime industriel en Amérique était en avance, pour l'humanité 
et le respect de la personne, sur l'industrie en Europe. Les patrons 
américains ne se vantaient pas de leur philanthropie. Ils disaient : 
le rendement est meilleur ; si nous donnons à l'ouvrier son dû, 
nous y trouve ns notre avantage. Les sentiments, qui font la force 
de la solidarité, ont ainsi la pudeur de s'avouer. De fait, ils sou- 
tiennent la conviction rationnelle ; la tête et le cœur vont de pair. 

L'intérêt bien entendu est à la base de toute la civilisation 
américaine. La morale, nous l'avons vu, est une manière raison- 
nable de contraindre les instincts et les impulsions, afin que les 
facultés efficientes puissent travailler sans obstacle à la conquête 
du succès. Tocqueville, en poussant son observation à fond, 
découvre que la religion porte aussi ce caractère rationnel et 
pratique. Les Américains, naturellement disciplinés (parce que 
la discipline est le ressort primordial de l'action), n'ont pas grand 
effort à faire pour se conformer à la vertu chrétienne. Cet effort 
vaut la peine d'être tenté. Ils raisonnent comme suit : S'il y a un 
Dieu dispensateur de la justice, et un monde de l'au-delà où 
seront distribués châtiments et récompenses, nous gagnons beau- 
coup à nous conformer à la loi du ciel. Si noire croyance et nos 
espoirs sont vains, nous ne perdons pas beaucoup, ne nous étant 
pas mis, en somme, en très grands frais... Ce petit exercice de 
logique se retrouvera dans le livre de William James : The Will 
la Believe. Tocqueville, avec sa vivacité de coup d'œil, a saisi les 
origines mêmes du « pragmatisme ». 

La préoccupation du succès et des biens de ce monde n'est pas 
en contradiction dans l'esprit des puritains, nous l'avons relevé, 
avec le souci du spirituel : le divin est partout, dans le travail et 
dans la prière, dans la recherche des avantages matériels et dans 
le sacrifice. Chacun de ces aspects — à vrai dire, complémentaires 
— de la piété a son heure. Aussi le dimanche est-il un jour mis 
à part où les fidèles concentrent leurs obligations à l'égard de 
Dieu. Il y a plus. A intervalles éloignés, l'âme américaine, comme 
si elle éprouvait une certaine dissatisfaction de la demi-indiffé- 
rence et des rites mécaniques qui prévalent souvent, s'éveille 
soudain aux hautes aspirations et éprouve le besoin des grands 
élans. Sous l'influence de quelque prophète itinérant, il se pro- 
duit, dans telle région de la campagne ou dans tel quartier 
d'une grande ville, un revival, un sursaut de la foi. Michel Cheva- 



ALEXIS DE TOCQUEVILLE 81 

lier et Mrs Trollope nous décrivent ces étranges manifestations 
de sentiments religieux exaltés. Le prédicateur doit avoir une 
puissance de radiation magnétique. Tandis qu'il vocifère son 
sermon (généralement sur les horreurs de l'Enfer), et que le trou- 
peau rugit des hymnes, des convertis se précipitent vers la chaire, 
les bras tendus, les yeux exorbités, des pécheurs se dressent sur 
les bancs pour confesser leurs fautes, des femmes tombent en 
convulsions... Puis le calme revient, et l'auditoire quitte ce pan- 
demonium avec des visions de Paradis (1). 

Toutes les religions sont libres. Des sectes se fondent, qui par- 
fois ne survivent pas au revival d'où elles sont sorties. Parfois 
leur succès dure et prend des proportions colossales, comme la 
Christian Science, née à la fin du xix e siècle, qui compte des mil- 
lions d'adhérents et a érigé dans toutes les grandes villes des 
temples magnifiques. 

C'est sous l'égide de la liberté que se déploie toute la vie amé- 
ricaine. La liberté politique est inscrite dans la Corstitution. La 
liberté préside aux affaires, où la violence de la concurrence et 
l'âpreté de la lutte pour le dollar s'exaspèrent parfois jusqu'à dé- 
passer les limites posées par la loi. En matière de finance et de 
négoce, il y a des indulgences pour ceux qui mènent la bataille 
avec brio, fût-ce au prix d'accrocs à l'honnêteté. On admire un 
homme smarl, dont la rouerie s'accompagne d'esprit et de bonne 
humeur, et en qui se révèle un véritable génie de la filouterie. 

Au sortir de cette lutte en champ clos qu'est le monde des af- 
faires, l'Américain aspire à trouver une atmosphère de régularité 
et de stabilité. C'est par compensation, sans doute, que l'opinion 
manifeste une grande sévérité à l'égard de la conduite privée. 
Selon la tradition puritaine, en le péché de la chair se concentre 
toute l'abomination de Satan. S'il se passe des incorrections 
dans les relations entre les sexes, elles doivent être soigneusement 
dissimulées. En Amérique, on se relève d'une faillite, même en- 
tachée de fraude habile ; mais la découverte d'une intrigue amou- 
reuse signifie la ruine et l'ostracisme, sans rémission... Les choses 
changeront au xx e siècle, à New-York et dans quelques grands 
centres, dans le monde de la bohème artistique et des riches 
européanisés. Mais la bourgeoisie américaine reste rigide dans sa 



(1) Mrs Trollope a cru voir que les prédicateurs ont généralement un vé- 
ritable charme physique, et que, au cours des exhortations et interventions 
secourables qu'ils prodiguent aux jeunes croyantes, tourmentées de spasmes 
hystériques, il s'établit des intimités troublantes... Mais on accuse Mrs Trol- 
lope de voir le mal là où il n'est pas. 



82 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

pruderie. La « coutume du pays » (comme l'a dit Edith Wharton 
en parlant du divorce) consiste à revêtir les fantaisies et les expé- 
riences amoureuses d'un voile légal, dût-on recourir à cet échap- 
patoire cinq ou six fois, tant qu'on a de l'argent pour subvenir 
aux frais des procès. Il est à peine paradoxal de soutenir que, dans 
la pensée des Américains, le divorce est la garantie de l'invio- 
labilité du mariage. 

C'est surtout la preuve de l'attachement que les Américains 
éprouvent pour la forme. Leur formalisme, en matière de con- 
duite privée, est poussé si loin qu'il met de véritables entraves 
à la liberté. On a pu prétendre que, dans le domaine des mœurs, 
ce pays de la liberté est le moins libre qui soit. Il n'y a pas, 
comme dans les pays où restent des souvenirs de l'époque aris- 
tocratique, des indulgences pour certains vices élégants pratiqués 
par les classes privilégiées. En Amérique, il n'y a pas deux mo- 
rales : l'amour libre est objet de réprobation chez l'homme poli- 
tique aussi bien que chez le petit bourgeois. Tel député ou séna- 
teur a eu sa carrière brisée, parce qu'il avait manqué de prudence 
dans ses relations féminines. 

La pression de l'opinion s'exerce sur bien d'autres choses. 
Quinconque ne se livre pas à un travail lucratif régulier est mal 
vu ; le loisir, même employé à l'art ou à la satisfaction de goûts 
délicats, est considéré comme une manière d'immoralité. On n'ad- 
met guère, pour un homme, le célibat. Le conformisme du cos- 
tume s'impose avec rigueur pour les hommes, et n'admet que des 
variations limitées pour les femmes. Il y a des choses qui « se 
font », sous peine d'ostracisme mondain : aller aux offices reli- 
gieux, souscrire aux œuvres locales, endosser l'habit de soirée 
pour les invitations à dîner, porter un chapeau de paille à partir 
de Pâques, s'abstenir de distractions le dimanche, dire le bénédi- 
cité avant les repas, éviter dans la conversation les mots directs 
ou francs. On n'accepte pas que des critiques soient faites à la 
Constitution, à la démocratie, ou à la philosophie de la vie cons- 
truite sur la légitimité des biens matériels. Dédaigner de s'enri- 
chir est une provocation à l'opinion. Etre athée constitue une 
sorte de crime. Du temps de Tocqueville, en littérature, la pein- 
ture de la passion était bannie, au point que des génies comme 
Poe et Hawthorne durent chercher refuge dans le conte fantas- 
tique ou le roman symbolique. Il y a un dogme politique : malgré 
la division en deux partis, tous s'entendent sur les principes 
essentiels de la démocratie. Il y a un dogme social : tous s'atta- 
chent au slaiu quo ; les réformes sont lentes à se faire (par exem- 
ple, l'abolition de l'esclavage) ; le socialisme n'est pas toléré (la 



ALEXIS DE TOCQUEVILLE 83 

propagandiste Frances Wright était huée). Il y a un dogme de 
l'étiquette : tous ont l'obligation de suivre le courant en matière 
de mode, de menu, de mœurs, d'opinions. 

Cette absence de liberté a pour conséquence la monotonie. On 
rencontre rarement dans les relations, dans les conversations, 
dans le commerce des personnes policées, le charme de la spon- 
tanéité, le piquant de l'originalité, l'imprévu du paradoxe, le 
brillant de l'esprit primesautier. On remarque peu de grandes 
idées ; on se contente de petits faits, d'anecdotes, de traits plai- 
sants stéréotypés. Les exigences de l'opinion entraînent la timi- 
dité. La tyrannie de l'égalité tarit les dissidences, aplanit les 
dissemblances, nivelle les supériorités. Chacun semble aller au- 
devant d'un conformisme qui renforce l'efficacité de l'action com- 
mune en vue de la prospérité générale. Sans s'être expressément 
concertés, les Américains se font, par la parité naturelle de leurs 
tendances, les membres zélés d'une confraternité pour l'avance- 
ment et l'enrichissement de tous. 

Rien d'étonnant que le visiteur étranger soit frappé de l'or- 
gueil qui les anime. Ils ont la fierté d'appartenir à un pays qui, 
par ses institutions, par son développement rapide, par le bien- 
être qu'il assure à tous, par le jaillissement des énergies, des 
inventions, des réalisations qu'il provoque, est en avance sur 
l'Ancien Monde et lui désigne la voie du progrès. Il n'est pas très 
agréable pour le voyageur européen de se trouver assailli par les 
vantardises de gens qui ne sont pas toujours personnellement, 
les plus admirables ouvriers de la puissance américaine. 

Mais cette puissance, Tocqueville la sent et l'admire. Il n'hésite 
pas à prophétiser que l'Amérique ne connaîtra pas de révolu- 
tions. Si les nations du Vieux Monde pouvaient, par des réformes 
successives, sagement étagées, créer la liberté, l'égalité, le bien- 
être, la coopération, elles aussi en finiraient avec les révolutions 
qui les ont cruellement troublées. La démocratie, quand elle 
triomphe, pénètre les mœurs aussi bien que les institutions, 
façonne les esprits comme elle détermine les lois, n'a pas à crain- 
dre les désordres de l'anarchie. Il y aurait bien plutôt danger que 
le pouvoir central, établi sur la confiance de tous, considéré par 
tous comme l'expression de la volonté générale, n'accroisse in- 
dûment ses attributions. 

Quelle merveilleuse intuition, de la part de Tocqueville, que 
cette prévision de l'ère du paternalisme d'Etat! Si les citoyens se 
relâchent de l'activité qui donne la vie à la démocratie, ils en 
arriveront à s'incliner complaisamment devant une autorité 
usurpée, qui veillera sur leur bien-être au prix du nivellement des 



84 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

fortunes et des cerveaux. La nation se bercera de l'illusion de 
ses anciennes prérogatives, auxquelles en fait elle aura renoncé 
par apathie. Elle sera mûre pour la dictature. 

Quelle étonnante prévision de ce qui se passe dans certains 
pays démocratiques de l'Europe d'aujourd'hui ! Tocqueville 
ne croyait pas que la France aurait à subir cette épreuve. Il fut 
cependant témoin du coup d'Etat et de l'Empire. Mais la foi qu'il 
avait en notre pays a été justifiée par le redressement de la 
III e République. Il convient que nous nous souvenions des con- 
seils qu'il donne aux démocraties qui ne veulent pas se perdre 
elles-mêmes : qu'elles se gardent qu'un homme ambitieux ou 
une classe envahissante ne leur imposent leur domination, 
sous prétexte de les sauver. 

(A suivre.) 



Problèmes d'art et Langage des sciences 



par Plus SERVIEN, 

Docteur es lettres. 



X 



Nous avons montré que le langage total comporte deux pôles : 
un domaine à frontières bien définies et qui a certaines propriétés 
particulières, un autre domaine qui a des propriétés opposées 
aux précédentes. 

L'opposition du langage à phrases équivalentes, ou Langage 
des sciences, et du Langage lyrique, se marque également dans 
les diverses conséquences qu'on en peut envisager. 

Expositions diverses d'un même sens S (autrement dit, d'un sens 
entièrement exprimable en Langage des sciences). La science se 
détache des mémoires qui l'apportent. Au bout d'un certain 
temps, la plupart des savants les négligent, et vont chercher dans 
des traités plus récents ce que les mémoires originaux apportaient. 
Il est donc clair que l'augmentation de la science procurée par 
ces mémoires, n'était pas attachée à leurs phrases mêmes, et 
qu'elle a pu être formulée complètement au moyen d'autres 
phrases. Un système de phrases du mémoire est donc remplacé 
dans le traité par un autre système de phrases, entièrement 
équivalent du premier. (Bien entendu, le mémoire peut être 
plus suggestif, plus lyrique, plus génial ; mais si nous considérons 
seulement les découvertes nouvelles qu'il annonce, théorèmes, 
observations physiques, etc., un traité peut nous les faire con- 
naître intégralement au moyen d'autres paroles.) 

Des savants, des étudiants, qui ne se sont jamais servis des 
mêmes livres, peuvent posséder en commun certains groupes de 
notions. Aux examens de sciences, on n'exige pas des étudiants 
qu'ils aient étudié les fonctions elliptiques, ou les propriétés du 
chlore, dans tel ou tel livre déterminé : on ne leur demande pas 
l'étude de livres, mais de sujets. L'exposition de ces sujets, dans 
les divers ouvrages où on peut l'acquérir, s'y trouve donc sous 



86 REVUE DES COURS E! CONFÉRENCES 

forme de divers ensembles de paroles équivalents entre eux : il 
suffit de connaître un quelconque des ensembles équivalents 
possibles. 

Le même savant ne croit pas altérer sa découverte, s'il la livre 
d'abord aux Comptes rendus, puis aux Acta mathematica, puis 
dans un cours rédigé par un de ses élèves, etc. Ces diverses publi- 
cations, les unes résumées, les autres développées, ont néanmoins 
un noyau commun, qui est précisément la découverte dont la 
science s'est trouvée augmentée : par exemple, un nouveau type 
de fonctions et l'étude de leurs propriétés. 

Or. ces faits bien simples et bien connus ne se retrouvent pas, 
au pôle opposé du langage : ils sont évidemment attachés à ce 
domaine du langage qui comporte des phrases équivalentes ; et 
leur absence dans un autre domaine de notre langage total prouve 
une fois de plus qu'il existe bien un domaine qui ne comporte 
pas de telles phrases. 

Exposiiion unique d'un sens L. Les œuvres lyriques ne se 
détachent pas des textes qui les apportent. On ne se réfère guère 
à un texte de Pythagore ou de Desargues pour ressaisir telle 
notion léguée à la science par eux ; mais, après plus de vingt siè- 
cles, après que d'innombrables esprits ont travaillé sur un texte 
tel que Y Iliade, on n'a trouvé aucun moyen de transmettre sa 
substance lyrique, sinon en transmettant ce texte même. Près 
de trois mille ans ce texte a été manié, commenté, expliqué, 
digéré, traduit ; on n'en saurait donner un demi-vers, sinon en 
le donnant avec ses paroles mêmes. 

Ce t'ait se traduit dans l'usage invariable des écoles. Les Facul- 
tés des sciences proposent l'étude de questions ; les Facultés des 
lettres proposent l'étude de livres. Ce contraste très simple 
de l'essentiel de leurs programmes, reflète simplement l'opposi- 
tion des domaines du langage qui les occupe respectivement. 
On l'eût découverte rien qu'en feuilletant les programmes de 
l'année en cours, et en se demandant pourquoi donc, au fond, dans 
telle partie de la Sorbonne on exige la connaissance de la notion 
de valences, et non des mémoires de Berzélius, Dumas, Gerhardt 
ou Kékulé ; tandis que dans une autre partie de la Sorbonne on 
exige cette année la connaissance du Gorgias. C'est que la pre- 
mière question est entièrement d'un domaine à phrases équiva- 
lentes ; et non la seconde. 

Les notions apportées par Pindare, Virgile, Dante, se conser- 
vent seulement par le c orps même de leurs œuvres ; qu'il soit perdu, 
comme les œuvres de Calvus, tout est perdu. Même les manuels 



PROBLÈMES D'ART ET LANGAGE DES SCIENCES 87 

de littérature, quand ils ont la prétention (qui égare tant d'étu- 
diants) de substituer à Virgile des pages de comptes rendus sur 
le style Vie Virgile, ne peuvent pas se passer de citer Virgile lui- 
même ; et c'est tout ce qu'ils apportent d'ailleurs de virgilien. 
Les citations d'auteurs, jugées ici nécessaires, ne le sont pas dans 
un traité de sciences. Si deux savants peuvent discuter un sujet, 
sans avoir jamais tenu en main les mêmes livres, deux lettrés ne 
sauraient vraiment discuter le contenu d'une idylle de Théo- 
crite, s'ils ne l'ont lue l'un et l'autre. Ou ce serait alors seulement 
une de ces discussions d'ordre mondain, où l'on cite abondamment 
un sujet, mais en réalité on n'en parle jamais. 
Un poète qui a donné un texte lyrique, tel que 

Les sanglots longs 
Des violons 

De l'automne... 

ne le refera jamais, croyant le conserver. S'il le touche, il sait 
qu'il le change. 11 ne le débitera pas, d'abord de la longueur des 
Comptes rendus, puis des Acta, etc., croyant, sous ces formes dif- 
férentes, apporter la même notion d'art. 

Ce sont là, si on les approfondit, autant de conséquences bien 
familières du fait que notre langage n'est pas tout entier un lan- 
gage à phrases équivalentes ; c'est la démonstration qu'il est tel 
dans une de ses parties seulement. 

Le Langage des sciences se résume, Vautre non. On peut donc 
substituer, à une page de sciences communiquant une certaine 
notion, une autre plus courte ; on ne saurait résumer le Testament 
de François Villon. On peut naturellement abréger, simplifier un 
texte littéraire, en donner une réduction quelconque qui rappelle 
vaguement l'original. Mais s'il s'agit de condenser en gardant tout, 
cela n'est possible que pour un texte en Langage des sciences : 
il est clair qu'on n'y peut parvenir, que si l'on possède des jeux 
de phrases équivalentes à celles qu'on veut résumer. 

Ceci n'est que le corollaire de ce qui précède, mais nous four- 
nit pourtant une critère pratique pour jauger rapidement le 
domaine où nous nous trouvons. Si résumer y est une opération 
possible, on est en Langage des sciences ; sinon, on n'y est pas, 
sauf tout au plus par moments. 

C'est encore la pratique des écoles, vrais laboratoires expéri- 
mentaux si on les interprète avec soin, qui nous en fournira une 
illustration. On retrouve, de ce point de vue, l'opposition des 
Facultés des Lettres et des Sciences. Une thèse de sciences peut 



88 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

être très courte : on admet que l'auteur a pu, s'il l'a jugé bon, 
concentrer dans ce petit espace autant de richesses que dans une 
très grosse. Une thèse de lettres doit être volumineuse: on admet 
implicitement que ce qui y est dit ne saurait se dire en trente 
pages. Même, un jour, dit-on, un membre du jury soupesait et 
faisait sauter entre ses mains une petite thèse de 200 pages 
seulement (270 grammes), et, inquiet de n'y pas trouver le 
bon poids : « Nous avons, disait-il, l'habitude d'autre chose. » 
Sentiment parfaitement exact. Toute l'œuvre de Carnot ou de 
Fresnel peut se résumer en une brochure ; celle de Larroumet ou de 
Faguet ne le peut pas. Une œuvre qu'on peut vraiment résumer, 
sans presque tout perdre, trahit par là même son caractère 
scientifique (1). 

Seul, un domaine restreint du langage total est exactement iradui- 
sible. Voici une autre conséquence du fait que seul un domaine 
restreint du langage total comporte des phrases équivalentes : 
c'est qu'aussi ce domaine est le seul où les traductions réussis- 
sent parfaitement. 

On pourrait se représenter l'image du langage total, et des 
diverses langues en lesquelles il diverge, sous la forme d'un 
faisceau de fils, dont chacun serait une langue différente. Ces 
fils sont tous confondus par leur partie qui représente le Langage 
des sciences ; ils divergent et flottent par leur autre partie. Par 
quelque fil que l'on arrive à une notion du Langage des sciences, 



(1) Une conséquence remarquable de la présente théorie établie dans 
notre LeLangage des sciences (Blanchard, éd.) a été indiquée par M. Mario Ca- 
mis, dans un article suggestif, à méditer, intitulé : II linguaggio délia 
scienza e il volgarizzamento scientiflco (Nuova Antologia, I er novembre 1932, 
p. 134-139) : « Je signale seulement qu'un des corollaires principaux qui 
se déduisent des principes exposés plus haut, est que le langage scientifique 
est traduisible, et même il est le seul qui soit vraiment traduisible, d'une 
langue à l'autre. Et je me propose un autre problème qui m'en semble 
étroitement connexe. La vulgarisation de la science esl-elle possible ?... 

Une phrase élémentaire comme : « La valeur énergétique des corps gras 
est supérieure à celle des hydrates de carbone » peut être (en vertu du prin- 
cipe, exposé plus haut, des phrases équivalentes) remplacée par une ou plu- 
sieurs autres phrases de la même signification ; mais si la substitution est faite 
au moyen de paroles qui aient un égal degré de différenciation scientifique, 
nul avantage de clarté ne sera obtenu pour qui ne possède pas les rudiments 
de la science. On pourrait dire par exemple que « La chaleur de combustion 
des hydrates de carbone est inférieure à celle des glycérides des acides gras». 
La signification est la même, mais la difficulté reste la même pour qui ne con- 
naît pas ces éléments de biochimie et pour qui ne possède pas les premiers 
éléments de l'énergétique... 

La propriété du langage des sciences, d'être traduisible, et la propriété de 
posséder des phrases équivalentes, n'entraîne donc pas comme conséquence 
qu'il soit traduisible en langage vulgaire... » 



PROBLÈMES D'ART ET LANGAGE DE> SCIEN( ES 89 

on se trouvera au même point de l'espace. Mais s'il s'agit d'une 
notion lyrique, elle dépendra du fil sur laquelle on la cherche : 
on n'arrivera jamais au même point au moyen d'un fil diffé- 
rent, mais seulement en quelque point correspondant vaguement 
analogue. 

On constate en effet que le Langage des sciences est tradui- 
sible ; au pôle opposé du langage total, le recherche des traduc- 
tions parfaites équivaut à la recherche de la quadrature du cercle. 
II y a une certaine transcendance, celle que nous signalons et 
démontrons ici, qui empêche d'aboutir. 

En sciences, c'est un fait d'expérience, personne n'a jamais 
élevé de doutes sur la possibilité des traductions. Si tous les 
textes scientifiques étaient traduits aussitôt en français (ou pré- 
sentés en plusieurs langues simultanément, comme le fait telle 
revue scientifique internationale) ; si ces traductions étaient 
faites avec soin par des gens qui comprennent, personne ne se 
soucierait, pour les besoins de sa culture scientifique, d'apprendre 
d'autres langues. Jamais, en sciences, quand une traduction hon- 
nête existe, on ne se soucie d'en faire une autre, ou de ren- 
voyer les gens au texte original. 

Aussi, tant qu'il s'agit de Langage des sciences, il est même 
possible de concevoir toutes les œuvres scientifiques retraduites, 
sans nul déficit scientifique, en quelque langue commune comme 
l'espéranto, ou une extension du péanien (1). 

Pour les textes lyriques, on a toujours tenté de les traduire, 
mais c'est un fait aussi qu'on a toujours élevé des doutes sur la 
possibilité de les traduire. Traduttore, traditore : ce doute uni- 
versel (qui ne vise évidemment pas la possibilité de traduire un 
théorème ou la rédaction d'un chèque) est même proverbial. Les 
lettrés ont toujours cru nécessaire de se donner au moins une 
teinture des langues dont ils veulent goûter, à. l'aide de traduc- 
tions, les chefs-d'œuvre. S'intéresser à une langue et à sa litté- 
rature revient souvent au même. De d'Alembert à Laplace, c'est 
parmi les mathématiciens français que l'œuvre de Newton a trouvé 
son plus beau développement ; et aucune question de langue ne 
se posait, français, latin, ou anglais. Mais lorsque les lettres fran- 
çaises s'intéressent au Tasse, à l'Arioste, à Guillem de Castro, 
c'est que tout le monde sait l'italien et l'espagnol. Lorsque 
Shakespeare pénètre en France, c'est que Voltaire vient d'ap- 
prendre l'anglais ; c'est la langue anglaise qui pénètre. 



(1) Servien, Le langage des sciences, chap. m. Le langage des sciences et 
'écriture (Blanchard, éd.). 



*JU REVUE DEs COURS ET CONFÈRENT 

Les éditions donnant texte et traduction se multiplient heu- 
reusement aujourd'hui ; mais ce n'est pas. comme dans le 
cas des revues scientifiques bilingues, pour donner à chacun 
un texte en sa langue, la traduction ne l'ait qu'aider. 

Le fait est qu'on traduit sans fin les poèmes de l'antiquité; les 
hommes les plus éminents (et non les traducteurs courants qui 
suffisent aux textes scientifiques) ont mis la main à la pâte ; et 
cependant on n'a jamais réussi à traduire de manière à rendre 
inutile le texte traduit, et cela de l'avis même de ceux qui ont 
le mieux réussi. Après l'inimitable traduction française de TaciU\ 
due àBurnouf, un maître éminent, Henri Goelzer, traduit Tacite 
à son tour, et a raison de le faire. 

Bref, les faits rencontrés ne sont pas du tout les mêmes, dans 
cette question des traductions, si l'on regarde du côté des textes 
scientifiques, ou du côté des œuvres littéraires. D'un côté, on 
traduit ; de l'autre, on rêve de traduire , mais on n'y parvient 
réellement jamais. 

Ceci, d'ailleurs, exprime seulement, en termes do langage, que 
deux nations ont la même science, non la mémo âme. Un objectif 
allemand s'adapte immédiatement à un équatorial français ; un 
sentiment comme « heimweh », « gemiïtlichkeil » . d'autres même 
qui trouvent des analogues mais non des traductions exactes, 
n'ont pas les mêmes possibilités d'adaptation. 

La possibilité de Iraduire exactement, liée à l'existence des phrases 
ccjiiicalenles. Or. ce n'est là qu'une conséquence de l'existence des 
phrases équivalentes dans une partie du langage total, et de 
leur inexistence dans une autre partie. C'est aussi une nouvelle 
vérification de notre analyse du langage total. 

En effet, considérons les chaînes de substituées qui constituent, 
dans chaque langue, le Langage des sciences. Il a été aisé de 
faire qu'elles coïncident. Soit par exemple la phrase : «le soleil 
tourne autour de la terre ». et l'ensemble d'équivalentes qu'elle 
possède en français. Il est aisé d'expliquer cela à un Allemand, de 
façon qu'il l'exprime au moyen d'une phrase de sa langue : 
il suffit de lui montrer du doigt, d'abord le soleil, puis la terre, 
puis un objet qui se meut autour d'un autre. Mais la phrase alle- 
mande en Langage des sciences ainsi mise en correspondance 
avec une phrase française, possède aussi en allemand un ensemble 
d'équivalentes. Puisque ce système allemand de phrases équi- 
valentes a pu être mis en coïncidence sur un point et par un moyen 
bien déterminé et facile à répéter, avec un système français 
d'équivalentes, les deux systèmes coïncident donc sur toute 



PROBLEMES D ART ET LANGAGES DES SCIENCES M 

leur étendue ; et fournissent ainsi d'innombrables vérifications 
possibles, et chaque fois soudent davantage et à jamais ce qui, 
en français, est Langage des sciences, à ce qui est Langage des 
sciences en allemand. 

C'est même là, à condition de l'exprimer partout au moyen 
des mêmes signes (tels que les mathématiques ou chimiques, les 
signes conventionnels des cartes géographiques, les signaux 
maritimes, etc.), la seule langue universelle possible. 

Mais l'opération précédente, qui permet de vérifier qu'une 
phrase française coïncide parfaitement avec une phrase allemande, 
ne peut être répétée dans la partie du langage total qui ne com- 
porte pas de phrases équivalentes. 

Admettre qu'aux phrases lyriques françaises correspondent dans 
les autres langues des phrases ayant un sens identique. *;st un 
acte de foi qui ne repose sur aucune vérification précise possible. 
Une identité de hasard, entre une phrase lyrique française et une 
allemande, est déjà inconcevable ; mais que l'ensemble des 
phrases françaises lyriques, toutes différentes entre elles, puisse 
être mis en correspondance avec l'ensemble des phrases lyriques 
allemandes, de façon qu'à chaque phrase française en corres- 
ponde une allemande du même sens exactement, cela exigerait 
bien des choses, comme l'identité d'histoire, de race, de cli- 
mat, etc. ; et qu'en somme une nation ne fût que la répétition 
de l'autre. C'était un peu là la croyance de certains législateurs 
universels ; et de beaucoup de théories d'art, de morale ou de 
politique qui postulent une sorte d'homme la même partout. 
Ces méprises (qu'une connaissance lyrique des choses rend impos- 
sibles) ont toutes la même source rationnelle : le fait de n'avoir 
pas distingué, dans le langage total, un domaine à phrases équi- 
valentes et un autre où il n'y en a pas, et d'avoir vu le domaine 
lyrique au moyen d'opérations légitimes en Langage des sciences 
seulement. Un esprit plutôt cartésien que lyrique, s'il n'est averti 
rationnellement, y sera pris plus aisément qu'un autre. 

Considérons une phrase lyrique française, et proposons-nous 
de la traduire en allemand. Nous allons montrer schémati- 
quement pourquoi une traduction exacte n'est pas possible. 
Pour appliquer nos méthodes habituelles d'analyse, envisageons 
la phrase à traduire, côté sens, et côté rythme. 

Admettons, si l'on veut, qu'il existe une phrase allemande 
traduisant exactement le sens de la phrase française. Il en exis- 
tera tout au plus une, car s'il en existait deux, elles seraient 
équivalentes, et nous nous trouverions donc dans le domaine 
du Langage des sciences, ce qui est contraire à l'hypothèse. 



92 REVUE DES cuirs El CONFÉRENl 

Admettons également, côté son, que la phrase allemande en 
question traduise exactement la française. Gomme les sons des 
deux phrases diffèrent (sans quoi on ne les distinguerait pas 
l'une de l'autre), cela revient à dire qu'il existe en allemand un 
certain système de sons bien déterminé, qui représente exac- 
tement pour l'oreille allemande ce que représente pour l'oreille 
française un autre système de sons bien déterminé. On ne peut 
faire abstraction, en effet, de l'aspect sonore de la phrase, puis- 
que nous ne sommes pas en Langage des sciences. Or, pour ne 
regarder qu'une des composantes du rythme, le rythme arithmé- 
tique, supposons que la phrase française à traduire soit déca- 
syllabe, et que l'unique phrase allemande qui en traduise le 
sens soit dodécasyllabe. Si l'on a à traduire une file de décasyl- 
labes français, il faudrait que chaque fois l'unique phrase alle- 
mande traduisant le sens de chacun de ces décasyllabes 
trouvât invariablement être dodécasyllabe ! 

Si on procède même très approximativement, il faut d'abord 
supposer que plusieurs phrases allemandes (presque équivalentes) 
traduisent presque également bien le sens de la phrase française. 
De celles-ci, il faut éliminer toutes celles qui traduisent mal le 
rythme arithmétique ; puis, de ce qui reste, éliminer toutes celles 
qui traduisent mal le rythme tonique ; puis le rythme proso- 
dique ; puis le rythme des timbres. On voit combien, si on cherche 
une traduction rythmique exacte, il a fallu d'abord se mettre 
au large sur le sens ; et se donner un groupe nombreux de pres- 
que équivalentes, afin qu'il en reste au moins une après tant 
d'éliminations. (Evidemment, tout ceci se fait inconsciemment: 
mais, consciemment ou non, c'est des mêmes possibilités lin- 
guistiques qu'on se sert, et on voit ce qu'elles sont.) Et la pra- 
tique montre en effet que les traductions, sauf de brèves réus- 
sites locales, si elles sont exactes côté sens, sont lâches côté 
rythme, ou réciproquement. 

Dans cet embarras, il faut chercher le moindre mal. Le pire 
semble être de s'astreindre à traduire rigoureusement une seule 
composante du rythme (comme par exemple de fixer une fois 
pour toutes le rythme arithmétique de la traduction, et décider de 
faire passer toute l'Odyssée en vers blancs de deux fois six syl- 
labes) : ce qui conduit à traduire dune façon lâche non seulement 
le sens, mais toutes les autres composantes du rythme. 

Le mieux, c'est de traduire d'une façon synthétique; sans fixer 
quelque insupportable métronome à sa traduction ; en ne con- 
sultant que le sentiment profond qu'on peut avoir de la poésie, 
et qui indique à chaque instant ce qu'il est essentiel de traduire, 



PROBLÈMES D'ART ET LANGAGE DES SCIENCES 93 

et ce qui peut être sacrifié sans peine. Il ne s'agit pas de traduire 
une règle mécanique, à laquelle une science rythmique trop 
imparfaite accorde une fausse importance. 

Quoi qu'il en soit, voilà encore une fois le langage total qui, 
par rapport à ce nouveau problème, se scinde en deux pôles : 
l'un, où se pressent des notions intégralement traduisibles d'une 
langue à une autre ; à l'autre pôle se trouvent des notions qui en 
réalité ne se traduisent pas. Encore une fois, le pôle du Langage 
des sciences apparaît comme obtenu par interférence : tantôt, il 
apparaissait à l'interférence des divers ensembles de phrases re- 
présentant, par exemple, les différents français ; maintenant on 
y voit interférer les différentes langues, langues mortes comme le 
grec et le latin, langues d'aujourd'hui. En cette partie fixe du lan- 
gage, et là seulement, se confondent les pensées d'individus, 
de races, d'époques différentes. 

Fixité, flottement. — Aussi, ainsi fixé par ses équivalentes, 
retenu immobile par l'accord commun que seul il permet et 
vérifie : tout décèle la fixité des notions transmises par le lan- 
gage des sciences. Malgré le changement des mots, comme il est 
possible de donner aussitôt une clef qui transforme ces mots 
changés et ramène le sens invariable, on dirait que les hommes, à 
travers les siècles et les races différentes, réellement, possèdent 
en commun un langage fixe. C'est là un héritage de notions peu 
riche, mais accru constamment au long des siècles, sans aucune 
altération de ce qui a été d'abord. Le rapport de l'hypoténuse 
aux côtés du triangle rectangle, nous apparaît le même qu'à un 
contemporain de Platon. Tout cela reste invariable, malgré le 
flot variable des mots à travers lesquels on le regarde. Passer 
d'Agrigente ensoleillée, cinq siècles avant notre ère, aux brouillard 
de Stockholm et au vingtième siècle, ne change rien à cet inva- 
riable. Et le plus admirable helléniste, qui a passé toute sa vie à 
regarder vivre le passé, n'aura jamais, de la moindre ligne due à 
un écrivain d'alors, la compréhension que peut avoir d'Euclide, 
au moyen d'un médiocre dictionnaire ou en jetant un regard sur 
une traduction quelconque, un géomètre de nos jours. 

C'est que, opposé à l'aspect fixe des mots, il y a l'aspect perpé- 
tuellement mobile. Nous avons vu aussi comment toute notion, 
envisagée en son sens plein et vivant, lyrique, est animée de la 
mobilité perpétuelle des vivants. Toute langue vivante est ins- 
table. Tout cadre stable essayé aux mots ne leur convient plus 
si on regarde en profondeur. Il n'est pas de notion, si on la trans- 
porte d'Athènes en Scandinavie, qui ne change comme l'aspect 



94 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

même du soleil : ainsi la notion lyrique de soleil, qui semble si 
simple, n'est pas la même pour un Allemand et pour un Tar- 
gui ; elle change pour les hommes avec les jours, et avec leurs tra- 
vaux. Pas de mot qui n'ait coulé dans le temps en se déformant 
perpétuellement. Pas de notion qui. devenant de latine, romane, 
ne diffère autant de ce qu'elle était, qu'un Espagnol ou un Fran- 
çais d'un Romain. Quand Rome même changeait de couleur, 
comme une bulle de savon, et que les Caton l'Ancien devenaient 
les Tigellin et les Pétrone, tous les mots latins ne changeaient-ils 
p;is comme autant de bulles ? Et ceci reflète, sur plusieurs siè- 
cles, l'histoire de chacun de nous. En qui les mots n'ont-ils pas 
changé, aimer, patrie, prière, gloire ; — ou, humblement, le 
chou même et la carotte, qui il y a très longtemps étaient des su- 
perfluités désagréables, qu'on s'efforçait à tout prix de vous 
faire manger, comme s'il n'y avait pas les gâteaux ; et, un jour, 
un accident de la faim, un changement intérieur, nous a révélé 
pour toujours le prix de ces inutiles. Scientifiquement, c'est tou- 
jours le même objet. Mais le sens plein attaché à ce mot, l'atmos- 
phère qui en fait un monde vivant et tentant, cela a changé et 
change comme l'âge, comme la santé et la maladie, comme les 
occupations et les richesses ; — et même comme les théories 
philosophiques, puisque l'amour du chou peut dériver de l'amour 
du stoïcisme ou d'une lecture sur les Pères du désert. 

Le dénombrable, le continu et l'incommunicable. C'est ce flot- 
tement perpétuel, cette vie indépendante des phrases lyriques 
en chacun de nous, qui fait aussi que l'accord commun devient 
approximatif et bientôt tout illusoire. 

Il était naturel et vérifiable, dans le domaine aux idées tenues 
fixes par tout un réseau d'équivalentes, idées semblables à des 
points bien nets et discrets. Ce caractère des notions formu- 
lâmes en termes de science rend intuitif le fait suivant, que nous 
avons démontré ailleurs (1) : il y en a une infinité de possibles, 
mais cet infini est tel qu'on en peut numéroter tous les éléments au 
moyen de la suite des nombres entiers. C'est là le plus petit des 
infinis, celui qu'on appelle dénombrable. Cette proposition entraîne 
d'ailleurs cette conséquence que le continu, tel qu'il figure dans 
la science faite, est plus apparent que réel, et on peut toujours 
finir par l'arithmétiser. C'est aussi pourquoi il est toujours pos- 



(1) On trouvera cette démonstration dans notre Langage des sciences 
en. i, 3 : L'ensemble des significations scientifiques. 



PROBLEMES D'ART ET LANGAGE DES SCIENCES 95 

sible, en sciences, d'indiquer à autrui au moyen d'un nombre fini 
de termes (c'est-à-dire, au moins en théorie, humainement) sur 
quelle notion précise notre esprit se pose ; et ainsi notre inter- 
locuteur sait comment parvenir à la même notion exactement (1). 
Mais les notions qui n'appartiennent pas au Langage des 
sciences, et qu'il n'y a pas moyen de fixer et de retrouver tou- 
jours au moyen d'un réseau d'équivalentes où quiconque passe 
et repasse, ne peuvent être représentées sous formes de points 
fixes, bien nets, bien discrets ; chacune est une espèce de nébulo- 
sité vivante et mobile, une plage continue de notions. La démons- 
tration qui nous a permis de nous assurer qu'il y a autant de 
notions exprimables en Langage des sciences, qu'il y a de nombres 
entiers, ne joue plus ici; aussi s'agit-il d'ailleurs de continus réels, 
qu'il n'est plus possible de réduire en ensembles dénombrables. 

Quand je parcours du regard la surface de la mer, j'en acquiers 
pour moi-même une image continue. Je ne saurais désigner à un 
voisin quel point je regarde, sinon en Langage des sciences, par 
un chemin dénombrante d'idées immobiles. Mais c'est seule- 
ment cette condition que je nrimpose, de pouvoir m'accorder 
avec lui, qui m'empêche de saisir un tel ensemble dans sa con- 
tinuité réelle, et m'oblige à y puiser seulement des choses dénom- 
brables. 

Que je veuille expliquer à autrui comment, je cours, tout ce que 
je puis lui communiquer sûrement de ma course doit être puisé 
dans l'ensemble dénombrable des notions fixes. Mais ma course à 
moi, que je n'arriverai jamais à lui décrire toute, mais où je 
pourrai seulement puiser une infinité de renseignements comme 
les précédents, est pour moi autre chose : c'est un continu, connu 
d'emblée. Quand le mot course, entendu dans son sens total, passe 
de moi à lui, il devient tout autre chose ; ce sont ses courses à lui 
qu'il évoque ; si, par impossible, il avait gardé son sens, il n'y 
aurait nul moyen de s'en assurer ; et ce qui n'est pas vérifiable 
n'est pas. 

Un aveugle-né peut apprendre tout ce que la science sait dire 
sur la lumière ; mais voir est autre chose. 

La surface de la mer nous apparaît continue, et le souvenir 
on est une traînée continue de ces continus. Le mot « la mer » a 
toujours en lui la puissance de réveiller en nous, quelque jour, 

(1) Cependant, au sujet de la possibilitéd'introduireen sciences un « infini 
nouveau », cf. notamment E. Borel, Leçons .sur la théorie des fonctions. 
Note IV : Les polémiques sur le Iransfini (2e édit., p. 135-181) et les articles 
de H. Poincaré au sujet de la logistique, notamment le dernier, Les mathé- 
matiques et la logique (recueilli dans Dernières Pensées, 143 sq.) 



06 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

dus vagues d< cei océan continu de continus. Un autre océan, que 
je peux croire analogue à celui-ci, laisse apercevoir ses ondes à 
l'ami qui m'entretient en ce moment. Le mot a la mer ■» a passé 
entre nous : il a jeté des lueurs, simultanément, sur ces deux 
souvenirs mouvants. De ces deux océans, l'un me sera toujours 
inconnu, comme le Pacifique Sud à qui n'a jamais vu que la mer 
Baltique ; mon ami ne verra jamais l'autre, nous avons beau 
nous en faire, au coin du feu, des histoires de voyageurs. 

Bref, qu'il s'agisse de mots lyriques par position, comme 
peuvent l'être « soleil », « mer » (et alors tout différents de ce que 
peuvent être ces mots en Langage des sciences, et non réductibles 
par les mêmes méthodes d'analyse) ; ou bien de mots lyriques par 
nature, comme « plaire » : un tel domaine ne se ramène pas plus 
au Langage des sciences, que le continu au dénombrable. On se 
heurte là à une transcendance, à de l'irréductible. 

Aussi, quand le Langage des sciences parlerait jusqu'à la fin 
des siècles, il ne rendrait pas compte entièrement du plus petit 
de ces fragments continus, une notion lyrique ;pas plus que l'on 
ne diminue la longueur totale d'une ligne, si l'on en extrait des 
infinis dénombrables de points. 

Une phrase scientifique trouvera toujours une phrase, plusieurs 
phrases, qu'on lui puisse substituer. 

Mais glissons dans une telle phrase un seul mot appartenant 
au pôle lyrique, un mot plein de son sens vivant. La phrase main- 
1 enant n'admet plus rien qui la puisse remplacer. On l'analyserait 
en phrases scientifiques depuis le commencement de notre nébu- 
leuse, cette phrase à point vivant ne se viderait pas tout entière 
dans les casiers dénombrables qu'on lui ouvre. 

{A suivre.) 



N. D. L. R. — Voir l'important Avis à nos abonnés inséré à la 
page 2 oie la couverture de ce numéro. 



Le Gérant : Jean Marnais. 



Poitiers (France!. — Société Françaiie d'Imprimerie et de Librairie. 1933 



35» Année ii- s&i«i N' 2 30 Décembre 1933 



REVUE BIMENSUELLE 

DES 

COURS ET CONFÉRENCES 



Directeur : M. FORTDNAT STROWSKI, 

Membre de l'Institut, 
Professeur à la Sorbonne. 



Faust dans l'histoire, dans la légende 
et dans la littérature 



par Geneviève BIANQOIS, 

Professeur à V Université de Dijon. 



Le Faust de l'histoire et de la légende. 

L'année 1932 a été l'année de Gœthe ; il m'a semblé que l'on 
pouvait une fois encore se placer à l'ombre de ce grand nom. 
Toutefois ce n'est pas de Gœthe lui-même, ni de son œuvre 
innombrable que je compte traiter, mais uniquement de ce grand 
reflet qu'il a laissé de lui, de sa pensée et de son époque, dans 
cette œuvre maîtresse, les deux parties de son Faud. 

Et je voudrais remonter beaucoup plus haut en arrière de lui 
dans le temps. En face de cet énigmatique héros, ne peut-on pas 
se demander d'où il est venu, par quelle fortune singulière cet 
obscur aventurier du xvi e siècle a servi d'incarnation à tant de 
pensée et de rêve, depuis l'époque qui le condamnait comme 
impie et criminel, jusqu'à celle qui l'a absous et magnifié ? 

L'histoire de Faust est une légende moderne, née tout près 
de nous, à la fin du xvi e siècle ; elle s'est formée autour d'un 
homme vivant ; elle s'est grossie de toute espèce de traditions, 



98 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

anciennes, d'anecdotes prises à la vie d'autres personnages, au 
folklore local, à la légende païenne et chrétienne. Quarante ans 
après la mort de Faust, elle est cristallisée sous une première 
forme littéraire de médiocre qualité, mais promise à la plus vaste 
diffusion. Tout de suite, elle a la chance d'être adoptée par un 
poète de génie, Christophe!" Marlowe. Le drame anglais de Mar- 
lowe, bientôt joué en Allemagne, amène sur la scène allemande le 
personnage de l'enchanteur maudit ; c'est de lui que dérive la 
riche et complexe tradition des tréteaux forains : drames popu- 
laires portés de ville en ville par des acteurs ambulants ; pièces 
pour marionnettes où Faust lui-même est peu à peu éclipsé par 
le paillasse allemand, Pickelhâring, Crispin, Hanswurst ou Kas- 
perle, dont les saillies et les cabrioles sont destinées à égayer une 
histoire trop sombre. 

Mais le progrès de la réflexion philosophique suit son cours. Et 
d'autre part on voit tomber l'injuste mépris qui s'attachait au 
passé allemand, aux traditions populaires. Il vient un jour où 
Faust, le blasphémateur que le xvi e et le xvn e siècle damnaient 
si allègrement, apparaît comme un lointain précurseur de la 
pensée libre et novatrice. Lessing, penché avec amour sur la 
tradition de son peuple, découvre cette victime de l'orthodoxie 
protestante ou catholique et de l'humanisme timide du temps. 
Le premier, il ébauche un drame philosophique dont Faust 
serait le héros ; le premier, il envisage, au dénouement, la ré- 
demption possible, voire nécessaire, pour celui qui, à travers 
l'erreur et la faute, a cherché passionnément la vérité. 

A ce premier rationalisme succède le romantisme avant la 
lettre de la période d'Orage (Siurmund Drang). Cette grande ré- 
volte de l'instinct et delà passion contre la tyrannie du rationnel 
et de la loi retrouve et adopte tous les révoltés, tous les irréguliers, 
tous les aventuriers de génie à qui elle prête des ambitions tita- 
niques, en qui elle croit sentir des âmes fraternelles, des annon- 
ciateurs. Faust sera nécessairement l'un d'eux. Nous voyons 
foisonner les tentatives de mettre à la scène ou de transformer 
en héros de roman celui que le xvi e siècle a maudit pour son 
orgueil intellectuel et pour ses vices, celui que Lessing a voulu 
absoudre pour son sincère effort vers le savoir. Le « peintre Mùller» 
annonce une vie de Faust dramatisée, en quatre parties, dont 
une seule a paru en 1778 ; il aime en Faust le « rude gaillard » 
(der grosse Kerl), conscient de sa force indomptable et des injustes 
entraves qui lui sont imposées ; celui qui aie courage de renverser 
tous les obstacles, de risquer toutes les aventures, de braver les 
lois et la justice et de s'élancer par la pensée vers un Dieu non- 



FAUST DANS L'HISTOIRE 99 

veau et inconnu aux hommes. Un autre à côté de lui, Lenz, 
l'ami de jeunesse de Gœthe, introduit dans un projet de farce 
aristophanesque, Les Juges d'Enfer (Die Hôllenrichler), l'ombre 
mélancolique d'un Faust tout élégiaque qui gémit aux Enfers, 
dévoré d'une soif infinie d'amour et de tendresse : figure bien 
imprévue où le pauvre Lenz, qui devait sombrer à vingt-huit ans 
dans la folie, a mis la secrète amertume de son cœur meurtri. 
Klinger enfin, autre ami de Gœthe, l'heureux et robuste Klinger, 
chez qui la mélancolie romantique n'a été qu'un épisode de 
jeunesse, a consacré à Faust tout un roman dans lequel il lui 
semblait, à vingt ans de distance, avoir déposé le trouble effort, 
la révolte impuissante, les égarements sensuels et intellectuels de 
ses jeunes années. Ici de nouveau, Faust demeure la proie de 
Satan. 

Mais un autre, un plus grand, a subi dès 1770 l'attrait de cette 
mystérieuse figure. Parmi les grands révoltés, les Titans dont 
Gœthe rêve de dramatiser l'histoire, Faust a sa place entre 
Prométhée et Socrate, César et Mahomet. Il survivra seul à ces 
projets de jeunesse, et à mesure que les années avancent, nous 
le verrons se transformer à l'image de poète et de l'époque elle- 
même. Gœthe lui a prêté d'abord son inquiétude morale et senti- 
mentale, ses propres recherches audacieuses, par delà les sciences 
naturelles et la chimie, sur les terrains défendus de l'alchimie et 
de la magie — son désespoir métaphysique devant l'infirmité du 
savoir humain — son panthéisme naturiste, cet élan si ardent 
et si pur vers la nature vivante, créatrice inépuisable et inson- 
dable, qui nous entoure et nous pénètre sans que nous la puissions 
pénétrer. Il a donné à Faust ce cœur mobile et léger, ce goût de 
l'émotion tendre, de la beauté et du plaisir, cet égoïsme foncier 
qui ont laissé derrière eux bien des ruines ; c'est YUrfausl. Puis 
les années passent, le souci des affaires publiques, les préoccu- 
pations d'art pur et d'esthétique, un noble besoin de servir et de 
bien faire absorbent de plus en plus l'activité de l'homme mûr. 
Toutes ces préoccupations, Faust les recueille : on le voit ministre 
et chef d'armée, amant de la beauté classique, bienfaiteur d'un 
pays arriéré, et, dans ces incarnations nouvelles, il demeure fidèle 
à lui-même ; jusqu'au jour où, dans un dernier grand opéra méta- 
physique, anges et démons se disputent son âme — son âme 
qui sera sauvée par la rectitude de son effort vers le bien et vers 
le vrai, mais aussi par le secours bienveillant de la Grâce divine 
et de l'amour humain. 

Après Gœthe, la merveilleuse histoire n'est pas close. Le dic- 
tionnaire de Kosch énumère, entre 1808 et 1926, quarante-six 



100 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Faust allemands. Sans parler des nombreux personnages faus- 
tiens qui ont foisonné dans toutes les littératures au xix e siècle, 
pour m'en tenir à ceux qui portent le nom et la figure de Faust, 
on trouve dans la littérature allemande toute une famille de 
Faust romantiques et pessimistes. Il faut citer au moins les prin- 
cipaux : l'esquisse de Cbamisso (1804), qui aboutit au suicide ; 
Faust, le libre penseur, torturé par le doute, décide d'aller 
chercher une certitude au delà de la mort ; le Fausi de Klin- 
gemann (1815), grande machine théâtrale sans contenu original, 
mais habilement agencée par un homme de métier, se termine 
par une damnation à grand orchestre, dans le tonnerre et l'éclair. 
Gœthe, il faut s'en souvenir, fera attendre jusqu'en 1832 son 
dénouement conciliant ; dans l'intervalle, de nombreux poètes 
se sont cru la vocation d'écrire des « Suite et fin du Faust de 
Gœthe ». L'idée de Grabbe est plus originale : il imagine de réu- 
nir en un seul drame les deux héros du désir inassouvi, Don Juan 
et Faust (1822), et son pessimisme byronien les condamne à 
l'enfer l'un et l'autre. Lenau lui aussi a déversé dans son Fausl 
épico-dramatique (1833) tout ce byronisme qui devait pour lui 
s'achever dans la folie. Heine enfin a longtemps caressé le pro- 
jet d'un Faust, celui qu'avec impertinence il annonçait à Gœthe 
en 1825. Il n'est pas impossible d'en découvrir çà et là des traces 
dans son œuvre lyrique; le libretto de ballet qu'il a écrit beau- 
coup plus tard sous le titre de Faust, ein Tanzpoem, semble 
n'avoir que peu de rapport avec cette ancienne esquisse. Après 
Heine, je ne vois plus à mentionner que cette illustre plaisan- 
terie littéraire, le Troisième Faust de Friedrich Vischer, carica- 
ture poétique, plaisante et parfois assez rabelaisienne des pas- 
sages les plus abstrus du second Faust de Gœthe. 

« Tout homme, disait Heine, devrait écrire un Faust. » Il 
semble qu'en Allemagne, au cours de quatre siècles, chaque géné- 
ration ait conçu un ou plusieurs Faust à sa mesure, colorés de 
son sentiment propre, hantés de problèmes contemporains. 
Telle a été l'extraordinaire fortune du personnage et de sa lé- 
gende ; c'est par la voix de Faust que les poètes, tour à tour, se 
sont expliqués sur les grandes questions de la vie et de la mort, 
de la faute et du rachat, de la connaissance et du bonheur. Et je 
n'ai pas à parler ici des musiciens et des peintres, ce qui nous 
entraînerait beaucoup trop loin. 



Quel était donc ce Faust, obscur de son vivant, promis à une 



FAUST DANS L'HISTOIRE 101 

si éclatante et glorieuse survie ? Pouvons-nous, du fond du 
xvi e siècle où il a vécu, le faire remonter à la lumière, et que 
voyons-nous ? 

Nous voyons un assez pauvre homme, charlatan, devin, 
magicien, astrologue, errant de lieu en lieu, avec la police à ses 
trousses bien souvent ; aimé des foules, populaire parmi les étu- 
diants, parfois bien vu d'un prince ou d'un grand seigneur, puis 
chassé de partout, pour ses vices ou ses escroqueries. C'est à 
coup sûr un savant, humaniste et alchimiste à la fois, mais un 
irrégulier, un raté dont la fin a été misérable. Nous ne savons pas 
même au juste son nom : il est appelé tantôt Johann et tantôt 
Georgius, une fois aussi Georgius Sabellicus, c'est-à-dire proba- 
blement le Sabin, le sorcier. Son nom latin, Faustus, est-il un nom 
ou un surnom, Faustus le Fortuné, par allusion à la réussite heu- 
reuse de ses tours ? Et s'il se désigne lui-même comme «Faustus 
junior, le second des magiciens », est-ce pour se distinguer d'un 
père, d'un frère ou d'un maître qu'on est allé lui chercher jusque 
parmi les hérétiques des premiers siècles ? Un fils ou un élève de 
Simon le Magicien semble s'être appelé Faustus ou Faustinianus. 
Entre plusieurs autres Faustus, saints ou évêques ou hérétiques, 
on cite de préférence, comme un antécédent possible, Faustus le 
Manichéen qui fut admonesté par saint Augustin. 

Pareillement, son lieu de naissance est inconnu ou contesté ; 
d'aucuns le font naître à Knittlingen ou Kundlingen en Wur- 
temberg, d'autres à Rod ou Roda près de Weimar, d'autres dans 
la Marche du Nord, à Sondwedel ou Salzwedel ; sans compter des 
traditions orales peu sûres qui le disent originaire de Cologne, ou 
de Waerdenberg en Hollande, de Pratau près Wittemberg. Même 
incertitude au sujet de la ville où il a fait ses études : la majorité 
des témoins disent Wittemberg, quelques-uns Ingolstadt — ■ et 
nous verrons quelle intention préside au choix de ces deux noms. 
Presque tous s'accordent à penser qu'il a étudié la magie à Cra- 
covie, une des rares universités d'Europe où cette science ait été 
ouvertement professée. 

Enfin on ne sait pas non plus où et quand il est mort : avant 
la44 certainement, car à cette date Johann Gast, pasteur à Bâle, 
parle de lui comme d'un homme récemment disparu ; autour 
de 1540 probablement. Etait-ce un vendredi saint, date trop 
symbolique ? Est-il allé finir ses jours dans un village du Wur- 
temberg, comme disent les uns, ou à Kinnlich, près Wittemberg, 
localité introuvable dans cette région ? Plus probablement à 
Staufen-en-Brisgau, selon les témoignages les plus contemporains 
et les plus sûrs. 



102 REVUE DES COURS ET CONJPÉBENCES 

Voilà ce que l'on ne sait pas. Mais que sait-on ? En 1506, 
Johann Tritheim, abbé de Spanheini, lui-même astrologue et 
tant soit peu suspect de magie, l'a rencontré à Gelnhausen en 
Franconie, comme il l'a écrit à son ami Johann Virdung, astro- 
nome à Hasfurt. Le personnage se disait « source des nécroman- 
ciens, astrologue, magicien, chiromancien, agromancien, pyro- 
mancien et versé dans Yhyclra ars ». Vantard insupportable, il se 
targuait de pouvoir reconstituer de mémoire les œuvres de Platon 
et d'Aristote dans le cas où elles viendraient à disparaître. Un peu 
plus tard, à Wurzbourg et à Creuznach, il s'est offert à reproduire 
les miracles du Christ. Il a capté, on ne sait comment, les bonnes 
grâces d'un chef luthéiien, Franz von Sickingen, qui l'a nommé 
professeur dans une école à Creuznach. Il a fallu l'expulser pour 
attentat aux bonnes mœurs sur la personne des jeunes élèves con- 
fiés à ses soins. 

En 1513, Conrad Mutianus le signale à Erfurt, où il remplit 
l'auberge de ses vantardises. La chronique manuscrite d'Erfurt 
et de Thuringe parlera plus tard de la tentative de conversion 
dont il fut l'objet de la part d'un moine nommé Kling (ou Klinge) ; 
elle affirme qu'en 1550 (date erronée), Faust expliquait Homère 
ex calhedra et faisait apparaître à volonté Ulysse, Nestor ou 
Achille, Polyphèmemême, broyant un homme entre ses mâchoires. 
D'Hélène, toutefois, il n'est pas encore question. Mais cette 
mime chronique mentionne pour la première fois le pacte signé 
avec du sang et les détails sur la force et la vitesse comparées de 
différents diables. Elle est donc déjà très mélangée de légende. 
Elle représente Faust établi à l'auberge de l'Ancre, servi par 
des esprits aériens qui lui apportent par les fenêtres des mets, des 
vins et des fruits délicieux. Nous apprenons aussi que Faust se 
vantait non seulement de pouvoir reconstituer l'œuvre perdu de 
Plante et de Térence, mais aussi d'avoir procuré à l'Empereur 
ses victoires en Italie. 

A la suite don ne sait, quelles mésaventures, le magicien fut 
obligé de se réfugier en 1516 chez son ami Johann Entenfuss, 
prieur du couvent de Maulbronn, où son séjour a laissé de longs 
souvenirs. En 1840 on montrait encore près de Maulbronn la 
Tour de Faust et la cuisine de Faust, c'est-à-dire son officine. 
Vers 1520-1525, il connaît une nouvelle période de faveur ; c'est 
l'époque où le prince-évéque de Bamberg se fait tirer par lui son 
horoscope, où Philipp von Hutten lui demande ses pronostics 
pour une expédition projetée au Venezuela. Il séjourne en Bavière 
etàSalzbourg et passe pour avoir été au service de François 1 er , 
roi de France, à qui il avait offert de ramener par la voie des airs 



FAUST DANS L'HISTOIRE 103 

ses fils retenus à Madrid en otages par Charles-Quint. En 1525, 
à Leipzig, il passe pour avoir accompli le tour fameux que rap- 
pellent les vieilles peintures de la Taverne d'Auerbach, le Fass- 
rill, la chevauchée du tonneau. Mais en 1528 il est expulsé 
d'ingolstadt et il semble bien qu'alors ce soit la décadence. On 
le trouve à Wittemberg, à Nuremberg, mais obligé de s'échapper 
de ces deux villes pour se soustraire à un mandat d'arrêt. Melanch- 
ton raconte qu'à Venise, Faust a failli périr dans un essai de 
vol aérien. A Eatembourg-sur-MoselIe, il est détenu un certain 
temps et se venge méchamment d'un chapelain qui a eu des 
bontés pour lui. Ce qui ne l'empêche pas d'être peu après à B;île, 
en bateleur, accompagné d'un chien et d'un cheval si bien dressés 
qu'ils passent pour deux diables à son service. En 1539 il est fort 
répandu dans la région du Rhin et des Vosges où il fait de nom- 
breuses dupes, se parant des titres de philosophas philosophorum 
et de « demi-dieu de Heidelberg ». Enfin, vers 1540, il meurt de 
mort violente, peut-être des suites d'une explosion de labora- 
toire. Après une nuit d'orage, on retrouve son corps disloqué et 
sanglant, la face contre terre, au milieu d'un inexprimable 
désordre. On en conclut, bien entendu, que le diable est venu en 
pi? sonne chercher son serviteur et sa victime. 

Telles sont les données anciennes, celles des contemporains, 
à peine mêlées d'un peu de légende. Ces choses nous sont racon- 
tées soit par des humanistes, comme Johann Tritheim et Conrad 
Mutianus Rufus, soit par des luthériens de l'entourage des réfor- 
mateurs, soit par des témoins originaires de la haute vallée du 
Rhin : Philipp Bezardi, de Worms, Johann Gast, pasteur à Bàle, 
Conrad Gesner, médecin à Zurich. Mais presque aussitôt la 
légende s'amplifie, le surnaturel envahit la vie et la mort du 
magicien. Le médecin hollandais Johann Wier, en 1583, sait dire 
sous quelle forme effroyable le diable est apparu à Faust dans 
la forêt, avec un nez comme une corne de vache, des yeux fulgu- 
rants, des défenses de sanglier, des joues de chat. Lerchheimer, 
élève de Melanchthon, dans son livre sur la sorcellerie (1586), 
reproduit le rapprochement avec Simon le Magicien et introduit 
dans l'histoire de Faust plusieurs anecdotes traditionnelles venues 
de loin, attribuées jadis à d'autres : l'histoire du garçon d'auberge 
dévoré par Faust et que l'on retrouve ensuite, tout trempé, der- 
rière le poêle ; l'expédition nocturne de Faust et de ses amis les 
étudiants dans la cave de l'archevêque de Salzbourg, et le som- 
melier récalcitrant déposé par Faust au sommet d'un sapin où 
il passe toute la nuit ; l'histoire du bon vieillard qui a voulu 
ramener le pécheur dans la bonne voie et dont Faust s'est bas- 



104 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

sèment vengé en lui envoyant des esprits malins dans sa cham- 
bre ; la punition de la mâchoire décrochée fia Maulsperre) infligée 
aux paysans qui ont indisposé Faust par leur vacarme à l'auberge 
D'autres mentions brèves ou allusions, assez nombreuses dans 
es livres du temps, ne nous apprennent aucun fait nouveau Et 
les traditions locales, à Vienne, à Prague, en Hollande, n'of lient 
aucun caractère d'authenticité. 

Ce que nous apercevons, à travers des témoignages tous hos- 
tiles, c'est évidemment une personnalité assez louche. Ses vantar- 
dises l'ont rendu insupportable aux savants ; ses succès auprès 
des étudiants novices et du peuple ignorant exaspèrent les huma- 
nistes et les gens d'Eglise. Et comme le personnage est de mœurs 
plus que douteuses, sans scrupule en matière d'argent, jouisseur 
et cynique, comme il guérit tous les maux et use d'audacieux 
tours de prestidigitation, il n'en faut pas plus pour lancer contre 
lui l'accusation d'avoir pactisé avec le diable. Turpissima 
besha, cloara muUorum diabolorum : ainsi s'exprime à son «sujet 
le doux Melanchthon. Ignare et stupide, dit J. Tritheim Van- 
tard et fol, dit Mutianus Rufus. C'est un esprit fort, un ennemi 
du clergé, et les réformateurs ont espéré un temps s'en faire un 
allié ; mais ils y ont vite renoncé, et c'est couverte de l'anathème 
des catholiques, des luthériens et des humanistes, de ses rivaux 
en science et de ses émules en magie, que l'image de Faust nous 
est parvenue. Aimé de qui. pourtant ? Du peuple dont il est issu 
qui aime sa grosse gaîté et admire sa science, et des étudiants à 
qui son esprit frondeur, son savoir, sa jovialité en imposent. Il 
mène une vie sans dignité, de charlatan et de parasite ; il ne 
semble pas porter ses ambitions au-delà des joies matérielles les 
plus grosses. C'est le magicien qui n'a pas réussi ou pas longtemps 
de suite, et que ses rivaux heureux suspectent, jalousent et mépri- 
sent. C'est le type même du « vagant y-, de l'écolier ambulant, de 
l'aventurier lettré du xvi* siècle, en môme temps que de l'alchi- 
miste et du magicien : un Paracelse moins génial et plus équivoque ; 
un Panurge, un homme à tout faire. 

De son vivant même et tout de suite après sa mort, la légende a 
commencé à tisser ses fils d'or autour de ce héros misérable. Le 
récit de ses aventures courait l'Allemagne ; on les réclamait dans 
les banquets et les assemblées. Et la liste de ses hauts faits s'en- 
richissait de tout ce qui traînait d'anecdotes traditionnelles, de 
tours de magie attribués à d'autres sorciers et nécromants dès 
les temps du paganisme et à travers tout le moyen âge chrétien. 
En 1570, un père de famille nurembergeois recueille à l'usage des 
siens un certain nombre d'anecdotes dont Faust est le héros : ce 



FAUST DANS L'HISTOIRE 105 

recueil manuscrit a été édité en 1895 seulement (Nurnberger 
Fausigeschichien). Il semble bien qu'il y ait eu en 1575 une rédac- 
tion en vers latins de la vie de Faust, œuvre de deux étudiant-. 
La chronique manuscrite d'Erfurt relate quelques traits de cette 
vie. Nous possédons aussi un manuscrit un peu antérieur à 1587 
qui contient à peu près au complet le récit du Volksbuch de 1587, 
avec quelques variantes. Mais c'est ce Volksbuch, imprimé à 
Francfort sans nom d'auteur chez le libraire Johann Spies, qui 
fait autorité en la matière. Il a connu en effet la plus surprenante 
fortune : dès 1587 une seconde édition lui ajoute huit chapitres, 
une édition de 1590 en ajoute six autres. Il en existe de nom- 
breuses rééditions et des traductions en bas allemand (1588), 
en anglais (1590). en flamand et en hollandais (1592), en français 
(1589) et dans beaucoup d'autres langues. Non content de le 
rééditer, on le refait, on l'expurge, on le complète. Widmann. en 
1599, en donne une version démesurément grossie, enflée de 
considérations morales et d'homélies, farcie d'attaques gros- 
sières contre le catholicisme, version intéressante tout de même 
parce qu'elle remonte à des sources partiellement plus anciennes 
que celle de Spies. En 1674, Pfitzer réédite Widmann un peu 
dégonflé ; en 1725 l'anonyme qui signe le Croyant chrétien {(1er 
Chrisllich Meynende) donne un abrégé de Widmann en 46 pages, 
qui a été réédité sans interruption jusqu r aux toutes dernières 
années du xvin e siècle (1797). C'est dire le succès séculaire de cette 
histoire, attesté par cette chaîne continue d'éditions et de rédac- 
tions, jusqu'à la veille du xix e siècle, et par la fortune de cette 
même légende à la scène, à travers tout le xvii e et le xvm e siècle, 
tant sur les tréteaux du théâtre forain que sur la scène minuscule 
des poupées de bois, des marionnettes. Ces formes dramatiques 
de la légende ne remontent d'ailleurs qu'indirectement au texte 
de 1587, à travers son génial adaptateur anglais, Christopher 
Marcowe. 

Le livre de 1587 est la première forme littéraire connue de la 
légende de Faust. Je dis de la légende et non de l'histoire, car 
dès lors, moins de cinquante ans après la mort du personnage, 
le récit de sa vie s'est grossi d'une foule d'épisodes merveilleux 
ou symboliques empruntés à d'autres légendes plus anciennes ; 
elle s'est annexé des traits innombrables, attribués de tout temps 
à ceux en qui la tradition a reconnu des magiciens, des hommes 
doués de savoir surnaturel et de pouvoir surnaturel, et, de ce 
fait, suspects d'avoir conclu quelque pacte honteux avec le Prince 
des Ténèbres. Faust n'est déjà plus une personnalité, il est un 
type, le type du magicien et le type de l'homme qui a vendu son 



106 REVUE DES COURS ET CONFERENCES 

âme au diable. Car la magie est de tous les temps ; elle est une 
des formes les plus primitives de la religion. Mais elle n'est pas 
nécessairement réprouvée ; elle ne peut l'être qu'à l'intérieur d'un 
système religieux qui admet un Dieu du bien et un Dieu du mal, 
une double hiérarchie de bons et de mauvais esprits. C'est donc 
dans la tradition chrétienne tout entière, héritière surce point de 
conceptions juives et orientales, mais c'est dans la tradition 
chrétienne seulement que l'on a pu trouver des prototypes de 
Faust. Le plus ancien semble bien être ce Simon le Magicien qui 
apparaît dans les Actes des Apôtres et dans les Actes apocryphes 
de Pierre et de Paul — l'homme qui voulut acheter des disciples 
du Christ le don de faire des miracles et qui tenta, lui aussi, de 
s'enlever dans les airs. C'est Melanchthon le premier qui a intro- 
duit la comparaison de Faust avec ce personnage. Mais le moyen 
âge a connu par douzaines les enchanteurs damnés et ceux qui 
pour une raison quelconque ont vendu leur âme au diable : Vir- 
gile l'Enchanteur, Merlin, Klingsor, Robert le Diable. Tannhau- 
ser. On a signalé souvent des analogies entre la légende de Faust 
et celle du clerc Théophile si populaire au moyen âge, qui lui 
aussi vendit son âme au Malin mais fut sauvé par sa dévotion 
fidèle à la Madone. On cite encore la légende de Militarius, celle 
de saint Cyprien et de sainte Justine qui a inspiré à Calderon 
son Magicien faiseur de miracles. Sauf pour Simon le Magicien, il 
s'agit plutôt d'analogies que de sources. Les premiers siècles 
chrétiens ont été très prodigues de l'accusation de sorcellerie ; 
elle est encore courante au xvi e siècle, voire au xvu e . Tous les 
hérétiques et tous ceux dont la doctrine ésotérique et les pratiques 
singulières frappaient l'imagination populaire étaient ipso facto 
suspects de commerce avec le démon. Au moyen âge, les plus 
hautes dignités ecclésiastiques ou universitaires ne mettent pas 
à l'abri d'un pareil soupçon. On ne compte pas moins de dix-huit 
papes soupçonnés de sorcellerie ou de magie, et parmi les plus 
grands, un Sylvestre II (Gerbert), un Grégoire VII, un Paul III, 
un Alexandre VI. Il va de soi que tous les chercheurs indépen- 
dants ont été en butte à la même suspicion : au xm e siècle, Abai- 
lard, Albert le Grand, Roger Bacon ; au xv e et au xvi e , Raymond 
Lulle, Arnaud de Villeneuve, Pierre d'Abano, Tritheim, Agrippa 
de Nettesheim, Paracelse ; Faust hérite de toute cette tradition 
complexe : il apparaîtra donc à la fois comme hérétique et impie 
dans sa pensée, puissant dans ses oeuvres, mais libertin dans ses 
mœurs et crapuleux dans sa vie, allié à Satan et promis à l'enfer. 
Il y a plus : Faust est un magicien du xvi e siècle. Il ressemble 
dangereusement, sur plus d'un point, aux humanistes et aux rél'or- 



IYUST dvns l'histoire 107 

mateurs eux-mêmes, par l'esprit de recherche et d'examen, par 
son attitude critique en face de l'Eglise et du dogme, par sa fami- 
liarité avec l'antiquité grecque, par son goût du paganisme sen- 
Buel de la Renaissance. Cependant, humanistes et réformateurs 
s'accordent à le mépriser, à le condamner. Il semble qu'ils veuil- 
lent dire : « Voici notre propre caricature. Nous voici tels que 
nos adversaires nous peignent et tels que nous ne sommes point. 
Nous réformateurs, nous humanistes, nous condamnons ce type 
abject de tous les vices, cet humaniste qui a manqué de mesure et 
de goût, ce luthérien qui a manqué de foi. » 

A vrai dire, le livre de 1587 est surtout ou exclusivement 
luthérien, bien que l'on ait voulu, avec beaucoup de subtilité, 
lui trouver des origines catholiques. Il se rattache à la tradition 
de Wittemberg. Il est une machine de guerre contre le catho- 
licisme et contre l'humanisme à la fois. Mais c'est pure calomnie 
que d'attribuer aux humanistes une tendresse quelconque pour 
le malheureux dévoyé qui ne pouvait apporter que de la honte 
à leur aristocratique corporation. 

Le titre dit : « Histoire du D r Johann Faust, illustre magicien 
et enchanteur ; comment il s'est vendu au diable pour un terme 
marqué ; ses étranges aventures, ses faits et gestes, jusqu'au 
jour où il a enfin reçu un salaire bien mérité. Récit colligé par- 
tiellement sur ses écrits posthumes, pour servir d'exemple ter- 
rible et d'effroyable modèle aux orgueilleux, aux présomptueux 
et aux impies. » Et la préface insiste sur ce fait que le pire de 
tous les péchés, celui pour lequel il n'est pas de pardon, c'est le 
péché de sorcellerie, d'idolâtrie ou de magie, par lequel Satan 
tâche à séduire les hommes en consommant leur malheur éternel. 

Le récit de la jeunesse de Faust n'est pas sans présenter quel- 
que analogie avec celui de la jeunesse de Luther. Fils de paysans 
pauvres et pieux, Faust fait ses études de théologie à Wittemberg, 
grâce aux subsides d'un parent riche et généreux. Mais bientôt 
le brillant étudiant se dévoie. Par orgueil intellectuel et par entraî- 
nement sensuel, il s'égare dans les voies de la magie, fréquente 
les sorciers, se livre à la débauche. Il méprise la sainte Ecriture 
et fait son étude préférée de livres de nécromancie et de magie, 
renonce à la théologie et, bien que docteur en théologie, préfère 
se faire appeler médecin, astrologue et mathématicien. Pour 
augmenter encore sa puissance, il évoque le diable dans la forêt 
du Spessart et obtient de lui l'assistance d'un Esprit familier, 
Méphostophilès, qui l'accompagnera désormais, le plus souvent 
vêtu en moine gris, en franciscain. Au cours de quatre évoca- 
tions successives, dont l'auteur se garde de donner la formule, de 



108 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

peur d'induire en tentation son trop faible lecteur, le pacte est 
conclu et signé. L'Esprit malin promet de se montrer docile et 
complaisant, de servir Faust jusqu'à sa mort. Il répondra à toutes 
les questions, obéira à tous les ordres, demeurera invisible à tous 
sauf au seul Faust et lui apparaîtra sous la forme que celui-ci 
préférera. En revanche, Faust jure d'être l'ennemi de tous les 
chrétiens, de renier la foi catholique, de résister à toutes les ten- 
tatives de conversion et d'appartenir après sa mort à Satan. 
Moyennant ces conditions, c'est une compagnie fort divertis- 
sante que celle de Méphostophilès. Il s'entend comme pas un à 
procurer à l'instant des festins succulents, des vêtements somp- 
tueux, des spectacles fantastiques, de l'or et de l'argent, et une 
pension — modeste à vrai dire — de 25 couronnes par semaine, 
1.300 couronnes par an. Sa conversation est des plus instructive, 
et dans une série de chapitres où l'auteur a déversé tout ce que 
lui fournissaient la cosmologie, la théologie et la démonologie de 
son temps, on voit Méphostophilès exposer gravement à Faust 
l'histoire de Lucifer et de la chute des anges, la hiérarchie des 
démons, la topographie de l'enfer et les tourments des damnés. 
Comme une velléité de remords se montre chez Faust, son diable 
prend forme de femme, et de fort belle femme, pour le distraire. 

Muni d'une science toute diabolique, Faust devient astrologue, 
rédige des prédictions, des horoscopes et des almanachs. Méphos- 
tophilès le renseigne sur l'astronomie, l'astrologie, les mathé- 
matiques, sciences assez vaines selon lui, pour quiconque ne 
dispose pas del'omniscience de Satan. Il expose à Faust comment 
le monde et l'homme ont existé de tout temps et ne doivent 
rien au Créateur. 

Dans la seconde partie du livre, Faust entreprend d'aventureux 
voyages en compagnie de Méphostophilès qui a pris pour la cir- 
constance la forme d'un cheval orné « d'ailes de dromadaire ». 
Il visite les principales villes d'Europe, selon un bizarre itiné- 
raire en zigzags. A Rome, il se moque du pape, lui joue des tours 
malséants et subtilise les plats à mesure qu'on les dépose sur la 
table du Souverain Pontife. A Constantinople, où il apparaît 
grimé en Mahomet, son impertinence est plus grande encore et 
le harem retentit des hauts faits du Prophète. Il fait aussi un 
voyage aux enfers et un autre dans une étoile d'où il aperçoit à 
vol d'oiseau l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Du haut de « l'île du 
Caucase », il peut même jeter de loin un regard sur le paradis ceint 
de flammes, gardé par le chérubin au glaive de feu. 

Il faut enfin relater les tours et les farces que Faust joue à 
divers personnages, par représailles ou par goût de mal faire ou 



FAUST DANS L'HISTOIRE 109 

par le besoin d'étonner le public. L'auteur a utilisé tout ce que lui 
fournissait la légende thuringienne et nurembergeoise : tantôt 
pour se venger d'un seigneur peu affable. Faust lui plante un 
bois de cerf sur le front ; tantôt il engloutit une charretée de 
loin avec les deux chevaux, le char et le paysan ; ou bien, par 
complaisance, il transporte sur son manteau volant de jeunes 
étudiants nobles qui veulent aller à Munich aux noces du prince 
de Bavière, ou à Heidelberg saluer le roi cle France à son passage. 
Il pille lés caves de l'archevêque de Salzbourg et dépose au som- 
met d'un sapin le sommelier récalcitrant; il frappe d'aberration 
subite ou de cécité ceux qui lui résistent, les laisse soudain 
bouche bée. mâchoire décrochée, incapables d'articuler un mot. Un 
paysan malappris voit ses cochons métamorphosés en bouchons 
de paille qui s'en vont à la dérive sur la rivière; pareille mésaven- 
ture arrive au cheval que Faust a vendu à un maquignon avec 
la recommandation expresse de ne lui faire jamais passer l'eau. 
Faust sait couper la tête aux gens et la leur replacer sur les 
épaules, après qu'on l'a envoyée au barbier pour la faire accom- 
moder. Il peut se couper une jambe et la remettre en gage à un 
créancier juif, fort embarrassé ensuite pour restituer cette pièce 
d'anatomie qu'il a jetée au fumier. 11 est toujours particulièrement 
en verve pendant le carnaval et le carême : ce ne sont alors que 
cortèges bachiques, danses, mascarades, festins splendides appor- 
tés par d'invisibles génies, châteaux et parcs de féerie qui sur- 
gissent et fleurissent à sa voix. 

Dans cette masse d'anecdotes que l'auteur emprunte aux 
principaux centres de la légende faustienne : Wittemberg, Erfurt, 
Nuremberg, le Haut-Rhin, il en faut noter deux : à la demande 
de Gharles-Quint, Faust fait apparaître Alexandre et son épouse. 
A la requête des étudiants, il leur montre Hélène de Grèce, 
vêtue de pourpre sombre, svelte et charmante sous ses longs 
cheveux d'or, « avec des yeux noirs comme braise, des lèvres 
rouges comme cerises, une bouche toute menue, le col d'un cygne 
blanc, des joues de rose, un teint d'un éclat et d'une fraîcheur, 
incomparable, la taille mince, droite et haute ». Personne avant 
ce texte n'avait parlé d'une évocation d'Hélène ; il faudra dire 
d'où vient cet épisode. 

Cette brillante carrière est interrompue un instant par la démar- 
che d'un bon vieillard qui tache de dissuader Faust de cette vie 
impie en lui citant l'exemple de Simon le Magicien, repentant et 
baptisé. Faust, momentanément touché, songe sérieusement à 
la pénitence, mais son démon le menace, le maltraite et l'oblige à 
signer un second pacte plus rigoureux que le premier, par lequel 



110 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

il s'engage à ne plus écouter aucune espèce d'avis ni d'exhor- 
tation, et à ne jamais se marier. Désormais il est irrévocablement 
perdu et reprend sa vie scandaleuse, se divertit avec sept belles 
succubes déléguées par l'Enfer ; mais dans la dernière année de 
son pacte il vit en concubinage avec Hélène de Grèce dont il est 
passionnément épris et qui lui donne un fils, Justus Faustus, 
doué d'omniscience dès le berceau. Cependant le terme fatal 
approche, et Faust lègue par testament à son famulus Wagner 
sa maison et son jardin, une rente et une métairie, un peu d'argent 
et de vaisselle plate, fruit de ses rapines ; ses livres de magie 
aussi, à la condition expresse qu'il n'en sera rien publié. De plus, 
il procure à Wagner un démon familier à figure de singe, du nom 
dAuerhan. A présent la terreur et le remords envahissent son 
àme. Jour et nuit, ses lamentations retentissent et le sec rédac- 
teur du Volksbuch trouve soudain des accents d'éloquence : 

Hélas ! Faust, cœur téméraire et misérable, qui t'es fait condamner avec 
tes compagnons au feu éternel, alors que tu pouvais avoir ce salut que tu as 
perdu ! Hélas, raison et libre arbitre, où donc avez-vous entraîné ces membres 
qui n'ont plus qu'à attendre d'être privés de vie ? Hélas, mes membres, 
mon corps, ma raison, mon àme, encore en pleine force, plaignez-moi, car 
j'étais libre de vous soustraire à ce destin ! O triste et malheureux Faust, 
certes, tu es au nombre des misérables, car te voilà dans l'attente inévitable 
d'une mort affreuse et cruelle. Hélas, raison, légèreté, présomption, libre ar- 
bitre, ô vie maudite et inconstante ! O aveugle et imprévoyant que je suis, 
d'avoir plongé dans les ténèbres mes membres, mon corps et mon àme ! O 
voluptés du siècle, à quelles épreuves m'avez-vous conduit, à force d'aveugler 
et d'obscurcir mes yeux ! Hélas, faible cœur, àme affligée, où est votre juge- 
ment ? O peine digne de pitié, ô espérance condamnée, à laquelle il me faut 
renoncer pour toujours ! Hélas, les maux s'ajoutent aux maux, les afflictions 
aux afflictions. Hélas ! malheur ! Qui me délivrera ? Où me cacherai-je ? Ou 
me réfugier ? Où m'enfuir ? Où que j'aille, je n'échapperai point. Oui me sau- 
vera, misérable ? Où est mon refuge ? Où est mon renfort, mon aide et mon 
asile ? Où est ma solide forteresse ?... 

Wo isl meine slarke Burg ? il semble que l'on entende à la 
cantonade la réponse de Luther : Ein slarke Burg isl unser Goll. 
Ici le compilateur médiocre est ému. Dans ce passage seulement 
le ton s'élève, l'émotion nous saisit. 

En vain le diable, pour consoler Faust, lui offre un choix de 
proverbes tirés de la sagesse des nations : Tout ce qui brille n'est 
pas or.... Les roses ne durent qu'un jour.... Tel qui rit vendredi 
dimanche pleurera.... Oui trop embrasse mal étreint... etc. Faust 
réunit une dernière fois les étudiants, leur adresse un discours 
d'adieux, les exhorte à se repentir tandis qu'il en est encore temps; 
pour lui, il est trop tard. « Ces bons messieurs les étudiants » se 
lamentent, pleurent, embrassent Faust, protestent qu'il n'est 
jamais trop tard pour recourir à la miséricorde de Dieu et qu'ils 



FAUST DANS L'HISTOIRE 111 

prieront pour lui. Dans la nuit, un orage ébranle la maison. Des 
sifflements de serpents semblent s'échapper de la chambre où 
personne n'ose pénétrer. On entend crier à l'aide et à l'assassin. 
Au matin, la chambre est aspergée de sang, des fragments de 
cervelle adhèrent à la muraille ; les yeux et les dents jonchent le 
plancher. On retrouve le cadavre dehors, sur le fumier, la tête 
et les membres pendants et disloqués. Faust est mis en terre par 
les soins de ses élèves, Wagner recueille son héritage, Hélène et 
son fils disparaissent mystérieusement le même soir. Et le livre 
s'achève sur quelques considérations pieuses, exhortation à 
craindre Dieu, à fuir la magie et à résister au diable. 

Les éditions ultérieures du Livre de Faust l'ont enrichi d'une 
quinzaine de chapitres anecdotiques. tirés pour la plupart de la 
chronique d'Erfurt, qui nous montrent Faust dans son milieu 
favori, à l'auberge de l'Ancre, avec les étudiants. Ce sont des 
tours d'escamotage et de passe-passe dans le genre de ceux que 
nous avons mentionnés déjà. Goethe en a recueilli trois qu'il a 
transportés tous trois à Leipzig dans la taverne d'Auerbach : 
la chevauchée du tonneau (qui est bien un incident leipzicois), 
l'histoire des nez métamorphosés «n grappes de raisin, et l'épi- 
sode des vins fins que Faust fait jaillir de trous forés dans la 
table. 

Les rénovateurs du Volksbuch, Widmann, Pfitzer, le Croyant 
chrétien, n'ont pas ajouté grand'chose, si ce n'est, chez Widmann , 
d'interminables homélies et de la polémique anticatholique plus 
acerbe. Ainsi l'idée que le magicien impie se soit formé dans la 
Rome luthérienne, à Wittemberg, est intolérable à ce luthérien 
militant : il transfère Faust à l'université catholique d'Ingol- 
stadt. Qu'un théologien ait pu s'égarer à ce point le choque pro- 
fondément : il fait de Faust un médecin, poussé plus tard par le 
diable dans des études de théologie. Widmann prétend dater les 
épisodes principaux de la vie de B'aust ; il se vante d'avoir re- 
cueilli des témoignages authentiques d'amis et de disciples, 
d'avoir usé de lettres et de mémoires. Gela n'a rien d'impossible. 
Mais il n'ajoute à la tradition que des anecdotes sans grande 
portée, les unes très gracieuses, les autres très grossières, et 
s'excuse de ne pas insister sur « les honteuses débauches » de 
Faust et d'Hélène. C'est par lui que nous connaissons le nom du 
chien noir Prestigiar, compagnon de Faust. 

Il y a peu de chose à retenir des rédactions plus tardives. Deux 
points cependant : Pfitzer est le seul qui ait parlé des amours 
de Faust et d'une servante, et le Croyant chrétien est le premier 
à donner à l'esprit familier de Faust le nom qu'il a gardé depuis, 



112 REVUE DES COURS ET CONI ÉRENCES 

Méphistophélès. La soi-disant deuxième partie de l'histoire du 
D r Faust (Ander Theil D. Fausti Historien... 1593) n'est que la 
biographie du i'amulus Wagner et de son diable Auerhan, démar- 
quage malhabile des aventures de Faust et de Méphisto. Sur 
Faust elle ne nous apprend rien. 



Voilà donc ce Faust tel que le xvi e siècle se l'est représenté : 
touché par l'esprit de la Réforme et de la Renaissance, formé aux 
bonnes lettres dans les universités, théologien et humaniste, mais 
tourmenté du désir de jouir et de paraître, d'éblouir et de dominer. 
Peu délicat sur le choix des moyens, il n'a rien d'un surhumain et 
semble se satisfaire de jouer quelques mauvais tours à des paysans, 
à des maquignons, à des valets d'auberge ou à des prêtres. Il 
aime les voyages extraordinaires et les spéculations astrono- 
miques et astrologiques ; c'est de son temps. Il use de son art, 
en épicurien, pour se procurer l'abondance des plaisirs maté- 
riels. Enfin il est adonné au commerce du diable. On sait à quel 
point Luther a cru au diable qu'il a plusieurs fois rencontré et mis 
en fuite. On n'est donc pas surpris qu'un pamphlet luthérien 
mette en scène Satan et ses séides avec une telle libéralité. 

Quant au reste, l'auteur du Volksbuch s'est documenté comme 
il l'a pu. L'érudition allemande a signalé dans quelles collections 
d'anecdotes et dans quels recueils de proverbes il a puisé la 
plupart de ses épisodes. On sait que les diverses sortes de gibier 
servies par Faust et énumérées par ordre alphabétique provien- 
nent d'un dictionnaire, tout simplement ; et le singulier itiné- 
raire des voyages de Faust sort d'un ouvrage historique où les 
villes étaient citées dans l'ordre de leur date de fondation. L'épi- 
sode célèbre d'Hélène, tardivement introduit, a pour origine le 
rapprochement fait par Melanchthon entre Faust et Simon le 
Magicien. D'après un vieux roman chrétien, d'esprit hébraïque, 
les Homélies ou Becognitiones de Clément Romain, qui a pour 
héros ce même Simon, le magicien se faisait accompagner d'une 
femme nommée Sélénè, qui était la Sagesse divine incarnée et ne 
vivait sur la terre qu'à la façon d'un simulacre, son essence immor- 
telle demeurant unie à la personne divine. L'auteur du Volks- 
buch rencontrant le nom de Simon le Magicien uni à celui de 
Faust par Melanchthon et par ses disciples, a dû remonter jus- 
qu'au roman de Clément Romain; Sachant d'autre part que Faust 
savait évoquer Ulysse, Nestor, Agamemnon, Enée, quoi de plus 



FAUST DANS L'HISTOIRE 113 

naturel que de supposer qu'il pût taire apparaître Hélène (lY/ivr, 
'EXévq), et que, l'ayant vue. il s'en éprît violemment ? 

De ces éléments hybrides amalgamés au souvenir d'un homme 
réel est né pourtant un composé original, une figure où le xvi e siè- 
cle s'est reconnu avec ses grandeurs et ses faiblesses, ses folles 
ambitions et ses défaillances, ses hardiesses et ses terreurs. C'est 
cette figure du magicien et de l'humaniste dévoyé qui va séduire 
maintenant le poète anglais Marlowe. Il va substituer à la rai- 
deur dogmatique de l'auteur luthérien, à ses inflexibles rigueurs, 
une sympathie chaleureuse, un sens profond du tragique. Il est 
paradoxal mais vrai de dire que c'est à l'Anglais Marlowe que 
l'Allemagne est redevable de son Faust. 

(A suivre.) 



N. D. L. R. — Voir l'important « Avis à nos abonnés » inséra à 
la page 2 de la couverture de es numéro. 

8 



Magie et Religion 

par Raoul ALLIER, 

Doyen honoraire de la Faculté libre de Théologie protestante de Paris. 



Survivance de la religion la plus archaïque chez les 
non-civilisés et dans l'antiquité gréco-latine classique (1) 

Je commencerai cette conférence par une constatation qui, au 
premier abord, a tout l'air d'une excessive banalité. Si nous con- 
sidérons attentivement les divers éléments qui constituent une 
prière — une prière dans quelque religion que ce soit — nous en 
trouverons un qui ne manque jamais : toute prière commence par 
une invocation. La requête proprement dite, en quoi consiste 
vraiment pour nous la prière, est précédée d'un effort pour in- 
terpeller, si l'on peut ainsi parler, l'être que l'on veut implorer. 
C'est une façon de lui dire : « C'est à toi que je m'adresse, écoute- 
moi. » 

Cette sorte d'apostrophe, pour peu que la langue s'y prête, 
se met au vocatif. Au livre I er de l' Iliade, vers 451 et suivants, le 
prêtre Chrysès, avant de célébrer la cérémonie propitiatoire qui 
va sceller la réconciliation de ses gens et de lui-même avec les 
Achéens. prononce les paroles, en quelque sorte liturgiques, par 
lesquelles on commençait d'ordinaire l'imploration du dieu : 
« Kluti meu » ; « Ecoute-moi, dieu dont l'arc est d'argent, protec- 
teur de Chryse et de Cilla la divine, puissant roi de Ténédos. » 
L'invocation se définira donc : « la formule plus ou moins pres- 
sante que prononce l'homme pour attirer l'attention de son dieu ». 
Ce peut être un cri, à tous les degrés possibles de l'intensité : 
tantôt un simple murmure, peut-être un soupir à peine percep- 



(1) Conférence donnée dans l'Aula de l'Université de Genève. 



MAGIE ET RELIGION 115 

tible, tantôt une vraie clameur ; et, entre ces deux extrêmes, tous 
les états intermédiaires existent. En tout cas, c'est un appel ; et 
dans cet appel, l'homme condense souvent à la fois le désir qu'il 
veut exprimer à celui qu'il implore et les sentiments qu'il éprouve 
à son égard. 

Jl y a des cas où il semble que l'invocation se suffit à elle-même. 
Gallaway, dans son livre si riche sur les Zoulous (1), a transcrit 
avec grand soin plusieurs prières détaillées de ces indigènes, mais 
il a noté également que, pour être réelle, la prière, chez eux, n'a 
pas besoin de formules explicites. Ils « pensent que, pour s'a- 
dresser aux esprits de leurs ancêtres, il suffit de les appeler, sans 
leur dire ce dont on a besoin ; car les esprits doivent le savoir ». 

Très loin de l'Afrique, chez une race qui n'a aucun rapport avec 
les Cafres, nous trouvons quelque chose d'analogue. M. Maurice 
Leenhardt, le savant missionnaire de la Nouvelle-Calédonie, me 
raconte ce fait : lorsqu'on a voulu apprendre aux premiers Ca- 
naques convertis le Noire Père, ceux-ci ont refusé d'aller plus 
loin que la formule qui ouvre l'Oraison dominicale : « Notre Père, 
qui es aux cieux ■>. Ils disaient que Dieu sait ce qu'on veut lui 
demander, et que c'est lui manquer de respect que de parler da- 
vantage. 

Il faut sans doute se garder de prêter aux Canaques et aux 
Zoulous une pensée théologique que nous n'avons pas à apprécier 
ici, mais qui, vraie ou fausse, suppose un long développement de 
pensée religieuse. Nous connaissons des personnes dont la piété 
profonde et intense répugne à des requêtes précises et qui décla- 
rent qu'un pur et simple abandon à la volonté du Père céleste 
leur paraît plus religieux qu'une attitude quémandeuse. Il y a 
là un sentiment — contestable ou non, peu importe — qui dé- 
passe singulièrement la mentalité des non-civilisés dont nous 
parlons. Comment attribuer aux Zoulous une subtilité de senti- 
ments dont ils semblent incapables ? Il n'y a, pour s'en convain- 
cre, qu'à relire les prières explicitées que l'on a recueillies chez 
eux. Tout ce qu'on y trouve, c'est la demande souvent grossière 
de biens très matériels et d'une qualité très inférieure. Il serait 
absurde de croire que des gens dont l'horizon religieux est si 
limité, ont eu l'esprit traversé par des scrupules en lesquels d'au- 
cuns, à tort ou à raison, se plaisent à voir le suprême aboutissant 
du sentiment religieux. Chez les Canaques, cette discrétion dans 
la récitation du Noire Père n'est peut-être que la transposition, 



(1) Religion of Amazulu, p. 124, 141. 



11(3 REVUE DES COURS ET CONFÉHENCES 

daRS le domaine religieux, d'une pratique coRveutionnelle et 
purement sociale. Passant près du champ de son oncle maternel, 
un enfant désire une igname. Il se contente de faire entendre un 
sifflement ; et cela suffit pour exprimer le désir. L'oncle n'a plus 
qu'à donner l'igname. Si le garçon parlait pour présenter sa de- 
mande, il commettrait, vis-à-vis de son oncle, une incorrection 
formelle, un vrai manque de respect. S'adressant à Dieu, on le 
traite comme une sorte d'oncle maternel. Il ne faut pas chercher 
là un raffinement religieux ; et voilà comment on peut se mé- 
prendre et voir à tort quelque chose de très spirituel dans la 
simple obéissance à un usage collectif. 

Quand la prière est réduite à sa plus simple expression, le résidu 
qui subsiste et ne disparaît jamais, c'est l'invocation. 

En cet appel se ramasse parfois toute la prière, avant que celle- 
ci puisse être formellement énoncée. L'intonation même qui l'ac- 
compagne, ou plutôt qui en fait partie intégrante, donne souvent 
le sens de ce que l'on voudrait formuler. Nous avons ici quelque 
chose d'analogue à ce que fera entendre chez nous un homme 
grièvement blessé qui souffre atrocement, et qui se sent impuis- 
sant à se défendre contre la douleur. Au cours de la dernière 
guerre, combien y en a-t-il eu, de ces victimes des combats qui, 
sur le brancard où ils gisaient anéantis, et peut-être agonisants, 
n'ont pu retenir ce cri de leur enfance : « Maman ! » Dans ce 
cri, peut-être une plainte à peine murmurée, ils mettaient toute 
leur pensée, tous leurs désirs, en même temps que toute la ma- 
nifestation de leur souffrance. La prière, dans sa forme la plus 
archaïque, n'a-t-elle pas été essentiellement ce qu'elle ne devait 
jamais cesser d'être dans la suite des temps, l'appel lancé vers un 
dieu ? 

Si cette impression n'est pas inexacte, la partie de la prière que 
nous appelons « invocation » et qui en est le début, en est aussi 
l'élément le plus ancien. On le constate même en l'absence de la 
requête proprement dite. On peut n'adresser au dieu aucune de- 
mande précise, mais on crie vers lui, on sollicite sa présence. 

Une véritable invocation ne va pas sans le nom du dieu que 
l'on convie. On répétera même le nom pour rendre la supplica- 
tion plus instante. Avant que celle-ci ait un contenu, pauvre ou 
riche, on multipliera le nombre de fois que l'on prononcera le 
nom. Répéter le nom du dieu, c'est intensifier l'appel qu'on lui 
adresse. Un enfant ne croit-il pas avoir plus de chances d'être 
écouté de son père ou de sa mère s'il redit sans fin : « Papa, ma- 
man >/ ? L'invocation semble donc apparaître tout d'abord comme 
l'émission, simple ou répétée, d'un nom. C'est là l'idée qui se pré- 






M Mil F. ET RELIGION 1 17 

sente la première à l'esprit; et pourtant, est-ce juste ? Qui sait 
si, avant de nommer son dieu, l'homme ne l'avait pas déjà ap- 
pelé ? Sans doute, pour tout homme, on serait tenté de dire que 
son dieu n'est pour lui vraiment réel qu'à partir du moment où il 
lui donne un nom ; mais il n'est pas moins soutenable d'affirmer 
que, logiquement, un état psychologique est antérieur à ce qui le 
traduit. Ce qui a dû être premier, c'est le mouvement instinctif 
de l'individu qui se sent faible, vers ce qu'il croit plus fort que lui 
et capable de le protéger ; c'est l'élan d'une âme vers une puis- 
sance supérieure. Cette puissance n'a-t-elle pas été pressentie 
avant d'être nommée ? Quoi qu'il en soit, en cherchant bien, ne 
trouverait-on pas aujourd'hui encore des traces de cet élan, de 
cette invocation, de cette interpellation, de ce cri d'angoisse ou 
d'espérance, de ce que tout cela a été avant que l'être humain eût 
été capable d'appeler par un nom la puissance vers laquelle il se 
tournait ? 



Dès que se présente à l'esprit la question devant laquelle nous 
venons de nous arrêter, certains faits un peu énigmatiques et 
même déconcertants semblent perdre un peu de leur caractère 
étrange. 

Au xvi e siècle, le Français Jean de Léry, visitant le Brésil entre 
1556 et 1558, s'est trouvé, chez des indigènes qu'il appelle Topi- 
nambous, en présence de cérémonies mystérieuses qui consis- 
taient seulement en des émissions de sons inarticulés. Il y avait, 
à ce moment-là, six mois qu'il était au Brésil et, sans parler 
couramment la langue des natifs, il était en état de distinguer si 
les sons qu'il entendait étaient inarticulés ou formaient, des 
phrases ayant un sens. D'ailleurs, l'interprète qui l'accompagnait 
ne fut pas plus capable que lui de comprendre les sons que fai- 
saient entendre ces indigènes. Le récit est à noter. Dans un village 
où ils s'étaient arrêtés et d'où ils s'apprêtaient à repartir, ses 
compagnons et lui virent les habitants arriver de toutes parts, 
se rassembler en une grande place au nombre de 5 ou 600 et sou- 
dain se séparer en trois bandes, « à savoir tous les hommes en une 
maison à part, les femmes en une autre et les enfants de même ». 

Les Caraïbes (Jean de Léry désigne de ce nom les prêtres ou 
sorciers indigènes) défendirent aux femmes et aux enfants de 
sortir des maisons où ils étaient, mais d'écouter attentivement 
quand ils les entendraient rhanter. 

Le chant commença un peu plus tard par un murmure assez 



118 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

confus. « Ce qu'entendant, les femmes, qui étaient au nombre 
d'environ deux cents, se levèrent toutes debout et, prêtant l'o- 
reille, se serrèrent en un monceau. Peu après, les hommes élevèrent 
leurs voix et, fort distinctement, nous les entendîmes chanter tous 
ensemble et répéter souvent cette interjection d'encouragement : 
« Hé, hé, hé, hé! » Et fûmes lors tout ébahis que les femmes, de 
leur côté, leur répondissent, réitérant cette même interjection : 
« Hé, hé, hé, hé ! » et se prissent à crier de telle façon, l'espace de 
plus d'un quart d'heure... » 

Ces émissions de sons confus étaient accompagnées de bonds, 
de gesticulations, de mouvements épileptiformes (1). 

De ce récit, nous retiendrons seulement ces cris indistincts, en 
quoi consiste toute la cérémonie religieuse. C'est véritablement 
un appel ; cet appel n'est pas suivi d'une requête exprimée ; il est 
la requête elle-même, et probablement il tient tout son sens des 
intonations. 

On ne peut s'empêcher de rapprocher de cette relation de Jean 
de Léry un récit que l'on doit au missionnaire Boiteux qui, durant 
de longues années, a travaillé sur les bords du Zambèze. Le 17 fé- 
vrier 1896, à Kazungula, dans les premières heures de l'après- 
midi, étant chez lui, il perçut des cris stridents, des hululements 
formidables ; il n'avait jamais entendu rien de pareil. Sorti de 
chez lui, il se trouva en présence d'une foule considérable et très 
excitée ; sur la place principale, les hommes étaient, massés, por- 
tant leurs boucliers et parures de guerre ; les femmes, de leur côté, 
assises en groupes, déchiraient l'air en poussant un cri uniforme 
que l'on pourrait comparer à un « Hou ! » prolongé qui serait 
scandé par un tapotement rapide des lèvres avec le bout des doigts. 

M. Boiteux n'a pas tardé à savoir la raison de tout ce tumulte 
bruyant. La population de Kazungula venait d'apprendre l'arri- 
vée prochaine d'un ennemi implacable et sauvage. Dans son exci- 
tation, il y avait donc de l'angoisse à la pensée du péril imminent 
et le désir passionné de résister. Cette impression se traduit tout 
de suite par un appel, probablement aux ancêtres, en tout cas à 
des divinités protectrices de la tribu. Cette invocation se faisait 
d'après un rite rappelant singulièrement les cri^ inarticulés que 
nous venons de rencontrer dans la relation de Jean de Léry. Si, 
dans cette invocation, il y avait eu de véritables mots prononcés, 
le témoin, qui sait parfaitement la langue des ba-Botsés zambé- 
ziens, les aurait compris et signalés. Son expression de « hulule- 

(1) Le Voyage au Brésil de Jean de Léry (1556-1558). Edition de Charly- 
Clerc, Payot, 1927, p. 222-224. 



MAGIE ET RELIGION 119 

ments comme il n'en avait jamais entendu » est significative ; 
nous sommes bien devant une de ces clameurs qui n'ont en elles- 
mêmes aucun sens, ou qui n'ont d'autre sens que celui que la 
tradition leur attribue. 

Ces hurlements ont été notés par d'autres témoins dans di- 
verses parties de l'Afrique. Voici, par exemple, M. Léon Guiral 
qui, dans son livre sur Le Congo français, du Gabon à Brazza- 
ville, décrit soigneusement le travail des forgerons batékés. 
Après avoir raconté nombre d'opérations préliminaires, il conti- 
nue ainsi : « 11 reste à mettre le feu au fourneau. Mais tous les 
moments ne sont pas également favorables. C'est la nuit, d'ordi- 
naire, que les forgerons font leur opération de fonte. A ce moment, 
le grand fétiche du pays, disent-ils, vient participer à ce travail 
et apporter son influence favorable. On ne lui fait toutefois au- 
cune offrande propitiatoire, aucune promesse... ; on n'apporte 
même pas près du lieu de l'opération un seul fétiche, un seul gri- 
gri. Le forgeron et son aide sont seuls présents pour surveiller et 
diriger l'opération. Par intervalles, le forgeron pousse de grands 
cris, vrais hurlements, que le silence de la nuit rend plus étranges, 
et qui sont peut-être des invocations ; puis, il frappe à grands coups 
de marteau sur le bloc de pierre qui lui servira d'enclume.» 

La signification religieuse de ces hurlements n'est pas dou- 
teuse ; ce que l'on dit de la présence du grand fétiche est signifi- 
catif : le fait qu'on ne lui apporte aucun présent ne contredit pas 
cette idée. 11 semble au contraire indiquer que cette cérémonie 
est prodigieusement ancienne. Elle est conservée telle quelle, 
parce qu'on supprime rarement quelque chose qui est consacré 
par la religion ; mais l'interprétation qu'on en donne peut 
laisser échapper cette signification qui n'en reste pas moins réelle. 
C'est ainsi que tout ce vacarme organisé auquel se livrent lès for- 
gerons batékés peut paraître aujourd'hui comme ayant le but 
indiqué par Léon Guiral, « celui d'éloigner les regards indiscrets, 
d'empêcher les attroupements d'hommes, de femmes et d'en- 
fants qui, par leur présence, contrarieraient l'opération et chas- 
seraient le fétiche ». Primitivement, ces hurlements ont bien été 
une invocation destinée à faire venir les protecteurs de la tribu. 

Un missionnaire qui, depuis de longues années, travaille dans 
ce même Gabon, M. Félix Faure, m'apprend ceci sur les Galoas : 
« Quand ils partent en voyage sur leurs pirogues, ils commencent 
leur voyage par un chant toujours le même. Un chanteur pro- 
nonce à très haute voix sur une seule note musicale le mot Ma- 
bango, et le go se prolonge autant que le souffle du chanteur le 
permet. On choisit pour cet office un homme aux poumons le 



120 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

plus vastes possible. Puis tous les pagayeurs ensemble poussent 
un Wa ! très bref et répété trois fois. Le chanteur reprend, mais 
deux tons plus bas, son Mabango et prolonge le go moins long- 
temps. Ce rite est sûrement une invocation à l'esprit des eaux. 
Les paroles en sont empruntées à une ancienne langue que les 
très vieux Galoas sont, seuls à connaître encore. » 



ni 

Le premier but des hurlements devant lesquels nous venons de 
nous trouver est d'appeler la divinité, d'attirer son attention, de 
la faire venir. Il est donc tout naturel que nous rencontrions à 
côté d'eux soit s'ajoutant à eux, soit en tenant lieu, quelques-uns 
des moyens dont les hommes se servent pour agir sur d'autres 
êtres vivants, d'autres hommes ou même des animaux, pour les 
éloigner, les faire venir ou les exciter. Parmi ces procédés, qu'on 
peut appeler auxiliaires, mais qui, en l'absence du langage articulé, 
ont pu être au premier plan, nous noterons d'abord le sifflement. 

Chez les Douala du Cameroun, celui qui prie commence par 
siffler longuement, et, après chacune de ses phrases, il répète son 
sifflement. Celui-ci a pour but d'appeler l'attention du dieu et, 
après chaque phrase, de l'appeler de nouveau. Les Douala disent 
que c'est pour empêcher le dieu de se rendormir. 

La prière des Ostiak consiste, d'après un voyageur, n siffler 
pour appeler Dieu « comme on siffle un chien » (1). Naïvement, 
nous pouvons trouver grossier le procédé, mais les procédés valent 
ce que l'intention y met. L'homme a appelé son dieu comme il 
pouvait. Ce qui est intéressant ici, c'est qu'il l'a appelé, et non pas 
la façon misérable dont il s'y est pris. 

Ce sifflement n'est pas inconnu à Madagascar. Dans le Boina, 
les indigènes qui naviguent sur les larges cours d'eau ont be- 
soin d'être aidés par le vent. Il n'est pas rare que le vent souffle 
sur un point et soit inexistant sur un autre. Là où il agit, la navi- 
gation est facile ; là où il ne se fait pas sentir, c'est l'immobilité, 
et parfois l'immobilité pour longtemps. Alors le Malgache, vou- 
lant crier au secours, siffle. Il ne siffle point pour se distraire ; 
c'est pour lui une façon d'appeler l'esprit du vent. 

De ces détails, qui sont donnés par le savant missionnaire 
Rusillon. il faut sans doute rapprocher celui-ci. Le missionnaire 
Boiteux, dont il a été cité déjà une observation si curieuse, a re- 
marqué que les Zambéziens, lorsqu'ils naviguent sur leur grand 

(1) Meiners, Allgcmeine krilische Geschichte der Religionen, II, p. 226. 



MAGIE ET RELIGION lil 

fleuve, ont. bien soin de ne pas siffler et recommandent aux voya- 
geurs qui peuvent se trouver avec eux d'observer la même abs- 
tention. Le sifflement, d'après eux, aurait pour effet d'attirer 
le vent, qui pourrait souffler en tempête. Cette croyance est cer- 
tainement apparentée à celle des Malgaches du Boina. 

dette pratique du sifflement, en vue de mander le vent, est 
presque universelle. On la retrouve depuis l'Angleterre, où des 
marins ne se font pas faute d'y recourir, jusqu'au skipper malais. 
M. Joseph Essen la observée chez les indigènes de la Nouvelle- 
Poméranie, au moment d'un départ en canot :« Si, dit-il, le vent 
n'est pas assez fort, les voyageurs sifflent, grattent la voile de 
leur* ongles ou soufflent dans la conque marine. C'est le moyen le 
plus efficace pour appeler la brise (1). » 

En Nouvelle-Calédonie, nous raconte M. Maurice Leenhardt, 
la culture de l'igname se fait à la fin de l'été tropical et au début 
du printemps, c'est-à-dire à une époque où les alizés soufflent, 
tièdes. dans les feuillages tendres. Aussi, le soin constant des 
Calédoniens sera de s'assurer les bénéfices de la brise bienfai- 
sante. Le premier acte de l'année agricole, vers juillet, est une 
invocation à l'alizé. Celle-ci est préparée par une série de travaux 
plus ou moins symboliques ; et quand les hommes ont terminé ces 
travaux, ils « reviennent à l'autel en sifflant doucement pour 
attirer le vent » (2). 

Ce n'est pas seulement dans cette circonstance que les Ca- 
naques sifflent pour appeler le vent. Ils le font d'une façon géné- 
rale, et notamment quand ils naviguent autour de l'île. Le fait a 
été noté avec précision par un autre missionnaire qui a longtemps 
travaillé dans l'archipel : a Lorsque je me suis trouvé en mer, me 
raconte M. Etienne Bergeret, sur une embarcation à voile, par 
calme plat, et qu'aucun souffle de vent ne nous faisait avancer, 
j'ai souvent vu, peut-être devrais-je dire toujours, un des mate- 
lots assis à la proue siffler doucement pour appeler le vent. Et 
quand la surface de la mer se ride et que la voile se gonfle, le sif- 
flement cesse » (3). 



(1) II e Semaine d'Ethnologie religieuse, Louvain, 27 août-4 septembre 
1913, p. 227. 

(2) Xotes d'Ethnologie néo-calédonienne, p. 115. 

(3) Communication personnelle, août 1930. 

Dans l'archipel de la Société, à Tahiti, ou plutôt à Raïatea, le mission- 
naire John Williams a relevé la légende d'Honoura. Cette légende représente 
le chef Honoura venant prier devant des perches sacrées ou mâts plantés en 
terre, et sa prière consiste seulement à siffler. The Legend of Honoura dans 
.Journal of Poli/nesian Societa, vol. IV, Wellington, 189ô, p. 283. 

Ce fait est signalé par M. le D r Mercer, professeur de langues orientales 
à l'Université dû Toronto (Canada). 



122 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Au Minahassa, on croit que l'âme des vivants peut parfois 
quitter le corps et aller se réfugier dans l'atmosphère environ- 
nante ; c'est spécialement le cas pour les malades : leur état, sup- 
pose-t-on, tient à ce que leur esprit a quitté le corps et se pro- 
mène dans le voisinage. Pour traiter le malade, on appelle le 
walian (prêtre ou chamane). Il vient trouver le patient pendant 
que les amis de celui-ci se répandent dans les champs et les villages 
d'alentour à la recherche de l'âme vagabonde. Ils allument un 
feu à l'endroit où ils supposent que l'esprit s'est réfugié ou se 
cache ; puis, pour l'attirer, ils font cuire du riz et un poulet, et ils 
se mettent à siffler afin de faire venir l'esprit, comme ils le fe- 
raient pour un chien (1). 

Chez les Indiens Musquakie, nous dit un témoin, « un sifflet 
est employé pour évoquer les spectres, mais comme ceux-ci sont 
appelés avec des intentions de sorcellerie, il est regardé comme un 
instrument maudit (2) ». 

Cette pratique de l'évocation d'esprits à l'aide d'un sifflement 
n'est-elle pas ce à quoi il est fait allusion par le prophète Esaïe 
lorsqu'il réprouve les devins qui recourent, à l'évocation des 
morts : « Si l'on vous dit : « Consultez ceux qui évoquent les 
morts et les devins, ceux qui sifflent et] ceux qui chuchotent »(3), 

(1) S. J. Hickson, .4 naturalisl in Xorlh Celebes, p. 295. 

(2) J. A. Mac Culloch, art. Musik (Primitif and Savage), dans Hastings, 
Encyclopoedia of Religion and Ethics, vol. IX, 1917, p. 6, avec renvoi à 
M. A . Orven, Folk-Loreofïhe Musquakia Indians, Londres, 1904, p. 135-136. 

(3) Une traduction plus exacte serait peut-être : « Ceux qui lancent des 
sons indistincts ». N'est-ce pas alors à rapprocher des sons inarticulés dont 
nous avons trouvé tant d'exemples ? Nous ne commettrons pas l'impru- 
dence de répondre à cette question que nous nous contentons de poser. Un 
autre problème se présente à nous à propos de ce texte d'Esaïe. Il semble 
bien que la voix entendue, disait-on. par celui qui consultait un mort, 
était une voix semblable à un gazouillement d'oiseau. On trouvait naturel 
qu'un spectre n'eût qu'un « fantôme de voix », d'autant plus, dit M. A. 
Lods, que l'on prête souvent à l'âme « l'apparence d'un oiseau ou d'un in- 
secte ». Cette croyance sur la voix spéciale des morts semble être, sinon uni- 
verselle, du moins assez répandue. « Les Algonquins de l'Amérique du Nord, 
dit Tvlor, entendent les àmes-fantômes des morts murmurer comme des 
grillons. Les esprits des morts de la Nouvelle-Zélande, quand ils viennent 
s'entretenir avec les vivants, prononcent les mots en sifflant et le son criard 
de leurs voix est noté par d'autres insulaires de la Polynésie. Les esprits 
familiers de leurs devins sont, au dire des Zoulous, les mânes des ancéfres 
dont la voix est un sourd et bref sifflement, d'où le nom d'imilozi ou sifileurs 
donné à ces esprits. » (La civilisation primitive, t. I, p. 525-526.) M. Ad. Lods, 
après avoir fait cette citation, ajoute : « Les classiques dépeignent aussi la 
voix des trépassés comme un léger murmure, une voix faible, aiguë, sem- 
blable à celle des chauves-souris. » Homère, //., 23. 100, 101 ;Od., 24, 5-9 ; 
Virgile. En., 6, 492, 493 ; Lucain, Phars., 6, 621, 623 ; Horace, Satires, I, 8, 
40, 41 ; Ovide, Fasl., 5, 457, 458. (La croyance à la vie future et le culte des 
morts dans V antiquité israélile, Fischbacher, Paris, 1905, p. 252.) 

Autre chose est sans doute la voix que l'on prête aux défunts, autre chose 



MAGIE ET RELIGION 123 

répondez : « Un peuple ne doit-il pas consulter son Dieu ? 
S'adressera-t-il aux morts en faveur des vivants (1) ?» 



IV 

A défaut du sifflement, un homme, pour attirer l'attention 
d'un autre ou l'avertir, pour mander un animal ou pour l'exciter, 
peut recourir au claquement de la langue. Pourquoi n'en ferait- 
il pas autant pour appeler la divinité ? Ce curieux procédé se re- 
trouve chez les peuples les plus différents. 

« Chez les Batacks, dit Johann Warneck (2), quand le sacri- 
fice à l'esprit de la vie est prêt, le père de famille claque de la 
langue avant de prononcer sa prière. Ce claquement a pour but 
de faire venir l'esprit auquel on va s'adresser. » 

A Madagascar, on retrouve le petit claquement de langue de- 
vant l'éclair. Ce petit claquement se combine parfois d'une façon 
qu'il serait très difficile d'imiter avec une soite de sifflement. Ge 
son se nomme en malgache tselra (3). 

11 est certain que les sifflements et les claquements de langue 
jouent dans les rites religieux de différents peuples un rôle bien 
moindre que les cris inarticulés, et la raison de ce fait se comprend 
aisément. En claquant de la langue, en sifflant, on appelle l'atten- 
tion d'un être, mais on n'exprime pas des sentiments particu- 
liers. Avec les cris, même inarticulés, il en est tout autrement. 
Nous en trouvons un exemple frappant à Madagascar. Je l'ai 
découvert dans une prière reproduite par M. Henri Rusillon, dans 
son petit livre si suggestif : Paganisme. Obseroalions et notes docu- 
mentaires (Paris, 1929) : 



est un procédé dont on se sert pour les évoquer. Mais n'y a-t-il pas un rap- 
port entre ce procédé et la croyance dont on nous parle ? Est-ce une re- 
présentation de l'état des défunts et, par suite, de leur voix qui a suggéré 
l'idée de les appeler en sifflant ? Ou bien, est-ce la coutume, primitive ou 
non, de les appeler ainsi, qui a suggéré l'idée de leur attribuer une voix 
sifflotante ? Ici encore, nous nous garderons bien d'émettre une hypothèse 
qui ne pourrait reposer sur aucune donnée précise. 

(1) Esaï', vin, 19. 

(2) Die Religion des Balack, Leipzig, 1913, p. 56. 

(3) Voici ce que j'ai trouvé à propos de ce rmt dans deux dictionnaires 
bien connus : 

i<tlrâ : petit soupir, petit sifflement qu'on faut entendre en appuyant la 
langue contre les dents ; au figuré, attendrissement, compassion [Diction- 
naire malgache-français, par les PP. Abind et Mdsac, S. J. Tananarive, 
1899, p. 729.) 

Ise-lra : a switch of the muscles of the l'ace wiiile nnking a click with the 
longue as a sign of approval or sympathy A new malagasg-english Diclio- 
narg, by J. Richardson ; Tananarive, 1883, p. 690.) 



12 ( REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

E!... E !... E !... 
Salut à toi, Œil du jour ! 

Salut à toi, qui viens dissiper l'obscurité de la nuit ; 
Snlut à toi, qui viens pour réchauffer nos corps transis par la fièvre ; 

E!... E!... E!... 
Sulul à toi, Œil du jour ! 
Tu viens pour fertiliser la terre ; 
Snlut à toi, qui n'as jamais manqué aux hommes qui nous ont précédés, 

qui ne manqueras pas à ceux qui nous succéderont ; 
Tu fais lever le grain que nous avons semé, grandir la plante que nous 

allons sarcler, mûrir l'épi qui doit nous rassasier ; 
Une année va, une année vient, et, Œil du jour, tu es toujours là ; 
Salut a toi, de génération en génération, 
s.ilut à toi I 

E !... E !... E !... 

J'avais été frappé par ce « E !... E !... E !... « par lequel com- 
mence la prière et qui la coupe de temps en temps. Je m'étais de- 
mandé si ce n'était pas là un reste de ces cris inarticulés qui nous 
préoccupent. M. Rusillon m'a donné de ce soupçon une confir- 
mation singulièrement complète. En effet, cette exclamation si 
curieuse ne se retrouve pas seulement dans beaucoup de chants 
religieux Elle constitue, parfois, à elle seule, tout l'hymne. 
Le missionnaire que nous venons de citer connaît des chants 
qui ne contiennent, aucune véritable parole ; ils se composent 
de ces E !... E !... E !... sans cesse répétés, mais ces onomatopées 
sont chantées sur des rythmes et des mélopées variées et toutes 
expressives : avec cette exclamation, mais avec des intonations 
différentes, on arrive à exprimer tour à tour l'adoration, la con- 
fiance, la requête suppliante, l'imploration devant la force redou- 
tée, la reconnaissance, en un mot toute la gamine des sentiments 
qu'une âme religieuse peut avoir à exprimer. 

D'autres faits mettent en évidence la valeur religieuse de cette 
exclamation. Il existe un précieux recueil dû à un missionnaire 
catholique de Madagascar (Mélodies malgaches, recueillies et har- 
monisées par le R. P. E. Colin, S. J., directeur de l'Observatoire 
de Tananarive (Tananarive, 1899). Plusieurs de ces chants sont 
sans portée proprement religieuse. Dans ceux-là, l'exclamation 
dont il s'agit est rare, ou même tout à fait absente. Elle devient 
plus fréquente avec les chants d'adieu (p. 35), ces chants dans les- 
quels, étymologiquement, on remet à Dieu ceux dont on se 
sépare, et avec la prière pour les morts (p. 45) ; elle apparaît avec 
une singulière insistance dans un chant qui signale l'arrivée de 
l'Européen et qui. par conséquent, fait appel à la puissance di- 
vine (p. 57). Elle donne un aspect tout particulier au chant pa- 
triotique qui a été très populaire pendant les guerres de 1883- 
1895, et pendant l'insurrection de 1896 (p. 64). Elle avait déjà 



MAGIE ET RELIGION 1"2."> 

fait le fond d'un chant de guerre plus ancien (p. 20). Enfin, si l'on 
songe au caractère divin que la royauté revêtait dans la grande 
île, on ne s'étonnera pas que la même exclamation soit extrême- 
ment fréquente dans les chants dédiés aux souverains ou souve- 
raines. Celui qui célèbre la reine Ranavalona I re est un exemple 
typique du rôle joué par cette exclamation (p. 6 et 7). Elle ca- 
ractérise plusieurs des chants composés pour cette reine. 

Depuis que ces pages ont été écrites, j'ai eu, par l'intermédiaire 
de M. H. Rusillon, des précisions sur la portée religieuse de ces 
cris inarticulés. Ces cris, et la constatation de ce qu'ils sont, 
éclairent d'une lumière singulière les cérémonies du Tromba. Il 
s'agit de la partie de cette cérémonie où les femmes chantent en 
frappant des mains en attendant l'esprit. Ce sont les E ! E ! E ! 
rythmés et qui sont des appels. Quant l'esprit est là, ces mêmes 
E ! E ! E ! sont un témoignage d'adoration et de reconnaissance. 
Le rythme est alors beaucoup plus vif. Ces appels sont parfois 
précédés d'un mot. plus exactement d'un nom : celui de l'esprit 
qui doit s'incarner dans le malade ou l'entransé. C'est de l'ances- 
trohUrie, mais à ces ancêtres, on applique lenom de Dieu. Ce sont 
des andriamanilra ou des zanahari, nom qu'en Imerina on donne 
seulement à Dieu. 

J'ai entendu une fois une série de requêtes adressées à toutes 
les divinités possibles, et enfin adressées à « Toi, le dieu inconnu 
que je ne connais pas ». C'était une vraie prière. Elle fait songer 
à l'autel au Dieu inconnu de l'apôtre Paul (1). 



(1) «Quant au Tsou, voici ce qu'il est pour les Malgaches : Tsou(tso) est 
la racine primaire du mot tsouka (tsoka). L'accent est sur la première syl- 
labe et, en sakalave, les KA, TRA, NA tombent. Ils ne sont qu'un son ajoute 
pour l'élégance par les Hova. 

« J'ai d'abord connu le mot dans le sens de bénédiction. On disait : TSOU- 
DRANOU (tso-drano). Il est employé aussi en façon de remerciement. Mai> 
le mot veut dire souffler, et rano veut dire eau. Ce dernier mot est ajouté 
parce que l'ancêtre, le sorcier-prêtre, l'entransé (j'ai vu pratiquer la chose . 
faisait une aspersion sur les personnes présentes à la cérémonie, avec de l'eau 
mêlée à la salive, et chacun voulait recevoir quelques gouttes d'eau ou de 
salive. C'est le soufflement de cette eau qui s'appelle tso-drano (souffler . 
rano étant une explication, et l'action ne donnant lieu qu'au son confus 
mais répété : tso-tso. La parenté avec l'expression de l'autre côté du Mozam- 
bique est évidente, et vient de là par Us Makoa importés comme esclaves. 
ou par les Arabes ou les arabisés. A noter qu'il y a les bons et les mauvais 
tsou-dranou. 

« Il est non moins évident que les pagayeurs, les cultivateurs, tous ceux qui 
font un gros travail, poussent souvent des cris inattendus et inexpliqués qui 
ont la valeur d'une prière inarticulée. C'est là une autre survivance. Dan^ 
les fêtes, pour les fêtes de semailles, de moisson, il en est de même, etc., etc. 

«Noter que je fais une différence expresse entre les cris de joie, de jeux ou 
même de colère ou d'ivresse. Je ne parle que de ce qui a un caractère reli- 
jritiux, soit à cause de la circonstance, de l'époque, cérémonie, ou situation 
de l'individu. » 



126 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Ces cris inarticulés, ces sifflements, ces claquements de langue 
sont forcément antérieurs au langage articulé et intelligible. 
L'homme qui n'a pas de moyens d'expression y recourra ; mais 
tHui qui en possède de développés n'a pas de raison pour inventer 
après coup ce qui leur est. bien inférieur. On est impérieusement 
tenté d'y voir une survivance de la prière primitive, nous repor- 
tant à une période que nous n'essaierons pas de dater, mais où 
l'humanité était encore loin de posséder le langage articulé qui 
devait la caractériser un jour, et où elle ne possédait même pas 
encore un organe très nettement approprié à ce langage. « Il est 
probable, dit M. Boule, que Y Homo Neanderthalensis ne devait 
posséder qu'un psychisme rudimentaire. supérieur certainement 
à celui des singes anthropomorphes, mais notablement inférieur 
à celui de n'importe quelle race actuelle. Il n'avait sans doute 
qu'un rudiment de langage articulé : au total, l'encéphale de cet 
homme fossile est déjà un encéphale humain par l'abondance de 
sa matière cérébrale. Mais cette matière n'offre pas encore l'or- 
ganisation supérieure qui caractérise les hommes actuels. » « Il 
résulte, dit ailleurs M. Boule, de la morphologie de la partie anté- 
rieure de la mandibule de Mauer, que l'espace laissé à la langue 
était fort rétréci, moins que chez les anthropomorphes, plus que 
chez les hommes modernes, et même que chez les autres hommes 
fossiles que nous connaissons. Le jeu de cet organe, dans le lan- 
gage articulé, devait être, par suite, singulièrement réduit. Il 
semble bien, pour emprunter une expression dont Gaudry avait 
cru devoir se servir en parlant du dryopithèque, que nous voyons 
ici réalisée, au point de vue anatomique, une sorte « d'intermé- 
diaire entre l'homme qui parle et les bêtes qui crient ». (Boule, 
Les Hommes fossiles, p. 239 et 155.) 

Il n'est pas nécessaire d'être très naïf pour s'émouvoir devant 
les humbles outils en pierre éclatée que l'on trouve dans les sta- 
tions paléolithiques. Evidemment, il y a loin, infiniment loin, de 
ces outils à ce que notre industrie fabrique, à tout ce qu'elle fait 
surgir pour assurer tous les jours un peu plus sa domination sur 
la matière ; mais il suffit d'un peu de réflexion pour se représenter 
le travail d'imagination qu'il a fallu pour créer, avec quelques 
fragments de silex, ce qui devait être à l'origine de tout le déve- 
loppement industriel à travers les âges et qui en a, au fond, dé- 
clanché, il y a des millénaires, les obscurs débuts. On ne saura 
jamais quels sont les êtres humains qui ont inventé ce modeste 
et même grossier instrument qu'on appelle un « coup de poing » 
et qui semble bien avoir été l'ébauche la plus archaïque de tout 
ce que l'homme a créé dans la suite pour compléter ses propres 



MAGIE ET RELIGION 127 

opganes. Coupa de poing, racloirs, percoirs, burina, tous ces objets 
que l'on est tenté de dédaigner, racontent à leur manière un ef- 
fort qui est tout à l'honneur de notre espèce. Il y a là des trésors 
d'observation patiente, de travail obstiné, de tentatives achar- 
nées pour triompher de la nature et se servir d'elle. La fabrica- 
tion consciente du premier outil a été une victoire de l'humanité. 
Klle a annoncé et préparé toutes les victoires futures qui devaient 
conduire cette humanité à l'avènement de l'industrie actuelle. 
Oui, il faut manquer d'imagination pour ne pas éprouver une vé- 
ritable émotion devant ce qu'on découvre dans une station pa- 
léolithique. Et comment n'éprouverait-on pas une émotion du 
même genre devant les documents très humbles qui nous ont 
conservé l'écho lointain des simples exclamations dans lesquelles 
la plus primitive humanité exprima ses sentiments religieux ? 

Il ne faut pas s'étonner outre mesure que cet écho soit parve- 
nu jusqu'à nous. Il est rare que la religion ne conserve pas d'une 
certaine manière ce dont elle s'est servie un jour. Nous le voyons 
dans notre antiquité classique. A Rome, les frères Arvales ac- 
compagnaient d'un chant sacré et traditionnel leurs danses très 
animées. Ce chant nous est parvenu par un procts-verbal du mois 
de mai 218, sous le règne l'Elagabal. Le texte que nous en possé- 
dons est d'une langue bien antérieure au 111 e siècle de notre ère 
qui est la date du monument épigraphique dans lequel il avait 
été conservé. Il avait été transcrit d'après un original que l'on 
conservait dans les archives de la confrérie et qui remontait au 
moins au second siècle avant Jésus-Christ. Les Arvales répétaient 
les paroles archaïques de leurs litanies sans en comprendre un 
mot. Et c'était aussi le cas des Salien^ ; ceux-ci chantaient pen- 
dant leurs processions et pendant leurs danses une litanie qui re- 
montait à une antiquité fort reculée. Déjà au temps de Yarron 
et de Cicéron, les paroles de ce carmen saliare étaient inintelli- 
gibles aux Saliens eux-mêmes. Il a fallu toute l'ingéniosité de la 
linguistique moderne pour commencer à percer le mystère de ces 
chants obscurs. Tous ces prêtres les répétaient tout simplement 
parce qu'on les avait chantés avant eux. Si la pensée leur était 
venue de les abandonner sous prétexte qu'ils ne les comprenaient 
pas, ils auraient repoussé cette idée comme impie ; ils auraient eu 
peur de se priver de la puissance efficace qu'ils croyaient ren- 
fermée dans tous ces vocables mystérieux. 

De même, les onomatopées, qui ont été le premier appel à une 
puissance invisible, les sifflements et les claquements de langue 
qui ont peut-être précédé ces exclamations, les hommes n'en ont 
pas fait fi à mesure qu'ils devenaient capables de traduire en lan- 



128 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

gage articulé leurs sentiments profonds. Qui sait même si les pre- 
miers et les plus humbles moyens d'expression n'ont pas revêtu 
tout de suite un caractère singulièrement émouvant ? Nous avons 
une telle habitude d'user de la parole, et même de la galvauder, 
que nous ne nous figurons pas ce qu'ont dû ressentir les hommes en 
découvrant que, par l'émission de certains sons, ils agissaient 
sur d'autres êtres vivants, soit sur leurs semblables, soit sur des 
animaux. Ils se trouvaient en présence d'une forme de causalité 
qui, pour n'avoir rien de matériel, n'en était pas moins puissante. 
Les balbutiements les plus primitifs et les plus laborieux du plus 
informe verbe humain leur sont apparus avec de merveilleuses ri- 
chesses d'efficacité. Comment n'auraient-ils pas scrupuleuse- 
ment répété les cris, sifflements, hurlements et autres moyens 
d'appel dont les pères s'étaient servis ? 

Nous entrevoyons déjà, mais sans le préciser encore, quelque 
chose de magique dans ces survivances. Le problème reste pour- 
tant entier. Nous l'aborderons bientôt, mais commencerons par 
parcourir la littérature grecque classique pour voir si elle n'a 
rien à nous apprendre sur la question que nous venons d'étudier. 

(-4 suivre.) 



Beaumarchais 

par Félix GAIFFE, 

Professeur à la Sorbonne. 



II 

La jeunesse amoureuse de Beaumarchais. 

Si Beaumarchais a tant séduit et retenu ses biographes, c'est 
qu'il avait le don de plaire et qu'il en avait aussi le désir. Dès 
son adolescence nous le voyons attiré par le charme féminin. La 
première lettre de lui qui nous soit parvenue est mieux qu'une 
lettre d'amour, c'est une profession de foi amoureuse. Elle est 
adressée à ses deux sœurs dont l'aînée venait d'épouser l'archi- 
tecte Guilbert et dont la seconde, Lisette, devait bientôt devenir 
la fiancée du fameux Clavijo. Toutes deux étaient alors en Espa- 
gne et, dans un mélange de prose et de vers, le jeune Pierre- 
Augustin les remerciait des nouvelles qu'il venait de recevoir et 
leur faisait part de ses plus intimes confidences : 

Votre lettre m'a fait un plaisir infini et m'a tiré d'une mélancolie sombre 
qui m'obsédait depuis quelque temps, me rendait la vie à charge, et me fait 
vous dire avec vérité : 

Que souvent il me prend envie 
D'aller au bout de l'univers, 
Eloigné des hommes pervers, 
Passer le reste de ma vie ! 

Mais les nouvelles que j'ai reçues de vous commencent à jeter un peu de 
clair dans ma misanthropie ; en m'égayant l'esprit, le style aisé et amusant 
de Lisette change mon humeur noire insensiblement en douce langueur ; 
de sorte que, sans perdre l'idée de ma retraite, il me semble qu'un compa- 
gnon de sexe différent ne laisserait pas de répandre des charmes dans ma 
vie privée. 

A ce projet l'esprit se monte, 
Le cœur y trouve aussi son compte, 
Et, dans ses châteaux en Espagne, 
Voudrait avoir gente compagne 



130 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Oui joignit à mille agréments 

De l'esprit et des traits charmants ; 

Beau corsage à couleur d'ivoire, 

De ces yeux sûrs de leur victoire. 

Tels qu'on en voit en toi, Guilbert. 

Je lui voudrais cet air ouvert, 

Cette taille fine et bien faite 

Qu'on remarque dans la Lisette ; 
Je lui voudrais de plus la fraîcheur de Fanchon, 
Car, comme bien savez, quand on prend du galon... 

Cependant, de crainte que vous ne me reprochiez d'avoir le goût trop 
charnel et de négliger pour des beautés passagères les agréments solides, 
j'ajouterai que 

Je voudrais qu'avec tant de grâce 

Elle eût l'esprit de la Bécasse. 

\.'n certain goût de la paresse 

Qu'on reproche à Tonton sans cesse 

 mon Iris siérait assez, 
Dans mon réduit où. jamais occupés. 
Nous passerions le jour à ne rien l'aire, 
La nuit à nous aimer, voilà notre ordinaire. 



Toutes les personnes à qui il fait ici allusion sont ses sœurs. 
Fanchon est la troisième, Madeleine-Françoise, qui devait épou- 
ser l'horloger Lépine. La Bécasse, c'est Julie, nommée ainsi par 
antiphrase car elle était aussi spirituelle que son frère, et c'est 
d'elle que Pierre-Augustin se rapproche le plus. Quant à Tonton, 
c'est la plus jolie de toutes, Jeanne-Marguerite, musicienne accom- 
plie, qui bientôt s'unira, après bien des hésitations, à Janot de 
Miron, avocat au Parlement et soupirant infatigable. On ima- 
gine sans peine que, dans cette atmosphère de féminité, Beau- 
marchais, gâté par ses sœurs aînées, taquiné par les plus jeunes, 
ait accordé de très bonne heure à l'éternel féminin une place 
prépondérante dans ses préoccupations. Déjà il semble avoir 
éprouvé les douceurs et les rigueurs de l'amour ; sa lettre se ter- 
mine ainsi : 

Mais quelle folie à moi de vous entretenir de mes rêveries ! Je ne sais si 
c'est à cause qu'elles font fortune chez vous que l'idée m'en est venue, et 
encore de rêveries qui regardent le sexe ! moi qui devrais détester tout ce 
qui porte cotillon ou cornette, pour tous les maux que l'espèce m'a faits ! 
Mais patience, me voici hors de leurs pattes ; le meilleur est de n'y jamais 
rentrer. 

Plus tard, relisant ce passage, Beaumarchais l'explique en ces 
termes : « J'avais eu une folle amie, qui se moquant de ma vivo 
jeunesse, venait de se marier. J'avais voulu me tuer. » Et il donne 
sur cette première lettre que Julie avait conservée et qu'il venait 
de retrouver dans ses papiers l'appréciation suivante : 



BEAUMARCHAIS 131 

Premier, mauvais et littéraire écrit, par un polisson de treize ans, sortant 
du collège, à ses deux sœurs qui venaient de passer en Espagne. Suivant l'u- 
sage des collèges, on m'avait plus occupé de vers latins que des règles de 
la versification française. Il a toujours fallu refaire son éducation en sortant 
des mains des pédants. Ceci fut copié par ma pauvre sœur Julie, qui avait 
entre onze et douze ans, et dans les papiers de laquelle je le retrouve après 
plus de cinquante ans. (Prairial an VI, mai 1798.) 

Deux remarques s'imposent : d'abord, l'appréciation tout 
esthétique et nullement morale que porte Beaumarchais vieilli 
sue cette lettre de jeunesse. Il ne s'étonne pas, à distance, de sa 
propre précocité amoureuse, il s'excuse seulement de son igno- 
rance de la versification. De plus, la fin de la lettre contient une 
promesse qu'il se gardera bien de tenir car, sans posséder à beau- 
coup près toutes les lettres d'amour qu'il a pu écrire ou recevoir, 
nous pouvons, par ce qui nous en est parvenu, constater que le 
sentiment a joué chez lui, même aux périodes les plus actives et 
les plus remplies de sa vie tourmentée, un rôle de tout premier 
plan. 

Nous savons d'ailleurs, d'après les recherches de ses biogra- 
phes et tout particulièrement de Jal, qu'il avait alors seize ans 
et non pas treize, comme il croyait se le rappeler vers la soixan- 
taine. Loménie nous apprend que la fin de la lettre contenait 
des passages d'un goût plus discutable et d'une beaucoup plus 
grande hardiesse ; il est très regrettable que l'original n'ait jamais 
été retrouvé et que les scrupules excessifs de Loménie nous aient 
privés d'un document bien précieux dont les disciples de Freud 
s'empareraient peut-être avec joie, mais dont nous tirons sim- 
plement cette conclusion que Beaumarchais était né pour l'amour 
et qu'il le prouva de bonne heure. 

Peu d'années après, nous le voyons chassé de la maison pater- 
nelle pour une incartade assez peu à son honneur : il avait vendu 
des montres pour le compte de son père, mais en négligeant tota- 
lement de lui en verser le montant. Il n'est pas très difficile 
d'imaginer à quel genre de distractions cet argent mal acquis 
avait dû être consacré. Lorsqu'il rentre en grâce auprès de son 
père, il est obligé de signer un véritable traité de soumission en 
six articles, dont le troisième et le quatrième ne manquent pas 
d'intérêt. 

3° Vous ne souperez plus en ville, ni ne sortirez plus les soirs : les soupers 
et les sorties vous sont trop dangereux; mais je consens que vous alliez dîner 
chez vos amis les dimanches et festes, à condition que je saurai toujours 
chez qui vous irez, et que vous serez toujours rentré absolument avant neuf 
heures. Dès à présent, je vous exhorte même à ne jamais demander de per- 
mission contraire à cet article, et je ne vous conseillerais pas de la prendre 
vous-même. 



132 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

4° Vous abandonnerez totalement votre malheureuse musique, et surtout 
la fréquentation des jeunes gens, je n'en souffrirai aucun. L'un et l'autre 
vous ont perdu. Cependant, par égard à votre faiblesse, je vous permets la 
viole et la flûte, mais à la condition expresse que vous n'en userez jamais 
que les après-soupers des jours ouvrables, et nullement dans la journée, et 
que ce sera sans interrompre le repos des voisins ni le mien. 

La musique en effet ne laissait pas de contribuer à ces tendres 
rapprochements entre jeunes gens et jeunes filles, et Caron père 
n'avait pas tort de s'en inquiéter. C'est d'ailleurs dans les formes 
les plus correctes et les plus respectueuses que Beaumarchais 
promet de mener désormais une vie exemplaire, et voici le texte 
de sa lettre, dont les termes ressemblent peu à ce qu'écrirait 
aujourd'hui un jeune galopin placé dans la même situation : 

Monsieur très-honoré cher père, 

Je signe toutes vos conditions dans la ferme volonté de les exécuter avec 
le secours du Seigneur ; mais que tout cela me rappelle douloureusement 
un temps où toutes ces cérémonies et ces lois étaient nécessaires pour m'en- 
gager à faire mon devoir ! Il est juste que je souffre l'humiliation que j'ai vrai- 
ment méritée, et si tout cela, joint à ma bonne conduite d'ailleurs, me peut 
procurer et mériter entièrement le retour de vos bonnes grâces et de votre 
amitié, je serai trop heureux. En foy de quoi je signe tout ce qui est conten u 
dans cette lettre. 

A. Caron fils. 

A vrai dire, ce père ne se montra pas toujours digne d'autant 
de respect, quoiqu'il ait été élevé dans la religion calviniste, 
qu'il avait abjurée pour entrer dans la corporation des maîtres 
horlogers ; il eut aussi bien des faiblesses auxquelles, à son tour, 
son fils se montra indulgent : lorsqu'il veut, vers la soixantaine, 
épouser en secondes noces une veuve déjà mûre, mais fort aimable, 
Pierre-Augustin, alors en Espagne, lui écrit gaillardement : 

Je ne suis point étonné de votre attachement pour M me Henry : c'est 
la gaieté la plus honnête et un des meilleurs cœurs que je connaisse. Je vou- 
drais que vous eussiez été assez heureux pour lui inspirer un retour plus 
vif. Elle ferait votre bonheur, et vous lui feriez sûrement faire l'agréable 
essai d'une union fondée sur une tendresse réciproque et sur une estime de 
vingt-cinq ans. Si j'étais de vous, je sais bien comment je m'y prendrais, 
et, si j'étais d'elle, je sais bien aussi comment j'y répondrais ; mais je ne 
suis ni l'un ni l'autre, et ce n'est pas à moi à dévider cette fusée : j'ai 
bien assez des miennes. 

et le père Caron répond sur le même ton : 

Nous avons soupe hier chez ma bonne et chère amie, qui a bien ri, en 
voyant l'article de votre lettre, de la manière dont elle se doute que vous 
vous y prendriez à ma place ; aussi dit-elle qu'elle ne s'y fierait que de bonne 
sorte, et qu'elle ne vous embrasse de tout son cœur que parce que vous êtes 
à trois cents lieues d'elle. 



BEAUMARCHAIS 133 

S'il se trouve à ce moment de l'autre côté des Pyrénées, c'est 
pour obtenir réparation de Clavijo, fiancé de sa sœur Lisette 
qui semble bien, durant ces longues fiançailles, ne point s'être 
montrée très farouche avec ce jeune et perfide Espagnol. Au 
moment où sa plus jeune sœur épouse Miron, Julie adresse au jeune 
couple en voyage de noces une lettre dont le ton n'a rien de sévère: 

Une petite fichue madame de deux jours revient sans cesse à ma pensée, 
m'émoustille le cœur, me harcèle la tête. « Eh ! pourquoi ce tourment ? me 
dira son mari. Pour être agréablement chez les autres, les amuser, s'y plaire, 
il faut se dégager des siens, faire un contrat de société nouvelle, abandonner 
le reste, envoyer tout au diable. » C'est vrai, Miron, tu parles d'or, tu m'as 
toujours paru de bon conseil, je ne saurais le désavouer ; mais tu en parles 
à ton aise, vieux coq en pâte, car je te vois d'ici choyé, baisé, battu, content ; 
que te manque-t-il, à toi, pour être heureux ? que désires-tu ? Le mot que j'ai 
laissé dans le luijau de ma plume ne résonne point encore à ton oreille ! et 
quoiqu'il soit partout, des faubourgs aux palais, chez les petits comme chez 
les plus grands, il est toujours pour toi dans le vague de l'air. Puisse la co- 
lonne, au reste, se dissiper partout ailleurs et ne jamais couvrir ton noble 
chef, car, quoique tu sois appelé, cette aigrette superbe ne te siéra pas bien. 
Voilà ce que je pense. 

Et en 1764 la même Julie fait à une de ses amies la description de 
la maison familiale de la rue de Condé, où tout le monde, y com- 
pris le père Caron, est plus ou moins fiancé ou plus ou moins 
amoureux : 

Notre maison est une pétaudière d'amants qui vivent d'amour et d'espé- 
rance ; moi j'en ris mieux qu'une autre, parce que je suis moins amoureuse ; 
mais je conçois qu'à l'oeil philosophique, c'est un tableau que tout ceci, 
aussi utile qu'intéressant. Beaumarchais est un drôle de corps qui, par sa 
légèreté, mine Pauline et la désole. Boisgarnier et Miron raisonnent à perdre 
haleine le sentiment et s'échauffent avec ordre jusqu'à l'instant d'un beau 
désordre ; le chevalier et moi, c'est pis que tout cela : il est amoureux comme 
un ange, ardent comme un archange et brûlant comme un séraphin ; moi je 
suis gaie comme un pinson, belle comme Cupidon et malicieuse comme un 
démon. L'amour ne me fait point lon-lan-la comme aux autres, et pourtant, 
malgré ma folie, je ne pourrai me sauver d'en tàter, voilà le diable ! 

Comment, dans une famille aussi unanimement portée à l'amour, 
Beaumarchais n'eût-il pas été un amoureux-né ? 

L'histoire de ses deux premiers mariages, de ses fiançailles 
rompues et de quelques autres aventures va nous permettre de voir 
à l'œuvre ce jeune séducteur, dont le seul aspect avait le don 
d'inspirer aux femmes le désir de le mieux connaître : « Dès que 
Beaumarchais parut à Versailles, écrit son biographe Gudin, les 
femmes furent frappées de sa haute stature, de sa taille svelte et 
bien prise, de la régularité de ses traits, de son teint vif et animé, 
de son regard assuré, de cet air dominant qui semblait l'élever 
au-dessus de tout ce qui l'environnait, et enfin de cette ardeur 



134 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

involontaire qui s'allumait en lui à leur aspect. » La langue con- 
temporaine qui a fait bien des progrès dans l'ordre de la brièveté 
se contenterait de dire qu'il possédait le sex appeal. Cet art de 
séduire qui lui valait, avec tant de succès féminins, bien des ini- 
mitiés masculines, il va l'exercer avec toutes les nuances que 
comporte son tempérament assez complexe où se mêlent l'ardeur 
de la conquête, un sens très éveillé de ses intérêts personnels, 
une vitalité exubérante, un certain esprit de ruse, une vive sensi- 
bilité et une remarquable promptitude à se déprendre de la femme 
aimée dès qu'elle a consenti à lui céder. 

Tous ces éléments se rencontrent déjà dans l'histoire de son 
premier mariage. Il s'agissait d'une jolie cliente de la boutique 
d'horlogerie, qui était arrivée à l'âge dangereux qui sépare la tren- 
taine de la quarantaine, en se rapprochant sensiblement de cette 
dernière. C'était la femme d'un contrôleur clerc d'office de la 
bouche du roi, dont les fonctions consistaient à présenter à Sa 
Majesté les plats qui lui étaient servis: le règlement de 1681 tou- 
jours en vigueur sous Louis XV spécifiait : La viande de Sa Ma- 
jesté sera portée en cet ordre :deux des gardes marcheront les pre- 
miers, ensuite l'huissier de salle, le maître d'hôtel avec son bâton, 
le gentilhomme servant pannetier, le contrôleur général, le con- 
trôleur clerc d'office et ceux qui porteront la viande, l'écuyer de 
cuisine, le garde-vaisselle, etc. » Le sieur Francquet, mari de la 
dame, était en même temps contrôleur de l'extraordinaire des 
guerres, avantageuse prébende dont les profits n'avaient pas 
fous une origine parfaitement nette. Voici comment Gudin nous 
raconte la première entrevue de Pierre-Augustin Caron avec 
M me Francquet, qui lui avait porté une montre à réparer : « Le 
jeune artiste brigua l'honneur de reporter ta montre aussitôt 
qu'il en aurait réparé le désordre. Cet événement, qui semblait 
commun, disposa de sa vie et lui donna un nouvel être. » Pierre 
Augustinlui donna sans doute une leçon d horlogerie et en récom- 
pense elle lui donna tout ce qu'une jolie femme pouvait lui offrir. 
Ce ne fut pas d'ailleurs sans hésitations, sans scrupules ni sans 
remords. Une maladie lui survient et elle voit là un avertissement 
du ciel : « Reconnaissant mon erreur, écrit-elle, je m'abandonne 
à la divine Providence. Mon devoir me défend de penser jamais à 
personne, et moins à vous qu'à qui que ce soit. Je n'en saurais 
soutenir la pensée. Elle me fait honte. » Son amant la ras- 
sure avec des arguments subtils et. onctueux : « Croyez-vous, 
dit-il, qu'il vous soit bien permis de disposer des jours que vous 
m'avez destinés ? Ne vous ressouvenez-vous plus que vous devez 
regarder l'épreuve passagère où vous êtes soumise comme un 



BEAUMARCHAIS 135 

moyen qui vous est offert d'adorer la main qui conduit tous les 
événements, qui ne vous afflige actuellement que pour vous faire 
goûter avec plus de douceur le plaisir de la comparaison, lorsque 
mus aurez changé d'élal ? Si j'écoutais les sentiments de com- 
passion que vos chagrins m'inspirent, j'en détesterais l'auteur. 
-M;iis lorsque je pense qu'il est votre mari, qu'il vous appartient, 
je ne puis que soupirer en silence, et attendre du Temps et de la 
volonté de Dieu qu'il me mette en état de vous faire éprouver le 
bonheur pour lequel vous semblez destinée. » 

On ne pouvait dire en termes plus courtois et plus décents : 
« Attendons sans trop d'impatience la mort de votre mari, qui 
vous permettra de jouir paisiblement de votre bonheur. » Le brave 
homme ne tarda pas à satisfaire, bien malgré lui, le commun désir 
de sa femme et du jeune Caron. Dès qu'il eut disparu, celui-ci 
dépensa toute son ingéniosité et sa rare et précoce entente des 
affaires (il n'avait que vingt-quatre ans), jointes à une parfaite 
absence de scrupules, pour aider sa flatteuse conquête à se dé- 
brouiller dans une succession difficile. Mais après une lune de 
miel qui ne lui apportait plus rien d'inédit, il se lasse vite de sa 
femme et bientôt la délaisse. « Que les temps sont changés ! », 
écrit-elle à son mari ; et lui, dans une contre-attaque, où se déploie 
toute l'habileté stratégique d'un homme très maître de lui, répli- 
que à son tour : 

Ah ! vous le dites trop justement ! que les temps sont changés ! Tout nous 
interdisait autrefois l'amour que nous avions l'un pour l'autre. Qu'il était vif 
alors, et que mon état était bien préférable à celui dont je jouis actuellement! 
Ce que vous appelez ma froideur n'est souvent qu'une retenue de sentiments 
dont je cache la trace, crainte de donner trop de prise sur moi à une femme qui 
a chantre son amour en domination impérieuse. Cette Julie qu'un tendre 
regard faisait expirer de plaisir dans les temps d'ivresse et d'illusion n'est 
plus qu'une femme ordinaire, à qui les difficultés d'arrangement l'ont à la fin 
penser qu'elle pourrait bien vivre sans l'homme que son cœur avait préféré à 
toute la terre ! 

Quelques mois après mourait M me de Beaumarchais (Augustin 
Caron avait trouvé ce titre parmi les biens du défunt mari et s'en 
était aussitôt emparé). Nous avons la triste certitude qu'elle 
mourait avec la conscience de n'être plus aimée. 

C'est la même évolution, mais avec deux intrigues enchâssées 
l'une dans l'autre, que nous pouvons suivre dans l'histoire des 
fiançailles de Beaumarchais avec Pauline Le Breton. Cette jeune 
fille était une charmante créole originaire de Saint-Domingue, 
vaguement alliée à la famille Caron, et installée à Paris avec une 
tante veuve, chez qui elle habitait. Elle y avait aussi un oncle 
également veuf, dont la fortune était considérable et pouvait 



136 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

lui revenir. Beaumarchais était déjà un beau parti : il avait vingt- 
huit ans, était bien vu à la cour, en train de s'enrichir grâce à ses 
relations avec le financier Pàris-Duvcrney ; il avait de chaleureux 
protecteurs, il était en passe de devenir secrétaire du roi, puis 
magistrat. En le voyant s'élever ainsi, il n'est pas étonnant que 
Pauline s'en soit éprise. Dans la maison de la rue de Condé 
il était affectueux et tendre avec son père et ses sœurs ; n'était- 
ce pas là la promesse certaine qu'il ferait un bon mari ? Il fait 
une cour d'abord discrète, puis pressante à Pauline qui est, exté- 
rieurement, fort séduisante ; ses assiduités sont bien reçues. Il 
s'empresse à lui rendre service en la faisant recommander par 
Mesdames, ses royales élèves, à l'intendant de l'île Saint-Domin- 
gue où Pauline avait des affaires assez compliquées à débrouiller. 
Mais quand elle lui demande de prendre un parti et d'affirmer 
qu'il la courtise pour le bon motif, il répond par des lettres embar- 
rassées où les faux-fuyants sont dissimulés sous des protestations 
de tendresse ou de froides dissertations. C'est qu'alors il a envoyé 
à Saint-Domingue un de ses cousins éloignés, avec de l'argent ei 
une cargaison pour essayer de faire du commerce et s'enquérir en 
même temps de la situation réelle de M lle Le Breton. Comme les 
résultats ne lui sont pas encore parvenus, il ne veut pas prendre 
de décision. Puis il souhaiterait que l'oncle de Pauline s'enga- 
geât à lui laisser sa fortune. La jeune fille, très éprise, s'entre- 
met auprès de son oncle, qui refuse de faire une promesse for- 
melle. La situation traîne, les lettres de Pauline sont de plus 
en plus tendres, celles de Beaumarchais de plus en plus transies. 
Tantôt ce sont de froids développements psychologiques sur les 
conditions du véritable amour, tantôt des épîtres badines d'une 
gaîté forcée ; témoin un billet dont voici la partie essentielle : 

Bonjour, ma tante ; je vous embrasse, mon aimable Pauline; votre servi- 
teur, ma charmante Perrette. Mes petits enfants, aimez-vous les uns les au- 
tres : c'est le précepte de l'apôtre mot pour mot. Que le mal que l'une de vous 
souhaiterait à l'autre lui retombe sur la tète : c'est la malédiction du prophète. 
L'une m'aimera (dis-je quelquefois) comme son fils, celle-ci comme son frère, 
celle-là comme son ami. et ma Pauline, unissant tous ces sentiments dans 
son bon petit cœur, m'inondera d'un déluge d'affection auquel je répondrai 
suivant le pouvoir donné parla Providence à votre serviteur zélé, à votre ami 
sincère, à votre futur... Peste ! quel mot grave j'allais prononcer ! il eût passé 
les bornes du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, Mademoi- 
selle, etc., etc. » 

On notera la pirouette finale avec laquelle Beaumarchais évite de 
prononcer le mot décisif et de s'engager solennellement. 

Nous ne possédons pas toutes les lettres échangées par les deux 
amoureux, mais nous démêlons sans peine la manœuvre de Beau- 



BEAUMARCHAIS 137 

marchais. Il ne prodigue pas les promesses certaines, mais il 
s'entend à donner à Pauline le goût du plaisir et il la serre de 
près dans l'intimité. 

Nous avons une lettre écrite en 1763 par le frère de Pauline à 
Beaumarchais : la jeune fille venait d'essuyer une verte répri- 
mande de sa tante, M me Gachet, qui la menaçait du couvent 
« parce qu'elle ne pouvait ni ne voulait souffrir d'être la conduc- 
trice d'une fille sans principes, qui allait, sans parents, dans des 
maisons dont elle connaissait à peine les maîtres pour y faire, 
jusqu'à trois heures du matin, l'étalage de ses talents ». Le frère 
ajoutait : « Il n'y a que vous, mon cher ami, qui puissiez apaiser 
l'orage. Ma sœur vous prie de venir de très bonne heure pour 
tâcher d'éviter une seconde scène, car la première l'a suffoquée, 
elle est au désespoir.» Et ce billet pressant était adressé « à M. de 
Beaumarchais, que je supplie très instamment de s'éveiller, de 
se lever et de venir ». 

Quelques mois après, l'étoile de Beaumarchais a pâli aux yeux 
de la famille, mais pour Pauline, il reste toujours le tendre ami 
dont on voudrait pouvoir excuser toutes les faiblesses et toutes 
les audaces. Une lettre de la jeune fille publiée d'abord par 
Loménie dans la Revue des Deux Mondes et qu'un excès de scru- 
pule lui avait ensuite fait supprimer de son livre sur Beaumar- 
chais, nous fait saisir d'une façon frappante ce qu'ont été les hési- 
tations et la défense de la jeune amoureuse devant l'habile séduc- 
teur. Elle est écrite après un tête-à-tête où Beaumarchais avait 
certainement pressé la jeune fille de lui accorder toutes les satis- 
factions que ses désirs pouvaient souhaiter; Restée seule et ren- 
trée en elle même, elle nous laisse deviner les combats qui se 
livrent en elle et toute la lettre, avec de tendres alternances de lu 
et de vous, reflète l'incertitude d'un cœur très épris, mais sou- 
cieux de la réserve que lui commande son devoir et son intérêt : 

Je vous réponds, cher ami. du séjour de la tranquillité, mais le cœur et 
l'âme dans une agitation que je ne puis contenir ; quelle charmante lettre que. 
la vôtre ! qu'elle est tendre, et pourtant qu'elle est dangereuse! Tu voudrais 
me former l'illusion du bonheur, sans que cela prenne sur mon repos, et tu 
le crois possible : que les hommes sont injustes ! Ai-je plus de vertu, plus de 
force que toi, qui ne saurais te contenir ? Au moins je ne désire pas l'occasion, 
pourquoi la faire naître ? Je suis contente que tu m'aimes, je ne veux pas 
d'autre bien que je n'y sois autorisée. Pourquoi m'exciter en vain ? N'est-ce 
pas me donner du tourment à plaisir ? Je ne veux point de sacrifice ; il faut 
attendre ; j'en conçois les raisons, je m'y prête ; donne-moi celui de tes désirs 
par respect pour la vertu et par amour pour^ma tranquillité, et je t'en chéri- 
rai davantage. Puis-je sortir de tes bras sans être fort émue, sans éprouver 
mille peines ? Ne devrais-tu pas me ménager, puisque tu sais qu'il faut atten- 
dre ?... Quand j'ai reçu ainsi les preuves de ton affection, je deviens fâcheuse, 
ma douceur s'aigrit, tout me déplaît, j'attends impatiemment, je ne vois plus 
les raisons d'un retard qui me fait peine ; je ne sens plus tes procédés ; l'hon- 



138 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

nôteté de les démarches pour mes affaires ne m'oblige plus tant ; je deviens 
injuste, maussade, mon âme s'avilit; tu n'es plus à mes yeux ce dieu que 
j'aime, ce dieu que j'implore ; je ne te vois plus que comme un ravisseur qui 
cherche à s'emparer d'un bien contre le droit des gens ; c'est Decan, mon 
procureur, mon voleur, etc. 

Enfin, je ne veux point d'un amour si actif, et qui me tourmente ainsi ; 
je ne sais pas quelle douce impression le plaisir fera sur moi, mais je ne l'ai 
vu encore qu'ombragé de mille peines ; si, par la suite, je l'aperçois couleur 
de rose, je le devrais {sic) sûrement à l'économie que j'en fais à présent ; 
c'est un bien que je place pour en avoir la rente. N'y touchons point ; ne faut- 
il pas vivre plus d'un jour ? On dit que mon ami paie bien, qu'il est exact ; je 
le désire. 

Mais cette attitude de ferme dignité ne se maintient pas jusqu'à 
la fin de la lettre ; sans doute en se relisant, Pauline craint de 
froisser les sentiments de son ami ; peut-être redoute-t-elle de 
perdre cet amour auquel elle tient tant, ou, derrière ses remon- 
trances, de ne pas avoir laissé voir combien elle le partage. Elle 
termine par ces mots qui ont dû détruire chez Beaumarchais tout 
l'effet qu'avait pu produire le corps de le lettre : 

Adieu, amour ! adieu, mon âme ! adieu tout ! Quand tu reviendras, ce 
sera pour moi le soleil d'un beau jour. Adieu 1 

On éprouve une vive sympathie mêlée de quelque pitié en 
assistant à la défense désespérée de cette jeune fille, qui semble 
un pauvre petit oiseau battant de l'aile pour échapper à la main 
de son ravisseur. Loménie veut croire que cette défense est restée 
victorieuse, pourtant une lettre que publie M. Latzarus semble 
bien montrer qu'elle a dû faiblir. Le voici : 

Voilà, mon cher ami, la chemise que j'avais à vous et que je vous envoie. 
11 y a dans le paquet un mouchoir à moi dont je vous prie de vous servir pour 
me renvoyer celui que j'ai oublié chez vous hier. Vous ne devez pas douter 
du chagrin que j'aurais s'il était vu de vos sœurs... Tendre et cruel ami, 
quand cesseras-tu donc de me tourmenter et de me rendre malheureuse 
comme tu fais ? Que mon âme t'en veut ! 

Quelle qu'ait été la conclusion de cette première partie de 
l'idylle, Beaumarchais l'interrompt pour aller en Espagne, où il 
trouve bien vite un dérivatif, d'abord dans ses succès mondains 
et ses conquêtes éphémères, mais surtout dans sa liaison avec la 
marquise de La Croix, grande dame et quelque peu aventurière, 
fille de M. de Jarante, marquis de Senas. Grâce à sa beauté impé- 
riale, elle venait de gouverner le comtat Venaissin, par son in- 
fluence sur le jeune Acquaviva, légat du Pape à Avignon. Beau- 
marchais, qui ne fait pas mystère de ses bonnes fortunes, s'affiche 
avec elle aux yeux de la cour et de tout le pays, et il ne laisse 






BEAUMARCHAIS 139 

rien ignorer de sa conquête à son père, qui reçoit de lui la lettre 
suivante : 

Il y a ici. dans la chambre où j'écris, une fort grande et belle dame, très- 
amie rie votre chère comtesse, qui se moque de vous et de moi à la journée. 
Elle me dit, par exemple, qu'elle* vous remercie de la honte que vous avez eue 
il y a trente-trois ans (Beaumarchais avait alors trente-deux ans passés) pour 
i lie. lorsque vous jetâtes les fondements de l'aimable liaison que j'ai enlamée 
il v a deux mois avec elle. Je l'assure que je ne manquerai pas de vous l'écrire, 
et dans l'instant je le fais, car ce qui n'est qu'une plaisanterie de sa part a le 
droit de me faire plaisir tout comme si elle le pensait réellement. 

Ici la marquise ajoute de sa main : 
Je le pense, je le sens, et je vous le jure, Monsieur. 

Beaumarchais poursuit : 

Ne manquez donc pas, par bienséance, dans votre première lettre, à 
remercier Son Excellence de son remerciement, et plus encore des honnêtetés 
dont elle me comble. Je vous avoue que, sans le charme d'une si attrayante 
société, ma besogne espagnole serait pleine d'amertume. 

Voici maintenant la réponse de son père, qui montre que ni la 
dignité paternelle ni le respect filial n'interposaient entre l'un 
et l'autre une pudeur excessive : 

Quoique vous m'ayez donné lieu de me féliciter mille fois de la peine que 
j'ai bien voulu prendre pour vous il y a trente-trois ans, il est bien certain 
que si alors j'eusse pu prévoir le bonheur qu'elle vous procure, de pouvoir 
amuser un peu la belle Excellence qui me fait l'honneur de m'en remercier, 
j'aurais ajouté une petite direction d'intention, qui peut-être vous aurait rendu 
plus aimable encore à ses beaux yeux. Faites-lui agréer les assurances de mon 
plus profond respect, avec les offres de mes services à Paris. Mes vœux seraient 
comblés si j'étais assez heureux pour lui être de quelque utilité ici. Puis- 
qu'elle est amie de ma chère comtesse, je la supplie de vouloir bien lui pré- 
senter mon respectueux attachement. 

(/est cette charmante marquise qu'après une expérience pleine- 
ment concluante Beaumarchais destinait à la faveur royale. Nous 
avons tout lieu de croire qu'il a réussi dans cette singulière entre- 
mise, puisque peu de temps après, le marquis, à qui appartenait 
lo commandement des troupes du génie des armées d'Espagne, 
homme fort bien élevé et époux discret, recevait le titre de com- 
mandeur de Saint-Jacques, avec une belle croix de diamant et 
une pension de douze mille livres. 

Sans doute cette aventure n'avait-elle pas contribué à augmen- 
ter l'estime de Pauline, dont l'affection se trouvait quelque peu 
atténuée par l'absence. Déjà elle avait dû reprocher à Beaumar- 
chais d'avoir séduit — et sur ce point il plaidait coupable — une 
certaine jeune fille nommée Perrette, qui vivait aussi chez 
Ajme Gachet et dont il est question dans un billet cité plus haut. 



140 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

En outre, elle était à ce moment courtisée par le chevalier de 
Séguirand, son compatriote, qui avait jusqu'ici soupiré pour 
Julie. A son retour, Beaumarchais trouve tout cela fort mau- 
vais. Certaines de ses lettres donneraient à croire qu'il se dispo- 
sait à lâcher Pauline, mais il ne veut pas être lâché le premier. 
Aussi lui écrit-il une épître pleine de reproches : 

Vous avez renoncé à moi, et quel temps avez-vous choisi pour le faire ? 
Celui que j'avais destiné devant vos amis et les miens pour être l'époque de 
notre union. J'ai vu la perfidie qui abusait de la faiblesse et faisait tourner 
contre moi jusqu'à mes offres. Je vous ai vue, vous qui avez si souvent gémi 
des injustices que les hommes m'ont faites, je vous ai vue vous joindre à eux 
pour me créer des torts auxquels je n'ai jamais pensé. Si je n'avais pas eu 
dessein de vous épouser, aurais-je mis aussi peu de forme dans les services 
que je vous ai rendus ? Aurais-je assemblé mes amis deux mois avant vos 
refus pour leur apprendre ma dernière résolution, dont je leur avais demandé 
le secret à cause de ménagements que je ne pouvais pas dire, mais qui m'en 
faisaient une loi ? Tout a été tourné contre moi. 

Après une correspondance aigre-douce où il insiste de façon assez 
déplaisante auprès de Pauline pour obtenir d'elle une explication 
décisive, il n'aboutit qu'à une rupture plus nette encore. 

Je ne puis que vous répéter, Monsieur, lui écrit-elle, ce que j'ai dit à ma- 
demoiselle votre sœur, que mon parti est pris pour ne plus revenir ; ainsi je 
vous remercie bien de vos offres, et je désire de tout mon cœur que vous vous 
mariiez avec une personne qui fasse votre bonheur ; je l'apprendrai avec grand 
plaisir comme tout ce qui vous arrivera d'heureux ; j'en ai assuré mademoi- 
selle votre sœur. 

On voit combien le ton de ce billet, qu'elle termine en lui récla- 
mant ses lettres, diffère des tendres messages où elle l'appelait 
« amour, mon âme ». Un cousin de la jeune fille, qui avait servi 
d'intermédiaire entre elle et Beaumarchais, ne lui laisse plus 
aucune illusion. Il lui écrit : 

Tout est dit, mon cher Beaumarchais, et sans espoir de retour ; j'ai fait 
part de vos dispositions à M me Gachet et à M lle Le Breton ; elles ne deman- 
dent pas mieux que de mettre un procédé honnête dans la rupture ; il s'agit 
maintenant de travailler à régler le compte à faire entre M lle Le Breton et 
vous, et de prendre des arrangements avec vous pour vous remplir des som- 
mes qui vous resteront dues. 

Au début de sa carrière amoureuse, c'est Chérubin que nous 
avons vu. N'est-ce pas maintenant plutôt Almaviva, qui veut bien 
tromper mais n'entend pas être trompé ? Dans une lettre à Pau- 
line, assimilant l'amour à l'amour-propre, il écrivait : 

Sans cet amour de nous-mêmes, aucune passion n'a l'entrée de notre àme. 
Il est d'institution divine, et l'amour d'une créature charmante n'est si déli- 
cieux que parce qu'il est une émanation intime de l'amour-propre. 

Ce sera toujours sa théorie : quinze ans plus tard, il écrira plus 






BEAUMARCHAIS 111 

cyniquement à M me de Godeville : « Je ne suis pas tendre, je 
suis libertin. » Avec Pauline, sa définition est plus abstraite, plus 
générale et moins nette ; c'est une jeune fille qu'il ne faut pas 
trop effaroucher. Mais son programme est le même : conquérir 
pour le plaisir de la conquête, prendre du plaisir, en donner, au 
besoin se dévouer et rendre service, puis passer à une autre, 
avec ce petit regret de faire souffrir qui, chez un être qui n'est 
pas mauvais au fond mais qui est foncièrement volage, assai- 
sonne et pimente la frivolité. 

Ce qui frappe quand on voit évoluer Beaumarchais séducteur, 
c'est son aptitude à saisir toutes les occasions. Nous en trouvons 
un autre exemple dans l'histoire de son second mariage, que peut- 
être il méditait déjà au moment où il adressait à Pauline des 
lettres indignées. Il s'agissait d'une veuve assez riche et de deux 
ans plus âgée que lui, Geneviève Madeleine Wattebled, qui avait 
été l'épouse d'Antoine Lévêque, garde-général des Menus Plai- 
sirs. Il semble qu'elle supportait avec impatience un veuvage 
pourtant récent ; elle lut présentée à Beaumarchais par une de 
ses amies, M me Buffault, jolie plébéienne qui s'était avisée, pour 
faire oublier ses origines, de tenir un salon littéraire. Ils s'étaient 
rencontrés dans une allée solitaire des Champs-Elysées, très heu- 
reusement surnommée l'Allée des Veuves. Les deux femmes étaient 
dans un carrosse et Beaumarchais, beau cavalier, attira bien vile 
l'attention de la charmante veuve par son aisance à caracoler. 
On le présente, on l'invite à prendre place dans le carrosse et il en- 
voie aussitôt son valet qui, en prévision de la circonstance, avait 
reçu préalablement le mot d'ordre de retourner à la maison pour 
qu'on préparât un dîner qui pût faire honneur à la nouvelle con- 
quête. M me Lévêque arrive rue de Condé, trouve dans une jolie 
maison une famille aimable et unie et pense aussitôt que « l'on 
peut s'honorer d'un tel mari ». Elle est tout de suite séduite mais, 
en femme d'expérience, avant de conclure cette union, elle 
s'adresse en ces termes à son futur mari : 

Monsieur de Beaumarchais, je suis veuve, je n'ignore pas combien la 
plupart des hommes sont peu retenus par les serments qu'ils font aux 
autels. Je sais combien vous chérissez les femmes ; mais vous êtes homme 
d'honneur ; promettez-moi — et je vous en croirai ■ — ■ que vous ne me lais- 
serez pas pleurer dans un lit solitaire, en proie à tous les soupçons de la 
jalousie. 

Beaumarchais promit et l'on crut à ses promesses. Peut-être le 
mariage présentait-il quelque caractère d'urgence, car il eut lieu 
le 11 avril 1768, et dès le 14 décembre de la même année M me de 
Beaumarchais donnait à son mari un fils. L'enfant devait mourir 



142 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

en 1772, suivant de deux ans sa mère dont le bonheur fut de 
courte durée. Nous possédons des lettres affectueuses et buco- 
liques que Beaumarchais lui écrivait en 1769, lorsqu'il quittait 
Paris pour aller surveiller l'exploitation de la forêt de Chinon. 
Chez cet homme épris de mouvement, de fréquentes et courtes 
absences étaient particulièrement propres à entretenir l'affection 
conjugale. Voici en quels termes il décrit à sa femme sa résidence 
dans un petit village tourangeau : 

... Je loge dans mes bureaux, qui sont une bonne ferme bien paysanne. 
entre basse-cour et potager, et entourée de haie vive, ma chambre, tapissée 
de quatre murs blanchis, a pour meubles un mauvais lit. où je dors comme 
une soupe, quatre chaises de paille, une table de chêne, une grande cheminée 
sans parement ni tablette : mais je vois de ma fenêtre, en t 'écrivant, toutes 
les varennes ou prairies du vallon que j'habite, remplies d'hommes robustes 
et basanés, qui coupent et voiturent du fourrage avec des attelées de bœufs : 
une multitude de femmes et de filles, le râteau sur l'épaule ou dans la main, 
poussent dans l'air, en travaillant, des chants aigus que j'entends de ma ta- 
ble ; à travers les arbres, dans le lointain, je vois le cours tortueux de l'Indre 
et un château antique, flanqué de tourelles, qui appartient à ma voisine, 
M me de Roncées. Le tout est couronné des cimes chenues d'arbres qui se 
multiplient à perte de vue jusqu'à la crête des hauteurs qui nous environnent, 
de sorte qu'elles forment un grand encadrement sphérique à l'horizon qu'elles 
bornent de toutes parts. Ce tableau n'est pas sans charmes. Du bon gros 
pain, une nourriture plus que modeste, du vin exécrable composent mes re- 
pas. En vérité, si j'osais te souhaiter le mal de manquer de tout dans un pays 
perdu, je regretterais bien fort de ne pas t'avoir à mes côtés. Adieu, mon 
amie. 

Voilà encore une aventure qui finit mal et qui valut à Beau- 
marchais les inévitables calomnies que devait entraîner la mort 
rapide de sa seconde femme. Mais elle avait bien commencé, 
ainsi que la plupart des histoires amoureuses de notre héros, 
qui possédait un remarquable flair pour reconnaître les places 
faciles de celles qui étaient imprenables. 

Bien qu'il ait prétendu plus tard que l'amitié était impossible 
entre homme et femme, il maintint toujours des relations aussi 
affectueuses qu'irréprochables avec celle qui fut son interprète 
dans Eugénie, dans le Barbier, et à qui était destiné le rôle de la 
Comtesse dans Le Mariage de Figaro : M lle Doligny, dont tous les 
contemporains admirent autant le talent que la parfaite mora- 
lité. Beaumarchais savait fort bien à qui il avait affaire et ne se 
hasardait que sur les terrains où sa poursuite pouvait avoir 
quelque chance de succès. 

Il se montra moins réservé avec M lle Ménard, jolie actrice de la 
Comédie-Italienne, qui avait pour prol ecteur le duc de Chaulnes, 
« un des hommes les plus gros et les plus vigoureux de France », 
dont le caractère présentait les plus singulières contradictions : 
de l'intelligence, mais un orgueil effréné et une complète absence 



BEAUMARCHAIS 143 

de jugement. Ce seigneur, qui appartenait à l'une des plus grandes 
familles de France, manifestait sa tendresse pour sa protégée 
en lui infligeant les plus violentes brutalités dont il était capable. 
La jeune femme, sensible, fine et lettrée, trouvait, des consola- 

I ions auprès de Beaumarchais, que le duc avait eu l'imprudence 
de lui présenter. Il s'ensuivit une série de scènes tragi-comiques 
dont nous possédons le récit par les Mémoires de Gudin et les 
dépositions faites au procès qui en fut la conséquence. Loménie 
en a reproduit toutes les parties essentielles ; nous y voyons le 
duc dans un accès de fureur poursuivant Beaumarchais au tri- 
bunal de la Yarenne du Louvres où il siégeait, et prétendant 
interrompre l'audience pour demander raison à son rival, puis 
invité par Beaumarchais à se calmer et à venir s'expliquer chez 
lui, dévorant le dîner qui lui est offert, entre deux scènes de re- 
proches et de pugilat. Le résultat fut pour chacun des deux ad- 
versaires un emprisonnement, particulièrement malencontreux 
pour Beaumarchais, au moment où il devait s'occuper de son 
procès contre le comte de La Blache. Quant à l'héroïne, elle était 
entrée au couvent dont elle sortit au bout de quinze jours, au 
grand dépit de son consolateur qui acceptait difficilement l'idée 
qu'elle restât en liberté tandis qu'il demeurait prisonnier. Mais 
il se calma bientôt en apprenant qu'elle intervenait en faveur de 
sa délivrance. Toutes les fois que Beaumarchais se trouvera incar- 
céré, on verra régulièrement intervenir une de ses tendres 
amies pour le rendre aux douceurs de l'existence ; et c'est encore 
une nouvelle preuve de la singulière séduction qu'il n'a cessé 
d'exercer. 

C'était un être bien volage sans doute, et qui usait de son 
charme pour passer d'une conquête à l'autre ; sur ce chapitre 
il professe la philosophie facile et volontiers cynique de son siècle. 

II l'a exprimée en des vers légers où, sous le titre : Galerie des 
Femmes du Siècle... passé, il trace quelques portraits de femmes 
qu'il a connues et qui, bien entendu, appartiennent au siècle 
présent. Leur trait commun est de n'être jamais vertueuses. 

Les femmes, sur leur contenance 

Ont le plus absolu pouvoir : 

On porte au cercle une décence 

Qu'on méprise dans le boudoir. 

C'est là qu'on donne et prend le change 

Sur l'amour et la volupté, 

Là tout plaît, pourvu qu'on se venge 

Des ennuis de l'honnêteté. 

Voyez cette dévote altière 

Au teint pâle, au front sourcilleux, 



144 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Déchirer la nature entière 

D'un ton humblement orgueilleux. 

Bien est-il vrai que, plus parfaite, 

Fuyant le monde et ses attraits, 

Elle ne brûle, en sa retraite, 

Que pour Dieu seul, ... et son laquais. 

Ici la fermière opulente 

Défraie un galant de la Cour ; 

Plus loin la marquise indigente 

S'affuble d'un financier lourd. 

La noble vend ; la riche achète ; 

O temps, ô mœurs ! l'amour n'est plus ; 

Toute femme adore en cachette 

Le dieu de Lampsaque ou Plutus. 

Aussi Beaumarchais conseille-t-il l'inconstance : 

Tant de larmes pour une belle, 

Jeune homme, est bien loin de nos mœurs ; 

Rose a changé ; changez comme elle. 

Elle est volage... aimez ailleurs. 

Nos dames ne sont pas cruelles, 

Une obligeante urbanité 

Tient lieu d'amour, et fait chez elles 

Les honneurs de la chasteté. 

et il conclut : 

Retenez ce bon mot d'un sage ; 
Des mœurs il est le grand secret : 
Toute femme vaut un hommage, 
Bien que peu sont dignes d'un regret. 

Ici il y a de sa part un peu de forfanterie, car il les a beaucoup 
aimées, et il fallait bien qu'il conservât à quelques-unes un souve- 
nir attendri et un regret, pour s'être montré avec elles aussi bon 
et aussi miséricordieux. 

Un peu plus tard, il s'écriait au cours de l'affaire Kornmann, 
où ses galanteries lui avaient été reprochées :« Eh! pourquoi rou- 
girais-je de les avoir aimées ? Je les chéris encore. Je les aimai 
jadis pour moi, pour leur délicieux commerce, je les aime aujour- 
d'hui pour elles, par une juste reconnaissance. Des hommes 
affreux ont bien troublé ma vie ! quelques bons cœurs de femmes 
en ont fait les délices. Et je serais ingrat au point de refuser dans 
ma vieillesse mes secours à ce sexe aimé qui rendit|ma jeunesse 
heureuse ! » Le souvenir de ses amours défuntes ne manquait 
jamais d'émouvoir sa sensibilité et de le porter à la bienfaisance. 
Sa rupture avec Pauline Le Breton lui avait laissé entre les mains 
une créance d'environ 25.000 francs, reliquat d'un compte où il 
avait déjà beaucoup sacrifié de ses propres intérêts. Malgré son 
amour-propre blessé, il ne la réclama jamais à la malheureuse qui 



BEAUMARCHAIS 145 

était devenue veuve de Séguirand après un an de mariage ; elle 
figure avec beaucoup d'autres parmi les recouvrements ne laissant 
aucun espoir. De même on le verra secourir plus tard M me Goëz- 
man, dont pourtant la légèreté et les mensonges avaient failli lui 
coûter l'honneur et la fortune. 

Sur sa bonté, on ne saurait élever aucun doute ; nous en avons 
cent témoignages, aussi bien parmi ses amis que dans sa famille 
même. C'est au spectacle de cette famille si tendrement unie que 
M me Lévêque, on s'en souvient, s'était décidée à lui donner sa 
main. Un jour que Mesdames, filles de Louis XV, avaient reçu 
avis que Beaumarchais était en mauvais termes avec son père et 
faisait preuve d'ingratitude à son égard, il ne trouva pas de 
meilleure défense que d'amener chez elles ce brave homme de 
père, qui se chargea lui-même de faire l'éloge de son fils. Au cours 
de son voyage en Espagne, ses innombrables affaires d'argent et 
de cœur ne l'empêchaient pas de penser à tous les siens. Il écrit 
son père : 

Il me semble que je ménagerais ici des échappées délicieuses de temps en 
temps, si je pensais que je vais passer un mois ou deux dans ma maison, occu- 
pée par des ménages aussi heureux que chers à mon cœur ; et enfin, quelle 
retraite au bout de mes affaires que d'aller ensevelir le reste de ma vie au 
milieu de mes parents, amis, tous enchantés les uns des autres et connais- 
sant tout le prix de l'aisance sans faste, et de ce qu'on appelle l'heureuse 
médiocrité ! ... 

En attendant, il s'intéresse aux amours de Julie, alors cour- 
tisée par Séguirand, de Tonton et du pauvre Miron autant qu'à 
ceux de Lisette, abandonnée par Clavijo et demandée en mariage 
par Durand. Il n'oublie ni Pauline, ni non plus Perrette, avec qui 
la situation n'est pas tout à fait aussi correcte. Mais il voudrait 
faire nommer son beau-frère Guilbert architecte du roi d'Espagne 
et il veut aider son père à se faire soigner par Tronchin. Aussi ne 
s'étonnera-t-on pas que sa sœur Julie le compare à Grandisson, le 
héros de Richardson qui était si à la mode à cette date, et 
qu'elle écrive sur un petit cahier où elle consignait ses pensées se- 
crètes : 

Je vois dans Beaumarchais un autre Grandisson : c'est son génie, c'est, 
sa bonté, c'est une âme noble et supérieure, également douce et honnête. 
Jamais un sentiment amer pour des ennemis sans nombre n'approcha de son 
cœur. Il est l'ami des hommes ; Grandisson est la gloire de tout ce qui l'en- 
toure, et Beaumarchais en est le bonheur. 

Vertueux Grandisson, modèle de ton sexe, cher, cher aimable frère, amour 
de tous les deux, tu ne verras jamais ces expressions secrètes d'une sensibi- 
lité qui fait le charme de ma vie. Je l'entretiens ici pour moi, pour mon plai- 
sir, pour soulager mon cœur d'une profusion de sentiments que je veux pé- 
nétrer. 

10 



1-16 REVUE DES COURS ET CONFERENCES 

Quant à son père, ses sentiments s'expriment mieux encore dans 
une lettre souvent citée, de décembre 1764 : 

Tu me recommandes modestement de t'aimer un peu ; cela n'est pas pos- 
sible, mon cher ami: un fils comme toi n'est pas fait pour n'être qu'un peu 
aimé d'un père qui sent et pense comme moi. Les larmes de tendresse qui 
tombent de mes yeux sur ce papier en sont bien la preuve ; les qualités de 
ton excellent cœur, la force et la grandeur de ton âme me pénètrent du plus 
tendre amour. Honneur de mes cheveux gris, mon fils, mon cher fils, par où 
ai-je mérité de mon Dieu les grâces dont il me comble dans mon cher fils ? 
C'est selon moi, la plus grande faveur qu'il puisse accorder à un père honnête 
et sensible qu'un fils comme toi. 

Ce caractère complexe n'est donc point inexplicable. Son 
exubérante vitalité est accompagnée d'un grand fonds de bonté 
naturelle ; mais il ne souffre point d'être entravé dans ses élans 
d'indépendance. Il s'impatiente dès qu'un nouveau désir lui fait 
abandonner une conquête pour voler à une autre. Nous l'avons 
suivi jusqu'au voisinage de la quarantaine, puisque son aventure 
avec M lle Ménard date de 1770. Sept ans plus tard il écrit à 
]\jme d e Godeville: «Il y a vingt ans que j'étais un jeune homme 
aimable, c'est-à-dire un fat. Si je rendais alors les femmes malheu- 
reuses, c'est que chacune voulait être exclusivement heureuse et 
qu'il me semblait que, dans cet immense jardin qu'on appelle 
le monde, chaque fleur avait droit au coup d'oeil de l'amateur. » 
Et dans une autre lettre : « Rire et jouir et déraisonner est tout 
le charme de l'amour. Il s'allume, il s'éteint sans nous consulter. 
Sorti de là, vous êtes tout étonné de souffler dans vos doigts au- 
près de la belle qui vous bridait le sang. » 

De telles professions de foi nous feraient voir en Beaumarchais 
un roué sec et sans cœur si nous ne savions d'autre part tout ce 
qu'il y avait chez lui d'obligeance spontanée et de dévouement, 
et avec quel souci parfois très délicat il se plaisait à rendre ser- 
vice à son prochain. Sous l'impulsion sexuelle nous le voyons 
prendre parfois une attitude déplaisante et fâcheuse ; mais lors- 
qu'il se laisse aller naturellement à son besoin d'aimer, de servir, 
d'être bon, il nous reste extrêmement sympathique. 

(A suivre.) 



Théophile Gautier et l'Italie 

Cours de M. Henri BÉDARIDA, 

Professeur à l'Université de Grenoble. 



L'appel italien : nature, poésie, beaux-arts. 

Gautier n'a connu directement l'Italie qu'en 1850. Cette dé- 
couverte nouvelle n'a pas eu pour la formation du poète et du 
prosateur une importance aussi décisive que la découverte de 
l'Espagne, antérieure de dix ans. Elle n'en répondait pas moins à 
de profondes aspirations. Quand l'écrivain put visiter l'autre 
péninsule latine, son talent plus mûr retrouva une occasion de se 
compléter en se renouvelant partiellement. D'âme et de corps 
il réalisait un rêve de plus : un rêve longuement caressé. 



Les romantiques de France avaient entendu l'appel de l'Italie 
à l'égal de l'appel de l'Espagne. Ils avaient de bonne heure re- 
noncé à toujours s'exalter dans les brumes et dans les ténèbres du 
pays d'Ossian et de Young. M me de Staël avait tourné les curio- 
sités et les enthousiasmes vers la patrie d'adoption de sa Corinne 
en même temps que vers le sol qui avait nourri Werther et 
Charlotte. Au début du siècle déjà, avant même de suivre le fa- 
meux itinéraire qui, de Jérusalem, devait le ramener à Paris par 
l'Afrique du Nord et par l'Espagne, Chateaubriand était allé 
promener sa hautaine mélancolie à Rome et dans les solitudes de 
la campagne romaine. Dans l'ode Mon enfance, Victor Hugo 
associait à ses souvenirs d'Espagne ceux de l'Italie qu'il avait 
parcourue, plus jeune encore. Le « haut Cenis », « l'Adige et l'Ar- 
no », Rome, puis Turin, puis Florence, Naples enfin défilent sans 
beaucoup d'ordre dans cette large évocation. Il y a là peut-être 
plus de convention que de précision. Du moins le morceau atteste- 



148 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

t-il que, vers 1825, la mode littéraire était à l'Italie autant sinon 
plus qu'à l'Espagne (1). 

Quand on connaît l'influence que le chef reconnu de l'école 
romantique a exercée sur Gautier, on ne peut douter que, dès ses 
débuts poétiques, celui-ci ait suivi en imagination l'errante jeu- 
nesse de son maître. Et l'on peut penser aussi qu'il a repris par- 
fois à son compte l'invocation de Gérard de Nerval, le compa- 
gnon de ses études, le compagnon de son premier voyage, celui 
qui avait contribué à le pousser dans la carrière des lettres : 

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé, 
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie, 
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé. 
Et la treille où le pampre à la rose s'allie. 

Des pèlerins fervents que l'Italie a comptés entre 1815 et 1850, 
de Stendhal à Michelet, en passant par Edgar Ouinet et Lamen- 
nais, par les poètes Delavigne, Brizeux, Barbier, Musset lui-même, 
par Jules Janin le critique, bien peu n'ont pas gémi sur les mi- 
sères de l'Italie et souhaité sa rédemption (2). 

Il semble, a priori, qu'on ne doive pas rencontrer Théophile 
Gautier dans ce groupe de poètes et de voyageurs. Le sort des 
peuples, le jeu des partis sont restés longtemps étrangers à son 
intelligence et à son tempérament. Plus que vers les progrès à 
venir, il se tournait vers les prestiges du passé. La civilisation 
des époques anciennes lui paraissait, sinon complète, du moins 
capable de soutenir la comparaison avec celle de son temps, trop 
mécanique et tendant à tout niveler. Le pittoresque extérieur, 
le brillant, le coloré semblaient seuls l'attirer. Quand le modèle 
de Sainte-Beuve le disputait encore en son esprit au modèle de 
Victor Hugo, il se repliait volontiers sur lui-même et s'enfermait 
dans la tiède et placide intimité de sa demeure. Dans la Préface 
d'Albertus, son deuxième recueil (1832), il se présentait lui-même 
en ces termes : « Il n'a aucune couleur poétique ; il n'est ni rouge, 
ni blanc, ni même tricolore ; il n'est rien, il ne s'aperçoit des révo- 
lutions que lorsque les balles cassent les vitres » (3), 



(1) P. Hazard, Les origines du Romantisme et les influences étrangères : 
le Midi, dans les Annales de l'Université de Paris, juillet 1928. — ■ H. Béda- 
rida, Le Romantisme français et l'Italie, dans la Revue de V Université de Lyon, 
avril-juin 1931. 

(2) R. Noli, Les Romantiques français et l'Italie..., Dijon et Paris, 1928. — 
U. Mengin, L'Italie des romantiques, Paris, 1902 (chap. vi : L'Italie d'Alfred 
de Musset). 

(3) Poésies complètes de Théophile Gautier, publiées par René Jasinski, 
Paris, Firmin-Didot (1932), t. I, p. 81. 



THÉOPHILE GAUTIER ET L'iTALIE 149 

Devenu journaliste, journaliste brillant et de plus en plus 
écouté, Gautier pouvait-il rester étranger aux préoccupations 
de l'heure, aux aspirations et aux désirs successifs de l'opinion ? 
A la Chronique de Paris et à La Presse, au Figaro et à La Charte 
de 1830, très rarement on le vit toucher à la politique. Il est ce- 
pendant un article qui montre notre esthète, attentif aux évé- 
nements. Le poète qui ne laissait échapper aucune occasion de 
se moquer des humanitaires, utilitaires et autres partisans du 
progrès n'eut guère plus à se louer de la révolution de 1848 que 
de la révolution de 1830. La chute de Louis-Philippe lui fit perdre 
des avantages matériels péniblement acquis. Il n'en est que plus 
intéressant de relever ce que Théo écrivait le 28 juillet 1848 dans 
Le Journal, organe d'Alphonse Karr. Ces pages ont pour titre 
La République de Vavenir. 

La République ! certainement nous l'acceptons et nous la voulons sans 
aucune arrière-pensée, franchement, loyalement; mais le titre seul ne suffit 
pas, il nous faut la chose. Toutefois, qu'on se rassure, nous ne sommes nulle- 
ment un républicain de la nuance la plus foncée. Beaucoup de gens parmi 
ceux qui la craignent et plusieurs parmi ceux qui l'aiment se figurent la 
République avec un accompagnement obligé de guillotine, de maximum, 
d'assignats, de comité de Salut public, de Montagne, de loi agraire et autres 
moyens terroristes. Cette idée est la plus fausse qui se puisse concevoir. 

Et le journaliste expose sa conception : « égaux, libres et frères», 
les citoyens d'aujourd'hui doivent reléguer l'idéal de république 
« farouche, pauvre et mal nourrie » que les mauvaises études clas- 
siques ont fait adopter aux hommes de la première Révolution. 
Loin que d'imiter la Rome de Brutus et Sparte, « ville libre que 
servaient deux cent mille Ilotes, plus maltraités que des nègres », 
tâchons de faire une République entièrement nouvelle. Ce sera 
la république du bonheur, par l'application intelligente de la 
liberté et de l'égalité. « Il y aura toujours parmi les hommes une 
aristocratie..., celle des poètes » ; et, par là, Gautier n'entend pas 
seulement ceux qui assemblent des rimes, mais, au sens grec, 
ceux qui font ou qui créent. Sous le politique d'occasion, l'artiste 
ne pouvait manquer de percer. Et c'était encore l'artiste qui 
concluait : 

Nous la voulons fermement cette belle république athénienne, pleine de 
lumière et de bourdonnements joyeux, chantée par le poète, sculptée par 
le statuaire, colorée par le peintre, employant pour le bonheur de ses fils 
toutes les ressources des sciences et des arts, offrant à tous les pieds ses 
escaliers de marbre blanc et découpant, sur un ciel d'un bleu tranquille, 
les frontons de ses palais et de ses temples (1). 

(1) Article repris dans le volume Fusains el eaux-fortes, Paris, Charpentier, 
1880, p. 229-238. 



150 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Tel était, à peu de chose près, l'état d'esprit de l'écrivain quand 
il reprit deux ans plus tard son bâton et sa garde-robe de voya- 
geur. L'ancien « incolore » de 1830, le partisan nouveau de la 
république athénienne, nous le verrons, non point se ranger réso- 
lument sous les plis du tricolore italien, mais vilipender à tout le 
moins les couleurs et les armes des oppresseurs. 

Gautier ne constitue donc pas tout à fait une exception parmi 
ïes pèlerins apitoyés de l'Italie du Risorgimenlo, dans le chœur des 
admirateurs agissants de la nation voisine, de ceux qui s'inquiè- 
tent publiquement sur son sort et cherchent à la soulager, à 
l'aider. Mais, alors même qu'il serait complètement détaché des 
préoccupations du temps, notre écrivain apparaîtrait encore 
comme un témoin éloquent de l'admiration romantique pour une 
terre de lumière, de fantaisie et de rêve ; pour la patrie plus réelle 
de Dante et de Pétrarque ; pour l'asile classique — dans ce sens, 
le fougueux Théo eût admis le terme — pour le classique asile 
des beaux-arts. 



A la suite des maîtres chers à son jeune lyrisme, — Byron, Musset, 
Goethe — Gautier s'est laissé de bonne heure entraîner en Ita- 
lie. Heureuse l'imagination qui ne connaît pas de contrainte. 

11 est doux de raser en gondole la vague 
Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon, 
Quand la lune élargit son disque pâle et vague, 
Et que du marinier l'écho dit la chanson... (1). 

C'est ainsi que débute une des dernières pièces du petit recueil 
de 1830. Le titre nous avertit que c'est une Imitation de Byron. 
S'il faut en croire les souvenirs que Gautier rédigeait à la veille 
de sa mort et qui parurent alors en feuilletons dans Le Bien 
public, il aurait puisé dans l'œuvre du poète anglais non seule- 
ment le thème de quelques stances brèves, mais encore le sujet 
d'un sombre drame. 

Victor Hugo n'avait pas encore composé Angelo, ni Musset 
son Lorenzacccio. Mais, au temps du Petit Cénacle, Théo et son 
camarade Auguste Maquet, un autre condisciple du collège Char- 
lemagne, auraient « découpé dans le poème si touchant de lord 
Byron — Parisina » une pièce qui aurait mis à la scène les malheu- 

(1) Poésies complètes, éd. citée, t. I, p. 74. 



THÉOPHILE GAUTIER ET L'iTALIE 151 

reux amants de Ferrare. L'auteur de YHisloire du Romantisme 
ajoute : « Le souvenir nous en est resté dans ces lointaines pro- 
fondeurs du passé comme renfermant des morceaux remarquables. 
Mettez qu'ils soient de notre collaborateur, pour que notre modes- 
tie ne souffre pas trop, et vous serez dans le vrai ». Il ne réclame 
pour siennes, dans cette oeuvre détruite, que « quelques tirades 
assez bien tournées ». Lovenjoul a précisé que le drame devait 
s'intituler Ugo, que seuls le plan et quelques scènes en furent 
achevés. Dans V Entra' de du 4 juillet 1872, un admirateur, Charles 
Ménétrier, dont la mémoire aurait été particulièrement fidèle, 
crut pouvoir citer un assez long passage du drame projeté. C'était 
un monologue du comte Ugo, fils naturel du duc d'Esté et amant 
de sa belle-mère (1). L'homme qui exhumait ainsi un fragment de 
l'ouvrage disparu se déclarait incapable de l'attribuer à l'un ou 
à l'autre collaborateur. Il semble bien, cependant, que la part de 
Gautier dans cette composition ou cette ébauche ait été assez 
mince. Il a passé au pied du vieux château fort des princes d'Esté, 
sans accorder aux personnages de ce drame la moindre allusion. 
A vingt ans, il composait l'étrange poème d'Alberlus, qu'il 
publiait l'année d'après (1832). Cette légende théologique, « semi- 
diabolique, semi-fashionables » met en scène un jeune peintre de 
Leyde qui croit posséder la plus ravissante des maîtresses, mais 
qui, au plus beau de son rêve, ne trouve entre ses bras qu'une 
horrible sorcière chargée d'ans et de maléfices. Le héros, c'est, au 
fond, Gautier ; mais par plus d'un trait il ressemble aussi à Mus- 
set et à Byron. C'est dire qu'un moment son rêve doit le conduire 
à Venise. Le peintre Albertus est guidé à travers cette ville par 
Don Juan. Et le poète d'insérer dans ce passage force mots ita- 
liens : Che vuoi, signor ! demande à son maître le domestique 
d'Albertus, qui semble avoir lu Le Diable amoureux de Cazotte. 
Voici encore celle dont les yeux ont « tant de morbidezza ».. 

Notre Innamorata, couchée autant qu'assise. 
Sur un moelleux divan.... 

Et voici, avant les mots français du langage d'amour, la série 
des vocatifs : Idolo del mio cuor, anima mia. Dans cet épisode, 
l'ancien rapin glisse aussi les souvenirs des antiques toiles véni- 
tiennes avec leurs touches d'orientalisme : 



(1) T. Gautier, Histoire du Romantisme..., nouv. édit., Paris, Fasquelle, 
1927, p. 79-80. — Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Histoire des Œu- 
vres de Théophile Gautier. Paris, Charpentier, 1887, t. I, p. xxxvi, et t. II, 
p. 420-423 (n<> 2350 bis). 



152 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Un petit négrillon, qui tenait une torche 
De cire parfumée, attendait sous le porche ; 
Sa livrée écarlate, avec des galons d'or, 
Etait riche et galante... (1) 

Un peu plus tard, en 1833, Gautier prend texte des fameux 
vers de Goethe que presque tous nos romantiques ont goûtés. Il 
fait entendre à son tour, en la développant, la Chanson de Mi- 
gnon. Une symbolique jeune fille, la poésie peut-être, veut partir. 
L'écrivain cherche à la retenir. Le temps n'est point favorable au 
voyage. Et puis, cette Italie où l'on irait n'est-elle pas une nation 
déchue que les poètes eux-mêmes ont dû décrier ? Enfin, notre 
France n'offre-t-elle pas, à défaut d'aussi splendides décors, des 
œuvres d'art comparables ? Tel est le thème. Mais on sent que, 
s'il traduit ou transpose avec art le développement du poète 
d'Allemagne, Gautier n'est pas convaincu tout à fait par les rai- 
sonnements qu'il oppose au chant de Mignon : 

Ne la connais-tu pas la terre du poète, 

La terre du soleil où le citron mûrit. 

Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit ? 

C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre, 

C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre. 

Le morceau s'achève par un couplet où, pour la première fois, 
Gautier exprime l'inquiétude du départ et les menaces de l'ab- 
sence ; où il chante une fois de plus les modestes plaisirs de l'in- 
timité. 

Le foyer domestique, ineffable en douceurs, 

Avec la mère au coin et les petites sœurs. 

Et le chat familier qui se joue et se roule, 

Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule, 

Quelques anciens amis causant de vers et d'art, 

Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard (2). 

Toutefois, le poète n'a pas tardé à se montrer moins casanier. Il 
a voulu, au contraire, se déraciner, se dépayser. Rêvant Escurials, 
Eldorados, lointaines mers, il a voulu connaître de ses yeux des 



(1) Strophes LXXXIII, LXXXIX, CIII, LXXXVII. Poésies complètes, 
éd. citée, t. I, p. 168-178. — R. Jasinski, Les années romantiques de Th. Gau- 
tier. Paris, Vuibert, 1929, p. 113, voit dans Alberlus « une mosaïque de 
thèmes », dans « chaque thème une mosaïque d'emprunts ». Il a raison ; 
mais peut-être Véronèse ou Tintoret ont-ils fourni au poète le portrait de 
son négrillon avec plus de précision encore que le passage (cité p. 110) de la 
Chronique du règne de Charles IX. 

(2) Poésies complètes, éd. citée, t. II, p. 129-133. 



THÉOPHILE GAUTIER ET L'iTALIE 153 

contrées toujours nouvelles. Devant son désir de parcourir l'Ita- 
lie après l'Espagne, plus rien n'a tenu des objections que for- 
mulait lyriquement sa Chanson de Mignon. 



Avec la fougue habituelle de sa fantaisie, Maxime Du Camp a 
cru trouver dans l'ascendance paternelle l'origine de l'exotisme 
de Théo. Lancé sur cette voie, on devrait dire que, « fils et petit- 
fils de sujets du Pape en Avignon », l'écrivain était prédestiné 
au voyage d'Italie, ou tout au moins à certaines sympathies ita- 
liennes (1). Sans doute pontifes et légats ont-ils laissé de bons sou- 
venirs dans le Comtat Venaissin ; mais cette province n'a jamais 
aliéné pour autant son caractère provençal et français. Tout ce 
qu'ont pu faire chez Théophile les souvenirs de son père Jean- 
Pierre Gautier, c'est de porter sa curiosité vers la poésie italienne. 
— Avignon et la fontaine de Vaucluse, — Pétrarque, — l'Italie : 
voilà les maillons de la chaîne. 

De fait, la culture italienne de notre écrivain était sérieuse. 
Il semble avoir connu de bonne heure la langue qui se parle au 
delà des Alpes et l'avoir mieux connue d'abord que l'espagnole. 
Moins détaché qu'il ne prétendait de toute politique et partici- 
pant aux vagues espoirs de ses amis du Petit Cénacle, Gautier 
composait au lendemain de la révolution de juillet le sonnet qui 
débute par ces vers : 

Avec ce siècle infâme, il esi temps que l'on rompe ; 
Car à son front damné le doigt fatal a mis 
Comme aux portes d'enfer : Plus d'espérance ! — Amis, 
Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe. 

Facile et trop commune réminiscence dantesque, dira-t-on. Mais 
par une des deux épigraphes de cette même pièce, le jeune poète 
montrait une connaissance plus complète du chant de V Enfer qui 
décrit non seulement la porte fatale mais encore le vestibule où 
se pressent ceux qui vécurent sans infamie et sans louange ; 

E la lor cieca vita è tanto bassa 
Ch' invidosi son d'ogn'altra sorte (2). 

(1) M. Du Camp, Théophile Gautier, 5 e éd., Paris. Hachette (1924), 
p. 11-12. — M. Jasinski a du reste prouvé que les Gautier étaient originaires 
des Hautes- Alpes et qu'ils « furent d'abord des cultivateurs à la fois paysans 
et montagnards, humbles et rudes» (Les Années romantiques de Th. Gautier, 
p. 3-9). * 

(2) Dante, Inferno, ch. m, vers. 47-48. — Gautier. Sonnet VII; Poésies 
complètes, t. 1, p. 113. — La sentence courante Vulnerant omnes, ultima 



154 REVUE DES COURS ET CONFERENCES 

Il semble que Gautier ait songé un jour à traduire en vers le 
chant d'Ugolin. Il est certain, en tout cas, que le souvenir du 
tragique épisode la Divine Comédie affleurait dans le récit du 
voyage de Belgique accompli en 1836. Sur la route, vers Senlis, 
la faim éperonnait furieusement Théo et son ami Fritz, alias 
Gérard de Nerval ; et les deux compagnons commençaient à se 
« regarder comme Ugolin et ses fils dans la tour » de Pise (1). Dans 
les strophes qu'il devait en 1865 dédier à l'impératrice, Gautier 
allait rappeler encore l'œuvre de l'Alighieri : 

Il est d'autres cités dolentes 
Que d'autres Dante décriront (2)... 

Il fallait à l'indulgente Mélanie Waldor une certaine bonne vo- 
lonté pour trouver « quelquefois une couleur dantesque » (3) aux 
strophes d'Alberlus. Dans les romans goguenards des Jeunes- 
France, le prosateur allait plutôt caricaturer un certain engoue- 
ment pour l'œuvre du Florentin, ou mieux se moquer de l'inter- 
prétation romantique de l'imagination et de la psychologie dan- 
tesques. Telle est la portée de certains traits, par exemple, du 
Rodolphe de Celle-ci el celle-là. Gautier, quant à lui, comprenait 
mieux l'ordonnance de la Commedia et la délicatesse du dolce 
slil nuovo. 

Dans son œuvre poétique si variée, les allusions pétrarqui- 
santes ne manquent pas non plus. Un jour, c'est en 1835, la Gy- 
dalise, amante fugitive, appelle l'évocation de quelques grandes 
amoureuses, dont Béatrix et 

Laure la blonde, avec ses grands yeux doux (4). 

Un peu auparavant, dans l'ode Noire-Dame, le poète avait rap- 
pelé les jardins d'Alcine (5), complétant ainsi par une réminis- 
cence de l'Arioste les légendes et les visions moyenâgeuses à la 



necal, peinte au-dessous du cadran solaire de l'église d'Urrugne, devait 
encore paraître au poète de L'Horloge (Es pana ; Poésies complètes, II, 
226). 

Comme l'inscription de la porte maudite. 

(1) Un tour en Belgique, 1, article de la Chronique de Paria, 25 septembre 
1836. Repris dans Caprice et Zigzags, 3 e éd., Paris, Hachette. 1865. p. 11. 

(2) Poésies complètes, III. 244. — - Voir aussi dans le Moniteur universel 
du 31 octobre 1855 un article sur La Divine Comédie du Dante ; traduction 
d<- M. Mesnard. 

(3) Article du Journal des Femmes, du 2 février 1833. cité par R. Ja- 
sinski, Les années romantiques, p. 120 

(4) Poésies complètes, II, 193. 

(5) Poésies complètes, II, 148. 



THÉOPHILE GAUTIER ET L'iTALIE 155 

Y. Hugo (1). Mais les souvenirs des poètes italiens ne sont pas 
toujours aussi fugitifs. Qu'on relise, par exemple, la Comédie de 
la morl. Pour cette pièce de plus longue haleine, il semble que 
Gautier ait eu devant les yeux non seulement les images d'une 
moderne « danse macabre », haute en couleur romantique, mais 
encore certaines visions de Y Enfer de Dante ou du Triomphe de 
la morl de Pétrarque. 

C'est à ces deux sources encore que le poète français a puisé 
pour la transposition d'un pauvre amour défunt. C'est au début 
du Triomphe de Pétrarque. Le morceau, adressé au peintre Louis 
Boulenger, ne se borne pas à célébrer le chantre deLaure, l'auteur 
des Trionfi. Les premières strophes sont d'inspiration dantesque. 
Elles représentent Gautier errant dans la nuit, nuit intérieure et 
tout ensemble nuit de l'au-delà, un peu comme dans la selva 
oscura. L'auteur idéalise à dessein : la Cydalise morte de consomp- 
tion devient la « noble dame » à qui il avait donné son amour ; 
et, quand cette Béatrice nouvelle a fui dans les cieux sans retour, 
l'amant esseulé exhale son chagrin amer 

D'être ainsi confiné dans la demeure noire. 

Sur ma tête pesait la coupole de fer, 

Et je sentais partout, comme une mer glacée, 

Autour de mon essor prendre et se durcir l'air. 

Les images empruntées à la Divine Comédie se poursuivent. Contre 
le « mur d'airain » la triste pensée brise ses ailes. Mais voici que 
d'un pas lourd et pesant le poète peut gravir l'escalier. Il est 
ébloui par une vision nouvelle. C'est le tableau que Boulenger 
avait exposé au Salon de 1836 ; Théo et une autre de ses maî- 
tresses, la Victorine, y figuraient deux personnages. Cette 
gloire de Pétrarque qui vient de ceindre au Capitole le suprême 
laurier poétique, Gautier l'incorpore à son rêve. L'art accomplit 
le miracle. L'ombre se dissipe. La belle et noble dame (l'idéa- 
lisation se poursuit) engage le poète à monter par l'escalier de 
flamme. Sur le chemin du Purgatoire, l'auteur du Canzoniere. 
sera le Virgile, le guide de ce nouveau pèlerin de l'au-delà. 

Pour ce morceau, Gautier adopte avec un sens artistique ai- 
guisé le rythme même des Canliche de Dante et des Trionfi de 



(1) Gautier a partagé aussi l'admiration des romantiques d'Allemagne 
et de France pour Carlo Gozzi. On verra dans un autre chapitre qu'il connais- 
sait bien l'œuvre de l'écrivain vénitien. Si l'on en croit E. Bergerat (Théo- 
phile Gautier. Entretiens. Souvenir* et Correspondance, p. 206), il aurait pro- 
jeté un moment d'adapter la féerie de Gozzi, L'amore délie Ire melarancc. 



156 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Pétrarque, la tierce rime. Et, tout en traduisant en mots harmo- 
nieux la scène animée du peintre, il chante la gloire de son devan- 
cier : 

... Beau cygne italien, roi des amours fidèles, 
Poète aux rimes d'or, dont le chant triste et doux 
Semble un roucoulement de blanches tourterelles... 

... Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur 
Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde, 
Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur. 

Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde ; 

Tout l'univers pour toi pivote sur un nom. 

Et le reste n'est rien que boue et fange immonde. 

Sous le laurier mystique et le divin rayon. 
Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige, 
Entre la rêverie et l'inspiration... 

... Tu viens du Capitole où César est monté. 
Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque. 
Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté. 

Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque. 
Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein. 
Tu n'as jamais flatté ni peuple ni monarque. 

Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, 
Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes ; 
Ton rôle fut toujours pacifique et serein... 

... Rêveur harmonieux tu fais bien de chanter : 
C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poètes. 
Et le monde à genoux les devrait écouter... (1). 



Non moins développée que sa culture littéraire, la curiosité 
artistique de Gautier se portait volontiers aussi vers l'Italie. 
Dans les conversations du poète encore tout proche de son ap- 
prentissage de peintre, les maîtres de diverses écoles italiennes 
alternaient avec les poètes de France. Dans les vers familiers 
qu'il écrit pour Eugène de Nully, véritable épître romantique à 
cet ancien condisciple, le jeune artiste énumère leurs communes 
lectures, il les commente avec enthousiasme ; puis il apprécie les 
ébauches de son maître Rioult ; il évoque, enfin, les grands mo- 
dèles du passé, les peintres d'Italie : 

(1) Le triomphe de Pétrarque. A Louis Boulenger ; Poésies complètes, II, 

76-82. 



THÉOPHILE GAUTIER ET L'iTALIE 157 

Après viendront en foule anciens peintres de Rome : 
Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme, 
De Florence, de Parme et de Venise aussi, 
Véronèse, Titien, Léonard de Vinci, 
Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrège 
Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige 
Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins ; 
D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains, 
Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée, 
Fait tomber les crayons de notre main troublée (1). 

Ces mêmes peintres reviennent dans le poème d'Albertus, où 
il est question aussi de Giorgione (que Gautier prosateur et poète 
n'oubliera plus) et de Benvenuto Gellini, ciseleur de masques 
puissants (2). L'auteur de Melancholia et de Magdalena connaît 



Cimabuë, Giotto, 
Et les maîtres pisans du vieux Campo-Santo 



en outre, le Guide, le Dominiquin. Dans le premier de ces mor- 
ceaux, il nous offre une comparaison et une idée intéressantes. 
Opposant au paganisme foncier des artistes de la Renaissance 
la foi spontanée et sincère des primitifs d'Italie, le romantique 
Gautier réhabilite les peintres chrétiens du moyen âge (3). 

Ce n'est pas à dire qu'il dédaigne les maîtres du siècle de Léon X 
et de Jules IL II professe, au contraire, une grande admiration 
pour le génie universel de Michel-Ange dont le nom revient sou- 
vent dans ses vers. L'œuvre du peintre et du sculpteur, il ne la 
connaît d'abord que par des reproductions : copies, gravures, 
moulages. Mais par là il s'initie avec assez de justesse pour juger 
certains aspects du prodigieux talent. Un des premiers articles 
du critique d'art traitait de Buonarotti à propos d'une copie due 
à un artiste obscur, Sigalon. Dans le journal La Charle de 1830, 
le 17 mai 1837, notre chroniqueur écrivait, sous le titre Copie du 
Jugement dernier de Michel-Ange : 

Il y a un côté sur lequel on n'a pas assez insisté et qui est, selon nous, le 
côté caractéristique de ce gigantesque génie. 

Michel-Ange passe en général pour un peintre sombre, bilieux, courroucé, 
ayant atteint les dernières limites du terrible ; violent et féroce de style, 
sauvage dans son faire, austèrement catholique et tout à fait semblable à 
Dante, sa grande admiration. Cette idée paraît juste au premier coup d'ceil. 
Cependant rien n'est plus faux. 

L'illustre rival de Raphaël est un artiste païen, amoureux de la forme ; 
autant et plus qu'un sculpteur grec, lui sacrifiant tout, sujet, convenance' f 

fl) A mon ami Eugène de A**** ; Poésies complètes, I, 67. 

(2) Alberlus, st. Cl et XIV ; Poésies complètes, I, 1 77 et 134. 

(3) Melancholia et Madgalena ; Poésies complètes, II, 83-90 et 154. 



1:»8 REVUE DES COURS ET CONFERENCES 

possibilité, ne s inquiétant que d'elle, ne voyant qu'elle, et la poursuivant 
à travers tout avec une véhémence et une opiniâtreté sans pareille... 

Pour lui il n'existe qu'une chose dans l'univers : Vhomme ; — ■ le reste 
n'est rien. 

Et, dépassant le cadre, immense pourtant, du Jugement dernier, 
le critique s'attache à montrer que, peintre ou sculpteur, Michel- 
Ange a chanté le poème de l'homme, mais de l'homme « idéalisé, 
exagéré, élevé jusqu'au Titan » (1). 

Vers le même temps, Gautier méditait sur quelque album repré- 
sentant en gravure l'œuvre du maître ; et il disait son saisisse- 
ment : 

Un sculpteur m'a prêté l'œuvre de Michel-Ange, 

La chapelle Sixtine et le grand Jugement ; 

Je restai stupéfait à ce spectacle étrange 

Et me sentis ployer sous mon ètonnement (2). 

Dans Terza rima, nouvelle pièce en tercets, comme l'indique 
son titre, l'admirateur du grand peintre faisait revivre un drama- 
tique épisode de la vie de l'artiste. Pendant l'exécution des fres- 
ques de la voûte fameuse, Michel-Ange, à force de porter ses 
regards vers le haut, avait affaibli et déformé sa vue. Au point que, 
plusieurs mois après, il ne pouvait regarder un dessin ou lire une 
lettre sans les lever au-dessus de sa tête. Partant de cette donnée, 
le poète apparente son personnage au Moïse de Vigny : 

Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine. 
Et que de l'échafaud, sublime et radieux. 
Il fut redescendu dans la cité latine. 

Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux ; 

Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre ; 

Il avait oublié le monde dans les cieux... (3). 

Revenant à ce maître dans La Charte de 1830, le critique d'art 
étudiait plus expressément le sculpteur. C'était à quelques jours 
de son premier article. Dans ces pages sur Les statues de Michel- 
Ange, Gautier proclamait son avis : « Buonarotti est plutôt un 
talent de sculpteur ; ses tableaux ressemblent tout à fait à ses 
statues ; c'est la même exagération prodigieuse, la même fierté 
de contours, la même ardeur sauvage de style ; ils sont toujours 
composés dans le sens de la ligne et de la forme, jamais dans 
celui de l'effet pittoresque ; l'absence complète d'air et de clair- 



(1) Article repris dans Fusains et Eaux-forles, p. 123-131. 

(2) Cariatides ; Poésies complètes, II, 92. 

(3) Terza rima ; Poésies complètes, II, 171. 



THKOPHILE GAUTIER ET L'iTALIE 159 

obscur leur donne d'ailleurs l'opacité et la solidité de la pierre, 
dont leurs tons gris les rapprochent beaucoup » (1). 

De ce sculpteur, Gautier devait dire encore qu'aucun « n'a su 
faire penser » comme lui. C'était à propos de deux morceaux que le 
critique jugeait « égaux, sinon supérieurs à tout ce que l'antiquité 
nous a légué de plus parfait, de plus admirable » : les Deux captifs 
en marbre, destinés au tombeau de Jules II, mais offerts à Fran- 
çois I er par Roberto Strozzi, puis abandonnés longtemps aux 
intempéries avant d'être installés sous les voûtes du Louvre vers 
le milieu du siècle dernier. L'enthousiaste commentaire de ces 
chefs-d'œuvre, qui sont parmi les rares que la France possède 
de Michel- Ange, parut dans La Presse au moment même où l'écri- 
vain parcourait l'Italie. Avant son départ, Gautier avait remis 
à Emile de Girardin la fin de ses Etudes sur les Musées, et notam- 
ment le fragment qui portait sur Le Musée français de la Renais- 
sance (2). 

La série s'était ouverte dix-huit mois plus tôt par Le Musée 
amien, pages consacrées aux plus vieilles collections du Louvre 
qui venaient d'être réorganisées par Jeanron etVillot. Dans ce 
premier article, le critique d'art donnait le fruit de ses médita- 
tions sur les écoles italiennes qu'il étudiait depuis vingt ans et 
dont le musée donnait un choix encore curieusement classé, mais 
fort riche. Théo analysait tour à tour VAntiope du Corrège, expo- 
sée entre un Watteau et un Rubens ; la Charité d'Andréa del 
Sarto, indignement restaurée (« un trou vaut mieux qu'un repeint... 
restaurer ainsi c'est détruire ») ; les Pèlerins d'Emmaiïs, Esther 
devant Assuérus, les Noces de Cana, de Paul Véronèse. Puis il 
passait en revue les toiles rangées par époque et par région, 
depuis les primitifs jusqu'aux maniéristes et aux flamboyants, 
Pierre de Cortone, Maratta, Tiepolo, en passant par « le Vinci, 
étrange, mystérieux, musical, pour ainsi dire, dans sa Monna 
Lisa ». Des imagiers byzantins et des enlumineurs gothiques jus- 
qu'au Guide, au Guerchin, au Dominiquin, au Caravage, à Sal- 
vator Rosa, c'est toute la peinture d'Italie qui défile ; mais le 
critique, qui sait se faire historien, semble accorder sa préférence 
aux Vénitiens de la grande époque (3). 

(1) Article paru le 22 mai 1837. Repris dans Fusains et Eaux-fortes, 
p. 135-143. 

(2) Article paru le 24 août 1850, repris parmi les Tableaux à la plume, 
Paris, Charpentier, 1880, p. 81-92 (sur les Deux captifs, p. 82-87.) 

(3) Article paru dans La Presse du 10 février 1849, repris en tête des Etudes 
sur les Musées dans les Tableaux à la plume, p. 3-30. — Sur ce côté de l'acti- 
vité de notre écrivain, on pourra consulter dans la Revue de Paris du 1 er jan- 
vier 1932, un article d'A. Boschot Théophile Gautier critique d'art, où pour- 



160 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 



Gomment il concevait l'époque magnifique de la Renaissance, 
à quel point l'attirait la terre de toutes les beautés, celles de la 
nature comme celles de l'art, Gautier l'a dit dans une de ses 
poésies les plus anciennes. L'ode A Jehan Duseigneur porte la 
date de 1831. Elle complète l'épître à Eugène de Nully. Elle re- 
prend et exalte le désir refoulé dans La Chanson de Mignon. 

Qu'est devenu ce temps où, dans leur gloire étrange. 
Le jeune Raphaël et le vieux Michel-Ange 
Eblouissaient l'époque à genoux devant eux ; 
Où, comme les autels, la peinture étant sainte, 
L'artiste conservait à son front une teinte 
Du nimbe de ses bienheureux ?... 

... Et puis là-bas, à Rome, au pied des sept collines. 
Parmi ces ponts, ces arcs, immortelles ruines. 
Ces marbres animés par de puissantes mains ; 
Ces vases, ces tableaux, ces bronzes et ces fresques. 
Ces édifices grecs, latins, goths ou mauresques ; 
Ces chefs-d'œuvre de l'art qui pavent les chemins : 

Tout dans ce beau climat offre une poésie 
Dont, si rude qu'on soit, on a l'âme saisie. 
Qui ne serait poète en face de ce ciel, 
Baldaquin de saphir, coupole transparente. 
Où, par les citronniers, la tiède brise errante 
Ressemble aux chansons d'Ariel ? 

Quel plaisir ! Quel bonheur ! — Une lumière nette 
Découpe au front des tours la moindre colonnette : 
Les palais, les villas, les couvents dans le bleu 
Profilent hardiment leur silhouette blanche ; 
Une fleur, un oiseau pendent de chaque branche, 
Chaque prunelle roule un diamant de feu... 

... Partout de l'harmonie ! En ce pays de fées, 
La voix ne connaît pas de notes étouffées ; 
Tout vibre et retentit, les mots y sont des chants, 
La musique est dans l'air, parler bientôt s'oublie. 
Comme ailleurs on respire, on chante en Italie ; 
Le grand-opéra court les champs. 

C'est là, mon Duseigneur, qu'on peut aimer et vivre. 

Oh ! respirer cet air si doux qu'il vous enivre, 

Ce parfum d'oranger, de femme et de soleil ; 

Près de la mer d'azur aux bruissements vagues. 

Dont le vent frais des nuits baise en passant les vagues, 

Se sentir en aller dans un demi-sommeil ! 

tant les arts étrangers n'ont aucune place. — Si l'on voulait être complet, 
il faudrait encore examiner ce que Gautier critique dramatique a écrit sur 
la musique italienne. Signalons seulement dans la série Les Beautés de 
l'Opéra, qui est de 1844, les chapitres sur le Barbier de Séville de Rossini 
et sur la Xorma de Bellini [Souvenirs de théâtre, d'art et de critique, Paris, 
Charpentier, 1883, p. 111-128 et 151-168). 



THÉOPHILE GAUTIER ET L'iTALIE 161 

Oh ! sur le fût brisé d'une colonne antique. 
Sous le pampre qui grimpe au long du blanc portique, 
Avoir à ses genoux une Conta dina, 
Au collier de corail, à la jupe écarlate, 
Cheveux de jais, œil brun où la pensée éclate, 
Une sœur de Fornarina ! (1). 

Le poète, hélas ! doit reconnaître : « Tout cela, c'est un rêve ». 
C'est, ajouterons-nous, un rêve dont les éléments sont empruntés 
à toutes sortes de compositions romantiques : tableaux comme le 
portrait de Chateaubriand par Girodet, vers de Lamartine, de 
Gérard de Nerval, de Musset. Il n'est pas jusqu'aux édifices 
« mauresques » d'une Rome imaginaire qui ne trahissent l'influence 
des Orientales. Tout cela c'est un rêve, et le pauvre Gautier doit, 
dans le Paris de ses vingt ans, dans «ce Paris grouillant qui bour- 
donne et qui fume, traîner des jours éteints, dèsleur aube ternis». 
Mais c'est dans sa prose surtout que Théo semble prendre plai- 
sir à rabaisser les rêves de ses contemporains, ses propres rêves, 
à jouer comme Musset à l'enfant terrible du romantisme. Au 
lyrisme d'autrui et à son lyrisme propre, il oppose les réalités 
décevantes. Il exagère dans le pessimisme. 

A la fin de 1832, paraissait un de ces albums dont la vogue 
commençait. Dans le Landscape français : Italie, de fines gra- 
vures anglaises s'accompagnaient de textes dus notamment à 
Lamartine, Chateaubriand, A. Deschamps, Gautier. Ce dernier 
s'était chargé d'interpréter une vue de Venise. Et pour lui Venise 
était surtout Venise-la-Morte : « ville admirable comme musée et 
non autrement », humide à l'excès, fétide dans ses fondements ; 
« hors Saint-Marc, tout est mort ; c'est le cadavre d'une ville et 
rien de plus, et je ne sais pas pourquoi les faiseurs de libretti et 
de barcarolles s'obstinent à nous parler de Venise comme d'une 
ville joyeuse et folle (2). La chaste épouse de la mer est bien la 
ville la plus ennuyeuse du monde, ses tableaux et ses palais une 
fois vus » (3). 

Description de commande où se retrouve le parodiste des 
Jeunes- France. Comme si elle n'eût pas suffi, l'auteur, revenant 



(1) A Jehan Duseigneur, Sculpteur, Ode ; Poésies complètes, III, 135-137. 

(2) Gautier devait pourtant publier dans la Revue des Deux Mondes du 
15 avril 1849, puis comprendre parmi ses Emaux et Camées ses fameuses 
Variations sur le Carnaval de Venise, reprise du thème romantique de la 
Sérénissime galante, transposition en vers des musiques de Paganini et de 
Sivori : « alchimie lyrique » annonçant Baudelaire et. les symbolistes. 

(3) Landscape français ; Italie, Paris, Janet, 1833, p. 18-19. Repris, avec 
un début remanié, dans Zigzags, en 1845 ; dans Quand on voyage, en 18C5 , 
enfin dans L'Orient, Paris, Charpentier (1881), t. I, p. 1-20. 

11 



162 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

sur la cité des rêveries et des fantaisies romantiques, allait élar- 
gir encore sa condamnation. Dans La Charle de 1830, il traitait 
le 6 janvier 1837 des Voyages littéraires, le genre qu'il devait 
lui-même cultiver avec tant d'assiduité et de bonheur. Jetant 
une douche froide sur les impressions et les relations de tant de 
touristes, il présentait à sa manière les villes les plus réputées de 
l'Italie. 

Venise, cette reine de l'Adriatique, baigne les pieds de marbre de ses 
palais dans une eau aussi bourbeuse que le canal de la Villette ; ses gondo- 
liers y chantent par les belles nuits sur les lagunes : « Guernadier, qur lu 
m'afllïrjes ». et l'on ne voit sur la place Saint-Marc que quelques voyageurs 
munis de passeports sous leurs manteaux, qui se font peur les uns aux autres 
en grommelant quelques tirades du Bravo de la Porte-Saint-Martin. 

Naples, cette magnifique indolente couchée sous son beau ciel, n'offre 
guère plus d'attraits exotiques que les vaudevilles de M. Scribe et un qua- 
train de M. Delavigne sur le livre de l'Ermite du Vésuve... Les pêcheurs 
y sont convenablement vêtus et dorment plus volontiers à l'ombre qu'au 
soleil. La mandoline y est inconnue, et l'on n'y danse guère, au lieu de la 
tarentelle qu'un demi-cancan qui serait réprouvé comme d'une austérité 
ridicule à la barrière des Deux-Moulins (1). 

Les lieux que Gautier ridiculisait dans ces paradoxes de son 
imagination, il devait les voir en réalité. Et, romantique attardé, 
il devait embellir ce qu'une fantaisie à rebours, un certain goût 
iconoclaste l'avaient poussé à déprécier. 



D'autres proses, d'autres vers montreraient combien la prépa- 
ration au voyage de 1850 a été hésitante, laborieuse, tourmentée. 
Ainsi, en 1834, devant une autre gravure qu'on le charge de com- 
menter par un poème, Gautier dit sa Perplexité (2). Le dessin 
représente une dame assise jouant de la guitare et un cavalier 
qui se penche sur le dossier du siège. A ces deux personnages, 
quelle nationalité le poète va-t-il donner ? Quelle romanesque 
aventure va-t-il prêter ? Il a lu Pétrarque, nous le savons mais 
cette fois, il hésite à créer « deux soleils » pour « faire des yeux » 
à la frêle créature. Il n'a pas voyagé, l'inspiration lui manque. Mais 
il se refuse aux développements faciles d'une couleur locale de 
pacotille. Et le voici qui rassure son public : 



(1) Article repris dans Fusains et Eaux-forles, p. 35-44 (le passage cité 
se trouve aux p. 39-40). 

(2) Perplexité {Sur une gravure de Keepsake) ; Poésies complètes, 111, 
156-159. 



THÉOPHILE GAUTIER ET L'iTALIE J 6-> 

... J'aurais pu, avec jalousie, 
Très convenablement rimer Andalousie, 
Et vous cribler le cœur à grands coups de stylet ; 

J'aurais pu vous mener à Venise en gondole, 
Depuis le masque noir jusqu'à la barcarolle 
Déployer à vos yeux le bagage complet ; 

Et les jurons du temps, et la couleur locale, 

Je vous épargne tout : — ô faveur sans égale ! — ■ 

Sur ce, je vous salue, et suis votre valet. 

Le récit du voyage que Théo accomplit en chair et en os à tra- 
vers l'Italie, des longues flâneries qui le retinrent à travers les 
canaux et les ruelles de Venise, ne fait grâce ni des jurons ni de 
la couleur locale, — la vraie, à côté de quelques touches encore 
conventionnelles. Ce récit témoigne que son auteur était passé 
de la perplexité à l'enthousiasme, qu'il avait résolu l'antinomie 
qui opposait le lyrisme romantique de ses vers à la fantaisie désa- 
busée de sa prose. 

La réalité lui était apparue plus belle encore que son long rêve. 
Comme la réalité espagnole, elle devait teinter de nostalgie toutes 
les compositions que l'Italie devait encore, après 1850, inspirer 
au poète et au romancier. 

(A suivre.) 



Étude littéraire 
de quelques dialogues de Platon 



par Aimé PDECÏÏ, 

Membre de l'Institut, 
Professeur à la Sorbonne. 



XIII 
Les Lois. 



Platon n'a jamais séparé dans la morale — la justice, comme 
il disait — la morale individuelle de la morale sociale. La Répu- 
blique établit entre les deux un lien indissoluble, et la plus haute 
tâche de Platon a été de chercher à réaliser la vertu parfaite dans 
le cadre de la cité idéale. A un certain moment de sa vie, Platon 
ne s'est pas contenté de la théorie, il a voulu passer à la pratique. 
Il savait trop bien qu'il ne pouvait aucunement risquer pareille 
tentative à Athènes ; il n'a pas une minute cédé à l'illusion de 
convertir la plus turbulente des démocraties ; et, quant à recou- 
rir à la force, il a dit un jour cette belle parole : que la patrie est une 
mère qu'il ne faut jamais violenter. C'est vers la grande île occi- 
dentale que les Grecs avaient colonisée, vers la Sicile qu'il a tourné 
son espérance. Il ne pouvait cependant qu'échouer auprès de 
Denys l'Ancien et de Denys le Jeune. Il a mieux placé sa con- 
fiance quand il a fait choix de Dion ; mais Dion lui-même échoua ; 
il fut assassiné, et assassiné par un Athénien, Callippe, ce qui 
remplit Platon de confusion. Ces échecs le ramenèrent à la théorie. 
Il n'est pas surprenant qu'à la fin de sa carrière il ait donné dans 
les dix livres des Lois une réplique de la République, et qu'il ait 
voulu y déposer les dernières réflexions d'une longue expérience. 
Il n'eut pas le temps de mettre la dernière main à cette sorte de 
testament, et de le publier. Il fut publié, nous dit-on, par un de 
ses disciples, Philippe d'Oponte. Les Lois n'ont pas eu la même 



ÉTUDE LITTÉRAIRE DE QUELQUES DIALOGUES DE PLATON 165 

fortune que la République. Aussi bien n'en ont-elles pas l'attrait, 
et elles ont été beaucoup moins lues. Aujourd'hui encore, on les 
néglige trop, et même d'assez bons platoniciens en tiennent trop 
peu de compte. Cette défaveur s'explique, sans être tout à fait 
juste. Par la richesse de la pensée, sinon par la séduction de la 
forme, les Lois sont dignes d'être non seulement lues, mais 
méditées. Rien de plus intéressant que de voir comment le ter- 
rible dogmatique qu'était Platon s'assagit, à la fin de sa vie, et 
devient en une certaine mesure au moins, plus docile à la con- 
trainte des réalités ; comment aussi, malgré ses concessions de 
détail, il demeure fidèle à son ancien idéal. C'est toujours le 
même esprit qui l'anime. 

Il fait des concessions ; car il laisse subsister la famille, et, en 
ce qui concerne la propriété, il n'impose plus un communisme 
aussi strict. Il n'a plus les yeux exclusivement fixés sur sa cité 
idéale ; il est moins obsédé par le préjugé d'une supériorité des 
Doriens et il a plus d'indulgence pour Athènes. Il fait plus de 
place à une démocratie modérée, à côté de la royauté ou de l'a- 
ristocratie confiées à de bons chefs. On le voit dès le début du 
traité. Un Athénien dialogue avec un Lacédémonien et un Cre- 
tois, et l'entretien porte d'abord sur les constitutions de la Crète 
et de Lacédémone. Platon maintenant constate avec regret, 
que, s'il y a dans la discipline dorienne une force, une contrainte 
exercée sur soi-même qui méritent l'admiration, le but que vi- 
sent les institutions des deux pays n'est pas digne de la même appro- 
bation. Elles ont pour objet la préparation à la guerre, et, dit le Cre- 
tois à l'Athénien, cela est naturel, cela est bon. parce que la guerre est 
partout et que la paix elle-même n'est, à bien des égards, qu'une 
guerre déguisée. Mais l'Athénien répond : Non : la guerre, si fré- 
quente qu'elle soit, pourrait être évitée, et, en tout cas, elle est 
mauvaise. Ce qu'il faut poursuivre, ce que doivent assurer les 
institutions politiques, c'est la paix, intérieure d'abord et sur- 
tout, mais aussi extérieure. Le poète idéal, ce n'est pas Tyrtée, 
chantre de la bravoure militaire ; c'est Théognis, apôtre de la 
paix sociale et qui maudit les discordes intestines. La vertu 
qui. chez les Cretois et les Lacédémoniens, est mise au premier 
rang, c'est l'àvSpeÊa, la vaillance ; ils entendent : la vaillance 
sur le champ de bataille. Or il y a une autre espèce d'âvSpsîa, 
qui consiste dans la lutte contre le plaisir, contre l'égoïsme, dans 
la victoire sur soi. 

Platon reste fidèle à son ancien idéal. Tout comme la 
République, les Lois risquent de décevoir celui qui s'attendrait 
à y trouver un traité complet de législation. Certes, les grands 



166 REVUE DES COURS ET CONI ' RENCES 

cadres d'une constitution y sont tracés, dans un esprit plus me- 
suré et avec plus de sens pratique. Mais le détail de la législation 
continue à n'être pas ce qui préoccupe particulièrement Platon. 
Ce qu'il considère comme sa tâche, comme la tâche propre au phi- 
losophe, c'est l'éducation, la ncaSeict. ITaiSeûetv, non pas 
voizoGeTeïv, voilà l'essentiel. Les Lois sont de nouveau, avant 
tout, un traité d'éducation. Et Platon reste encore fidèle à son 
idéal parce que cette éducation ne tend pas au bonheur de l'in- 
dividu, mais à la perfection de l'Etat ; c'est indirectement, par 
celui de la cité, que le bonheur de l'individu est atteint, sans 
tenir compte de la liberté. H y a dans les Lois des déclarations 
qui expriment une volonté aussi tyrannique que celle qui devait 
régir la République. La République disait : Nous n'élevons pas 
les gardiens pour faire leur bonheur, mais parce qu'il faut qu'ils 
rendent la cité heureuse. Voici ce que disent les Lois : 

Celui qui prétend apporter aux cités des lois qui fixent la conduite qu'il 
faut tenir dans le maniement des affaires communes et politiques, et ne se 
préoccupe pas. comme il est nécessaire, des affaires privées, mais s'imagine 
que chacun doit avoir la liberté de vivre sa vie quotidienne comme il l'en- 
tend, et non qu'il faut que là aussi tout soit soumis à un règlement, celui-là 
est dans l'erreur. 

Cette maxime est formulée à propos de l'obligation que Pla- 
ton impose aux citoyens de continuer, après leur mariage, à 
prendre part aux syssities, c'est-à-dire aux repascommuns. Platon 
est dominé par la crainte de l'anarchie ; en cela sa répugnance 
pour le régime démocratique reparaît. Aussi dit-il ailleurs : 
« Le plus important est que personne ne soit soustrait à l'autorité, 
ni homme ni femme, et que personne n'habitue son âme, ni dans 
les affaires sérieuses ni dans les divertissements, à se conduire 
à sa façon et isolément, mais que, dans la paix comme dans la 
guerre, on regarde toujours vers le chef, et qu'on vive en suivant 
ses prescriptions jusque dans les plus petites choses.» Il n'aurait 
pas fait très bon vivre dans la cité de Platon, et des Français, 
tout particulièrement, s'accommoderaient fort mal de la sur- 
veillance tracassière à laquelle tout le monde y est soumis. 

La République se termine par un mythe qui laisse entrevoir 
quel sera notre destin dans l'au-delà : c'est que Platon estime 
qu'une sanction est nécessaire pour que nos destinées individuelles 
soient satisfaites. L'esprit le plus religieux règne dans les Lois 
d'un bout à l'autre et s'exprime par les formules les plus caté- 
goriques. L'éducation que doivent recevoir les jeunes gens doit 
tout d'abord leur inculquer une conception épurée de la divinité. 



ÉTUDE LITTÉRAIRE DE QUELQUES DIALOGUES DE PLATON 1 07 

Trois erreurs sont grandement coupables et révoltent Platon. 
En premier lieu, c'est de ne pas croire à l'existence des Dieux ; 
l'athéisme est sévèrement puni. En second lieu, c'est une erreur 
coupable de ne pas croire que les Dieux s'occupent des affaires 
humaines ; Platon semble prévoir la doctrine épicurienne, et il 
aurait été au nombre de ceux qui l'ont considérée comme un 
athéisme déguisé. En troisième lieu, c'est une superstition de 
croire que les dieux se laissent fléchir par des prières ou par des 
sacrifices. La haute conscience de Platon se révolte contre les 
calculs égoïstes des faux dévots. Nous ne mettrions pas nous- 
mêmes sur un rang égal prière et sacrifice. Mais les Grecs ne s'é- 
talent pas élevés à une conception de la prière autre que celle de 
la prière-requête. 

Nous savons que, pour Platon, ce sont les poètes qui sont le; 
pires corrupteurs de la jeunesse, en particulier ceux qui gâtent le 
plus périlleusement ses opinions religieuses. Homère est particu- 
lièrement visé, quand Platon dénonce la dernière des trois grandes 
erreurs. C'est lui, c'est Eschyle ou les autres poètes tragiques 
qui nous confirment dans l'idée qu'on peut fléchir les dieux par 
des offrandes. Toutefois, l'attitude de Platon vis-à-vis de la poé- 
sie dans les Lois apparaît moins rigoureuse que dans la Répu- 
blique, bien qu'au fond les principes qui le guident n'aient eu 
rien changé. Il ne prononce pas contre la poésie ni contre la mu- 
sique qui l'accompagne une proscription exempte de toute ré- 
serve. Il reste sévère pour la poésie d'imitation qui excite les 
passions : cependant il tolère des représentations dramatiques. 
Il admet même la comédie ; car, il faut, dit-il, connaître le mal 
comme le bien, pour éviter l'un et chercher l'autre. Mais il la 
laisse aux esclaves et aux mercenaires. Quant à la tragédie, s'il 
la tolère également, il déclare que ni lui-même ni ses pareils n'en 
ont besoin ; car, proclame-t-il avec dédain, en faisant la peinture 
de la cité et de la vie conformes à la justice, c'est une tragédie 
qu'il compose, une tragédie plus noble et plus belle que celles de 
poètes dramatiques. Il est d'ailleurs un genre de poésie auquel 
Platon n'accorde pas seulement une tolérance méprisante, et 
qu'il estime nécessaire. C'est la poésie lyrique, sous la double 
forme d'hymne* adressés aux Dieux et d'éloges célébrant les 
héros ou les hommes de bien. Sur cette poésie, sur les chœurs 
qui seront chargés de l'exécuter, les danses qui les accompagne- 
ront, les fêtes dont ces chants et ces danses seront l'ornement, 
Platon formule les prescriptions les plus détaillées. Car il soumet, 
bien entendu, cet art à une surveillance très stricte. Et il redoute 
par dessus tout qu'après avoir réussi à donner à la poésie, à la 



168 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

musique, à la danse la forme qui leur convient, le législateur ne 
soit exposé à ce qu'elles soient dans la suite gâtées par l'esprit 
d'innovation. Il souhaiterait, si la chose était possible en Grèce, 
établir une organisation immuable, comme l'Egypte en offre 
lt- modèle, en lui donnant un caractère sacré, hiératique. Il arrive 
à cette expression paradoxale qui, étant donné les sons mul- 
tiples que peut recevoir en grec le mot v6[zoç, est une espèce 
de calembour, qu'il faudrait que les chants fussent des lois, 
vôjiouç ciSaoï. Les conditions que doivent remplir les fonc- 
tionnaires qui seront chargés de surveiller ou de diriger les diffé- 
rentes sortes de chœurs (jeunes gens, enfants, hommes, femmes) 
sont déterminées avec une grande rigueur. Et la plus haute fonc- 
tion de l'Etat, c'est celle du directeur général de l'éducation, qui 
sera élu par tous les magistrats, réunis au temple d'Apollon, au 
scrutin secret, et choisi parmi les nomophylaques, pour exercer 
sa charge pendant une durée de cinq ans. 

Il peut être curieux de noter que, dans la Poétique d'Aristote, 
ce sont au contraire les genres poétiques d'imitation, et avant 
tout celui qui représente la réalité de la manière la plus expres- 
sive, le genre dramatique, qui seront étudiés exclusivement, tan- 
dis que la poésie lyrique sera négligée. C'est qu'Aristote, sans 
condamner le point de vue moral, se met en face des réalités, 
et étudie la poésie en esthéticien ; tandis que Platon la considère 
en législateur. Aristote va donc aux genres vraiment vivants 
encore de son temps, comme la tragédie et la comédie, ou l'é- 
popée ; il se soucie peu du lyrisme alors bien dégradé. Il est 
vrai que la Poétique est incomplète, et on pourrait me dire que 
nous ne sommes pas sûrs qu'Aristote le laissait de côté. Si nous 
avons perdu le livre II, nous voyons très clairement cependant 
dès le livre I er que le philosophe se proposait de traiter de la co- 
médie ; mais il n'annonce rien au sujet du lyrisme. 

L'esprit religieux qui domine dans les Lois a trouvé son ex- 
pression la plus forte dans la conclusion du traité. Après une dis- 
cussion où Platon reprend l'examen qu'il avait fait si souvent 
déjà de cette question : la vertu est-elle une ou multiple ? après 
qu'il a montré le lien étroit qui existe entre les quatre vertus 
cardinales, il réduit la morale à la croyance aux Dieux, aux Dieux 
au pluriel ; car il est polythéiste, et fonde sa foi sur deux grandes 
preuves, qui sont : sa doctrine de l'âme, principe du mouvement, 
doctrine qui, vous le savez, remonte au Phèdre, et la science de 
l'astronomie, qui, selon lui, nous prouve par l'ordre qui règne 
dans les mouvements célestes, la divinité des astres, les Dieux 
visibles : car tel est le nom qu'il leur donne. Cette seconde 



ÉTUDE LITTÉRAIRE DE QUELQUES DIALOGUES DE PLATON 169 

croyance de Platon est restée, jusqu'à la fin du paganisme, un 
des" éléments les plus importants de toute philosophie religieuse. 

On voit , — et je m'en suis tenu aux grandes idées directrices, 
— le haut intérêt que présentent les Lois. Je n'ai pu faire aucune 
allusion à un grand nombre de mesures ingénieuses ou hardies 
que Platon propose pour la première fois, et dont certaines ne 
sont pas à l'abri de toute critique, tandis que d'autres étaient 
des pressentiments féconds. Je n'ai pas pu montrer non plus 
la relation ikqui existe souvent entre les mesures proposées par 
Platon et les législations existantes, à Athènes ou dans d'autres 
villes grecques. C'est un des caractères les plus frappants des 
Lois que ce contact avec les réalités, alors que dans la Répu- 
blique tout, ou à peu près tout est déduit systématiquement 
d'un principe. Je n'ai pu montrer non plus comment la théorie 
des idées est modifiée, et présentée sous la forme de trois élé- 
ments dépendant l'un de l'autre, l'Ôvojxa, leXoyoç, l'oùoia, ni ce qui 
est conservé dans les L)is sur la nature multiple de l'âme, 
des vues émises dans le Phèdre, sans que Platon prenne nette- 
ment parti sur l'explication à donner de cette multiplicité : 
s'agit-il de parties, ou de facultés ? ni enfin de la mention, en 
apparence du moins, d'une âme du monde mauvaise, qui introdui- 
rait dans le platonisme dernière manière un dualisme véritable, 
si cette croyance était plus expressément formulée ; mais les ter- 
mes qu'emploie Platon laissent finalement incertain si cette âme 
est vraiment distincte de l'âme du monde, ou n'en représente 
qu'une corruption partielle. 

L'intérêt littéraire de l'œuvre, il faut l'avouer, est beaucoup 
moindre que celui de la République. La forme du dialogue est 
encore conservée en principe. Mais bien que Platon nous la rap- 
pelle de temps en temps, nous sommes tentés souvent de l'ou- 
blier, et de ne plus voir que l'exposé dogmatique. Comme nous 
sommes loin de la vie et du pittoresque des écrits de la grande 
époque ! La scène est censée se passer en Crète. Un étranger, qui 
est Athénien d'origine, s'y rencontre avec un Cretois, du nom de 
Clinias, et avec un Lacédémonien. du nom de Mégille. Lui- 
même reste anonyme. Est-ce parce qu'il peut être regardé 
comme une personnification de Platon lui-même ? Le Lacédé- 
monien Mégille est un proxène d'Athènes, et il proclame que, si 
la démocratie athénienne est loin d'être un modèle, « ceux des 
Athéniens qui sont bons le sont supérieurement ». Les trois per- 
sonnages n'ont d'ailleurs qu'un caractère individuel assez fai- 
blement marqué ; ils sont plutôt à regarder comme destinés à 
représenter chacun le pays dont il est originaire. 



170 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Le projet de législation que Platon va nous communiquer est 
censé avoir pour origine l'envoi d'une colonie à laquelle la ville 
de Gnosse doit prendre part ; Clinias est chargé, avec neuf autres 
personnes, d'y présider. La conversation a lieu sur le chemin qui 
va de Cnosse à l'antre de Zeus. Au livre IV, p. 722 c, Platon nous 
apprend qu'il est midi, et que les trois amis sont parvenus à un 
beau site où ils se reposent. Le paysage est décrit très briève- 
ment ; nous voyons seulement que le lieu est planté de cyprès 
et qu'il y a aussi des prairies. C'est un dernier reflet, mais bien 
pâle, de cet art dont Platon avait donné un modèle inoubliable 
dans les premières pages du Phèdre. Les discussions ou les exposés 
ne sont sans doute pas dénués des mérites éminents qui font 
de Platon un écrivain incomparable. Cependant l'ensemble 
reste froid et un peu aride. Nous ne pouvons d'ailleurs oublier 
que Platon n'a pas achevé son œuvre, et, si nous avions ici le 
temps de faire l'examen du détail, nous constaterions, à côté 
d'imperfections réelles, ce qu'il y a toujours d'heureux et de rare 
dans le premier jet de la pensée de Platon, même vieilli. 

Nous avons terminé notre étude. Je n'ai certes pu que très 
incomplètement esquisser, dans ces quinze leçons, l'évolution de 
la pensée de Platon. Ce n'était pas l'objet que je me proposais, 
et j'ai dû me borner à donner les indications indispensables. 
Nous voulions étudier en Platon l'artiste, l'écrivain, et vous 
emporterez, j'imagine, la conviction que Platon est aussi grand 
quand on le considère de ce point de vue que quand on étudie en 
lui le philosophe. Quelle merveilleuse fécondité, quelle variété, 
et en même temps quelle unité non moins admirable dans une 
œuvre qui va des dialogues socratiques, tels que Y Ion, le Charmide, 
ou le Lâchés, à ces chefs-d'œuvre de composition dramatique 
que sont le Prolagoras, le Gorgias, le Phèdre, la République, le 
Phédon, pour aboutir à ces dialogues métaphysiques et logiques 
que l'abondance et la matière nous a contraints de négliger, et 
enfin au Timée, au Crilias, aux Lois ! Platon est le prosateur le 
plus remarquable de cette littérature grecque qui en compte 
tant et de si grands. On ne peut nommer à côté de lui que Démos- 
thène ; je ne dis pas qu'on peut les comparer, car la différence 
entre la nature propre de l'un et de l'autre, et entre les genres 
qu'ils ont illustrés, est trop considérable pour qu'on y songe. 
Platon n'a fait qu'une tentative dans le domaine de l'éloquence 
politique, c'est celle qui est constituée par le Ménéxène, un dia- 
logue dont je ne vous ai pas parlé non plus ; je ne pouvais pas 
parler de tous. Démosthène, de son côté, si son éloquence est 
fécondée, ennoblie par de grandes idées morales, semble être 



ÉTUDE LITTÉRAIRE DE QUELQUES DIALOGUES DE PLATON 171 

resté fermé à la philosophie proprement dite, plus fermé sans 
doute, par exemple, que son contemporain et rival Hypéride. 
Pourtant, cette comparaison que nous nous refusons à faire, 
pour d'excellentes raisons, je crois, l'antiquité l'a instituée de 
très bonne heure, et elle n'a pas cessé d'être un thème familier 
dans les écoles de rhétorique. Platon, parmi les philosophes, 
Thucydide parmi les historiens, étaient regardés, en dehors des 
orateurs, comme les plus éminents parmi les prosateurs attiques. 
Hérodote ne peut compter, parce qu'il a écrit en ionien. Les rhé- 
teurs les ont mis en parallèle avec les orateurs, et ils donnent 
naturellement la préférence à ceux-ci. Démosthène est pour eux 
le prosateur par excellence, on peut presque dire, le prosateur 
unique. Lisez, par exemple, Denys d'Halicarnasse ; vous trouverez 
que sa critique est bien étroite et bien mesquine quand 
elle s'adresse à Platon. Après lui, l'auteur inconnu du Traité du 
Sublime a montré un goût plus large. C'est que Denys d'Halicar- 
nasse, il faut bien le dire, se place pour apprécier tous les 
écrivains qu'il étudie à un point de vue très spécial ; quelle sorte 
de services peuvent-ils rendre à l'orateur ? Nous ne devons pas 
nous enfermer dans cette critique strictement professionnelle. 
Admirons certes, dans Démosthène, la patriotisme actif, dévoué 
jusqu'à la mort, et l'éloquence puissante entre toutes et effi- 
cace. Mais admirons en Platon la souplesse d'un génie qui a 
su prendre tous les tons, qui s'est élevé jusqu'aux plus hautes 
cimes de la pensée, et qui a su revêtir cette pensée de la forme 
tantôt la plus fine et la plus délicate, tantôt la plus brillante ou 
la plus vigoureuse. Admirons aussi en lui l'artiste qui, sorti de 
cette école de Socrate qu'on ne peut même pas appeler une 
école, disons formé par ce commerce de Socrate qui faisait de 
l'enseignement philosophique un des éléments de la vie quoti- 
dienne et familière, a su animer d'une vie sans pareille l'exposé 
de sa doctrine et faire de ses dialogues de véritables composi- 
tions dramatiques. Admirons, en ce contempteur de la poésie, 
l'union, qui ne s'est jamais renouvelée au même degré, du poète 
et du philosophe. 



Lais et Romans bretons 

par E. HŒPFPNER, 

Professeur à l'Université de Strasbourg. 



III 

Contes et Lais bretons. 

Wace a le grand mérite d'avoir attiré, après Geoffroy de Mon- 
mouth, l'attention de ses contemporains sur la « matière de 
Bretagne», de leur avoir ouvert le monde nouveau des contes et 
des légendes celtiques. Ces contes, Wace lui-même les connais- 
sait en partie. Il connaît cette « Roonde Table dont les Bretons 
disent mainte fable» (Brut, v. 9998-9). Il connaît la fameuse forêt 
de Brocéliande où, « si les Bretons disent vrai, l'on peut voir les 
fées et d'autres merveilles », où se trouve aussi la fontaine de 
Barenton dont l'eau, jetée sur une pierre, provoque la pluie 
(Rou, v. 6395-411). Il connaît la croyance populaire qui ne veut 
pas qu'Artus soit mort, mais qui le fait vivre dans l'île d'Avalon, 
d'où les Bretons attendent son retour (Brut, 13683-7). Mais 
Wace, l'historien, regarde ces légendes d'un œil sceptique. Il les 
consigne sans y croire beaucoup. N'est-il pas lui-même allé 
voir les merveilles de Brocéliande et de Barenton ? Or, qu'a-t-il 
vu ? Rien du tout : « Je cherchai des merveilles, mais je n'en 
trouvai point. J'y allai comme un sot, et sot j'en revins ». 

Wace connaît aussi des exploits merveilleux attribués à Artus 
et à ses compagnons d'armes, Gauvain. le fils de Lot, Keu le 
sénéchal et Beduier le bouteiller, auxquels il ne manque pas 
d'ajouter Yvain, le fils du roi Urien (v. 10521-2). Il sait qu'on 
racontait d'eux des récits fabuleux, des « merveilles » et des 
« aventures », qui dans la tradition des conteurs avaient dégénéré 
en pures « fables » (v. 10032 ss.). Mais ces récits mensongers il 
les dédaigne ; il n'en retient que les combats d'Artus avec Dina- 
buc. le géant du Mont-Saint-Michel, et Riton, le géant aux 
Barbes (v. 11568-12009), déjà racontés par Geoffroy (ch. 165). 



LAIS ET ROMANS BRETONS 173 

Ces récits ont pu fournir aux auteurs français quelques épisod< - 
de leurs romans, mais c'est à d'autres sources que nos romancier ^ 
ont puisé la matière même de leurs contes. Ils les doivent avant 
tout aux conteurs bretons, conteurs professionnels, issus de la 
Bretagne armoricaine ou insulaire qui, à l'instar de leurs con- 
frères français, les jongleurs, colportaient dans les cours seigneu- 
riales en France et en Angleterre les étranges récits, créés ou 
conservés par l'imagination poétique du peuple celtique. 

L'existence de ces conteurs est trop bien attestée pour que 
nous puissions encore la mettre en doute. C'est de nouveau Wace 
qui est le premier à nous parler d'eux. Parmi les jongleurs accou- 
rus aux grandes fêtes du couronnement d'Artus, il fait figurer, 
dans un passage qui manque chez Geoffroy, à côté des musiciens 
aussi ceux qui « disent des contes et des fables » (v. 10835). Mais 
Wace pourrait avoir songé là aux jongleurs français. Son témoi- 
gnage est autrement probant quand il parle, dans un passage 
ajouté au texte de Geoffroy, de ces ce conteurs » et « tableurs 1 ) qui, 
racontant les prouesses d'Artus et de ses chevaliers, « pour embel- 
lir leurs contes », les ont dénaturés : « ils ont fait ressembler tout 
cela à des fables » (récits mensongers, v. 10043). Ces contes fabu- 
leux sur Artus et les siens ne pouvaient être que des « contes bre- 
tons >», racontés et répandus d'abord par des conteurs d'origine 
celtique. Geoffroy n'en parle pas, mais Wace semble bien lui- 
même les avoir connus et entendus. 

Après Wace, les romanciers français eux-mêmes attestent 
l'existence des conteurs professionnels répandant des contes 
d'origine bretonne. C'est Chrétien de Troyes qui, dans le prologue 
d'Erec, polémise contre a ceux qui vivent du métier de conteur » 
et qui « devant rois et devant comtes » gâtent et estropient le 
conte d'Erec, le fils du roi Lac (v. 19-22). Il se prépare à raconter 
mieux qu'eux son histoire étonnante. C'est Berol, l'auteur d'un 
de nos romans de Tristan, qui se vante de mieux connaître 
Vesioire que « les conteurs qui sont vilains » et qui attribuent au 
héros courtois des vilenies qu'il n'aurait jamais commises (v. 1265- 
70). C'est encore Thomas d'Angleterre qui signale les divergences 
entre ceus qui soient conter (« ceux qui sont conteurs de leur mé- 
tier ») dans leurs récits sur Tristan et entre lesquels il choisira 
la version la plus sûre. Marie de France en a de même « entendu 
plusieurs lui raconter et dire » la tragique histoire des amours 
de Tristan et Iseut (Chèvrefeuille, v. 5). Ces conteurs ne sont pas 
nécessairement bretons, mais la matière de leurs contes, Erecou 
Tristan, est assurément d'origine bretonne. 

Les textes de l'époque connaissent au moins un conteur au- 



1 74 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

thentiquement celtique. Il est attesté non pas par un romancier, 
mais par un historien, Giraud de Barri (Giraldus Cambrensis, 
deuxième moitié du xu e siècle). Dans sa Descripiio Cambriae 
(éd. Dimock, VI, 17), Giraud parle incidemment d'un célèbre 
conteur gallois : famosus Me fabulalor Bledhericus qui lempora 
nosira paulo praevenii. Malheureusement il n'en dit pas plus long 
sur lui. Mais Thomas d'Angleterre complète son renseignement : 
aux mauvais conteurs il oppose celui qui savait bien l'histoire 
de Tristan, « Breri qui savait bien les gestes et les contes de tous 
les rois, de tous les contes qui avaient été en Bretagne » (v. 2119- 
23). L'histoire légendaire de Tristan et du roi Marke faisait donc 
partie de son répertoire littéraire. L'un des continuateurs du 
Roman du G mal enfin ajoute encore quelques précisions : 
« Bleheri était né en Galles et contait son conte (de Perceval) au 
comte de Poitiers » (Romania, 34, p. 100 ss.). Il est malheureux 
que nous ne sachions rien de plus sur son compte. Vouloir faire 
de lui un romancier de langue française d'une importance excep- 
tionnelle pour les légendes de Tristan et du Graal, c'est assuré- 
ment aller trop vite en besogne. Mais le réduire d'autre part à 
un nom sans consistance et d'une réalité problématique, c'est 
de nouveau faire trop bon marché du témoignage des textes. 
Si ceux-ci ne nous renseignent pas sur les détails de l'activité 
littéraire de Breri, notamment sur la part précise qui lui revient 
dans la transmission de la légende de Tristan, ils attestent du 
moins l'existence de ce conteur gallois et son importance pour 
l'histoire des contes bretons. 

Un texte un peu plus récent enfin nous montre un de ces con- 
teurs « bretons » à l'œuvre. Une des anciennes branches du Ro- 
man de Renart. la branche Ib dans l'édition Martin, du début 
du xm e ou peut-être encore de la fin du xii e siècle (1), raconte 
les aventures du goupil déguisé en jongleur, et précisément en 
jongleur breton. C'est ce qu'indique non seulement l'étrange 
charabia franco-anglais que l'auteur lui fait parler, mais aussi 
un témoignage précis : « Vous n'êtes mie né de France », lui dit 
Isengrin. — « Nai, mi seignor, mais de Bretaing », répond le faux 
jongleur (v. 2355-7). Il est vrai qu'il s'agit plutôt ici d'un musi- 
cien breton que d'un conteur ; il est vrai aussi qu'on a à faire là 
non à un portrait, mais à une caricature. Mais pour inventer le 
personnage, le poète a dû voir et entendre ces jongleurs bretons 
débitant en un français cocasse leur répertoire littéraire et musical. 

Ce répertoire, on ne le connaît malheureusement que très 
vaguement. On a vu que les conteurs apparaissent surtout en 
rapport avec la légende de Tristan, dont l'origine celtique n'est 



LAIS ET ROMANS BRETONS 175 

plus contestée aujourd'hui par personne, ou encore avec celle 
d'Erec, le héros du premier de nos romans arthuriens. Le passage 
cité du Roman de Renaît n'est pas moins significatif. Amené 
à faire connaître son répertoire, le soi-disant jongleur breton 
énumère les « bons lais bretons » qu'il « fot savoir ». 

...Et de Merlin et de Noton (?), 

Del roi Artus et de Tristan, 

Del Chevrefoil, de saint Brandan. 

Isengrin l'interrompant : 

« Et ses tu le lai dame Iset ? » 

— « la, ïa, goditoët ! » (v. 2390-4). 

Tristan, Iseut, le Chèvrefeuille se rattachent à la légende de 
Tristan ; Merlin et Artus sont connus par Geoffroy de Monmouth 
et Wace ; saint Brandan, c'est, comme on l'a vu (2), la légende 
christianisée de navigateurs celtiques. Seul, Noton nous est 
inconnu. Le mot, venant de Neptunum, a abouti, en passant par 
nuiton, à « lutin » ; il désigne donc un de ces êtres surnaturels qui 
figurent dans le folklore de tous les pays et de tous les temps. 
Dans la littérature française du xn e siècle ils paraissent surtout 
dans les contes bretons. Dans un épisode célèbre du roman 
d'Yvain, le héros se voit obligé de combattre deux êtres malfai- 
sants, doués de forces surnaturelles, deux fils du diable, nés. 
comme Merlin {Rrui, v. 7600 ss.), de femme et de nelun {Y vain. 
v. 5273 ; 5512-3). Le nom est donc certainement emprunté, 
comme les autres, à la tradition bretonne. On aurait tort, assu- 
rément, de vouloir chercher derrière chacun de ces titres un 
conte réel, mais l'indication n'en est pas moins précieuse pour 
cela : elle permet de voir comment on doit se représenter le 
répertoire littéraire d'un jongleur breton. 

A vrai dire, le texte de Renart ne parle pas de contes, mais de 
lais bretons. Les deux termes sont-ils synonymes ? Le problème 
des « lais » est un de ceux qui n'a pas encore trouvé jusqu'ici 
sa solution définitive. 

L'origine celtique du mot est indiscutable, mais que signifie- 
t-il au juste ? Chez Wace, qui est le premier à employer ce terme. 
il paraît de préférence combiné avec notes pour traduire le terme 
de moduli de la source latine. Ainsi Bledgabred, le roi musicien, 
savait « de lais et de note » (v. 3765 : in modulis. dit Geoffroy. 
ch. 52). Le guerrier Balduf, déguisé en jongleur, « avait appris 
à chanter et à harper lais et notes » (v. 9338-39 ; modulis quos in 
lyra componebat, Geoffroy, ch. 143). Enfin le répertoire des musi- 



176 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

ciens accourus aux grandes fêtes de couronnement d'Artus, se 
compose de « chansons, rotrouanges et nouveaux sons », de « vie- 
leiires, lais et notes » (v. 10825-7 ; chez Goeffroy il n'y a rien de 
correspondant à ce passage). Le mot désigne donc certainement 
d'abord une composition musicale, comme le dit d'ailleurs son 
étymologie : apparenté à l'irlandais laid, il signifie « chanson», ou 
encore « morceau de musique ». Mais lequel des deux exactement ? 
C'est là que réside la difficulté. 

Dans ses études sur les lais bretons, Lucien Foulet a très juste- 
ment relevé le rapport étroit qui unit dans les plus anciens témoi- 
gnages le lai à des instruments de musique (3). Balduf, on vient 
de le voir, était habile dans l'art de«harper des lais et des notes ». 
Les jongleurs à la cour d'Artus exécutent des « lais de vielles, 
des lais de rotes, de harpes, de fretiaus (flûtes) ». Le Roman des 
Sept Sages, un peu plus récent, connaît de même (sons l'inspi- 
ration directe du Brut ?) des lais de rôles et des lais de vielles 
(v. 25). Le lai de Guigemar, dit Marie de France, on le fait « en 
harpe et en rote ; bonne en est à ouir la note » (mélodie, v. 884-6). 
Plus tard encore, dans le roman inédit de Silence, de deux musi- 
ciens l'un vielle un lai breton, l'autre harpe le lai de Guiron, puis, 
ayant accordé leurs instruments et les mêlant l'un à l'autre, 
ils jouent ensemble un lai de Mabon (4). 

On pourrait en conclure que le lai était primitivement une 
composition instrumentale, et non vocale : le lai était d'abord 
joué, et non chanté. On comprend dans ce cas que Chrétien de 
Troyes ait pu dire de deux combattants que de leurs épées « ils 
notaient des lais sur les heaumes » (Cligès, v. 1070-1 ). La con- 
clusion n'est toutefois pas d'une certitude absolue. Les passages 
cités ne s'opposent point à l'hypothèse qu'un chant pouvait 
accompagner l'air exécuté sur la harpe, la rote ou la vielle. En 
tout cas la notion du lai chanté apparaît bientôt. Thomas d'An- 
gleterre, dans une des plus jolies scènes de son Trislan, présente 
Iseut chantant le « lai de Guiron « (v. 833 ss.) et auparavant, 
dans un épisode que Gottfrid de Strasbourg a certainement 
emprunté à son modèle français, c'est le jeune Tristan qui chante 
des lais bretons. Si, plus près de Wace, Benoît de Sainte More com- 
pare, dans le Roman de Troie (v. 23597 ss.), les clameurs mélo- 
dieuses des Amazones aux lais des Bretons, il songe évidemment 
à des chants plutôt qu'à des compositions instrumentales. Mais 
même dans ces cas, l'instrument est indispensable. Dans les deux 
scènes citées du Tristan de Thomas, le chant est accompagné sur 
la harpe et précédé d'un savant prélude instrumental. Renart, 
le faux jongleur, réclame instamment sa vielle pour exécuter 



LAIS ET ROMANS BRETONS 177 

ses lais. Tristan, autour de lais, est avant tout harpeur. Il fit le 
îai du Chèvrefeuille, explique Marie de France, parce qu'il savait 
bien harper, et dans chacune des deux: Folies Tristan, le héros 
rappelle à Iseut comment, jadis, il avait été son « harpeur » et 
lui avait enseigné de « bons lais de harpe (5) ». L'instrument a 
donc une part essentielle dans l'exécution des lais. 

De ces lais bretons nous ne savons rien, sinon que c'étaient 
certainement des compositions musicales compliquées et artis- 
tiques. On peut admettre que les lais musicaux français, qui font 
leur première apparition vers la fin du xn e siècle et qui sont des 
compositions savantes et difficiles, ont continué sans trop de 
modifications la tradition des lais bretons. Jusqu'à sa dispa- 
rition, au xv e siècle, le lai lyrique, avec ses strophes longues et 
nombreuses, toutes différentes entre elles, et son mélange carac- 
téristique de vers de différentes mesures, était, comme le dit 
Froissart, le poète (Prison amoureuse, v. 2199-2203), une grande 
chose, une entreprise difficile et malaisée, dont l'exécution exigeait 
bien six mois de travail. Ainsi s'explique la haute admiration que 
les auteurs de l'époque témoignent aux lais bretons dès leur pre- 
mière apparition. Tel Benoît de Sainte-More qui, dans le passage 
déjà allégué, pour faire comprendre la beauté musicale des cris 
des Amazones, ne trouve rien de mieux que d'en rapprocher les 
'< lais de Bretons » qui, comparés à leurs clameurs harmonieuses, 
ne sont que pleurs et gémissements. 

Que de pareilles compositions aient pu servir à de simples récits 
d'aventures, c'est peu probable. Si quelque texte les accompagnait, 
il ne pouvait avoir qu'un caractère lyrique, comme celui des lais 
musicaux français. Mais quel est alors le rapport entre ces lais 
musicaux et les lais narratifs qui existent à côté d'eux ? Cette 
question encore est des plus discutées. Cependant Marie de France, 
à qui nous devons les lais narratifs les plus nombreux et les plus 
beaux, a donné à ce sujet des explications claires et précises. 
« Quand les anciens Bretons, les nobles barons », dit-elle dans le 
lai d'Equitan (v. 1-8), « entendaient parler d'une aventure qui 
était arrivée à quelqu'un (entendons une aventure étrange, 
étonnante et mémorable), ils avaient l'habitude d'en faire un lai, 
afin d'en conserver le souvenir ». Ou encore : « A la suite de ce 
conte (de Guigemar) on trouva (inventa et composa) le lai de 
Guigemar qu'on fait (exécute) sur la harpe ou sur la rote et dont 
la note (mélodie) est bonne à entendre » (Guigemar, v. 883-8). 
Ayant eu une heureuse entrevue avec Iseut, Tristan compose, à 
la prière de la reine, un nouveau lai, pour la joie qu'il avait eue et 
pour conserver le souvenir de l'aventure (Chèvrefeuille, v. 107- 

12 



178 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

1 L3). Le lai musical serait donc intimement rattaché à quelque 
aventure extraordinaire, afin d'en perpétuer le souvenir. C'est 
aussi ce que dit Chrétien : Après l'étonnante victoire d'Erec sur 
Mabonagrin qui entraîne la destruction de l'enchantement de la 
« Joie de la Cour », les dames présentes firent un lai, destiné 
évidemment à conserver la mémoire de cet événement remar- 
quable [Erec, v. 6187-9). Un jour, la cour du roi Artus est sou- 
mise à une étrange épreuve. Nul n'en sort indemne, excepté 
Karadec. Celui-ci en fit un lai {Lai du Cor, éd. Doerner, v. 583-4). 

Les choses se sont-elles effectivement passées ainsi ? Nous n'en 
savons rien. Mais nos romanciers et conteurs arthuriens l'admet- 
taient sans hésiter. Je ne pense pas pour ma part qu'il s'agisse là, 
comme on l'a dit et comme on le dit encore, d'une invention 
ingénieuse de Marie de France adoptée par les autres auteurs de 
l'époque. Rien ne prouve que Chrétien, quand il écrivit Erec, ait 
déjà connu les lais de Marie, et le Lai du Cor est si différent des 
contes de Marie que, même s'il est postérieur à la poétesse, il ne 
semble pas s'être inspiré d'elle ni seulement l'avoir connue. Je 
pense plutôt que ce sont les conteurs et musiciens qui, à tort ou 
à raison, présentaient eux-mêmes ainsi les choses. 

Mais comment le lai musical ou lyrique pouvait-il conserver le 
souvenir d'une aventure merveilleuse ? Ici intervient un élé- 
ment dont l'importance est soulignée par les textes : le titre du 
lai. 

Nul ne lira Marie de France sans être frappé de l'importance 
qu'elle attache aux titres de ses récits. Tantôt, comme dans 
Eliduc et Le Chaitivcl, elle indique deux titres différents et dis- 
cute leur valeur, tantôt, dans Le Bisclaurel, Le Laosiic, et Le 
Chèvrefeuille, elle donne le même titre dans deux ou trois langues 
différentes, en français, en breton et en anglais. Chrétien, lui 
aussi, a soin de faire connaître par son titre le lai que les dames 
« trouvèrent » après la victoire d'Erec : elles l'appelèrent le Lai 
de Joie (v. 6188). Les lais lyriques français ont continué cette 
tradition. On trouve parmi eux, à côté de quelques rares lais 
anonymes, le Lai des Amants, le Lai du Chèvrefeuille, le Lai 
d'Aëlis, le Lai des Hermins, et autres. Et jusqu'aux xiv e et xv e siè- 
cles, même quand ils ne sont plus chantés, les lais lyriques s'ap- 
pelleront Lai de Forlune, de Pleurs, de Vaillance, ou Lai de Paix 
et Lai de la Guerre, etc. 

Là encore, il s'ogit, à mon avis, d'une tradition qui remonte 
au delà de Marie aux harpeurs bretons eux-mêmes. Si Marie 
donne à ses deux lais du Rossignol et du Loup-garou les titres 
bretons de Laosiic et Bisclavrel, je ne crois pas que ce soit pour 



LAIS ET ROMANS BRETONS 179 

faire étalage d'un*' science assez vaine — pourquoi ne le ferait- 
ellc que dans ces deux titres, et jamais ailleurs ? — Et je ne crois 
pas non plus qu'elle le fasse pour imiter un procédé de Wace qui, 
en historien, cite volontiers le nom celtique, à côté de> noms fran- 
çais et anglais, de certaines localités géographiques — c'est un 
cas tout différent. Non ; elle le fait, me semble-t-il, pour la simple 
raison qu'elle avait entendu le titre sous cette forme, sans doute 
parce que les jongleurs bretons annonçaient leurs lais, selon le 
public auquel ils s'adressaient, dans les trois langues qui se par- 
tageaient alors l'Angleterre, le franco-normand, l'anglais et le 
celtique. 

Or, le titre — et c'est là la raison de sa grande importance — 
était apparemment le seul lien qui rattachât le lai musical au 
conte d'où le premier était censé être sorti. Lien ténu et bien 
fragile, surtout du côté du lai lyrique dont le texte devait le plus 
souvent n'avoir qu'un rapport très vague avec le titre, autant 
qu'il est permis d'en juger par l'analogie avec les lais français. 
Raison de plus pour le jongleur d'expliquer ce titre à ses auditeurs, 
en leur racontant l'aventure qui avait occasionné le lai musical 
qu'on allait leur faire entendre. C'est à peu près comme dans la 
littérature provençale de l'époque : un court récit en prose, la 
razo, précède certaines chansons de troubadours, pour faire con- 
naître aux lecteurs les circonstances auxquelles la chanson en 
question doit son origine. C'est bien ce que dit une fois Marie 
de France : « Je vous dirai le conte et toute la raison d'un très 
ancien lai breton » (Eliduc, v. 1-3). 

Il arriva que par commodité le terme de lai fut étendu aux 
contes eux-mêmes qui étaient si étroitement liés aux lais musi- 
caux. Marie de France, si nous en croyons Lucien Foulet, aurait 
été la première à s'exprimer ainsi. Quand elle se propose de pré- 
senter le conte d'où l'on taisait sortir le lai (musical) du Fresne, 
elle déclare simplement : « Je vous dirai le lai du Frêne » (Fresne, 
v . I ) . Ailleurs ce n'est pas le « conte » , mais le « lai » du Chèvrefeuille, 
qu'elle va nous dire (Chèvrefeuille, v. 117-8). Dans le Prologue 
de son recueil elle parle sans hésiter des lais qu'elle a « entendu 
conter » et qu'elle a mis en rimes (Prologue, v. 39-41). Ainsi, 
par un de ces phénomènes d'extension du sens, bien connu des 
linguistes, le mot de lai élargit sa signification primitive, res- 
iivinte à la composition musicale, et s'adjoint un sens nouveau, 
très différent du premier, désignant à présent aussi le conte d'où 
provenait le lai musical. A côté de ce dernier on a donc à présent 
le « lai narratif ». De sorte que, par un singulier retour, le lai 
musical ou lyrique nous ramène à son prétendu point de départ. 



180 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

le conte, avec lequel il partage le titre et auquel il donne à Bon 
tour son propre nom, ce conte, qui, en se dégageant du lai qu'il 
accompagnait jusqu'ici,, va prendre à présent une nouvelle forme 
littéraire. 

De son origine le lai narratif retient au moins un trait caracté- 
ristique. Les contes d'où étaient issus les lais nouveaux racontaient 
une aventure rare, singulière, souvent féerique et merveilleuse. Il 
y entrait une bonne part d'éléments surnaturels. Le lai narratif 
en a gardé quelque chose. C'est souvent un conte féerique où des 
êtres ou objets surnaturels viennent se mêler au monde des 
humains. Même sans ces éléments, le lai rapporte de préférence 
des cas extraordinaires qui frappent par leur singularité. Il se 
meut dans le monde aristocratique et reflète les opinions et les 
sentiments de la société chevaleresque. Autrement dit. il est 
plongé dans l'atmosphère de la courtoisie et reproduit les concep- 
tions de la société courtoise. Par là il se distingue du fabliau qui 
joue, lui, dans les milieux populaires, dans le monde des vilains 
et des bourgeois, des clercs et des moines et dont les racines 
plongent dans le réalisme de la vie quotidienne. 

D'autre part, le lai se distingue du roman courtois, dont il 
est le plus proche parent, par sa brièveté. Tandis que le roman 
s'étend sur plusieurs milliers de vers, le lai ne dépasse guère 
le nombre de mille vers ; il se tient dans une moyenne de 400 à 
600 vers. Aussi bien il est réduit en règle générale à un seul épi- 
sode qu'il raconte « par brief sermon » (Marie de France, Milon, 
v. 6), tandis que le roman réunit au contraire autour de son 
héros des aventures diverses et nombreuses, dont l'ensemble 
lui fait une espèce de biographie poétique. Bref, le lai est par 
rapport au roman dans le domaine de la littérature courtoise, 
ce qu'est aujourd'hui encore au roman la nouvelle, la short story. 

(A suivre.) 

(1) L. Foulet, Le Roman de Renard, 1914, p. 358. 

(2) Voir plus haut, t. 34, p. 483. 

(3) Voir notamment Marie de France et les Lais bretons, dans Zeitsclir. 
fur roman. Philologie, XXX. 1905, p. 309 ss. ; Marie de France et la Légende 
de Tristan, ibid., XXXIII, 1908, p. 164 ss. 

(4) Voir H. Gelzer, Zeilschr. fur Franzôs. Sprache u. Literatur, XLVII, 
1925, p. 73. 

(5) Folie de Berne, v. 397 ; Folie d'Oxford, v. 361-362. 



Problèmes d'art et Langage des sciences 



par Pius SERVIEN, 

Docteur es lettres. 



XI 
Esthétique et psychologie 

Dans le présent chapitre, nous nous proposons trois buts, 
étudiés ici comme trois aspects d'une même question : 

D'abord, nous nous proposons d'illustrer, en étudiant un 
exemple, la notion de groupe lié d'études esquissée au début de 
cet ouvrage. 

Il s'agit aussi de montrer, dans l'esthétique telle que nous 
l'avons définie, un analyseur précis à l'usage de la psychologie. 

Enfin, il s'agit de montrer une nouvelle conséquence de l'irré- 
ductibilité du Langage lyrique au Langage des sciences, en exa- 
minant le maniement particulier exigé par des mots comme 
« plaire ». 

Eslhélique et psychologie considérées comme appartenant au 
même groupe lié. L'esthétique telle que nous la définissons, 
étude en Langage des sciences de choix de l'ordre du Langage 
lyrique, ou plus brièvement : observation scientifique de choix 
lyriques ; l'esthétique apparaît un analyseur de précision à l'usage 
de la psychologie. 

Ceci semblerait contraire aux idées qu'on se fait d'ordinaire, 
sur un modèle plus ou moins comtien, d'une hiérarchie des sciences; 
et que les sceptiques en matière d'esthétique adoptent volon- 
tiers. Les temps ne semblent pas révolus. On imagine en effet 
une sorte d'escalier des sciences, tel qu'il faudrait avoir cons- 
truit la marche physiologie pour construire la marche psycho- 
logie ; et puis la marche suivante (ou précédente), la science 
des faits sociaux ; et il faut les avoir construites toutes avant 
qu'on puisse légitimement songer à fonder l'esthétique. 



182 REVUE DES COURS ET CONF LKENCliS 

A cette conception nous semble préférable celle de groupe 
lié d'études : une série de sciences liéc^ entre elles de telle façon, 
que si l'on résout un problème dans l'une on se trouve avoir 
résolu un problème analogue dans chacune des autres. En ce sens, 
l'une quelconque apparaît comme un outil d'analyse original, 
à la disposition des autres. Les sciences du type physique forment 
un tel groupe lié; les études telles que l'esthétique, la psycho- 
logie, la sociologie, etc., en forment un autre. Par exemple, si la 
psychologie progresse vraiment, l'esthétique se trouvera implici- 
tement avoir réalisé un progrès. Mais la réciproque, et c'est ce 
que nous allons montrer maintenant, est vraie également : s'il est 
vrai que les sciences de ce type ont à résoudre certains problèmes 
spéciaux, les mêmes pour toutes, et inconnus aux sciences du 
type physique. 

U « affectivité élémentaire » et le Langage des sciences. Nous 
avons examiné précédemment le contenu d'un mot du langage 
lyrique comme « plaire ». Nous allons continuer l'examen de ce 
mot type, dans un autre ordre d'illustrations. 

On le rencontre, en vedette, dès les premiers chapitres des 
ouvrages et entreprises de psychologie. Voici. :'i titre d'exemple, 
les recherches du type de celles de Wundt et de son école, 
concernant l'affectivité élémentaire. On connaît sa théorie à 
trois dimensions du sentiment ; il y aurait trois éléments fon- 
damentaux : plaisir-déplaisir (Lust-Unlust), excitation-dépres- 
sion (Erregung-Hemmung), et tension-relâchement (Spannung- 
J.oesungï ; de leur combinaison résulteraient les états affectifs 
supérieurs. 

Voilà notre mot « plaisir » acteur vedette d'un drame à trois 
personnages ; et ce qui est curieux, c'est que les deux autres 
paraissent en Langage des sciences, ils semblent n'être que des 
images mécaniques. Dans d'autres théories du même type, le 
drame est à peu près le même, mais les acteurs s'appellent : 
joie, colère, chagrin, etc. Une théorie de ce type s'accompagne 
naturellement d'une partie expérimentale : de l'enregistrement 
et la mesure de certaines variations physiologiques (par exemple, 
pouls, respiration) qui correspondent aux réactions verbales 
exprimant du plaisir ou du déplaisir. 

Ce n'est pas le lieu ici d'examiner de près les théories de ce 
type ; mais seulement de se poser quelques questions sur le rôle 
confié au mot plaisir. On peut cependant rappeler ce fait : au 
laboratoire de Wundt, si l'on mesure l'amplitude et la fréquence 



PROBLÈMES d'.\RT ET LANGAGE DES SCIENCES 183 

du pouls et de la respiration correspondant à ces offects élémen- 
taires, on trouve des résultats probants. A chaque affect est 
liée, de façon invariable, l'augmentation ou la diminution res- 
pective de ces éléments physiologiques. Les élèves de Wundt 
trouvent ces résultats. Mais si on reprend la vérification dans 
d'autres laboratoires, notamment celui de Titchener (l),ces trou- 
vailles s'évanouissent. Et pourtant il s'agite ertainement d'expé- 
rimentateurs tout à fait honnêtes ; et il ne doit pas être bien 
difficile de savoir si oui ou non l'amplitude du pouls augmente, 
ou si sa fréquence diminue ; c'est à la portée d'un médecin de 
campagne, qui n'a pas dans sa trousse les instruments dont dis- 
pose un célèbre laboratoire de psychologie expérimentale. 

11 semble qu'une des raisons de ce phénomène, ce soit l'insta- 
bilité de mots comme « plaire ». Comme il appartient à cette 
partie du langage qui n'admet pas de phrases équivalentes, on 
a bien le moyen de savoir si « l'amplitude du pouls croît » a le 
même sens chez Wundt et chez Titchener ; mais on ne saurait 
s'assurer parfaitement que « plaisir » a été entendu au même sens 
ici et là. Si on s'en réfère aux observations physiologiques pour 
le déterminer, c'est alors évidemment un cercle vicieux. 

Autrement dit, ne retrouve-t-on pas, sous les problèmes et 
classifications de ce type, la croyance que tous les mots du lan- 
gage total contiennent de 1' « objectif » ; et que « plaisir-déplaisir » 
peut tenir dans une théorie scientifique un rôle comparable 
à celui de « tension-relâchement » ? Pourtant, un ressort tendu 
reste sûrement un ressort tendu, quand on le porte d'un labora- 
toire dans un autre ; il n'y a que « plaisir » qui risque d'avoir 
changé en route, sans qu'on ait aucun moyen de le vérifier. 

A ce compte, même la définition de Leibniz, critiquée au 
début de cet ouvrage dans sa possibilité même, « amare est feli- 
citate alterius delectari», pourrait sembler un jour un thème cor- 
rect de psychologie expérimentale. Le sujet B est-il en état de 
félicité ? Bon : mesure du pouls et de la respiration. Le sujet A 
est-il en état de délectation ? Bon : mesure, etc. 

Bref, toute classification du type précédent, nous semble repo- 
ser sur le postulat fondamental, que le présent ouvrage explicite 
et rejette, mais qui est habituel à la philosophie : les deux 
domaines du langage que nous avons distingués y sont traités 
quand on veut comme s'ils n'avaient pas de propriétés diffé- 
rentes ; comme s'il n'y avait aucun hiatus entre ce type de 



(1 ) Cf. Titchener, Manuel de Psychologie, trad. Lesage (Alcan, éd.). 
p. 225 sq. 



181 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

phrases « je constate que cette bille est plus grosse que cette 
autre », et cet autre type « je constate que j'ai du plaisir ». 

Or, il y a un hiatus infranchissable, et c'est que la première 
pîirase a une infinité d'équivalentes. Elles permettent de vérifier 
l'accord commun d'autant de façons qu'on voudra. Par suite, 
leur sens est stable, et indépendant des personnes particulières 
qui les emploient. Ces équivalents instituent autant d'expériences 
de physique qu'on voudra : volume d'eau déplacé, micromètre, 
ombre portée, pesées de billes de même substance, etc. 

L'autre phrase, entendue comme sentiment réel, comme réa- 
lité psychologique, et non comme étiquette vide collée à un 
objet qui est autre chose, ou même n'a d'existence que sa défini- 
tion : l'autre phrase n'a pas d'équivalentes. Le seul invariant là 
dedans, c'est peut-être le signal sonore ou graphique « plaisir ->. 

S'il y a intérêt à étudier le langage sans le comprendre, comme 
un simple gesle. Il y a bien une façon de se passer de l'analyse du 
langage que nous avons opérée et posée comme fondamentale, 
et de loger tous les mots à la même enseigne. C'est de renoncer à 
en comprendre le sens, pour n'en entendre que le bruit. C'est ne 
distinguer en rien ce domaine de celui où les physiciens travail- 
lent ; et alors leur emprunter en bloc leur méthode, sans aucun 
effort de nouveauté ou d'adaptation. Pierre qui tombe, grenouille 
qui saute dans une mare, homme qui articule des gestes laryngo- 
buccaux divers (il n'y a pas à s'occuper de savoir si ce sont des 
théorèmes ou des poèmes : ce sont de simples bruits sociaux) : 
tout ceci s'étudie exactement de la même manière. Il n'y a plus, 
au fond, de méthode psychologique ou esthétique (et c'est pour- 
quoi on peut se passer de l'analyse fondamentale du langage) : 
c'est de la physique pure. De l'esthétique conçue comme obser- 
vation scientifique de choix lyriques, il ne reste que la seconde 
étape : l'observation scientifique. Ce qui devient très ennuyeux, 
c'est qu'on ne sait plus très bien qu'est-ce qu'on observe. 

Certes, il n'est pas absurde de prendre le pouls des gens au 
moment où ils affichent cette étiquette laryngo-buccale : « plai- 
sir » ; comme il ne serait pas absurde de prendre le pouls des 
gens au moment où ils saluent. Mais alors, notamment, qu'y a-t-il 
là dedans d'élémentaire ? Car enfin il ne s'agit pas de constituer 
un « jardin des racines grecques » ; et c'est à ce titre seulement 
qu'un mot comme plaire pourrait jouer un rôle élémentaire dans 
une famille d'étiquettes. 

Si maintenant on en fait des mesures, elles donneront toujours 
quelque chose ; et un total de chiffres obtenus aura toujours une 



PROBLEMES D ART ET LANGAGE DES SCIENCES 185 

moyenne. Si nous ne voyons pas très nettement à quelle question 
précise ils répondent, ce n'est pas d'avoir un résultat en chiffres 
qui saurait nous rassurer ; surtout si ces chiffres, pour des expé- 
riences bien simples, fondent quand on passe d'un laboratoire à 
un autre. 

Si nous considérons les mots du dictionnaire comme simples 
signaux, comment espérer que nous sommes tombés sur celui 
auquel correspondra, dans le domaine vasculaire ou respira- 
toire, quelque chose de simple ? Est-ce parce que j'ai observé 
plus souvent le retour du bruit « plaisir » que le retour du bruit 
« cadastre » ? Mais j'ai observé peut-être encore plus souvent le 
retour de ((bonjour», « merci », « bonsoir », etc. En fait il y a trente 
mille signaux pareils dans un dictionnaire, et presque chacun 
peut être pris aussi bien pour élémentaire. Or, quand Jean, 
Pierre, Paul arboreront le signal « plaisir », si je mesure alors, 
je trouverai dans mon creuset la pierre philosophale ; pour un 
autre des trente mille signaux je n'aurais pas été étonné pourtant 
de ne trouver dans mes appareils que ce que je viens d'y trouver, 
la confusion. 

Au fond, dans cette seconde voie, on ne travaille pas sans 
arrière-pensée, ou on travaille en alchimiste. La méthode, énoncée 
en termes de sciences, ne prête pas à certaines anciennes cri- 
tiques ; mais alors on semble travailler à l'aveuglette. Que si 
l'on cherche le sens qui anime au fond ce travail, il vient tout 
entier de l'ancienne psychologie. Au visiteur de passage on pré- 
sente l'aspect signal, geste ; mais la pensée du savant voit des 
sens, qui ont tous une zone « objective » : bref, le langage total, 
sans hiatus, où se mouvait sans inquiétude la spéculation philo- 
sophique. L'esprit vient de là, les instruments de mesure seuls 
viennent d'ailleurs. Dans le problème de Wundt il n'y a peut-être 
que les outils de Galilée, mais au fond ne reconnait-on pas plutôt 
Condillac ? On mesure des signaux, mais on combine des « affects ». 

La face physique des phénomènes, et leur face langage compris 
comme tel. U s'agit de faire apparaître les caractères propres du 
second groupe lié de sciences, celui de l'esthétique, de la psycho- 
logie, etc. Il ne s'agit pas de les traiter d'emblée, en apparence, 
en simples chapitres de la physique ; pour être obligé ensuite d'y 
travailler avec des arrière-pensées qui ne sauraient venir de la 
physique, avec des postulats de philosophie soigneusement 
caches dans l'ombre et d'autant plus dangereux. 

En général, les sciences physiques étudient le « comporte- 



186 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

ment » de la nature. Elles mesurent des diamètres apparents, dus 
pouls, etc. 

Tant qu'on ne fait pas autre chose, on n'ajoute rien aux mé- 
thodes de Galilée, on ne reconnaît pas l'existence d'une classe de 
problèmes nouveaux. 

On peut ne pas reconnaître l'existence d'une telle classe, et 
adopter un point de vue exclusivement extérieur. Mois l'incon- 
vénient est alors qu'on l'aborde d'une façon trop compliquée, 
peut-être inextricable. Il vaut mieux reconnaître l'existence de 
la classe, énoncer explicitement ses méthodes propres ; et, en fin 
d'opération seulement, s'évertuer à en faire entrer les résultats 
dans le grand corps galiléen. 

Le caractère essentiel du groupe nouveau, celui qui nous 
occupe dans cet ouvrage, c'est, à notre sens, que dans sa subs- 
tance entre le langage lyrique : des mots comme « plaire ». Il y 
entre dans la constitution d'une des faces de cette classe de phé- 
nomènes que le groupe étudie. 

On ne peut se passer de la considération de ce Langage lyrique, 
si différent du Langage des sciences, que si l'on ne considère le 
langage que comme de simples bruits, gestes, signaux ; et si on 
reste alors du commencement à la fin dans la physique pure. 

Nous disons donc d'abord qu'une attitude si simplifiée ne 
peut pas être adoptée, parce qu'elle conduit à du travail trop 
compliqué, inextricable. C'est ne pas profiter des facilités spé- 
ciales du problème. 

Quand un mathématicien nous expose un théorème, une phy- 
siologie très avancée pourrait peut-être lire ce théorème dans 
son corps, dans son pouls, dans sa. respiration. Nous pourrions 
donc faire semblant de ne pas comprendre les paroles ; et cher- 
cher à voir clair dans cette étude de phénomènes verbaux, la 
géométrie, en développant notre physiologie, en auscultant les 
mathématiciens. Un voyageur d'une autre planète pourra trouver 
plus commode, un jour, de s'y prendre ainsi pour assister à un 
de nos cours de mécanique céleste ; et si c'est commode pour lui, 
il aura raison. Cette attitude est sans doute scientifique, et non 
métaphysique. Mais elle peut être, pour nous, absurdement com- 
pliquée ; et nos étudiants ont raison d'étudier leurs cours d'une 
autre manière. Pourquoi alors le psychologue ou l'esthéticien 
s'y prendraient-ils comme ce voyageur d'une autre planète ? 

C'est dire qu'il est nécessaire d'en revenir ii l'aspect langage, 
compris comme tel. El puisque c'est cet aspect qui suit le plus 
longtemps tout ce qui est connaissance humaine, c'est le langage 



PROBLEMES D ART ET LANGAGE DES SCIENCES iN/ 

que nous prenons comme base de la classification des efforts pour 
connaître. 

Nous pouvons le faire maintenant. Ce langage, pour nous, 
n'est plus une même masse amorphe, avec de vagues propriétés 
qui se retrouvent partout plus ou moins, etc. Nous l'apercevons 
organisé, avec ses deux pôles ;dont l'un, le Langage des sciences, 
délimité par une frontière nette (1). Cette première analyse, fon- 
damentale mais extrêmement simple, permet d'y voir clair dans 
des domaines très étendus et très divers. 11 suffira de persévérer 
dans la même voie, d'analyser un peu plus avant dans le cadre de 
l'analyse fondamentale, pour voir de nouvelles couches de pro- 
blèmes s'éclaircir. 

De ce point de vue. que fait-on en astronomie, en physique ? 
On voit des objets brillants, qui se meuvent dans le ciel, etc. On 
cherche à les comprendre au moyen de notre langage, à nous en 
faire un système verbal (en enrichissant notre langage de cer- 
tains nouveaux signes nécessaires). 

Que fait-on en mathématiques, qui sont langage ? On les 
étudie aussitôt de l'intérieur, par celle de leur double face qui est 
langage ; et non par leur face : expression physiologique, bruit, 
etc., qu'il faudrait aussi réduire en langage pour la comprendre. 

Qu'ont fait l'esthétique, la psychologie, etc. ? Leur objet était 
essentiellement langage (par exemple, pour l'esthétique, on le 
voit, en envisageant l'étude des œuvres littéraires). La morale de 
m.me. Qu'a-t-on fait ? On a essayé de faire comme les mathé- 
matiques, et cela n'a pas réussi. On a considéré (premier point 
de vue) l'objet qu'il y a sous le mot. « Plaire » couvre un objet, 
comme « cube » couvre un objet. On fera donc la science des 
objets tels que « plaire », sur le modèle si réussi de la science des 
objets comme « cube ». Et cela n'a pas réussi du tout. Après quel- 
ques siècles d'échec, deuxième point de vue (non parce que la 
raison de l'échec a été reconnue, mais parce que la première 
voie n'inspire plus confiance) : on considère « plaire » comme un 
simple geste, quelque chose de commun et de social, comme de 
saluer, ou de porter le deuil. On a vu les inconvénients de ce 
deuxième point de vue, refuge après les échecs du premier. 

La question, c'est de savoir pourquoi ces échecs ; afin de ne pas 
risquer de traîner la même cause d'erreur dans des techniques 
en apparence différentes. Or, notre analyse du langage éclaire 
bien ce qui s'est passé. 

(1) Se reporter à notre ouvrage : Le langage des sciences (Coll. scientifique. 
Blanchard, éd., 1931.) 



188 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Laissons de côté les notions d' « introspection », « objectif », 
« subjectif », etc. ; et portons notre attention seulement sur le 
langage, mais analysé. 

Disons, si on veut, comme au temps jadis, qu'il y a des « phé- 
nomènes à double face » (ce vieux cadre n'a pas le flou des autres, 
c'est une simple image géométrique). Mais disons autrement co 
que sont ces deux faces : 

L'une est la face physique du monde ; l'autre est du langage, ou 
tend à le devenir. 

Le langage humain n'admet de phrases équivalentes que dans 
une partie restreinte de son domaine. « Plaire », « aimer », ne sont 
pas de ce domaine. 

En mathématiques (si on leur applique le cadre précédent, 
si on les regarde comme phénomènes à double face), on ne prend 
pas par la l'ace extérieure ; on ne lit pas la connaissance mathé- 
matique dans la physiologie du mathématicien. On prend par la 
face intérieure et on n'en fait pas moins de la science, parce que 
tous les chemins y sont en Langage des sciences. 

En physique, on crée aux objets, pour les saisir, une face lan- 
gage. Et depuis Vinci, depuis Galilée, etc., on s astreint à ce que 
cette face soit exclusivement du Langage des sciences. On a 
exclu, et rejeté dans la métaphysique, toute face-langage d'ob- 
jets physiques, qui ne serait pas exclusivement du langage à 
phrases équivalentes : ce que nous avons appelé Langage des 
sciences. Nous avons indiqué plus haut la raison sensée de cette 
opération. 

En psychologie, en esthétique, on a vu d'abord que les 
phénomènes à étudier étaient à deux faces ; mais on a essayé 
vainement de circuler scientifiquement par la face intérieure. 
Autrement dit, on a essayé de faire ce qu'on avait fait en ma- 
thématiques, et on n'a pas réussi : un des monuments les plus 
significatifs de cet insuccès est l'éthique de Spinoza. Nous 
sommes à même d'en comprendre maintenant la raison. Celle 
face intérieure, en mathématiques, avait bien tous ses chemins en 
Langage des sciences; mais s'il s'agit d'éthique, d'esthétique, la face 
langage est essentiellement en langage lyrique. On aboutissait donc 
tout au plus, parfois, à d'admirables et pénétrantes descriptions 
de grand écrivain, à quelque chose de la même substance que 
les poèmes. Dans les cas moins heureux, c'était comme une 
vérification de plus du mot connu, et qu'on s'explique assez main- 
tenant : un métaphysicien est une sorte de poète manqué ; ou 
plutôt, un être qui ne s'est pas analysé en un poète réussi, et un 
mathématicien réussi. 



PROBLÈMES L>'-VRT ET LANGAGE DES SCIENCES 189 

Mélange ou synthèse ? L'esthétique en est à peu près restée 
;i l'étape précédente. La psychologie a des ressources beaucoup 
plus variées. Mais parfois on lui souhaiterait de les organiser 
dans ce style, chef aux physiciens de l'école française, les Fres- 
nel, les Fourier ; on voudrait voir les détails non pas mélangés, 
ajoutés ; mais synthétisés, tels les divers aspects d'une idée simple. 

Si, à la suite de diverses critiques justes, on ajoute de la psy- 
chologie-poésie à de la psychologie-physique, il se peut qu'au 
lieu d'obtenir de la psychologie tout court on obtienne la fable de 
La Fontaine : 

Je suis oiseau, voici mes ailes ; 
Je suis souris, vivent les rats. 

Je suis physiologie, voici un cerveau disséqué, voici les expé- 
riences de Pawlow ; je suis psychologie, puisque je choisis dans 
le dictionnaire, collection de gestes sociaux dont je faisais sem- 
blant de ne pas entendre le sens, précisément des mots comme 
«plaire «.Et au total j'apporte, sous l'étiquette d'une science 
neuve et particulière, des expériences parfaitement valables de 
pure physiologie ; mêlées à des essais de vérifications expéri- 
mentales de problèmes condillaciens. 

Si vraiment je ne regarde plus du côté de la face intérieure, 
comment consentirai -je à écrire un chapitre intitulé « les affects 
élémentaires » ? Il faudrait uniquement des chapitres sur la 
pression artérielle, sur la variation de la respiration ; il faudrait 
des classifications opérées exclusivement sur cet ordre de données. 
Que si je regarde encore du côté de cette face, il faut le dire, et 
dire comment; de peur d'y regarder précisément comme l'an- 
cienne psychologie, et en donnant un coup de pouce suis gêner is 
aux méthodes galiléennes. 

Si l'esthétique ne rencontre pas ces inconvénients, c'est qu'elle 
est encore, sauf sur des points tout à fait périphériques, une 
étude toute poétique, un chant ravissant et teinté de philosophie 
que nous arrachent les œuvres d'art. « Einfûhlung », et le reste. 
Mais, pour organiser les mélanges qui commencent ; pour lui per- 
mettre de digérer au fur et à mesure, en une seule synthèse 
limpide, tout ce que la psychologie, l'expérience, la critique, 
les recherches précises les plus diverses, lui apportent : nous 
avons dû l'envisager, elle et les problèmes du même type, comme 
observation scientifique de choix lyriques. Il faut les deux étapes, 
liées vraiment l'une à l'autre en une méthode unique. 

Les phénomènes dont une des faces esl langage lyrique. Nous 

y 



X 



190 REVl E DES COURS ET CONFÉRENCES 

voilà donc (levant une classe de phénomènes qui nous rappel- 
leraient assez les mathématiques : d'emblée, ils ont une face 
langage. 

Mais il n'y a plus moyen, comme en mathématiques, d'opérer 
d'emblée sur cette l'ace langage ; de s'y installer pour en organiser 
directement les phrases, et obtenir ainsi un système en Langage 
des sciences. Nous savons qu'on n'obtiendrait ainsi que du lan- 
gage lyrique, perpétuellement irréductible au Langage des sciences 
où nous voulons aboutir. Donc, nous renonçons à opérer direc- 
tement : en essayant de former des syllogismes ou toute autre 
combinaison de forme logico-mathématique, qui n'a de valeur 
que si on lui donne à moudre du Langage des sciences. 

Mais, devant l'impossibilité d'agir ainsi et d'obtenir une science 
dans cette voie, nous ne prendrons pas le parti désespéré de 
passer l'éponge sur tout ce qui est sens des mots ; pour nous trou- 
ver enfin dans un univers mort et lunaire, où ces problèmes- 
cauchemars propres à l'esthétique et à la psychologie, où le 
souvenir des échecs dus à la présence sournoise du langage lyri- 
que, enfin ne nous poursuivra plus. 

Donc, nous ne nous intéressons pas aux mots à titre de simples 
gestes ou bruits : nous nous intéressons à leur sens, nous en abor- 
dons l'étude guidés par leur sens. 

Nous avons donc une face mesurable, et par là réductible en 
phrases équivalentes ; mais non intelligible d'emblée. Nous avons 
une autre face intelligible d'emblée, mais non en Langage des 
sciences : irréductible à ce type de langage. 

Soit P la face physique : physiologie, gestes, langage considéré 
comme simple geste et non compris. Soit L la face en langage 
lyrique, celle qui est l'objet véritable de notre étude esthé- 
tique, psychologique, etc. Ce qu'il nous faut, c'est disposer d'une 
troisième face S de ces phénomènes, qui les représente en Lan- 
gage des sciences. Une face analogue à celle qui existe d'emblée 
en mathématiques, et où nous les étudions ; ou encore, une face 
analogue à celle dont nous recouvrons les objets qu'étudie la 
physique. 

Cette face, notre analyse précédente l'indique, ne sera pas mise 
directement en correspondance avec la face L. Nous aurons donc 
la succession : face L, face P, face S. Autrement dit, l'étude de la 
face lyrique qui est l'objet même de notre examen, se fera néces- 
sairement par l'intermédiaire de la face physique P ; mais cette 
nécessité n'implique pas que nous nous en tiendrons au deux 
dernières faces, P et S. Ces ombres ne nous intéressent que parce 
que nous avons vu directement, quoique non scientifiquement, 



PROBLÈMES D'ART ET LANGAGE DES SCIENCES 191 

le jeu d°s objets qui les créent : ce qui se passe clans la face lyrique, 
el qui seul justifie complètement la direction particulière de nos 
études. Nous devons certes sortir par la face S ; mais c'est par 
cette tare L qu'il faut entrer, pour profiter de la nature et des 
facilités spéciales du problème ; et même pour comprendre com- 
plètement pourquoi il se pose. 

Autrement dit, le langage des syllogismes et des mathéma- 
tiques ne se colle pas directement (et surtout ne s'anastomose 
pas. comme l'impliquent d'ordinaire les raisonnements de la 
philosophie) au langage des mots comme u plaire ». Il faut cette 
surface de séparation, les phénomènes physiques. 

Mais qu'allons-nous observer de préférence, comme phéno- 
mène physique représentatif de ces noumènes lyriques ? 

Si je ne regardais que les phénomènes physiques, je pourrais 
m 'attacher par exemple à la classification des données biolo- 
giques, sans autre arrière-pensée que l'astronome qui classe des 
étoiles. Ou je pourrais m'attacher à cette classe de gestes très 
étendue, les gestes laryngo-buccaux, en commençant sans doute 
par ceux qui reviennent le plus souvent, comme « bonjour », 
« monsieur», «merci» ; ou même, si on regarde ces miroirs universels 
de la pensée humaine, les journaux : les mots les plus fréquents 
seraient sans doute : « cinéma », « crime », « prix littéraire », 
« loterie », etc. L'ne étude purement physique de ces gestes privi- 
légiés, les laryngo-buccaux et graphiques, poserait les problèmes 
d'une far on inextricable, et exigerait de nous un génie formidable 
que nous pouvons nous dispenser d'avoir. 

C'est qu'en effet, non scientifiquement, ces phénomènes nous 
sont bien connus ; nous savons comment nous y diriger, par où 
commencer. 

Je sais, par exemple, que ce que j'appelle « plaisir » est un per- 
sonnage considérable dans mon royaume lyrique personnel, dans 
mes noumènes particuliers. D'ailleurs, quand j'étudie les rap- 
ports d'un homme particulier avec son langage, je n'en pose pas 
moins un problème général, une méthode générale ; j'en verrai 
plus tard les modalités précises. 

C'est donc cette connaissance non scientifique qui m'induit 
à étudier ce personnage d'ailleurs extraordinairement changeant 
et flou, malgré l'étiquette fixe « plaisir » dont je le désigne par- 
fois ; plutôt que d'étudier d'abord des comparses ou figurants 
dont le dictionnaire est plein. 

Par cette voie, et grâce à l'analyse fondamentale du langage, 
nous réussissons à dire explicitement, sans arrière-pensée aucune : 
et pourquoi nous n'espérons pas arriver à des résultats scienti- 



192 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

fiques si nous spéculons jusqu'à la fin sur le jeu immédiat de ce 
personnage ; et pourquoi nous nous intéressons particulièremenl 
à un personnage comme « plaire ». Il faut finir par regarder exclu- 
sivement ses ombres : gestes physiques, puis Langage des sciences. 
Mais il fallait une première étape de contact direct avec lui, et 
pour savoir quelles ombres observer de préférence, et pour l'ins- 
truire à former un jeu d'ombres facilement observables. 

C'est encore l'analyse fondamentale du langage qui nous 
indique comment disposer le jeu. à quelles ombres nous atta- 
cher ; et comment ne pas perdre le personnage en courant apros 
les ombres (1). 

(A suivre.) 



(1) Cf. Servien. Lyrisme el slrudures sonores [Bibl. de la Revue des Cours 
Conférences, Boivin et C 1; ). 



N. D. L. R. — Voir l'important « Avis à nos ab onnés » inséré à la 
page 2 de la couverture de ce numéro. 



Le Gérant : Jean Marnais. 



Poitiers (France!. — Société Française d'Imprimerie et de Librairie, 1933 



35 a Année n» sérU) N° 3 15 Janvier 1934 



REVUE BIMENSUELLE 

DES 

COURS ET CONFÉRENCES 

Directeur : M. FORTDNAT STROWSKI, 

Membre de l'Institut, 
Professeur a la ùorbonne- 



Intellectuels français hors de France 
I. De Descartes à Voltaire 

par F. BALDENSPERGER, 

Professeur à la Sorbonne. 



Introduction. 



Je me propose d'étudier, dans les leçons de cette année et dans 
celles de l'année prochaine, un sujet qui me semble assez impor- 
tant — je ne dis pas «intéressant», ce sera à vous d'en juger (1) — 
à savoir : le sort qui a été fait hors de France, non pas simplement 
à des idées françaises, à des théories françaises, mais à ceux qui 
les portaient au delà des frontières et qui étaient à la fois les re- 
présentants et les garants d'une certaine entente de leur pensée. 

« Intellectuels français hors de France» :par intellectuels, dites- 
vous tout de suite qu'il ne s'agit pas seulement de professionnels 
de l'Intelligence. C'est une des particularités de notre « exporta- 
tion » que d'alléguer une certaine qualité d'esprit : nos repré- 

(1) On a cru devoir laisser à ces leçons le caractère de cours professés 
plus librement que selon un texte ne varielur qui d'avance serait préparé pour 
être lu : d'où assurément des familiarités, de possibles redites ou des insis- 
tances dont l'on tient à s'excuser auprès des lecteurs. 

13 



194 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

sentants au dehors voudraient être suivis dans les démarches de 
leur entendement. Une grande dame comme M me de Villette, qui 
devient ladyBolingbroke en Angleterre, tels missionnaires lettrés, 
tels militaires cultivés, tels artistes qui sont allés porter les 
formules de l'architecture française hors de chez nous, méritent 
bien souvent, à leur façon, le nom d'intellectuels. Et ceci est plus 
vrai encore de maint diplomate raffiné, qui a fait autant pour 
le bon renom de l'esprit français qu'un intellectuel patenté pris 
au hasard. A un moindre degré, cela reste vrai de bien des arti- 
sans comme ceux de la Révocation del'Editde Nantes, ou d'aris- 
tocrates comme ceux de l'Emigration : l'effet observé dans des 
milieux nouveaux témoigne de cette singularité. 

Ce sera à partir du xvn e siècle, lorsque les idées cartésiennes 
auront paru décidément la philosophie la plus analogue au goût 
français de l'évidence, que nous accompagnerons ces voyageurs 
dans une aventure qui n'est pas entièrement de chez nous. On 
étonnerait beaucoup — et j'en ai fait l'épreuve — le Français 
moyen en lui disant que Descartes est mort à Stockholm, que 
ses cendres ont reposé assez longtemps dans le cimetière des en- 
fants enterrés sans baptême de cette ville luthérienne, qu'en- 
suite seulement ses dépouilles ont été ramenées en France. Le 
même Français serait surpris, je crois, de savoir que, dans West- 
minster Abbey, il y a un monument érigé à Saint-Evremont, qui 
parut un des exemples les plus notables de la courtoisie et de la 
malice françaises. Les longs séjours que Voltaire a faits hors de 
Paris, alors qu'il semble incarner si évidemment quelques parti- 
cularités de l'esprit parisien, ne laissent pas de surprendre. In- 
nombrables sont des cas analogues de rencontres entre un milieu 
exotique et des notables individualités françaises. Il y a ainsi une 
destinée réelle, parfois involontaire quand il s'agit de réfugiés, 
d'émigrés, qui fait que des « témoins » de notre intellect ont 
une partie de leur existence hors de chez nous avec, dès lors, la 
nécessité de prendre dans une large mesure la responsabilité de 
cet esprit français qui, à distance, peut n'avoir que d'attirantes 
qualités, qui, sur place et à l'usage, a besoin de faire ses preuves. 

Dès lors, ce sujet, qui a l'air d'être du passé — du passéisme, 
si vous voulez, de Vhisloricisme, — devient, au contraire, singu- 
lièrement actuel. Est-ce un homme politique déçu de ne pas trou- 
ver en Espagne ou aux Etats-Unis l'accueil enthousiaste sur le- 
quel il croyait compter, ou bien est-ce le grand ingénieur Vauban 
qui écrit à un poète, Jean Racine dans le cas particulier : 

Est-on si peu instruit dans le Conseil du Roi pour ne pas savoir que les 
Etats se maintiennent plus par la réputation que par la force ? 






INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 10.", 

Ceci est du 13 septembre 1697. J'ai bien peur que, « mutatis 
mutandis », cu'la ait pu être du mois de septembre 1933. Est-ce 
un contemporain, journaliste du Temps ou des Débais, revenant 
un peu déçu de Copenhague ou de Budapest où il a vu dans 
les feuilles des articles peu avantageux, ou est-ce Bayle, ré- 
fugié en Hollande, qui écrit à ses amis le 28 septembre 1674; 

Si toutes les histoires étrangères s'accordent à décrier la France, les Fran- 
çais auront beau écrire à la louange de leurs compatriotes : on ne prendra 
leurs histoires que pour de fables {sic). Nous serons obligés de récuser toute 
sorte d'histoire, parce que la faction allemande entraînera tous les écrivains 
septentrionaux, l'espagnole les Italiens... 

Est-ce un académicien d'aujourd'hui qui revient de l'étranger 
et qui a l'impression que certaines clairvoyances, certaines sym- 
pathies y semblent un peu assoupies, ou bien est-ce Voltaire qui 
trouve que, à la Chambre des Lords, on « parle de la France d'une 
manière bien méprisante », si peu de temps après les traités d'U- 
trecht qui semblaient établir la paix entre les deux pays ? 

Est-ce un écrivain de 1933 qui s'étonne, même à Londres, de 
voir aux vitrines des libraires des ouvrages représentant la civi- 
lisation française dans des attitudes médiocrement flatteuses, ou 
est-ce Alfred de Vigny qui s'indigne, en 1839, de constater que 
les bons livres de Paris ont plus de mal que d'autres à passer le 
détroit ? 

On se lasserait à citer des exemples de ce genre ; ils signifient 
que des questions qui ont l'air de s'inscrire uniquement dans les 
siècles abolis sont des questions, je n'ose pas dire actuelles, brû- 
lantes, mais de tous les temps, quand il s'agit de cette espèce de 
confrontation et de lutte entre des esprits nationaux qui ne sont 
pas du même ordre, que l'on croit meilleurs lorsqu'on en est pé- 
nétré, mais qui n'ont pas, pour cela, gain de cause assuré auprès 
d'autres mentalités. 



C'est là l'observation préalable que je tiens à faire en ce qui con- 
cerne les personnages dont nous aurons à suivre les destinées. 

Ce sont des voyageurs ; ce sont souvent de simples itinérants, 
qui sont assez désireux de rentrer chez eux, parce qu'il y a des 
choses, dans les pays étrangers, qui leur semblent, d'accord avec 
un doublet de toutes les langues, « étranges » en même temps 
qu' « étrangères ». Ou bien ce sont des sédentaires, des déracinés, 
qui prennent nettement la responsabilité d'une existence nouvelle, 



J96 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

mais qui ne tiennent pas à abandonner leur position française 
sous prétexte qu'ils sont devenus les protégés de l'Angleterre ou 
des réfugiés au foyer de l'Allemagne, ou des chargés d'affaires et 
de missions dans le duché de Parme. 

Je prends un passage bien amusant et bien connu de Sterne, 
qui, un jour, énumérait les catégories diverses de voyageurs : 

L'imagination la plus vive ne pourrait se retracer la variété des prétextes 
qui font que quelqu'un voyage. Peut-être s'épargneraient-ils beaucoup de 
peine inutile en restant dans feur pays ; mais cette réflexion n'empêche pas 
leurs essaims nombreux de se répandre, et comme les raisons de voyager ne 
sont pas aussi uniformes que celles des autres voyageurs, je les distinguerai 
seulement sous le titre de simples voyageurs, et voici comment je divise le 
cercle entier des voyageurs : 

Voyageurs oisifs, voyageurs curieux ; voyageurs menteurs ; voyageurs 
orgueilleux ; voyageurs vains ; voyageurs sombres. Viennent ensuite les 
voyageurs contraints, les moines, les bandits, etc., les voyageurs innocents et 
infortunés ; les voyageurs simples. Enfin, s'il vous plaît, le voyageur senti- 
mental, ou moi-même, qui ai aussi voyagé. Je vais rendre compte de mes 
voyages, et si l'on me demande pourquoi je les ai faits, je n'ai rien de caché 
pourvous, mon cher lecteur... 

Ce ne sont pas tout à fait des voyageurs de ce genre que je 
voudrais vous présenter : ce sont ceux qui ont, soit une doctrine 
ou une qualité nouvelles à offrir à des milieux inédits, soit une 
mission à remplir, et nous avons, au xvn e siècle, des voyageurs 
qui, visiblement, accomplissaient une consigne ; ou bien ceux que 
la dureté des temps précipite hors des frontières. Je me trouve 
avoir suivi personnellement, à travers de multiples pays, les 
émigrés de la Révolution française — 200.000 personnes à peu 
près — qui ont jugé nécessaire de mettre la frontière entre eux et 
la saisie de leurs biens, la guillotine et le Tribunal révolution- 
naire ; ils faisaient pendant à des prédécesseurs bien connus et 
souvent étudiés, les réfugiés de la Révocation de l'Edit de 
Nantes, dont le rôle est très important parce que, même s'ils 
étaient artisans ou petits bourgeois, ils emportaient avec eux des 
notions qui n'étaient pas tout à fait celles des milieux qui les ac- 
cueillaient ; on sait très bien que ces groupes de réfugiés étaient 
accusés d'intellectualité trop avancée, par exemple de compli- 
cité avec des radicaux de la politique britannique et que, même 
si c'étaient des tisserands ou des dentelliers — comme il en est 
parti beaucoup de chez nous, — c'étaient des gens qui avaient un 
avantage sur leur nouvel entourage : c'était d'être conscients 
d'une certaine autonomie intellectuelle. Ces deux groupes mul- 
tiplient, en somme, par de forts contingents la variété d'esprit 
dont sont, normalement, dépositaires les professionnels de l'intelli- 
gence, philosophes ou écrivains. 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 197 



Telle est d'une manière générale, la façon dont se présente cette 
question. Il faut prendre une vue d'ensemble de ce sujet à tra- 
vers deux siècles et demi : j'espère que vous y verrez l'importance 
non pas simplement historique — car ce serait assez secondaire — ■ 
mais l'espèce de perpétuité, je ne veux pas dire d'éternité, du 
problème ainsi posé. 

Initiateur d'une « méthode » réputée nouvelle, Descartes coïn- 
cide avec une période ascendante de la civilisation française, 
puisqu'en dehors même de ce goût de l'évidence, de ce désir de 
traquer les superstitions et de ne croire qu'à ce qui peut se jus- 
tifier devant le sens intérieur, il y a aussi une civilisation, un goût 
de la société qui, de plus en plus marqués, vont faire autorité en 
Europe. Dans le même temps, le désaveu du machiavélisme est 
un desideratum de la pensée française. 

C'est le moment où on se flatte et on se pique d'être honnête 
homme, c'est-à-dire de n'avoir pas ce culte des anciens prestiges, 
ou de fortune, ou de noblesse, pour faire partie de la meilleure 
société ; mais où la fidélité à la parole donnée, la modération des 
désirs semblent de mise ; on a « des clartés de tout » sans être un 
technicien trop marqué en rien ; on est, par conséquent, un mem- 
bre désigné d'avance d'une société qui aime la conversation, fait 
passer au crible des entretiens toutes les questions dont on peut 
parler, entre hommes et femmes de bonne qualité. Il se trouve, à 
peu près dans le même temps, que cette conception nouvelle de 
l'homme européen coïncide avec le déclenchement de cette philo- 
sophie nouvelle dont Descartes a le mérite et l'initiative. 

Puis, un peu plus tard, nous voyons, en Angleterre, Saint-Evre- 
mont qui, lui, est plus homme du monde par naissance que par 
simple honnêteté, mais qui représente admirablement une aris- 
tocratie prétendant se servir de son intelligence pour critiquer 
même la royauté française, en tout cas pour faire prime dans les 
nobles salons. Il a déclaré qu'en Angleterre aussi on pouvait faire 
montre de ses qualités intellectuelles. Il a été le plus bel ornement 
du salon de M me Mazarin à Londres et, comme je vous le disais 
tout à l'heure, il a un monument commémoratif à Westmins- 
ter Abbey. 

Presque en même temps, il se trouve — c'est une suite à peu 
près inéluctable, — que des femmes qui, évidemment, font un 
peu figure d'aventurières, passent également les frontières parce 
que, justement, la prime donnée aux choses françaises leur rend 



198 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

le trajet facile. C'est le moment où M me d'Aulnoy va un peu par- 
tout, en Italie, en Espagne, en Angleterre. Elle est tellement 
voyageuse, elle a tellement le goût de la « bougeotte » que l'on 
s'est demandé sérieusement si elle avait fait tous ces voyages 
puisque, dans ses relations, elle en parle avec inexactitude et que 
la critique un peu hérissée des hispanisants en particulier se de- 
mande si véritablement elle a vu les choses erronées qu'elle rap- 
porte plus tard. 

Elle n'est pas seule à profiter des circonstances favorables : 
c'est l'époque où, pendant quinze ans, une petite Bretonne qui 
s'appelle Louise de Kéroualle, que Charles II d'Angleterre fera 
duchesse de Portsmouth et que Louis XIV récompensera en lui 
donnant un tabouret à la Cour, règne sur l'Angleterre. Rien déplus 
passionnant, du point de vue qui nous occupe, celui des modes, 
du goût, en même temps de l'intelligence, de la façon de manier 
les gens, que la présence auprès du trône de cette favorite. Sans 
doute, Charles II n'en était pas à les compter, et une Française 
n'était qu'un numéro de plus dans son « Parc aux Cerfs ». Il a eu 
les faveurs faciles d'une actrice et d'Anglaises innombrables. 
Par conséquent, il n'est pas surprenant qu'une ancienne dame 
d'honneur de Henriette d'Angleterre ait trouvé le chemin de son 
cœur. Mais ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'elle a régné par 
des prestiges qui n'étaient pas uniquement ceux de ses collègues 
les favorites. Elle a fait goûter des tapisseries des Gobelins en An- 
gleterre, elle a fait venir Lambert, l'initiateur de l'opéra chez nous; 
elle avait des musiciens français etfavorisait un classicisme à la ma- 
nière de Versailles. Elle avait le désir d'user d'autres séductions 
que celles qu'il est trop facile, pour une jolie femme, d'employer. 
Combien d'autres mariages, dans le même temps — de la main 
droite ou de l'autre — mettent des Françaises en mesure d'af- 
finer des cours étrangères ou des milieux distingués, et d'y ins- 
taller des prédilections qui préparent une hégémonie du goût ! 

Puis viennent les publicistes, souvent besogneux, ceux qui se 
disent que la livre sterling ou le florin vont probablement valoir 
plus que la livre tournois ou la livre parisis, qui trouvent intéres- 
sant de vivre assez chichement dans le Grub Street du Londres 
de cette époque, ou dans les quartiers populeux d'Amsterdam 
et d'Utrecht, et qui deviennent peu à peu ces fameux libellistes 
de Hollande, d'Angleterre, parmi lesquels Bayle jouera un rôle 
très important. Bayle, Desmaiseaux, Saint-Hyacinthe, d'autres 
encore, sont de ceux qui s'aperçoivent que le système français 
n'est pas le seul au monde, que d'autres politiques peuvent être 
imaginées, et pour qui un « parlementarisme » qui, en France, 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 199 

est certainement inférieur 4 à ce moment-là, peut revivre. Natu- 
rellement, lorsque Bayle publie son Dictionnaire après un certain 
nombre de tergiversations et de virevoltes religieuses, il est cer- 
tain que l'atmosphère était en grande partie préparée par ces li- 
bellistes. 

Viennent alors les réfugiés de l'Edit de Nantes, ceux qui, pré- 
cisément, sachant ou devinant que l'Angleterre qui est calviniste 
ou que la Hollande, indifférente à sa destinée religieuse, leur fera 
très bon accueil, se disent que, là-bas au moins, il n'y aura pas 
de persécution. L'erreur, parfois, était de taille. Ces pauvres 
réfugiés se sont imaginé que la liberté régnait partout ailleurs 
qu'en France. Ils sont arrivés à Hambourg s'imaginant qu'ils 
pourraient y célébrer leur culte ; mais comme Hambourg était 
luthérienne, ils étaient obligés d'aller en Danemark, à Altona, 
pour prier à leur guise. Il a fallu l'intervention du grand sceptique 
Frédéric II pour permettre à ces réfugiés de nom français de cé- 
lébrer leur culte. 

Ces 500.000 Français ont représenté, à travers les temps, un 
milieu qu'on ignore trop facilement, parce qu'ils ont l'air de 
s'être fondus dans des milieux étrangers, et cependant — pas 
toujours, hélas ! à l'avantage de notre pays — leur influence a 
été considérable. Je me rappelle mes entretiens à ce sujet, il y a 
un demi-siècle, avec MM. Béringuier et Guiard, chefs de la 
Colonie de Berlin, et aussi certain procès soutenu à Londres 
par la dernière église réfugiée. 

Le 3 août 1870, au moment de la déclaration de guerre franco- 
prussienne,, Du Bois-Reymond, grand savant représentant à la 
fois l'Université et l'Académie dans la Science allemande la plus 
avancée et malgré son nom français, a fait devant les étudiants 
réunis de l'Université de Berlin, une profession de foi qui est, je 
crois, la dernière manifestation publique de ce milieu du Refuge, 
si singulier, à la fois furieusement hostile et amèrement resté 
français. Du Bois-Reymond disait à peu près : 

Je vais employer mon sens critique, ce don que j'ai hérité de mes aïeux, pour 
voir de quel côté je suis. La France a donné au monde Descartes et Pascal, 
une lignée de penseurs libres. Son art décoratif est le premier du monde. Ses 
arts appliqués n'ont d'équivalent nulle part... 

Il songeait, évidemment, à nos articles de luxe et à tant de 
jolies choses qui sont sorties des mains de nos ornemanistes. 

...Mais, disait-il, est-ce que la moralité française est suffisante ? Pour en 
juger, j'ouvre les romans qui viennent de Paris... 



200 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

— on était en 1870 — 
...je déclare : la France est déchue, je ne suis plus pour la France... 

Or c'est l'amère profession de foi d'un des représentants les 
plus illustres de ces réfugiés, qui ont tout de même créé la culture 
française de Frédéric II, une partie de la fameuse bureaucratie 
prussienne, quelque peu des religions d'Etat de l'Allemagne. 
L'Académie de Berlin, très longtemps, avait ses procès-verbaux 
rédigés en français, comme si la Prusse avait eu besoin de l'es- 
prit français pour se définir : car peu à peu elle quitte les voies fré- 
quentées par l'Académie française pour se vouer à la science, à 
la métaphysique, en disant : « La littérature mise de côté, res- 
tons dans le sillage de la pensée métaphysique et philosophique 
qui ne touche pas à la moralité générale, et déterminons, d'autre 
part, quelle voie l'esprit scientifique doit suivre ». 

Pour en revenir à notre vue d'horizon, — nous sommes au com- 
mencement du xvm e siècle, — les dernières années du règne de 
Louis XIV se passent dans une espèce d'incertitude ; on se de- 
mande si la France pourra continuer à être à la fois la nation 
la plus mal gouvernée et le peuple le plus gai de l'Europe. Le 
traité d'Utrecht, où la France n'a pas été trop maltraitée, mar- 
que une déchéance politique, mais à peine un affaiblissement de 
civilisation. Après la mort de Louis XIV, dans l'effervescence de 
la Régence, il y a, de la part des Français, une très vive curiosité 
à l'égard de l'Angleterre : l'anglomanie s'enhardit. Mais, dans 
tous les commerces, il est certain qu'il n'y a pas que des parties 
prenantes, il y a aussi des parties donnantes. 

Voltaire a beau aller en Angleterre, pour voir ce pays d'où 
viennent tant de singularités, il est à la fois celui qui écrira les 
Lettres anglaises et celui qui fait connaître le poème épique de 
la Henriade édité par souscription à Londres, celui qui anime les 
dîners de ses amis anglais, celui qui, à la Cité, écoute et sait reva- 
loir différentes anecdoctes racontées par des gens qui viennent 
de toutes les parties du monde et qui se fait agréer dans une so- 
ciété d'hommes de lettres assez soupçonneux en raison des 
polémiques des partis. Est-ce que Voltaire semble tout à fait 
un gentleman*! Bien des Anglais ont dit non, parce qu'il parlait 
trop, parce qu'il racontait à Pierre ce que lui avait dit Paul, 
parce qu'il était un peu indifférent au mien et au tien en 
affaires d'argent, parce qu'il se permettait des plaisanteries un 
peu salées devant des vieilles dames, comme il est arrivé à la 
mère de Pope d'en entendre... Ce qui n'empêche que l'esprit 






INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 201 

français représenté par Voltaire est de toute première qualité, 
qu'il a été apprécié surtout par l'aristocratie britannique, celle 
qui, en dehors des attitudes religieuses, tenait à avoir sa liberté 
d'esprit. Voltaire a contribué à cette différenciation du mérite 
et du démérite français. Presque en même temps, Montesquieu 
était le représentant d'une certaine gravité, d'un dogmatisme 
intéressant, d'une perspicacité qui dépasse celle de Voltaire. 
Suivant la légende, une grande partie du xvm e siècle anglais 
s'est servi de Montesquieu et de l'Esprit des lois pour définir 
son parlementarisme : on prétend que le speaker au Parlement 
avait, à côté de lui, l'Esprit des Lois en vue des cas où l'on ne 
saurait pas comment arranger un amendement ou donner son 
dû à un parti, et que la « division des pouvoirs » proposée par 
Montesquieu était là pour venir à la rescousse. 

Il y a d'autres Français qui sont, dans le même temps, les 
hôtes d'Albion. On surprendrait le même « Français moyen» dont 
je parlais au début de ce cours si on lui disait que l'abbé Prévost, 
— de qui mon collaborateur et ami Paul Hazard va s'occuper 
dans la maison qui est de l'autre côté de la rue, — a passé une 
grande partie de son existence en Angleterre et qu'il y a rédigé 
une part de son œuvre, polygraphie singulière de la part d'un 
ancien religieux. 

En tout cas, les Français en Angleterre, les Français en Alle- 
magne, les Français en Hollande sont fort nombreux, « l'Europe 
française » s'y prépare. 

Peu à peu va venir aussi l'heure de l'Italie, où les princes, les 
ducs, tous ceux qui administrent cette espèce de marquetterie 
qu'est l'Italie du xvm e siècle se disent qu'après tout un secrétaire 
pour une Académie, un précepteur pour un héritier, un conseil 
même pour leurs affaires personnelles, pourraient venir de ce 
pays qui a déjà à son actif deux bons siècles de monarchie assez 
bien assise. C'est le moment où, malgré tout, l'abbé italien, le 
savant ou le poète qui jouent à l' Arcadie, qui font de la littérature 
un peu en s'amusant, sont débusqués de leur position, bien sou- 
vent par les Français qui ont, eux, l'autorité d'une grande intel- 
lectualité parisienne : elle a l'air de nimber d'une auréole tous ceux 
qui procèdent d'elle, et l'on voit ainsi le duché de Parme, par 
exemple, s'organiser, sous les auspices de Condillac, tout à fait à 
la française : aventure que M. H. Bédarida a retracée avec l'am- 
pleur convenable. 

Nous arrivons tout de même, vers 1770, à un grand mouvement 
de crise. L'intellectuel français ne semble plus de la même qualité 
qu'au temps de Descartes, de Saint-Evremont et au commence- 



202 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

ment du xvm e siècle. La partie semble gagnée ; il semble que, 
du moment qu'on a d'avance ce que j'appellerai la« cote d'amour», 
il n'y a qu'à jouer le jeu ; mieux même : il n'y a plus besoin d'effort. 
C'est ainsi qu'on s'explique que si souvent le Français, après 
avoir fait son petit effet d'esprit, d'éloquence, même de sagacité, 
une fois qu'il a le dos tourné, est pris en pitié, en ridicule ou en 
raillerie par son auditeur de la minute précédente. Encore de 
nos jours, ceci n'a pas cessé d'être... 

Il semble, en effet, qu'on croie voir une espèce de paille, de 
défaut, dans le métal dont est faite cette intellectualité fran- 
çaise, si prisée encore assurément. C'est à Berlin et c'est avec 
Voltaire que ce désaccord, cette dissonance semble avoir com- 
mencé. On joue là des tragédies de Voltaire ; les plus grands sen- 
timents y sont proposés magnifiquement en alexandrins somp- 
tueux et redondants. Or, on découvre que Voltaire est un peu 
ladre, que Voltaire est un paresseux, qu'il a peur de la mort, 
choses qui n'ont peut-être pas d'importance si on est uniquement 
entre intellectuels ; mais il s'agit des conseillers militaires et 
civils de Frédéric II, que Voltaire amuse aux fameux soupers, 
mais qui, le lendemain à la première heure, sont au champ de ma- 
nœuvre, qui se moquent de Voltaire qui reste dans son lit, jusqu'à 
midi, à écrire. Il lui arrive même, selon une fâcheuse anecdote, de 
rester trop longtemps dans la chaleur des draps. Comme il était 
très frileux, il se couvrait la tête des couvertures et des draps, 
et il lui serait arrivé un beau lundi, — il y a des choses éternelles 
— que venant prendre le linge sale, une solide femme de charge, 
une Poméranienne, qui ne connaissait rien en subtilité française, 
s'emparant des draps s'empara aussi de Voltaire : vous jugez 
des rires et de l'effet de dépréciation intellectuelle résultant de 
l'aventure. 

On croit aisément que, grâce à un prestige acquis, la cause 
est gagnée, qu'il n'y a qu'à parler pour persuader un auditoire 
allogène. On voit décliner un élément qui avait été renommé, 
célébré par bien des milieux étrangers : le sens des bonnes ma- 
nières, le tact, le goût de la sociabilité, qui semblent, à partir du 
milieu du xvm e siècle, aller en déclinant chez les professionnels 
de l'esprit. Diderot, mandé par Catherine II pour lui donner une 
Constitution, a perdu sa perruque en cours de route. Je ne dis 
pas que son crâne n'eût pas été intéressant, pour des craniologues 
en particulier. Diderot, obligé d'emprunter une perruque, n'a 
pas fait très bon effet, malgré son désir d'améliorer au débotté 
la constitution de l'Empire des czars. Comme il voulait réparer 
ce petit accroc par plus d'affabilité, il lui arrivait de saisir par 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 203 

le coude Catherine II, qui avait beau afficher quelque huma- 
nité et quelque popularité facile, ne laissait pas de trouver un 
peu déplacée semblable familiarité. Sur d'autres représentants 
de l'esprit français, la Russie de la fin de l'ancien Régime est 
féconde en histoires. 

Il y a ainsi, jusqu'après la Révolution française, une espèce 
d'incertitude à l'égard de ces deux choses qui allaient d'ordinaire 
ensemble : la distinction du Français, chose admise jusque-là, 
et, en même temps, son esprit critique, lequel ne faisait pas doute. 
Il semblait qu'il y eût division et discorde. 

Arrive l'Emigration, où, de nouveau, quelques dizaines de 
mille Français sont amenés à passer la frontière et s'éparpillent 
à travers le monde. Ils sont hospitalisés par les cours qui s'op- 
posent à la Révolution. Ces émigrés représentent exagérément 
les qualités de distinction apparente, quelque chose qui est le 
bon ton au suprême degré, mais ils sont terriblement défici- 
taires au point de vue de la clairvoyance et de la volonté. 
Comment un Georges d'Angleterre, un Frédéric-Guillaume peut- 
il estimer l'émigré français qui lui disait : « Je ne loue pas d'ap- 
partements dans vos Etats parce que la Révolution sera terminée 
dans trois semaines», alors qu'au contraire tous ceux qui com- 
prennent les choses se rendaient compte qu'il y a là un mou- 
vement de fond, des lames venues de loin, que cela n'allait pas 
être une agitation de surface permettant à quelques ci-devants 
de rentrer, une fois la Révolution finie, en un tournemain ? 

Au contraire, à certaines heures de l'Empire, l'étranger a de 
nouveau l'impression que les deux mérites dont on faisait hon- 
neur à la France se retrouvent. Je fais allusion, en particulier, 
à l'entrevue de Goethe et de Napoléon, que je me trouve avoir 
< • mmentée l'an dernier, dont on a parlé à propos du centenaire 
de la mort de Goethe. Il a fallu un brusque retournement de 
fortune pour que de confiants contacts aient cessé entre l'entou- 
rage de Napoléon, diplomates et militaires, et la cour deWeimar, 
représentée par Gœthe et par son milieu. 

Puis, c'est le xix e siècle, avec les incertitudes de l'étranger. 
« Si le romantisme fait fi du classicisme, disent en particulier 
les Anglais, est-ce la peine que nous soyons à la remorque de 
l'intelligence française et du goût français ? » Et nous savons qu'on 
a mis pêle-mêle Victor Hugo, Balzac, Eugène Sue, Paul de Kock 
en disant : « Voilà la littérature française, qui incline vers la vul- 
garité », sans voir qu'il y avait là tout de même des mérites 
d'art qui peuvent prévaloir ; nous savons qu'en particulier pour 
Balzac, tenu longtemps en suspicion, il y avait désir de totalité, 



204 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

de synthèse, de récréation d'une société par un puissant cerveau 
— et que cela, c'était tout de même aussi de l'intellectualité 
française. Or Balzac représente cette intelligence quand il est 
à sa table de travail, mais pratiquement, à Vienne, à Dresde, 
à Milan, même à Wierschownia, d'où il va ramener triomphale- 
ment sa femme, ses hôtes disent : « C'est cela, un Français ? » 
On sent très bien, dans la réprobation que la famille de la future 
M me de Balzac porte à l'égard du candidat matrimonial, qu'il y a, 
non pas une réprobation pour l'écrivain, mais une certaine in- 
quiétude à l'égard de l'homme, qui n'est pas assez du monde. 

Surtout, il faut le dire avec regret — le goût de la couleur lo- 
cale, le désir de rapporter des impressions, ou d'avoir des succès 
donjuanesques à tout prix, et parfois à bas prix, qui font que, chez 
beaucoup de voyageurs intellectuels du xix e siècle, l'espèce de 
dignité qu'on doit attendre d'un Français représentant l'esprit 
français a l'air sinon abolie, du moins quelque peu suspendue. 
Stendhal, à cet égard, fait souvent plus d'honneur à son vieil 
uniforme de dragon qu'à celui du diplomate. Lisez les lettres de 
Théophile Gautier, — je ne dis pas à la Présidente, mais à d'autres 
correspondants, — lisez ce que Baudelaire écrit d'un pays sym- 
pathique et voisin, la Belgique, et vous verrez combien l'esprit 
français, à l'usage, ne se trouve pas toujours avoir été très bien 
servi dans ses rapports avec un milieu qu'il s'agirait de main- 
tenir dans quelque déférence justifiée. Rappelez-vous les lettres 
de Sainte-Beuve écrites de Liège : on ne peut s'empêcher de 
penser — et j'ai eu l'honneur de le dire — que son attitude en 
Belgique n'était pas tout à fait celle qu'un intellectuel atten- 
drait d'un illustre délégué de la France de l'esprit. 

On a l'impression que l'écrivain romantique (qui manque à la 
liste de Sterne) n'est peut-être pas celui qui se rend compte qu'il 
faut être un peu, au dehors, Vânequi porte les reliques. Les reli- 
ques, ce sont des siècles de littérature et de société, l'âne c'est 
lui ou tel autre : ne s'agit-il pas tout de même de montrer qu'on 
est digne du chargement ?Bien souvent, l'intellectuel romantique, 
féru de couleur locale, avide de quelques curiosités sentimentales 
ou sensuelles qui en font partie, ne se préoccupe pas de ce qu'un 
Descartes a représenté, en dépit de sa fameuse aventure avec une 
servante, ou peut-être grâce à elle... 

Nous arrivons aux temps les plus récents. Là, nous interrom- 
prons nos recherches, puisque les documents nous manqueront. 
Ces textes, ces documents, ces citations, concernant l'effet pro- 
duit, l'hégémonie acceptée ou répétée, l'estime plus ou moins 
totale, je voudrais les arracher ou les emprunter, non pas aux 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 205 

Français, mais aux étrangers : c'est eux que je tiens à consulter 
sur nous, et non pas nous-mêmes, ce qui est trop facile. La carte 
de notre royaume extérieur, c'est aux étrangers que je la deman- 
derais. Qu'est-ce, au dehors, qu'on pensait de la philosophie de 
Descartes ? Qu'est-ce que les Hollandais ou les Suédois ont dit 
de ce philosophe qui a eu de si jolies paroles, même in extremis, 
lorsqu'il était saigné à blanc par un chirurgien de Stockholm, 
qui ne croyait pas, comme Descartes, à la circulation du sang ? 
Il lui disait : « Epargnez le sang français. » Ou bien lorsque, 
sans répudier la présence d'un religieux, dans ce pays qui 
n'était pas de sa religion, il a demandé à mourir en paix en disant : 
« Çà mon âme, il vous faut partir. » 

Ces élégances, cette distinction sont, évidemment, parmi les 
témoignages que des étrangers constataient en se disant : « Le 
Français, avec sa clairvoyance et son cartésianisme, n'est plus 
aussi disposé que d'autres étrangers à croire, à faire acte de foi, 
à demander à des religions ou à des prêtres les grands secrets et 
les grands apaisements, mais il garde tout de même sa dignité et, 
par conséquent, on peut lui faire confiance. » 

Ces témoignages étrangers, nous ne les avons pas dans tous les 
cas. Cependant, les difficultés mêmes auxquelles peut être en 
butte la survivance de l'esprit français font, je crois, que les 
témoignages rétrospectifs s'en sont multipliés dans ces dernières 
années, et que V affrontement qu'ils représentent à travers le 
monde se trouve plus facile à documenter. 



Lorsqu'on se demande comment cette espèce de règne, de do- 
maine extérieur à la France s'est constitué, on est tenté de dire, 
comme on le disait à propos de l'Exposition coloniale il y a deux 
ans : « Au fond, cela s'est fait sans la France ; cela s'est fait en 
dehors d'elle. » 

En ce qui concerne le domaine colonial, le Français moyen 
s'y intéressait très peu ; l'homme de la rue n'y prêtait pas grande 
attention. Il a fallu des débats parlementaires, ou des questions 
budgétaires, ou des effectifs à engager pour que l'opinion fût 
saisie. Mais il y avait des Henri Rivière, ou des Garnier, ou des 
Caillié, des explorateurs ou des missionnaires et, peu à peu, s'est 
constitué notre domaine colonial, parce que n'étaient pas désa- 
voués de lointains enfants perdus. 

De la même manière, je dirais que des Français font comme 
Descartes qui va en Hollande pour penser librement, parce qu'il 



206 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

avait été assez inquiet de la façon dont l'Inquisition avait agi 
pour Galilée, parce qu'il se demandait si la France n'était pas dis- 
posée à prêter main forte à des volontés inquisitoriales. Se trou- 
vant en Hollande, il publie des traités, le Discours de la méthode 
entre autres, et peu à peu, autour de lui, une zone, qui est 
encore une des plus belles de l'esprit français, se constitue, que 
le philosophe est bien obligé d'occuper, de défendre ou d'évacuer. 

Il en a été de même dans bien des cas. La France, même offi- 
cielle, prête peu d'attention à ses sentinelles avancées ; le gros de 
l'armée, qui ne les renforce pas, ne leur prête guère main-forte. Il 
est assez pathétique, à cet égard, de songer que c'est ainsi que, 
dans bien des cas, les choses se sont faites en réalité. 

Mais, tout de même, quelle explication donner du domaine ainsi 
constitué, qui est encore très beau, croyez-moi, bien qu'il soit 
contrebattu de différents côtés ? Les uns disent : « Mais c'est très 
simple : il y a la langue française.» Ne disons pas de mal, pensons- 
en moins encore, de la langue française, mais constatons que Ri- 
varol, qui s'est imaginé que la clarté française, à elle seule, faisait 
prime, a été obligé de passer la frontière au moment de la Révo- 
lution. En voilà encore un dont la dépouille est en terre étran- 
gère, puisqu'on ne l'a jamais ramenée du cimetière de la Doro- 
theenstrass à Berlin. Rivarol avait dit : « Mais cette primauté de 
l'esprit français est éternelle. La langue française a une clarté 
à nulle autre pareille ; il n'y a pas un autre idiome qui mette le 
sujet, le verbe, puis le complément. Par conséquent, le français 
est assuré de prédominer à jamais. » 

Quelle erreur ! Est-ce que, pour un peuple qui parle sa langue, 
son idiome a jamais paru autre chose que clair ? Est-ce que même 
la phrase métaphysique la plus embrouillée d'un Allemand ne lui 
paraît pas compréhensible par essence ? Est-ce que, pour un 
Anglais qui trouve que l'esprit cartésien est dangereux parce qu'il 
met en cause les substances, parce qu'il a l'air de creuser un sou- 
terrain sous les édifices les mieux établis, il est nécessaire d'avoir 
cette sorte de clarté ? Le maller of facl suffit, même peu clair. 
Je me souviens qu'après la guerre, un intellectuel anglais a 
opposé à Descartes — au dangereux Descartes, avec son goût 
de la clarté, — Skakespeare et son goût de la multiplicité : les 
choses sont là, on ne cherche pas à critiquer, à discipliner, à 
passer au crible; on les accepte telles qu'elles sont et on les laisse 
aussi telles qu'elles sont. Par conséquent, la 'clarté, ce désir cri- 
tique, qui serait révélateur, à la fois, d'une tendance linguistique 
et intellectuelle absolues, je ne crois pas que ce soit un prestige 
inaliénable. 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 207 

D'autres ont dit — et ce sera la seule fois, dans ces leçons, que 
je prononcerai ce mot abominable — d'autres ont dit : « La pro- 
pagande ». La propagande ? Non ! Sans doute, Louis XIV a 
subventionné des princes ; il a fait passer, à la duchesse de Ports- 
mouth, de larges subsides. Mais, chose curieuse, il ne s'intéressait 
guère aux situations que l'esprit français pouvait donner au 
royaume de France grâce à des gens qui auraient été Saint- 
Evremont, Desmaisaux ou tel autre. La « propagande » a très peu 
joué, et je crois que c'est une erreur, de la part de certains de nos 
contemporains, d'imaginer que l'on peut — passez-moi l'expres- 
sion — « bourrer le crâne » n'importe à qui avec n'importe quoi. 
Non, il y a eu des Français qui ont pris leurs responsabilités, qui 
étaient les « témoins » de ce qu'ils disaient ; il y a eu très rare- 
ment une organisation qui aurait fait que nouvelles, tendances, 
romans, troupes de théâtre, ouvrages sérieux même, auraient 
passé en bloc par-dessus les frontières afin d'impressionner 
favorablement des publics. 

C'est pourtant une des explications qu'on a données de cer- 
tain prestige français, surtout du temps de Louis XIV. La 
meilleure objection, c'est cette phrase de Vauban à Racine que 
j'ai citée en débutant et qui montre le roi et son conseil indiffé- 
rents aux libellistes déchaînés. 

La troisième explication donnée, c'est celle de la force, de la 
supériorité matérielle. Et, là, il n'est pas surprenant de trouver 
Napoléon qui, dans les entrevues fameuses d'Erfurt et de Weimar, 
cause avec Gœthe de bien des choses. Nous ne connaissons pas 
tout le détail de ces conversations, rapportées par Talleyrand, 
assez apte, nous le savons, « à filtrer » les nouvelles à sa guise. 
En tout cas, il y a une réplique assez vive de Napoléon à Goethe, 
que celui-ci a retenue, et qui précise bien le point de vue. Il lui 
a dit avec impatience : « Mais, la force de la raison, je la cherche 
de tous côtés et je ne la trouve pas ! » 

Il voulait dire qu'en Espagne, où il essayait de fermer les cou- 
vents, il y avait des gens qui préféraient le monastère à la liberté 
civique et à l'indépendance du pouvoir laïc : la force, au contraire, 
lui permet de faire venir des grenadiers en Espagne. Et le petit 
\ ictor Hugo nous a raconté qu'à Madrid, se trouvant sur un bal- 
con avec ses maîtres espagnols au moment où défilaient quatre 
régiments français, il a entendu un de ses maîtres ecclésiastiques 
dire à l'autre :« Voilà Voltaire qui passe. » Non, c'étaient des gre- 
nadiers, mais les soldats de la Révolution. De même, vers le même 
temps, Chateaubriand qui se trouve en Orient nous racontera 
qu'à Saint-Jean-d'Acre, il est surpris et charmé d'entendre des 



208 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

petits indigènes et qui disent quoi ? Non pas : « Déclaration des 
Droits de l'homme et du citoyen », non pas : « Universalité de la 
langue française », mais : « En avant, marche ! » Il voit quatre 
petits Bédouins et un caporal qui jouaient aux soldats, parce que le 
souvenir des troupes de Bonaparte n'était point effacé. 

Ne soyons pas surpris si, de la part de Napoléon et, dans une 
large mesure, du Gœthe de cette époque-là, l'idée s'affirme que 
seule la force peut établir un prestige intellectuel, qu'après avoir 
dominé les corps on peut maîtriser les esprits. 

Oui, mais pas longtemps. Mon ancien doyen, Ferdinand Bru- 
not, qui fait son cours sur le sort du français pendant la Révolu- 
tion et l'Empire, constate que le domaine du français s'est plutôt 
rétréci au cours de ces années d'expansion, parce qu'il y avait 
trop de manifestations de force pour discipliner, pour régenter 
des esprits qui auraient mieux aimé travailler librement. 

La quatrième interprétation est, en somme, celle que Gœthe, 
endoctriné d'abord par Napoléon, préférera plus tard. Il dit : 
«Au fond, je crois que c'est l' h um an ilé seule qu'il faut enseigner.» 
Il ne faut pas que la force fasse valoir la force ; il faut que joue 
« l'humanité » — c'est-à-dire une aptitude à représenter et à 
éveiller tout ce qui est humain, ce qui est non pas spécifiquement 
français par une certaine attitude de la raison, particulièrement 
anglais, etc. : une humanité allant au delà de ces particularités 
nationales, cela peut avoir du prestige. 

Je crois que c'est ce qui s'est passé pour les meilleurs représen- 
tants de l'esprit français à travers quelque deux cents ans d'his- 
toire universelle. Ils ont eu la responsabilité d'être humains 
d'une certaine façon, et de répondre à un vœu secret de l'huma- 
nité ambiante. 



Là encore, ce sont des témoignages étrangers que je voudrais 
invoquer, outre celui de Gœthe qui dit un jour, sur le tard, 
presque à la fin de sa vie : « Ah ! les Français, s'ils savaient ! Le 
Français, le peuple français, avec la grande puissance morale et 
physique dont il est doué, pourrait agir comme un levier sur le 
monde s'il savait trouver son point d'application. » 

Mais la France semble ignorer, ajoute-t-il, que si l'on veut soulever de 
lourds fardeaux, il faut déterminer leur centre de gravité. 

Et comme Gœthe a souvent parlé de la sociabilité française, 
comme il l'a appréciée même chez le premier « garnisaire » qu'il 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 209 

ait eu à loger, le comte de Thoranc, parfait gentilhomme et mer- 
veilleusement représentatif, c'est évidemment cette aisance hu- 
maine, cette « gentillesse » d'homme à homme, et souvent d'hom- 
me à femme et de femme à homme, que Gœthe a considérée 
comme étant cet « atout » que la France ne sait pas toujours 
jouer. 

Ecoutons un autre témoignage plus politique, d'un autre 
étranger : un Italien, Daniel Manin, réfugié vénitien à Paris, vi- 
vant avec sa fille, donnant des leçons. Le 13 mai 1854, dans un 
entretien avec l'Anglais Senior — qui a rapporté le propos — 
avec le comte de Circourt, gentilhomme lorrain dégoûté de Na- 
poléon III, avec un Polonais, autre réfugié, on se demandait « si 
la France avait sa signification dans l'histoire universelle ». Et 
Circourt, désenchanté, dit : « Oui, ce n'est pas très glorieux, mais 
enfin cela a son pathétique : la France est faite pour montrer au 
inonde ce qu'il ne faut pas faire. Elle a été absolutiste, révolu- 
tionnaire, bonapartiste, férue de restauration et de nouvelles 
révolutions. C'est un écroulement de Constitutions; ce sont des 
châteaux de cartes de Ministères ; ce sont des jonchées de théo- 
ries, de directions de conscience politique s'opposant les unes 
aux autres, aucune ne donnant entièrement satisfaction. Avec 
ces excès, la France a le mérite de dire : « Halte-là ! N'allez pas 
plus loin, parce qu'ici il y a des récifs ; c'est un danger ; il y a péril 
à continuer ainsi. » Il y a là un rôle négatif assez intéressant. » 

Le réfugié italien réplique : « Comment pouvez-vous parler 
ainsi ? » Voici ses propres paroles : 

Notre grande mission, la raison d'être pour laquelle vous me semblez 
avoir été créés si forts, ce fut d'abolir la féodalité... ««»«■ 

C'est-à-dire qu'il y aurait toujours des pouvoirs oppressifs et 
abusifs qui se reformeraient, et qu'en France seulement on pour- 
rait lutter contre eux. Et ceci est aussi vrai de la littérature — de 
Molière ou de Beaumarchais à Hugo et Emile Augier— que de la 
politique : la France n'aime pas que les féodalités reviennent. 
Manin ajoute : 

bliïïntï l^ 1 ', 1 ? na Ç as P roduit la liberté, si même elle Ta peut-être affai- 
p^Snrt rt^ ? IT^L' d ' a utre part, réduit la masse totale d'oppression. 
deslnt* i'?t a -Ç k G eta . 11 beauc °up moins formidable avant 1789, mais le petit 
"'-pote 1 était bien davantage.... 

Or il semble que la France, perpétuellement, par une sorte d'ef- 
fort qui est la raison d'être et de sa littérature et de sa politique. 
lutte contre ces récréations de pouvoirs intermédiaires, qu'ils 

14 



210 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

soient bancaires, ruraux ou politiques, parce qu'elle a cet ins- 
tinct dans le sang. La contre-partie, c'est que la France croit tout 
de même retenir, du moyen âge et de la féodalité, l'idéalisme, 
la générosité chevaleresque, les mérites de distinction et de point 
d'honneur que d'autres pays croient uniquement liés à ce qui est 
la noblesse de l'aristocratie. 

N'est-ce point là, en effet, — comme ce sont des témoignages 
étrangers, je les invoque en toute liberté de conscience, — le vif 
de la question ? A travers deux ou trois siècles de vie politique 
intellectuelle, sociale, universelle, la France a représenté, plus que 
d'autres pays, ce qui permettait de ne pas jeter par-dessus l'é- 
paule un regard de regret vers le médiéval, vers la reconstruc- 
tion féodale. Alors que l'Allemagne est en perpétuelle nostalgie 
du moyen âge, alors que même ses réparations de ruines témoi- 
gnent d'une espèce de regret des « barons », alors que l'Angle- 
terre pratique une permanente conciliation entre la démocra- 
tie des masses et la distinction de ceux qu'on élève à la Pairie, 
et que l'Italie, ayant peu connu la féodalité, n'a pas de vive réac- 
tion à son endroit, il se trouve qu'en France il y a quelque chose 
de plus net qui, dans le jeu international des forces, des dyna- 
mismes, a gardé cette signification-là, au moins pendant deux 
siècles. Et nos personnages, représentants de l'esprit français, 
sont armés précisément de cette clairvoyance qui empêche les 
pouvoirs d'avoir des prétentions qui iraient au delà de leurs mé- 
rites. Cet esprit critique qu'on reproche au Français au dehors, qui 
lui fait dire, très souvent hors de propos : « Et puis, pourquoi 
avez-vous un roi ? Pourquoi vous inclinez-vous devant un ba- 
ron ? » cette espèce d'indiscrétion, qu'on a reprochée aux Fran- 
çais, s'expliquerait par une réaction instinctive, une critique très 
vive à l'égard de toute supériorité, qu'on commence par discuter, 
qu'on n'accepte jamais intégralement, et qu'on a tendance à dis- 
créditer. 

C'est là, évidemment, le revers de grandes qualités, en tout cas 
de mérites qui ont fait leurs preuves, qui ont surtout fait leurs 
preuves lorsque ceux qui en étaient les détenteurs ont eu le 
sentiment de leur responsabilité. La critique exercée, par des 
responsables, sur des valeurs surannées, a fait réussir, je ne dis 
pas Descartes en particulier, mais un très grand nombre de 
cartésiens plus ou moins « larvés » qui se sont trouvés à l'étran- 
ger au xvii e et au xvm e siècle et qui disaient : « Non, les su- 
perstitions, c'est bien vieux jeu » et qui, dans leur existence et 
dans leur foi, montraient qu'ils étaient d'accord avec ce doute, 
alors qu'autour d'eux, -les prestiges de magie opéraient encore. 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 211 

Et cependant ils maintenaient une impression de valeur person- 
nelle incontestable, de moralité équivalente, d'élégance supé- 
rieure. 



Je termine en invoquant une sorte de privilège, — qui n'est 
pas féodal, — qui est simplement le fait que je me trouve vérita- 
blement avoir éprouvé et connu, je ne dis pas l'essentiel de ces 
drames, mais quelques-uns d'entre leurs récents échos. Le moi 
esthaïssable(celafaisaitpartieducodedesociabilitéduxvn e siècle) 
et je m'excuse d'employer le « je » : mais dès que la responsa- 
bilité est en cause, l'attestation est obligatoire. 

Je me trouve tout de même avoir été, petit garçon, dans une 
école internationale où, soi-disant, tous les pays étaient traités 
avec un égal respect : à Zurich, en Suisse, pays neutre où il sem- 
blait, en effet, que toutes les nations eussent également voix au 
chapitre. Nous étions quelques petits Français qui, le jour où 
Victor Hugo fut porté en triomphe au Panthéon, demandèrent 
au directeur la permission de mettre en berne le drapeau trico- 
lore : les plaisanteries, le mépris dont, par ce mois de mai dont la 
spécialité est, comme vous le savez, d'être très pluvieux et désa- 
gréable, ont accablé cette pauvre oriflamme qui flottait le long 
du mât. On disait : « C'est cela, leur Victor Hugo ? Belles couleurs" 
rouge, bleu, blanc ! Belles et nobles couleurs ; mais, une fois 
délavées, ce n'est plus noble du tout. Eh bien! c'est cela la litté- 
rature française ». J'eus l'impression ce jour-là qu'il ne suffisait 
pas d'être un grand poète et de le faire dire et savoir, pour que 
l'adhésion du monde fût immédiatement gagnée. 

Je me trouve ensuite avoir circulé pas mal dans les deux hémi- 
sphères, harangué bien des auditoires, et passionnément com- 
menté en Suède le séjour de Descartes à Stockholm, vu de près 
les vestiges du Refuge, à Londres, à Berlin, à Hambourg, et 
ailleurs, causé avec des lettrés chinois, avec un des hommes 
qui, depuis, devint l'un des conseillers secrets du Japon, le 
marquis Saïonji, et la précision de ses vues sur la France m'a 
frappé. Elles rejoignaient la boutade dont il convient de faire 
honneur à un connaisseur excellent, Saint-Evremont : « Il n'y a 
pas de pays où la raison soit plus rare qu'elle est en France; 
quand elle s'y trouve, il n'y en a pas de plus pure dans l'uni- 
vers. » 

C'est donc d'expérience plutôt que par l'étude du passé — et 
ce sera mon dernier mot— que j'attribuerais à ce royaume de l'es- 



212 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

prit, dont les intellectuels français ont été les bons artisans, 
une réelle valeur de substitution à l'égard de cette « monarchie 
universelle» (dont le monde, visiblement, ne veut pas) qui a été 
tentée par bien des gens, qui n'était point possible à des Fran- 
çais, pour des raisons qui tiennent en partie à leur intellectualité 
même. Montesquieu , dans un petit chapitre des Réflexions sur l'esprit 
des lois, a l'air de dire en effet qu'une monarchie universelle orga- 
nisée par la France était impossible parce que la France, parce que 
les Français ne s'y prêtent pas, parce qu'il leur faut un autre genre 
de supériorité qui peut-être exclut celle-ci : 

La nation qui, dans les pays étrangers, n'est jamais touchée que de ce qu'elle 
a quitté ; qui, en partant de chez elle, regarde la gloire comme le souverain 
Lien et, dans les lieux étrangers, comme un obstacle à son retour ; qui y ré- 
volte par ses bonnes qualités mêmes, parce qu'elle y joint toujours du mépris ; 
qui peut supporter les périls et les blessures et non pas la perte de ses plaisirs ; 
qui n'aime rien tant que sa gaîté et se console de la perte d'une bataille 
lorsqu'elle a chanté le général, n'aurait jamais été jusqu'au bout d'une pa- 
reille entreprise, parce qu'elle est de nature à ne pouvoir guère- échouer dans 
un endroit sans tomber dans tous les autres, ni manquer un moment sans man- 
quer pour toujours. 

Voilà une phrase admirable et d'une force de structure qui, 
en soi déjà, est fort belle : c'est, je crois, la clé de ce qui s'est passé 
à travers les temps. Puisqu'on n'était pas fait pour une monar- 
chie universelle et pour une domination de réalité, de force, de 
colonisation installée parmi des civilisés, on a trouvé à exercer 
cette espèce de prestige plus subtil, plus agréable aussi, mais qui 
a ses périls, ses difficultés, et qui a besoin, lui aussi, de ses or- 
ganes et de ses responsabilités. 

{A suivre.) 



Les classes sociales 

par Maurice HALBWACHS 

Professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg. 



Introduction. 
Les classes sociales et les groupes nationaux. 

Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, en tête 
de l'article consacré au mot : classe, on trouve ce qui suit : 

Classe, s. f. 1 ° Division du peuple romain suivant certaines conditions 
sociales et politiques... 

2° Rangs établis parmi les hommes par la diversité et l'inégalité de leurs 
conditions... 

3° Ensemble d'objets qui sont de même nature, qui présentent les mêmes 
caractères. 

Et. à la fin : 

Hist. xiv e s. Servius ordena tout le peuple romain en cinq grandes dis- 
tinctions, lesquelles il appela classes. Bercheure, f° 21, recto.'. Etijm. Le 
latin classis, venant par contraction de calare, appeler, convoquer. 

Ainsi il semble bien que les premières classifications se soient 
appliquées aux hommes, et non pas aux choses. Il ne suffit pas, 
l»our répartir les hommes en classes sociales, de se guider par exem- 
ple sur leurs ressemblances extérieures, de la même manière 
qu'on classe maintenant des marchandises. Les sociologues ont 
montré qu'on a suivi plutôt la marche inverse, et que l'on a dis- 
tribué d'abord les objets suivant les divisions de la tribu, en 
rattachant les divers groupes qu'on en formait aux clans pri- 
mitifs. (Voir : Durkheim et Mauss. De quelques formes primi- 
tives de classification. Année sociologique, tome VJ, 1901- 
1902.) C'est dire que le problème de l'origine de la notion de classe 
sociale relève de la psychologie collective. 

L'expression : classe sociale, ne se trouve pas dans l'article 



214 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

de Littré, qui parle seulement des « classes de la société -. 11 
serait intéressant de rechercher quand elle s'est introduite. Elle 
ne se confond pas avec d'autres termes employés surtout avant 
la Révolution : les ordres, les états (le tiers état). En tout cas, 
il est remarquable qu'elle se soit répandue surtout au cours du 
xix e siècle, alors que, dans les pays les plus avancés, les ordres, 
les états, cessent d'être des classes légalement reconnues par un 
statut public, d'être sanctionnées par une coutume ou une tradi- 
tion fixées. Sans doute les classes n'en existent pas moins. Mais 
elles se déterminent de plus en plus dans le plan économique, et 
ne sont plus nettement définies par la loi et par la coutume. 

Essayons toutefois d'en donner une définition toute provisoire 
et extérieure. Nous dirons : dans toutes les sociétés humaines on 
trouve des groupements de personnes qui sont autres que les 
groupements de parenté, par exemple, autres aussi que les grou- 
pements suivant le domicile ou la région, suivant une branche 
de production, et qui se caractérisent par une certaine situation 
relative dans la vie sociale. Par situation relative, nous entendons 
que chacun d'eux comporte entre ses membres des relations qui 
ne sont pas les mêmes qu'avec les autres membres de la société 
où sont comprises les classes. Le caractère du groupe s'étend à la 
femme, aux enfants du titulaire principal. Enfin, et d'ensemble, 
i ette condition et cette liaison sont durables, quelquefois même 
(dans un certain nombre de sociétés) sont héréditaires et fixées 
dès la naissance. 

Or, des classes ainsi définies, on en rencontre dans toutes les 
sociétés historiques, et de notre temps encore. Nous avons dit 
que, chez nous, la Révolution a supprimé tous les privilèges de 
naissance, et déclaré tous les citoyens non seulement libres, mais 
égaux en droits. Ainsi, il n'existe plus de classe, du moins en 
droit. Dans les pays les plus évolués, à partir du xix e siècle, il en 
a été progressivement de même. Mais on ne peut pas en conclure 
qu'en fait les classes ont disparu. Bien au contraire. 

D'abord, il existe une mémoire collective, c'est-à-dire que les 
groupes conservent le souvenir au moins de leur passé le plus 
proche. Les privilégiés ont pu, dans la nuit du 4 août, renoncer 
à leurs privilèges. Mais, après la Révolution, eux-mêmes, leurs 
familles, leurs descendants n'ont pas oublié leurs titres, leur parti- 
cule, d'autant plus que le corps social qu'était le groupe des no- 
bles, si réduit et dispersé qu'il fût, n'en continuait pas moins 
d'exister et d'entretenir ses traditions propres. Les paysans ont 
pu détruire les châteaux, brûler les archives, et les lois et cou- 
tumes anciennes ont pu être effacées ou abolies. L'institution a 



LES CLASSES SOCIALES 215 

disparu avec ces actes, ces textes écrits, ces insignes et symbole 
visibles. Mais les habitudes de pensée collectives sont singuliè s 
rement tenaces. Sans doute, ce qui subsiste, c'est la forme de s 
anciens privilèges (du moins dans quelques milieux et quelque- 1 » 
régions) et non leur réalité. Mais la forme n'est pas sans exercer 
quelque influence sur les jugements et appréciations des hommes. 
Il va eu d'ailleurs des contrefaçons de la noblesse, et des tenta - 
tives, au moyen de mariages qui « redoraient des blasons », de 
faire bénéficier des membres de la classe bourgeoise de ce pres- 
tige subsistant, qui prouvent que le souvenir de l'ancienne no- 
blesse exerce toujours quelque attrait. 

L'admission d'hommes nouveaux à la pairie, en Angleterre, dit M. Si- 
niiand (Cours d'économie politique, 1928-1929, p. 444) est en ce sens une re- 
connaissance et une continuation adaptée de la pairie. La constitution par 
Napoléon d'une noblesse d'Empire peut paraître une grave atteinte à la va- 
leur de l'ancienne. Mais si nous pouvons constater qu'aujourd'hui le petit- 
l'ils d'un simple palefrenier est considéré comme représentatif de notre aris- 
tocratie de naissance, cette fusion elle-même de l'ancienne et de la nouvelle 
noblesse est une confirmation de l'ensemble de la distinction. Si telle du- 
chesse toujours citée dans les échos mondains, et portant d'ailleurs, comme 
on dit, « un des plus beaux noms de France »n'est autre que la fille d'un mar- 
chand de sucre, cela indique une reconnaissance continuée de cette classe, 
moyennant quelque adaptation, bien plutôt qu'une fusion. 

Aux Etats-Unis, il ne manque pas de familles qui tiennent à 
rappeler qu'elles descendent des premiers planteurs de la Virginie, 
qui se rattachaient à l'aristocratie anglaise, et non des « petites 
-eus » débarqués de la May f hiver, ou arrivés à sa suite. Ainsi 
il ne suffit pas d'une et même de quelques générations pour faire 
disparaître les traces d'une organisation sociale qui a derrière 
elle un passé très ancien. 

D'autre part, une fois abolies, les institutions de l'ancien régime, 
il s'est manifesté, nous l'avons dit, sur le plan économique, une 
tendance très nette à leur substituer de nouvelles distinctions 
sociales. Si la loi ne les sanctionne pas explicitement, peut-être 
esfc-ce parce que la richesse, sur laquelle elles se fondent, est une 
réalité assez substantielle pour pouvoir se passer de cette consé- 
cration officielle, et qu'elle préfère d'ailleurs ne pas éveiller l'at- 
tention. Mais, dans les mœurs, et même en dehors des classes 
les plus riches, bien des traits prouvent (pie la formation de 
groupes exclusifs répond à un besoin social persistant et étendu. 

Charles Gide disait : « Deux personnes sont de la même classe 
lorsque leurs femmes se voient. » Ce n'était pas là, simplement, 
un mot plaisant. Les femmes, en effet, dans nos sociétés,, sont 
préposées aux relations sociales plus que les hommes, qui, dans 



216 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

l'exercice de leur profession, sont obligés souvent d'oublier les 
différences de classes. Il n'est pas très fréquent qu'on se marie 
de classe à classe. Or les interdictions matrimoniales sont le 
signe le plus net d'une séparation des groupes. 

L'économiste allemand Schmoller, dont nous aurons à étudier 
la théorie des classes, disait (Principes d'cconomir politique, trad. 
fr., II, p. 429) : 

Celui qui sait combien la bonne cuisinière s'estime plus que la simple ser- 
vante, combien le domestique d'une maison princière se trouve supérieur à 
celui d'une maison bourgeoise, combien le maçon et le charpentier quali- 
fiés se considèrent plus que le simple manœuvre., celui qui sait combien for- 
tement, en dépit de notre fanatisme égalitaire d'aujourd'hui, ces différences 
de rang se traduisent dans les idées et les manières d'être des intéressés, 
celui-là comprendra qu'une certaine hiérarchie est une nécessité psycholo- 
gique de tous les temps. 

Ici, il s'agit moins de différences entre les classes qu'à l'inté- 
rieur de celles-ci de subdivisions naissantes : l'essentiel est que 
le sentiment de la différence entre les situations sociales se mani- 
feste, dans ces exemples, en pleine clarté. 



Dans la société, si nous supposons qu'elle s'étende jusqu'aux 
limites de l'humanité civilisée, les classes sont, en un certain sens, 
les groupes les plus vastes que nous rencontrions : au point de 
vue de l'extension, comme disent les philosopbes, elles viendraient 
au premier rang. Elles débordent, en effet, hors du cadre de la 
famille, et même de la nation. 

Pendant la période révolutionnaire, lorsque les nobles émi- 
graient, ils rencontraient en Angleterre, en Prusse, en Autriche, 
jusqu'en Russie, d'autres nobles comme eux. Ils n'avaient pas 
le sentiment de sortir de leur classe. On peut traverser beaucoup 
de groupes nationaux, et rester en rapports avec des hommes de 
sa condition, ou de sa situation sociale. Un ouvrier européen 
qui se rend en Amérique retrouve, de l'autre côté de l'Océan, 
des ateliers où travaillent des ouvriers, des quartiers habités 
par des travailleurs comme lui. Marx disait : « Prolétaires de tous 
les pays, unissez-vous ! » Mais déjà la division des membres de la 
cité en trois classes, telle que Platon l'esquissait, si, dans sa pensée, 
elle ne convenait qu'à la Grèce, il a paru à plus d'un philosophe 
qu'elle était indépendante de toute condition de temps et de lieu. 

Pourtant on ne peut pas dire que les nations, et même les 
cités, soient comprises dans des classes dont elles ne seraient que 



LES CL ^.SSES SOC] VLES 217 

des subdivisions. En effet, dans chaque nation sont juxtaposés 
OU superposés des groupes d'hommes qui font partie, de classes 
différentes. Mais, entre ces catégories sociales, il y a des liens 
étroits. Il se développe en eux un sentiment national. Comme 
ces nations n'ont pas eu la même histoire, qu'elles n'ont pas la 
même structure sociale, il n'est pas toujours possible d'établir 
une correspondance exacte entre les classes de l'une à l'autre. 

C'est par le haut, c'est par les classes élevées, que les nations 
diverses se toucheraient surtout. Dans la noblesse, par exemple, 
sous l'ancien régime, on se mariait souvent entre étrangers, et 
les familles royales et princières donnaient l'exemple. C'était 
une classe plus internationale ou plus cosmopolite que les autres, 
qui attachait moins d'importance aux frontières, et à l'intérieur 
de laquelle on circulait plus activement qu'en d'autres régions du 
corps social. 

Les Mémoires de Saint-Simon, qui en était, et l'a décrite du 
dedans, à la cour et dans le siècle où elle brillait du plus vif éclat, 
et les romans de Marcel Proust, c'est-à-dire de son dernier pein- 
tre et le plus amoureux de son modèle, dans les salons contem- 
porains où elle se survit aussi bien qu'à Versailles et à Marly, 
nous montrent, se coudoyant et causant de la façon la plus 
aisée entre eux, des princes et princesses de Bavière, d'Italie, 
des comtes et des marquis de Saxe, d'Espagne, etc., mêlés à 
l'aristocratie de France. Sous l'ancien régime, toutes ces familles 
nobles de l'étranger parlaient français presque de naissance. Ce 
qui rapprochait ces milieux, c'est qu'ils étaient plus cultivés que 
les autres, et que la culture tendait à y atteindre un même ni- 
veau. Mais, dès qu'on passait à la bourgeoisie, aux marchands, aux 
artisans et au peuple des paysans, la langue, les usages locaux, 
l'horizon plus restreint tendaient à écarter l'un de l'autre les 
groupes nationaux même contigus. C'est à l'intérieur d'une cité, 
d'une province ou d'une nation, qu'au cours de l'histoire les hommes 
ont pris conscience d'appartenir à des classes diverses. Puisqu'une 
«lasse nationale porte, dès lors, l'empreinte de son pays, elle ne 
se reconnaît pas toujours dans une classe étrangère. Et, en effet, 
il n'y a jamais entre elles continuité de substance. 

Entre les fermiers du Middlewest des Etats-Unis, qui traitent 
la terre comme un placement de capitaux ou comme une spécula- 
tion, et les paysans de nos pays qui vivent directement du sol, 
des produits de la terre, qui ne spéculent pas et n'ont pas le goût 
de l'aventure, il y a toute la différence qui sépare l'Américain du 
Français. En Amérique encore, les ouvriers nés de parents améri- 
cains regardent comme des citoyens de deuxième ou de troisième 



218 REVUE DES (<u i;s et CONFERENCES 

zone les émigrants, ou les fils d'émigrants. et distinguent encore 
suivant, la nationalité d'origine, mettant au bas de l'échelle les 
Italiens, et les populations d'Extrême-Orient, parce qu'elles sont 
habituées à un niveau de vie inférieur. 

On ne se tromperait pas trop si l'on comparait les nations à des 
organismes, et les classes aux organes et tissus envisagés dans 
chacun d'eux. Un organe ou un tissu est une partie d'un corps 
vivant, et son développement s'explique par le plan de structure 
de l'organisme dans lequel il est compris. De même, le développe- 
ment de telle ou telle classe dans un pays s'explique par le pays 
lui-même. Toutefois, et d'un autre point de vue, la classe et la 
nation représentent comme deux plans distincts, sur lesquels les 
hommes peuvent se grouper. Or il y a une sorte d'opposition entre 
les deux modes de groupement. A mesure qu'une classe augmente 
et qu'elle prend mieux conscience de ses intérêts, le lien qui réunit 
les diverses classes en une nation se détend : une nation n'est une 
que si les différences de classes n'y sont pas trop marquées. Inver- 
sement, dans une société où l'esprit national est très fort, l'oppo- 
sition entre les classes tend à se réduire extrêmement. 

Ainsi, il y a encore, dans les civilisations dites primitives, et 
il y a eu sans doute, à l'origine de nos sociétés, un état où les grou- 
pes nationaux et locaux, d'ailleurs peu étendus, étaient si nette- 
ment séparés, que ce genre d'opposition ou de distinction absor- 
bait ou effaçait toutes les autres. C'est l'ancienne constitution 
des tribus, des gentilités, des cités. La tribu primitive est un 
assemblage de clans ou de familles, et l'on n'y distingue pas de 
classes sociales proprement dites. Elles apparaissent dans les 
cités antiques, puisqu'on y trouve, en tout cas, des esclaves. Et, 
d'autre part, dans de très vieilles civilisations, les hommes sont 
répartis entre des castes qui représentent bien des rangs sociaux 
différents. Est-ce un nouveau mode de division qui se superpose 
;i l'organisation locale, et qui a une autre origine ? 

Mais les castes de l'Inde ancienne représentent différentes 
couches de population qui ont fait sans doute partie autrefois de 
groupes ethniques ou régionaux distincts, les plus basses ayant 
été vaincues et assujetties par les plus hautes. Si certains métiers 
sont réservés a telles d'entre elles, c'est que les populations asser- 
vies ont été cantonnées dans tel genre d'occupations. Dans les 
cités antiques, les esclaves sont d'anciens prisonniers de guerre ou 
leurs descendants, et les classes inférieures se recrutent surtout 
parmi les étrangers groupés dans les faubourgs de la ville, ou 
parmi ceux qui ont perdu le souvenir des liens qui les rattachaient 
aux anciennes familles. 



LES CLASSES SOCIALES 2T9 

A Rome, on a soutenu, non sans de bonnes raisons, que les 
plébéiens étaient issus des populations indigènes établies de tout 
temps en Italie, que les patriciens descendaient de conquérants 
venus du Nord. (Voir Piganiol, Les origines de Borne.) 

Au moyen âge, et même jusqu'à la fin de l'ancien régime, en 
France, en Italie, la noblesse passe pour descendre de populations 
\ enues de Germanie et qui ont réduit par la force les ancien* habi- 
tants de ces pays. C'est ce que soutenait le jurisconsulte Charles 
Loyseau, à la fin du xvi e siècle : 

La noblesse de Fronce prit son origine de l'ancien mélange, des deux peuples 
qui s'accommodèrent ensemble en ce royaume, à sçavoir des Gaulois et des 
Francs qui les vainquirent et assujettirent à eux, sans toutesi'ois les vouloir 
chasser et exterminer... Quant au peuple vaincu, il fut réduit pour la plu- 
part en une condition de demye-servitude... Quant au peuple vainqueur, 
il demeura franc de ces espèces de servitude et exempt de toute seigneurie 
particulière. D'où est venu que les François libres estans meslez avec les 
Gaulois qui estoient demy-serfs, le mot de Franc, qui esfoit le nom propre 
de la nation, a signifié reste liberté. (Traité des ordres de noblesse et Traité 
des seigneuries. | . ( 

Le comte de Boulainvilliers a repris la même thèse, dans son 
Hhloire de V ancien yoiwernemeni de la France^ (1727). Si l'abbé 
Dubos l'a combattue, Montesquieu s'est rallié à l'opinion de 
Boulainvilliers, que les Francs sont entrés dans les Gaules en 
conquérants. En tout cas, il est digne de remarque que ceux qui 
défendaient les privilèges de la noblesse se réclamaient du droit 
de conquête jusqu'à la veille de la Révolution. 

Puisque le tiers état, dira Sieyès, est aujourd'hui assez fort pour ne pas 
se laisser conquérir.... pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de Fran- 
.conie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'être issues de 
a race des conquérants, et d'avoir succédé à des droits de conquête ? {Qu'est- 
ce que le tiers étal ?) 

Ainsi, il est possible qu'en remontant à l'origine des distinctions 
de classes, nous trouvions qu'elles résultent de rapports de sujé- 
tion, longtemps éprouvés comme tels, dépeuples vaincus à peu- 
ples vainqueurs, ou inversement de rapports de domination de 
peuples vainqueurs sur des peuples vaincus. On a construit bien 
des théories sur ce thème. Gobineau disait qu'il y a toujours un 
peu de sang de nègre dans les basses classes. Rathenau croyait 
reconnaître deux couches superposées dans le peuple allemand : 
un élément purement germanique, les conquérants, un élément 
slave, la masse de la population. 

En tout cas, les différences de classes ne deviennent vraiment 
spécifiques que dans la mesure où l'on perd le souvenir de cette 



220 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

diversité d'origine. Mais c'est, à ce moment aussi que le problème 
sociologique des classes se pose. Nous n'avons pas en effet ù 
rechercher quelle est la nature ethnique ou la provenance de la 
matière humaine qui entre dans les groupes tels qu'ils s'offrent à 
notre observation. Ce sont les formes des sociétés qui nous inté- 
ressent, ainsi que les sentiments et idées auxquelles elles corres- 
pondent. De ce point de vue, ce qu'on peut appeler la conscience 
de classe se distingue du sentiment national : les rangs sociaux 
ne se confondent pas avec la distinction des groupes régionaux et 
nationaux. 

Ajoutons que, jusqu'à présent, la force de cohésion qui tient 
rassemblés dans une même nation des hommes de situation sociale 
différente est plus grande que la force d'attraction qui pourrait 
fondre en un tout les membres d'une même classe dans les divers 
pays. Ce n'est pas que l'identité de leur situation ne soit une rai- 
son de rapprochement entre des groupes même très éloignés 
dans l'espace. Mais, en particulier depuis la guerre, les nations 
se distinguent l'une de l'autre plus nettement que jamais. Le Bu- 
reau international du Travail réunit des représentants non seule- 
ment des ouvriers, mais des patrons et des gouvernements : c'est 
une œuvre de collaboration entre des pays. Les ententes, fédé- 
rations et congrès internationaux n'ont pas réussi jusqu'à présent 
à organiser une coopération permanente effective entre les classes 
ouvrières, ou les classes non ouvrières, des diverses nations. C'est 
donc dans le cadre national qu'il y a lieu d'étudier les classes. 

Au reste, dans la mesure où les conditions sociales sont les 
mêmes en Allemagne, en France, en Angleterre, etc., il faut 
s'attendre à ce qu'on retrouve ici et là, dans la constitution et l'évo- 
lution des classes, plus d'un trait commun, ce qui permet, de 
s'élever à une théorie générale. Mais il en est de même des familles 
et de beaucoup d'autres groupes qui sont cependant compris dans 
la nation. 

(A suivre.) 



A propos d'un centenaire romantique 

LÉLIA 



par J. POMMIER 

Professeur à l'Université de Strasbourg. 



S'il est un sentiment dont tout, en nous et hors de nous, doit 
nous donner l'habitude, c'est celui de la relativité. Histoire, 
critique, sciences, sont en cela d'accord avec la vie. Gomment se 
fait-il donc que nous en tenions si peu de compte dans nos impres- 
sions et nos jugements spontanés ? Habillez sur l'écran des per- 
sonnages de Feydeau en costumes de 1900 ; accoudez un cycliste 
sur son vélocipède ; faites démarrer une Berliet de ce temps-là 
dans un bruit de tuff-tuff, — et toute la salle rit aux éclats. Ces 
machines semblent si mal adaptées à leur fin qu'on se sent en 
droit de les tourner en dérision. Faut-il croire qu'il y ait aussi 
dans les arts, des styles qui répondent à une conception très 
imparfaite du vrai ou du beau ? Chaque génération perfection- 
ne-t-elle l'instrument mystérieux et compliqué qui doit expri- 
mer l'âme humaine ? Celle-ci devient-elle toujours plus vaste 
et plus déliée ? Oublieux de demain, infatués d'aujourd'hui, 
sommes-nous fondés à regarder hier, avec ses modes de penser et 
d'écrire, comme un spectacle vieillot qui amuse ou ennuie sui- 
vant l'humeur du moment ? 

C'est à quoi je songeais en revenant à l'un des témoins les plus 
marqués du romantisme, à Lélia. La réputation qu'on lui a faite 
pouvait me causer de l'appréhension. Je ne dirai pas, certes, que 
les deux volumes de 1833 m'aient intéressé d'un bout à l'autre, 
et que je n'aie pas été tenté de sauter de fatigantes longueurs. 
On est choqué par des disparates, et davantage par des outrances 



222 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

qui, comme la déification de l'héroïne, atteignent, au ridicule (i). 
Cette façon d'épuiser toutes les ressources d'un thème, en utili- 
sant jusqu'à la dernière équivalence, rappelle la pire rhétorique 
de Hugo : c'est achever avec son talent seul, comme l'a dit Sainte- 
Beuve, un développement commencé avec l'âme; c'est, selon le 
mot d'un autre critique (2), « moduler la même plainte sur des 
tons peu variés ». Tant d'exclamations, tant d'interrogations, 
paraissent à peine supportables : la monotonie dans l'exaltation 
est la pire de toutes (3). Et cependant, une sorte de prestige agit, 
qui prévient ou réprime l'agacement. Ce n'est pas un don bien 
rare que la facilité verbale, particulièrement chez de jeunes 
femmes qui, comme le ver sécrète sa soie, tissent des poésies 
lamartiniennes. Mais nulle part cette sorte de fécondité n'est 
aussi sensible que dans la prose de G. Sand. La qualité des mots, 
leur valeur sonore ou suggestive, excuse souvent leur surabon- 
dance. Et. puis, au tournant d'une page, une pure mélodie se 
dessine (4), l'imagination s'abandonne aux phrases berceuses ; 
un groupe plastique se dégage ; l'éloquence trouve un mouvement 
qui va au cœur. La pensée elle-même s'étend ou pénètre jusqu'à 
toucher juste : on criait au paradoxe, et c'est une vérité (5). 

Ainsi, lors même qu'il n'y chercherait pas autre chose. la Lélia 
de 1833 n'est pas loin de se concilier son lecteur. Mais, pour peu 
qu'on la replace dans le siècle, ce n'est plus elle seule que l'on 
entend. Les uns, Goethe, Hugo, Lamartine. Balzac, Stendhal, lui 
ont parlé. Elle parle à d'autres, non moins grands, Vigny, Gau- 
tier, Leconte de Lisle, Renan, Flaubert, Baudelaire peut-être. 
Que dire de Sainte-Beuve et de Musset ? La rumeur de deux 



(1) L'auteur le remarque, du reste, en tête de la seconde édition (1839) : 
« Cette prédilection pour le personnage... de Lélia m'a conduit à une erreur 
grave au point de vue de l'art : c'est de lui donner une existence tout à fait 
impossible, et qui. à cause de la réalité des autres personnages, semble cho- 
quante de réalité, à force de vouloir être abstraite et symbolique. » [Lélia, 
nouvelle édition. 1857, p. 4.) 

(2) Débats du 1 er septembre 1833. 

(3) Ce défaut, du reste, n'a pas échappé aux contemporains. Si Sainte-Beuve, 
en écrivant à G. Sand, ne disait pas avoir trouvé dans Lélia du « faux », du 
« déclamatoire », il fut plus franc dans le National : il y appelle en passant 
le blâme sur « le côté rebattu et déclamatoire »de ce roman (comparer la lettre 
du 9 mai 1833 avec Portr. Cont., t. I, 1870, p. 499). G. Sand elle-même dé- 
clare, en 1839, avoir été « choquée » par « de nombreux détails de style, beau- 
coup de longueurs et de déclamations. » {Lélia, nouvelle édition. 1857, p. 5.) 

(4) C'est bien l'impression qu'eut aussi le rédacteur des Débats, en 1833 : 
«... bercés et enivrés d'une séduisante mélodie ». 

(5) G. Sand a été la première à le sentir : Il arrive que le style de Lélia 
donne « à la vérité la plus vraie l'apparence d'un paradoxe ». {Journal intime, 
Calm.-Lévv. 1926, p. 146.) 



A PROPOS D'UN CENTENV1RR ROMANTIQUE : LÉLIA 223 

générations de poètes accompagne la monodie (1), elle remplit 
d'échos et de bruits ces pages oubliées... Oubliées ! Souhaitons 
pourtant qu'il ait paru en 1933 une œuvre aussi représentative, 
et dans lacpielle nos petits-neveux de 2033 pourront, en se pen- 
chant, voir le reflet d'autant d'étoiles. 



I. GENESE DE (( LELIA ». 

Lélia parut au début d'août 1833 (2). Le manuscrit de ce ro- 
man avait traîné, nous dit G. Sand, un an sous sa plume, avant 
d'être publié. 11 faudrait même, pour atteindre le moment où il 
fut entrepris, remonter jusqu'avant l'apparition d'Indiana, qui 
avait vu le jour en mai 1832 (3). L'auteur écrivit cet ouvrage 
« à bâtons rompus », le quittant souvent avec dédain, et souvent 
le reprenant avec ardeur. Au début, elle n'avait pas le projet 
d'en faire un livre pour le public : il aurait pu ainsi nous parve- 
nir dans l'état où sont certains fragments du Journal intime. 
Dès la fin de 1832 pourtant, sa décision semble prise. Planche lui 
a fait faire la profitable connaissance de Buloz. Elle touchera 
4.000 francs pour « trente-deux pages d'écriture toutes les six 
semaines » dans la Revue des Deux Mondes. S'acquittera-t-elle 
de cette collaboration par son « prochain roman » ? Il ne le semble 
pas, celui-ci est à part :« Je le vendrai », écrit-elle, «quatre mille 
francs (4) ». Et elle mande à Buloz : «... Je vous donnerai certai- 
nement un article pour le 1 er février, jusque-là je ne peux pas 
m'arracher de mon livre... Je n'aurais pas pu faire paraître 
Trenmor (5) après mon livre sans ennuyer, je crois, le public. » 



(1) Le mot est de Sand, à propos d'Obermann {B. D.-M., 1833, 2 e vol., 
p. 677). 

(2) Annoncé dans la Bibliographie de la France du 10. — V Europe lillé- 
raire l'attaque le 9 {Lettres, pp. Rocheblave, p. 124, n. 1). 

(3) Hist. de ma vie, t. IX, p. 80 et p. 41. — Kéranine, G. Sand, I, 341. D'un 
autre côté, G. Sand écrit à Rollinat, le 20 mai 1833 : « Je t'enverrai... un livre 
que j'ai fait depuis que nous nous sommes quittés ». Or, il semble bien qu'ils 
s'étaient vus dans le Berry en août 1832 (Bertaut, Une amitié, 37, 29 ; Karé- 
nine, I, 387). 

(4) Correspondance, I, 235 (1. du 20 déc. 1832). Sand a doncdû s'entendre 
avec Dupuy, qui avait déjà édité Indiana et Valenline. La formule conti- 
nuait d'être : roman en deux volumes, ce qui, dans le cas présent, n'alla pas 
sMiis inconvénient. Comme l'a tort bien remarqué le rédacteur des Débals, 
René n'a que soixante pages, tandis que le poète de Lélia a dû allonger outre 
mesure son élégie sur l'humanité (et c'est en effet très sensible, bien que Sand 
ait réussi à mettre plus d'action dans le second tome) : « La faute en est à lu 
librairie, ce tyran qui donne à tous leslivres une extension forcée et les énerve. .< 

(5) Nom d'un personnage de Lélia, emprunté peut-être au Dargo ossia- 
aique de Chateaubriand (« Colda vivait aux jours de Trenmor »). 



22-1 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Le roman en train n'apparaît pas encore bien fortement noué 
dans les notes, commencées le 23 février 1833, que le Journal 
nous a révélées. Sand y met ses idées au clair : « Je distingue 
dans Lélia quatre questions, séparées en deux groupes, à savoir, 
d'une part, la question psychologique.... plus la question so- 
ciale... et, d'autre part, la question poétique..., plus la question 
littéraire (1) ». C'est l'époque où elle lie « ensemble, au hasard 
d'une donnée de roman, un assez grand nombre de feuillets 
épars ». « Je les lus à Sainte-Beuve, qui m'encouragea à conti- 
nuer et qui conseilla à Buloz de m'en demander un chapitre 
pour la Bévue des Deux Mondes (2) ». 

Je ne sais si cette « donnée de roman » fut bien sensible au 
cours de la lecture que G. Sand fit à Sainte-Beuve le samedi 
9 mars, dans ce logement du quai Malaquais dont Latouche lui 
avait cédé le bail, et qu'elle occupait depuis environ quatre 
mois (3). Ce soir-là, elle lut une moitié de son manuscrit, qui n'était 
pas le commencement (4). Sainte-Beuve fut impressionné au 
point de lui dire qu'elle lui faisait peur ; et c'est sur quoi il devait 
revenir encore quelques mois plus tard : « Il y a en vous un côté... 
que je ne... comprends pas bien ; ce côté... qui m'a fait dire... 
après cette lettre (lecture ?) d'un soir : c'est effrayant (5). » Toute- 
fois il conçut dès lors une grande estime pour cet ouvrage : « Le 
gros public, qui demande au cabinet de lecture un roman quel- 
conque, rebutera sur celui-là ; mais il vous classera haut pour 
tous ceux qui ne voient dans le roman qu'une forme plus vive 
des éternelles et humaines pensées. Ce sera votre livre de philo- 
sophie... ; tous vos romans suivants en seront éclairés d'en haut, et 
y gagneront une autorité grave qui ne leur serait venue que plus 
lentement (6) !.... Je ne vous dirai jamais assez combien j'ai été 
saisi de tant de fermeté, de suite et d'abondance à travers des 
régions si générales, si profondes, si habitées à chaque pas par 



(1) J. inl., p. 143-144. 

(2) Hisi. de ma vie, IX, p. 79. 

(3) Karénine, I, 388. Elle l'occupait seule, précise Sainte-Beuve {Porlr. 
conl., I, 1870, 507), — par conséquent sans Jules Sandeau, avec qui elle était 
encore liée, mais près de rompre (Sp. de Lovenjoul, Lundis d'un chercheur. 
1894, p. 173). 

(4) Sainte-Beuve lui écrit, en effet, le lendemain : « Comme livre..., je ne 
vous en parlerai que quand vous m'aurez bien voulu lire le commencement. » 
(.7. inl., 132.) 

(5) Lettres, 102 ; Revue de France, 1" août 1933, p. 401. 

(0) J. inl., 132-133. Cf. l'article de septembre 1833 : « L'auteur reviendra 
au roman de la vie réelle... avec toute la force acquise dans une excursion 
supérieure. {Porlr. conl.. t. I. p. 505.) 



v PROPOS D UN" CENTENAIRE ROMANTIQUE : LELIA 'II.) 

l'effroi et le vertige... (Vous êtes Lélia) dans la substance de 
votre âme, clans ce que vous avez longuement senti et raisonné, 
clans ce que vous en exprimez si puissamment... Que Lélia con- 
tinue ou non de désespérer, pour vous la vie est consolante 
encore... » 

Cette lettre célèbre porte à croire que les pages ainsi appré- 
ciées étaient plus spéculatives que romancées. Sans doute faut-il 
les identifier sinon avec toutes celles que l'auteur donna à Buloz 
pour l'insertion dont je parlerai tout à l'heure, du moins avec 
le futur chapitre xxvn du t. I (A Dieu) (1), et avec le suivant 
(Dans le déseii), où s'exprime un pessimisme à la Leconte de 
Lisle. Encore n'est-ce là qu'une conjecture, et l'on ne sait rien de 
précis sur le contenu des Cahiers que Lélia lut ce soir-là à Amaury. 

Elle lui écrit le surlendemain : « Dites-moi le soir que vous 
pourrez me donner, afin que j'aie l'autre moitié de mon manus- 
crit. Vos encouragements me donneront la force d'achever (2).» Il 
semble cependant que plusieurs semaines s'écoulèrent, avant que 
Sainte-Beuve prit connaissance du reste. Cependant G. Sand 
continue à méditer sa fiction. Et elle ajourne encore sa collabo- 
ration à la Revue de Buloz (en femme habile, elle veut qu'on la 
désire ) : « Je vous promets de travailler pour vous, aussitôt après 
que j'aurai fini mon livre. » Et comme Buloz lui demande au moins 
un fragment, elle répond : « Dupuy tient beaucoup à ne pas 
voir paraître un fragment de mon livre plus de quinze jours avant 
le jour de la mise en vente. Malheureusement je n'aurai pas ter- 
miné le manuscrit du second volume de Lélia avant la fin d'avril. 
Dès que j'aurai fini, vous me trouverez disposée à vous laisser 
choisir un fragment complet qui puisse vous convenir (3). » 

Cette lettre doit être de peu postérieure aux Notes où l'auteur, 
avant d'aller plus avant, fait le point. 

Il est donc bien établi que « Lélia signifie... la souffrance, le 
cœur défiant et desséché, le désespoir », et que « Sténio signifie 
l'espérance, la confiance clans l'avenir, l'amour ». Mais il laut 
« donner à ces deux idées personnifiées la vraisemblance néces- 
saire ». Sténio comme Lélia ont besoin chacun d'une « contre- 
biographie » : « pourquoi est-il attiré vers Lélia. fière et sceptique, 



(1) C'est aussi à ce chapitre que M. Bonnerot emprunte la citation de sa 
p. 388. Mais il outrepasse, me semble-t-il, nos données en écrivant que Sand 
a raconté son roman d'un bout à l'autre. Est-il sûr qu'elle en savait elle-même 
le- <pisodes et la conclusion ? 

(•i Lettres, 103. 

(3) M.-L. Pailleron, Fr. Buloz cl ses amis, p. 38 i. 

15 



226 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

au lieu d'aimer une femme plus jeu ne, plus confiante, plus naïve, qui 
obéisse au lieu de commander ? » Quant à celle-ci, le cri de Sainte- 
Beuve a été instructif : il faut s'arranger pour qu'on puisse plaindre 
encore Lélia, mais pour qu'on n'en soit plus effrayé. Il convient 
donc d'expliquer « comment elle est venue (à son) rôle » antisocial ; 
pour cela, il n'est que de dire sa vie : pourquoi elle n'a pas absorbé 
« sa destinée dans celle de l'homme qui l'a trompée » ; pourquoi, 
au lieu de se briser, elle «est demeurée debout», mais « s'est mise 
à vivre d'une destinée personnelle, indépendante, isolée ». 

Du reste, G. Sand se flatte de faire concourir les autres acteurs 
à la psychologie de la protagoniste. Elle parle alors d'un prince 
italien, auquel elle assigne un rôle qu'elle ne lui maintiendra pas, 
à ce qu'il semble. Le médecin sceptique doit être le « joli D r Kreys- 
sneifetter » de la scène du choléra (ch. xi). Enfin Magnus repré- 
sente « la superstition, le désir comprimé » ; le mépris de Lélia le 
rend athée ; « en perdant l'amour qu'il avait espéré, il a cessé de 
croire en Dieu ». 

Ainsi se développent les personnages dans l'esprit de la créa- 
trice. Mais le plus important n'est pas dit : quelles relations établir 
finalement entre Lélia et Sténio '? 11 semble qu'à cette époque, 
G. Sand songe à un dénouement relativement optimiste. Elle 
dispose de Trenmor, « le vice réhabilité par le châtiment et la 
résignation, le stoïcisme né de la souffrance », l'homme qui a 
« expié ». A ce sage, elle réserve la fonction de « médiateur » : 
il « peut servir d'enseignement à Lélia et à Sténio et hâter la 
mutuelle intelligence du cœur défiant et du cœur naïf ». Comment 
s'opérera ce rapprochement ? « 11 y a deux combinaisons pos- 
sibles » : ou bien l'idée Lélia descendra vers l'idée Sténio ; ou bien 
l'idée Sténio s'absorbera dans l'idée Lélia ; ou bien, en d'autres 
termes, Lélia « redeviendra crédule par le bonheur », ou bien 
Sténio perdra confiance. De ces solutions, Sand préfère la seconde, 
mais en la comprenant ainsi : Sténio ne se convertit au scepti- 
cisme de Lélia, que pour mêler sa destinée avec la sienne, « par 
pitié pour la douleur qu'il voit » et par « soumission filiale au 
génie supérieur dont il ne peut méconnaître l'autorité ». Peut-être 
retrouvera-t-il alors « la poésie dans le doute » : « Sténio, Lélia, 
Dieu », « Sténio, Lélia : La Victoire », ainsi se termine 1' « argu- 
ment épique » d'avril 1833. On dirait une apothéose, comme celle 
dont George eut justement la vision, le 6 de ce mois d'avril, en 
entendant la fin de la grande Symphonie de Beethoven : « ... Je 
montai rapidement et sans efforts vers le Seigneur.... Peu à peu 
je devins blanche comme la fleur d'un lys. Je vis autour de moi 
des âmes heureuses qui joignaient les mains et bénissaient Dieu. 



A PROPOS D'UN CENTENAIRE ROMANTIQUE : LÉ LIA 227 

Le Ciel s'entr'ouvrit et j'entendis la voix d En Haut qui disait : 
« Venez, mes forts, entrez dans le repos » (1). 

Ce dénouement n'est possible que par une évolution de Sténio 
assez difficile à imaginer, l'argument d'avril n'étant à cet égard 
rien moins qu'explicite. On y voit apparaître « Pulchérie : Les 
sens, opposée à Psyché ». Les mots « Déception des sens. Ensei- 
gnement projeté : Pulchérie. Sténio » ne renseignent pas sur le 
mode de la leçon. 11 n'est pas interdit de croire, pourtant, que 
Sand songeait dès lors à substituer Pulchérie à Lélia dans les 
bras de Sténio. Ensuite se serait placée la « révélation de Lélia » 
dont la pathétique grandeur n'aurait pas eu trop de peine à agir 
sur le cœur fraîchement instruit par la plus dure expérience. 

Quel que soit le sens à donner à cette fin de la fiction, G. Sand 
pense encore aux règles qui doivent présider à l'invention et au 
style. Elle connaît son défaut, — si sensible quand on lit sa prose : 
penser en écrivant. Cela « ne vaut rien », dit-elle, « la pensée et la 
parole s'en trouvent mal ». Ainsi, le style de Lélia, « beau dans 
l'expression des sentiments », est « parfois obscur et confus > 
dans l'analyse des idées : « il n'a pas l'air habitué aux secrets du 
cerveau s. Le remède est de « faire séparément le travail du cer- 
veau et celui de l'exécution littéraire ». Il faut « réserver la parole 
pour le dernier travail, quand on n'a plus rien à savoir, rien à 
expliquer, rien à créer ». De là cette conclusion : 1° « Dans les 
pages écrites, déplacer quelques phrases..., changer une douzaine 
de mots et... séparer distinctement, par des signes visibles, tels 
que chiffres romains, les voyages de la pensée » ; 2° « Pour l'avenir, 
prévoir et ordonner, presque géographiquement, la succession, 
l'enchaînement et l'engendrement de ces pensées ». — Du reste \ 
son instinct d'artiste l'avertit qu'il vaut mieux traduire des sou- 
venirs que des idées actuelles. « Il serait utile de mêler, à doses 
convenables, l'analyse et le récit » ; de mettre parfois en présence 
et aux prises les auteurs, au lieu de les montrer successivement. 
« Quelques détails sur les lieux ne feraient pas de mal ». Bref, 
l'auteur à succès d' Indiana et de Valcntine se préoccupe de 
mettre Lélia en état d'affronter la lumière, sans perdre son carac- 
tère original. Laissons-la donc travailler à la suite de son ouvrage ; 
et lisons, par-dessus l'épaule de Sainte-Beuve, la partie du roman 
que le critique ne connaissait pas encore, et qui lui fut commu- 
niquée au début de mai. 



(l)J.int p. 142-143. L'idée du suicide (p. 148) ne paraît pas en rapoorl 
avec la hction. Sand veut seulement parler des dénouements qui se présen- 
tent dans la vie réelle. ^ 



2 >8 IVEA l E DES COI RS 1.1 l 



Mon ami, je vous envoie les feuilles (1 ) que je vous ai promi- 
ses, et je désire que vous les lisiez avec attention ; car j'ai besoin 
de votre jugement et de vos conseils. Soyez-moi moins indulgent 
que votre amitié ne vous porte à l'être. 11 faut que vous veniez... 
dîner avec moi après-demain ou le jour suivant. Pourrez-vous (2) ? » 
Sainte-Beuve accuse réception de l'envoi le 6 mai : « Je vais lire 
ce commencement de Lélia,... rien de ce que j'en ai entendu n'est 
oublié. — J'irai... chez vous au premier soir... causer de Léha ». 
Il préféra écrire — heureusement pour nous. Le 9 mai : « J'ai lu 
et relu les premières feuilles de Lélia... C'est très beau, très 
haut et très vrai ». Réaliste, il essaie de rattacher ces idéalités a 
des « causes occasionnelles » données par la vie : « Vous avez, 
de situations qui à l'origine ont dû vous être personnelles, fait 
de vastes... situations humaines... Sténio, Trenmor, j'en sais, 
j'en crois deviner le germe, l'œuf, le gland (3), il doit en être 
ainsi des autres, mais... elles sont devenues vos pures créations... 
Je crois deviner que telle ou telle promenade de Léha et Stenio 
ou de Trenmor. tels mots prononcés ont été des réalités dans le 
principe... ». Puis il établit, comme il le dit en terminant, une 
liste des beautés, qui se trouve former une vraie « table de cha- 



pitres ». . . 

Amaury fait quelques réserves en ce qui touche au christia- 
nisme. « Je ne comprends pas encore très bien Magnus. Tout 
l'éloge de la vanité ne me satisfait pas beaucoup ». C'est orgueil 
qu'if eût fallu dire. « Vous avez changé cette acception et il en 
résulte quelque trouble dans l'idée » (4). L'application que 1 au- 
teur en fait au christianisme surprend sans convaincre. En re- 
vanche, Sainte-Beuve goûte, dans la suite 'de l'histoire de Tren- 
mor, « ses paroles sur le lac, ce bagne comparé au cloître, la mer 

(1) Sans cloute sont-ce déjà des feuilles d'épreuves. La lecture en aura été 
plus facile pour Sainte-Beuve. 

il! ConnaissaU-il F. Rollinat (Trenmor) ? En tout cas - est-ce j^ousiede 
confesseur ? — il soute peu finalement ce « stoïcien glacé » Voir son arti 
c?e de septembre 1833, Portr. conl., t. I 1870, p.601). De tous les personnage, 
de Lélia, c'est peut-être celui qu'on a le moins amie : « être déa J ^ «np<£ 
sible », déclare C.-R. dans les Débats; « cœur ossilie » (Ad. Guéroult, dans i.e 

^fffvoir Lélia I, p. 57-59 : « La vanité est, après l'amour la plus belle 
paison derhomme, et., elle est encore bien rare... C'est quelque chose de 
^rand dans ses effets. Elle nous forme à être bons, par l'envie que™». von, 
dp 1p naraître » Seule des passions, elle « ne s'avoue jamais », puisqu elle se 
cac^demère un autre mSt, que les dupes acceptent , Le >**«toffj» lui ," 
meme a « pour base l'espoir des récompenses, un trône ele\e dans le ciel... ». 



A PROPOS D'UN CENTENAIRE ROMANTIQUE : LÊLIA 229 

immense dans Ja fente d'airain ». On sait que l'ancien joueur, 
devenu forçat, trouve au bagne le calme qui l'avait fui jus- 
que-là : « Cette surabondance d'énergie... s'assouvit enfin quand 
elle fut aux prises avec les angoisses de la vie expiatoire ».La foi 
et le sentiment de la poésie entrèrent dans son âme : « L'agonie 
du baene fut pour moi ce qu'à une âme plus douce et plus flexible 
eût été !a paix du cloître... ». Il commença d'admirer la nature 
qu'il pouvait à peine entrevoir, la mer, vue « à travers l'étroit 
grillage d'une meurtrière... Qu'elle était belle alors, cette mer 
encadrée dans une fente d'airain !» (1). 

Ainsi Trenmor raconte sa rédemption. Quant à sa vie présente, 
elle s'écoule « languissamment et sans efforts, comme la conva- 
lescence à la suite d'une maladie violente ». Un peu plus d'une 
page est consacrée à l'analyse de ces impressions où Joseph De- 
lorme s'est retrouvé. Il goûte cette <c idylle de la convalescence » : 
«... Si vous êtes sorti de ce drame fantastique où nous jette la 
lièvre, pour rentrer dans la vie calme et paresseuse, dans l'idylle 
et les douces promenades, sous le soleil tiède, parmi les plantes 
que vous avez laissées en germe etque vous retrouvez en fleurs..., 
si vous avez enfin repris à la vie doucement, et par tous les pores, 
et ] ar toutes les sensations une à une, vous pouvez comprendre 
ce que c'est... que le repos après les tempêtes de ma vie » (2). 

« Lélia au bal » offre un autre ordre d'images, par « tout ce 
qu'elle résume », dit fort bien Sainte-Beuve, « de beautés et de 
noms grands et chéris ». Page de haut romantisme que celle-là ! 
Dans l'immobile aspect de la Don Juane symbolique, la fantas- 
magorie d'une admiration lettrée voit se succéder créatures et 
créateurs : Galatée, Juliette, Corinne, — Roméo, Hamlet, Ka- 
led, — Le Tasse, l'Alighieri, Shakespeare, Raphaël... « Oui, Lélia 
réunit toutes ces idéalités, parce qu'elle réunit le génie de tous les 
poètes, la grandeur de tous les héroïsmes » (3). Qu'est-ce, à côté, 
que le pauvre Sténio ? Et cependant, G. Sand a si amoureusement. 
peint son portrait qu'il soutient la comparaison. Les fadeurs du 
séraphisme ne semblent pas rebuter Sainte-Beuve, qui s'arrête 
et admire : « Dieu n'at-il pas mis en Sténio un reflet de la beauté 
des anges ?... Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus 
angélique... C'est un... jeune homme vierge,... une âme que Dieu 
envoie souffrir ici-bas pour l'éprouver avant d'en faire un 
ange... » (4). Mettez-le dans un cadre de nature, et Lélia s'imagi- 

(1) Lélia, I, p. 86-87, 89, 91. 

(2) lbid., p. 94-95. 

(3) P. 102-103. 

(4) P. 112-113, 



230 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

nera facilement, nocturne rêveuse, qu'il est « le sylphe de ces 
bois, l'âme de cette brise, l'ange de cette heure mystérieuse et 
tendre » : « N'étions-nous pas heureux hier sous ces aulnes, quand 
assis l'un près de l'autre nous sentions nos vêtements se toucher 
et nos regards se deviner dans l'ombre ? Il faisait une nuit bien 
noire, et pourtant je vous voyais, Sténio.... beau comme vous 
êtes ». Cette « scène des aulnes » plait à Sainte-Beuve (1). Mais 
voici qu'en tournant la page, il rencontre cet avertissement : 
« L'amour, Sténio, n'est pas ce que vous croyez... Etres bornés, 
nous cherchons... à donner le change à ces... désirs qui nous con- 
sument ; ... pauvres prodigues..., nous parons nos périssables 
idoles de toutes les beautés immatérielles aperçues dans nos 
rêves... C'est pourquoi nous (reportons le sentiment de l'adora- 
tion dû à Dieu seul) sur un être incomplet et faible, qui devient 
le dieu de notre culte idolâtre. Dans la jeunesse du monde.... 
l'amour d'un sexe pour l'autre, tel que nous le concevons au- 
jourd'hui, n'existait pas. Le plaisir seul était un lien ; la passion 
morale... est un mal que ces générations ont ignoré. C'est qu'a- 
lors il y avait des dieux, et qu'aujourd'hui il n'y en a plus ». Et 
encore : « Aujourd'hui, pour les âmes poétiques, le sentiment de 
l'adoration entre jusque dans l'amour physique. Etrange erreur 
d'une génération avide et impuissante ! Aussi quand tombe le 
voile divin, et que la créature se montre, chétive et imparfaite, 
derrière ces nuages d'encens,... nous renversons i'idole... » (2). 
Quoi ! se pourrait-il qu'Adèle elle-même... ? « Idée affreuse », 
écrit l'auteur, du Liire d'amour, mais «si probable» : «... Cette 
confusion mystique... est une sorte de mystification pour les 
pauvres hommes ». 

Pour n'y pas songer plus avant, Amaury continue sa lec- 
ture. La « maladie de Lélia », on le sent, lui parait un épisode 
contestable. Il y reconnaît de la grandeur, mais les « longs dis- 
cours » de la cholérique choquent trop la vraisemblance. Cepen- 
dant, il en retient l'apostrophe finale de Lélia (3), qu'il citera dans 
un article du 18 mai. Il a hâte d'arriver à la promenade de Sténio 
par les monts : « Sténio descendait un matin les versants boisés 
du Monte- htosa ». Il était, pendant la nuit, resté sur l'herbe, au 

(1) P. 126. 

(2) P. P29-13I. 

(3) «Sténio, prends ta harpe. Voyons, jeune homme, si tu crois... à l'amour ». 
Cf. Karénine! I, 440. n. 2. L'invraisemblance de la scène du choléra » est 
soulignée dans l'article de Sainte-Beuve sur Lélia {National, 29 septembre 
1833) ... « Lélia atteinte et déjà bleue discute avec le docteur et s'exhale vers 
son amant, comme les demi-dieux blessés n'auraient pas assez d'haleine pour 
le faire ». {Porlr. cont.. t. I, 1870, p. 502.) 



\ propos d'un centenaire romantique : LÉLIA 231 

bord do l'eau : oublieux des « heures qu'il aurait dû passer avec 
Lélia ; car, à cet âge, tout est bonheur dans l'amour, même l'absence ». 
Cette phrase si brève et si vraie frappe le lecteur, il assiste avec ra- 
vissement (page suivante), h «cette merveilleuse chute et course de 
l'eau tantôt écume de lait, tantôt vipère amoureuse et sifflante ou 
génisse qui mugit... (1) », comme à une scène de Métamorphoses.... 

Le chapitre auquel cette description appartient est sans doute 
le dernier que Sainte-Beuve ait reçu au début de mai. La lecture 
de ces feuilles « rejoint », comme il l'écrit, ses souvenirs de mars: 
le livre est « construit » pour lui. Effectivement, les quatre 
chapitres suivants sont ceux-là même qui parurent le 15 mai 
dans la Bévue des Deux Mondes (2), avec un avertissement au 
lecteur : « 11 suffit de savoir que Sténio figure l'amour crédule, 
et Lélia le doute né de l'amour trompé ». La Direction ajoutait : 
« Ce nouvel ouvrage de l'auteur à'Indiana et de Valent ine placera, 
nous l'espérons, G. Sand dans les rangs les plus élevés de la 
poésie et du roman... L?lia, nous en avons l'assurance, commen- 
cera une révolution éclatante dans la littérature contemporaine, 
et donnera le coup de grâce à la poésie purement visible... » Le 
18 mai, dans l'article auquel j'ai fait allusion tout à l'heure, 
Sainte-Beuve trouve le moyen d'insinuer une réclame : « Tout 
récemment, dans les feuilles d'un roman non encore publié 
qu'une bienveillance précieuse m'autorisait à parcourir, dans 
les feuilles de Lélia, nom idéal qui sera bientôt un type célèbre, 
il m'est arrivé de lire cette phrase qui m'a fait tressaillir de joie, 
etc.. » Le troisième grand roman de G. Sand est lancé. 

Je placerais volontiers à ce moment une lettre de l'auteur à 
Sainte-Beuve, qui figure dans l'édition Calmann-Lévy sous la 
date du 17 juin 1833. Cette date me paraît impossible, et ce ne 
serait pas la seule erreur de cette publication (3). Ce n'est pas le 
17 juin qui tombe un vendredi, mais le 17 mai. Si ce billet a 
vraiment été écrit un mois plus tôt, son contenu se comprend 
mieux (4). Sainte-Beuve avait terminé sa lettre du 9 mai : « En 

(1) P. 165-168 : « 11 y a dans la chute et dans la course de l'eau mille voix 
diverses et mélodieuses, mille couleurs sombres ou brillantes... Tantôt blan- 
che comme le lait, elle mousse... sur les rochers... ; tantôt bleue comme le 
ciel..., elle siffle dans les roseaux comme une vipère amoureuse... D'autres 
fois, elle mugit comme une génisse perdue dans les ravins... » Ce passage et le 
précédent sur la rêverie de Sténio sont au nombre des traits signalés à l'admi- 
ration du lecteur par Sainte-Beuve en septembre 1833 (Ibid.. p. 505). 

(2) 1833, 2 e vol., p. 460-472. Ils sont séparés seulement par des chiffres 
romains. Dans le t. 1 de Lélia, ils se présentent ainsi : XXIV, XXV Viola, 
XXVI, XXVII A Dieu (p. 197-229). 

(3) Voir là-dessus Karénine I, 397, n. 1. 

(4 ) 11 est vrai qu'alors la lettre à Ch. Duvernet du 5 juillet 1833 se comprend 
peut-être un peu moins bien (Corr.. 1. "J53). 



232 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

vous reportant les feuilles, je vous reparlerai de Lélia. » Il faut 
croire qu'il n'avait pas encore paru huit jours après : « Eh bien, 
mon ami », lui écrit G. Sand, « quand viendrez-vous dîner avec 
moi ?... Voulez-vous venir demain ou après-demain ? Je serai 
bien aise que vous me fassiez toutes vos objections contre Lélia, 
et je suis bien contrariée que les fautes signalées dans votre leti re 
soient sur les bonnes pages (style d'imprimeur). Si je vous lisais 
le manuscrit, il y aurait au moins du remède pour l'avenir. Mais 
vous me traitez beaucoup trop bien (1). ». 

Que reste-t-il en manuscrit ? Jusqu'où va l'impression ? 
Sûrement jusqu'au chapitre xxvn de notre tome I, probable- 
ment au delà. Le tome I tout entier, avec ses deux parties (2), 
est-il composé ? On ne saurait le dire (3). On est encore moins 
renseigné sur la suite. Une lettre à F. Rollinat, du 20 mai, con- 
tient cette nouvelle : « Je t'enverrai... avant peu de temps... un 
livre que j'ai fait... » (4). C'est aussi ce que Sand écrit, le 3 juin, 
à Adolphe Guéroult, en lui demandant la continuation de ses 
bons offices : « Je viens de faire un livre intitulé Lélia, qui a 
besoin de votre appui. Si vous voulez... venir dîner avec moi 
demain, nous causerons... Il faut que je vous dise plus d'une 
parole sur ce livre assez embrouillé et sur quelques difficultés 
du succès (5).» L'effet produit par le Fragment n'aurait-il pas été 
ce qu'on attendait ? En tout cas, si cet extrait devait, dans la 
pensée de l'éditeur, ne précéder la mise en vente que d'une quin- 
zaine de jours, cette attente fut trompée : Buloz s'était trop pressé, 
ou G. Sand pas assez. 

Au début de juin, la romancière s'occupe de critique. Sainte- 
Beuve vient de rééditer Y Obermann de 1804 chez Abel Ledoux. 
Lélia, qui a invité Sténio, dans son roman, à redire « les souf- 
frances d'Obermann (6) », consacie une quinzaine de pages à ce 
frère inférieur de René (7). Ce travail, dont le Journal intime 
contient les notes (les dernières datées du 6 juin) (8), parait le 
15 juin dans la Bévue des Deux Mondes. C'est surtout une ana- 



(1) Lettres, 114. 

(2) I", ch. i-xxii, p. 1-162 ; 2«, p. 163-350. 

(3) 11 se termine, dans l'édilion d'août, avec le chapitre xxxm, intitulé 
Pulchérie. 

(4) Bertaut, p. 37. 

(5) Correspondance, I, p. 249. Ad. Guéroult était alors rédacteur du Temps 
(Cf. Laurent de l'Ardèche, Adolphe Guéroult, Dentu, 187-2, p. 18). Sur le 
compte rendu qu'il fit de Lélia, voir plus bas. 

(6) I, p. 155. Sand avait lu Obemann dès la fin de mars (Joun al de 
( h. Didier à la date du 30). 

(7) R. D. M., 1833, 2» vol., p. 677-C90. 

(8) P. 151-154. 



\ propos d'un centenaire romantique : LÉLIA 233 

lysé très pénétrante des différents « maux du siècle » : Werther 
ou la passion contrariée par les choses ; René ou le génie sans 
volonté, qui pourrait faire s'il pouvait vouloir ; Obermann ou 
la conscience des facultés incomplètes, qui se dit : A quoi bon 
vouloir ? Je ne pourrais pas. L'un est « le captif qui doit mourir 
étouffé dans sa cage» ; le second, « l'aigle- blessé qui reprendra 
son vol » ; le troisième, « cet oiseau des récifs à qui la nature a 
refusé des ailes, et qui exhale sa plainte... mélancolique sur les 
grèves d'où parlent les navires el où reviennent les débris ». 

Or, le siècle a-t-il épuisé ses douleurs ? Non certes. « René et 
Obermann sont jeunes. Celui-là n'a pas encore employé sa puis- 
sance, ceîui-f i n'essaiera pas de l'employer.» Mais il est une autre 
souffrance « qu'on (n') a pas encore officiellement signalée, quoi- 
que beaucoup... en aient été frappés ». C'est « le mal de ceux qui 
ont vécu » et qui, ayant eu peut-être la jeunesse de René, ont à 
coup sûr eu la vie de Werther. Comme lui, ils se sont minés par 
« quelque passion violente et opiniâtre ». En eux « la faculté de 
croire et d'aimer est morte ». « Qu'un jour », a écrit Obermann, 
« je puisse dire à un homme qui m'entende : « Si nous avions 
vécu ! » — « Obermann », répondraient cesâmes', « consolez-vous, 
nous aurions vécu en vain ». 

^ Si cette parole a l'air résigné, l'apparence est bien trompeuse. 
Ce qui caractérise au contraire cette maladie, c'est la violence 
des revendications impossibles. Ces plantes trop vigoureuses 
« enfoncent, encore leurs racines dans le roc, elles élèvent encore 
leurs calices... », mais le vent les courbe, sans qu'elles puissent 
vivre ni mourir. Le plus vivace est le désir, le désir « fantasque, 
misant, ...mais irréalisable, à cause des avertissements sinistres 
de l'expérience ». Et l'âme poursuit ainsi son effort « énergique, 
colère, impie », pour «réaliser une destinée », alors que toute des- 
tinée s'enfuit devant elle comme un rêve. Ce supplice est celui 
de la volonté sans puissance, c'est le mal Lélia (1). 

Quelle sera son expression stylisée ? La romancière le dit en 
terminant : une peinture « idéale, intérieure..., n'empruntant au 
monde des sens que la forme et le vêtement de ses inspirations, 
dédaigneuse, à l'habitude, de la puérile complication des épi- 
sodes..., parlant peu aux yeux, mais à l'âme constamment». On 
reconnaît là, dans un style à la Hugo (Préface de Cromwell), le 
letl-mofiv de l'avertissement du 15 mai. Et l'on ne s'étonne pas 

(1) L'identification n'est pas douteuse, si l'on compare Journ. inl. 
p. 154, eiH. D M... 688. Il est à peine besoin de le remarquer, cette ana- 
lyse irait dans le sens de la thèse bien connue de M"«L Vincent sur la fri- 
giûil e de G. Sand. 



234 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

trop delà confusion qui se produisit, au grand déplaisir de Sainte- 
Beuve, entre cette conception nouvelle etle«genre intime». Em- 
portée par sa conviction, G. Sand prévoit l'avenir : « Le mouve- 
ment des intelligences », affirme-t-elle, « entraînera dans l'oubli 
la littérature réelle qui ne convient déjà plus à notre époque... 
Cette réaction a déjà commencé d'une façon éclatante dans la 
poésie personnelle ou lyrique : espérons que le roman et le théâtre 
n'attendront pas en vain ». 

Ainsi cette « noopathologie » de l'époque (le mot est de G. Sand) 
se termine en manifeste. A mots couverts, ce n'est pas seulement 
Lélia qu'elle annonce; c'est aussi, à ce qu'il semble, Amaury (1). 
Après l'échec relatif de Lélia, ses partisans font machine en 
arrière. L'auteur d'un compte rendu d'ailleurs élogieux (dans 
les Débute du 1 er septembre) se défend d'espérer « comme quel- 
ques-uns de ses enthousiastes amis qui lui font plus de mal que de 
bien, voir sortir de ce livre une révolution infaillible, qui doit 
renverser toute la littérature matérielle ». Aussi Musset se dérobe- 
t-il à la question de savoir si l'on a vraiment voulu, avec Lélia, 
« faire crouler tous les romans visibles (comme on dit) (2) ». Et 
G. Sand, quelques mois plus tard, assure bien n'avoir « pas la 
prétention de se mettre à la tête d'une réaction littéraire ». Il 
n'empêche pourtant que le drapeau même de la régénération 
littéraire, en cet âge de saint-simonisme, a été tenu par une 
femme. 

Le premier roman de l'école nouvelle ne fut terminé que le 
mois suivant. Au début de juillet (Buloz à Londres reçoit cette 
lettre le 4), Sand écrit au directeur de la Revue : « Je vous prie 
de me dire si vous voyez quelque apparence de traité entre moi 
et les libraires de Londres. (Ne recevant point de vos nouvelles), 
je suis partagée entre le désir de lerminer l'impression de mon 
livre, et celui d'attendre l'effet de vos démarches. » Les choses 
traînant en longueur, l'éditeur Dupuy publie une « nouvelle édi- 
tion » (annoncée le 6 juillet) de Rose ef Blanche par G. Sand : 
édition « entièrement revue et corrigée » en deux volumes. C'est 
sur ces entrefaites qu'a été écrite la fameuse lettre absente du 
recueil Calmann-Lévy, et datée de « juillet 1833 ». G. Sand y fait 

(1) La faiblesse qui se nie « et qui, dans l'épouvante et la stupéfaction de 
ses défaites, aime mieux s'accuser de perversité que d'avouer son indigence 
primitive ». 

(2) Il ajoute : « — et une grande partie du moyen âge ». G. Sand, à son tour, 
oppose « les peintures de la conscience » aux « descriptions des costumes » et 
aux efforts pour « réchauffer les cœurs qui battaient sous les armures au- 
jourd'hui souillées » (Préface des Romans el Nouvelles, mars 1834, p. xn et 
circa). 



A PROPOS D'UN CENTENAIRE ROMANTIQUE : LÉLIA 235 

à son directeur bénévole la confession d'un de ses égarements, et 
elle ajoute : « Cette lettre est commencée depuis trois jours, mais 
j'ai été écrasée de travail. J'ai fini Lélia ». A quel moment au 
juste placer cette missive ? M. Bonnerot la situe après la lettre 
du 21 juillet, où Sainte-Beuve revient sur le mot de Sténio : 
Lélia, j'ai peur de vous (1). Dans ce cas, le roman aurait été achevé 
après le 20 juillet. Comme il a paru le 31 de ce mois (2), la décla- 
ration de l'auteur n'est pas facile à interpréter. On serait porté 
à croire, ou que la lettre est mal classée, ou que les mots « J'ai 
fini Lélia » ne se peuvent entendre que de la révision définitive des 
bonnes feuilles... Et pourtant ce n'est pas là, on l'avouera, le sens 
normal de ces paroles. C'est du manuscrit qu'il s'agit, à ce qu'il 
semble, quand G. Sand écrit, le 20 août 1832 : « Dans deux jours, 
j'aurai fini Valenline, ou je serai morte » (3). Est-il permis de 
supposer que le livre a été imprimé à mesure, en sorte que l'auteur 
aurait fait attendre, jusqu'à une date aussi tardive, ses derniers 
cahiers de copie ? Je n'oserais me prononcer, mais la lettre sus- 
dite, et les habitudes d'alors (4), rendent l'affirmative plus plau- 
sible qu'elle ne le parait au premier coup d'œil. 

Quoi qu'il en soit, Hortense Allart mande à George, le 26 juil- 
let, que Béranger « attend Lélia avec impatience ! C'est ce que 
fait le public ». Musset écrit ses impressions de lecteur dans une 
lettre (n° 8) qui ne saurait être postérieure au 24 juillet (5). Il n'y 
a rien d'étonnant à ce qu'il ait été favorisé. Toutefois j'attire 
l'attention sur certaines invraisemblances du classement adopté 
par les éditeurs de la Correspondance en question. La lettre 
n° 6 laisse supposer qu'il y eut une illumination quelconque le 
soir du jour où elle fut écrite (6), ce qui ne s'est produit que le 
27 ou le 28 juillet. La lettre 8 serait donc antérieure à la lettre 6, 
qui du reste est écrite sur un ton nettement moins déférent. Mais 
alors comment Musset dit-il tout, d'abord qu'il a lu Lélia, et 

(1 ) Ce mot ouvre le second chapitre du t. I de Lélia (p. 5). 

(2) La date à laquelle un livre est annoncé dansla Bibliographie de la France 
n est pas nécessairement celui de la mise en vente. L'indication que je donne 
ici est empruntée au Temps du 18 juillet et au Journal des Débais du 22 où 
se ht cette réclame : « Pour paraître le 31 de ce mois: Lélia, par Georges {sic) 
Sand, deux vol. in-8°, prix 15 fr. » ' 

(3) Corr., I, 228. 

(4) Bien que Valenline ne soit pas finie, G. Sand écrit : « Mon âme est sous 
presse mes facultés sont dansla main du prote. » Songeons aux conditions dans 

esquejles Mardoche et Namouna ont été composés, pour compléter un vo- 
,A ^? l'imprimeur a jugé trop mince, après être arrivé au bout de la copie 
5) Llle est datée d'un mercredi ; or la lettre n° 10 est du dimanche 28 juillet 
(6) ( «Feu d'artifice », dit une note, « probablement celui delà fête du roi»' 

i^n réalité, il ne peut s'agir que des feux de Bengale ou d'artifice qui eurent 

lieu pour la commémorai ion des Trois Glorieuses 



236 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCF> 

ensuit o qu'il l'a reçue ? On peut supposer qu'il a eu communica 
tion d'un tome ou d'une partie, puis que Sand lui a donné un 
exemplaire complet : exemplaire, comme on sait, dont elle a 
dédicacé diversement les deux volumes (1). Ch. Didier passe la 
journée du 9 août à lire Lélia, « qui vient de paraître ». 

Ainsi qu'il l'avait fait pour Valenline, l'éditeur imprima une 
demi-feuille de faux titres, titres, etc.... (plus les couvertures) 
pour la « 2 e édition » : c'est ce que l'on voit annoncé dans la Biblio- 
graphie de la France du 17 août. Cette prétendue « 2 e édition » 
doit donc être, quant au texte, identique à la première. La véri- 
table seconde édition est celle de 1839. 

Je n'ai pas l'intention de rapporter ici les attaques dont Lélia 
fut l'objet. Deux témoignages seulement, l'un de Bretagne, 
l'autre d'Alsace. « La première fois que je vis une image de 
M m e Sand », écrit Renan, « ce fut... vers 1836 ou 1S37... ; les 
prêtres la montraient avec horreur ; c'était une lithographie 
représentant une grande femme, vêtue de noir, foulant aux pieds 
un crucifix » (2). J'ai sous les yeux un volume d'une collection 
particulière de Strasbourg, le Casino littéraire. Le fragment de 
Lélia paru dans la Revue des Deux Mondes, est suivi de ces 
lignes : « Cessera-t-on une fois de régaler le Lecteur par les pro- 
ductions de cervelles brûlées et délirantes — les blasphèmes d'une 
Folle impie !!! (3). » Voilà qui sonne autrement que l'appel de 
Buloz. Le bas du cadre ne répond pas au haut. 

Quant aux comptes rendus sérieux que le livre suscita, j'ai déjà 
utilisé ceux de C.-R. dans les Déhals du 1 er septembre et d'Adol- 
phe Guéroult dans le Temps des 26 septembre et 3 octobre. Celui- 
ci ne répondit pas sans doute tout à fait à ce que G. Sand avait 
dû en promettre. Cette réserve est assez compréhensible. Fils d'un 
maître filateur, le jeune Guéroult était Saint-Simonien. Or non 
seulement la romancière n'appartenait pas à ce mouvement — 
elle l'écrit assez nettement à M me Allart — . mais encore elle avait 
osé mettre dans la bouche de Lélia une critique de la civilisation : 
« Les arts, l'industrie et les sciences,... qu'est-ce, sinon le continuel 



(1) T. I, A Monsieur mon gamin d'Alfred, George ; t. II. A Monsieur le 
vicomte. Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur, 
George Sand [Mariéton, p. 47). Ces dédicaces doivent être d'août. Celle à 
G. Plan- ne (A Gustave Planche, son véritable ami George Sand) est du 15 de 
ce mois. Ce qui ne signifie point d'ailleurs, comme le prétend Mariéton (54), 
qu'il « ne dut lire Lélia qu'un mois après Musset ». L'est ce même 15 août 
que la B. des D. M. donna l'article de Planche sur ce roman. 

(2) Feuilles détachées, p. 292. 

(3) Au crayon. Une auire main a souligné « régaler » et « par les ». et 
ajouté ironiquement : « Bien dit ! beau français ! » 



A PROPOS D'UN CENTENAIRE ROMANTIQUE : LÉLIA 

effort de la faiblesse humaine pour cacher ses maux et couvrir 
sa misère ? Voyez si, en dépit de ses profusions et de ses voluptés, 
le luxe peut créer en nous de nouveaux sens, ou perfectionner le 
système organique du corps humain » (1). Guéroult ne pardonna 
pas à Lélia de lui rappeler ceux qui «crachent sur l'industrie». Du 
reste, si les personnages du roman meurent d'ennui, c'est qu'« ils 
n'ont rien à faire » : si ces abstractions « vivaient dans un temps 
et dans un lieu, au milieu d'une nation », si ces gens « étaient 
contemporains de quelque chose, ils se seraient peut-être, avec 
leurs puissantes facultés, passionnés pour quelque œuvre sociale ». 
Ainsi l'accueil fait à son dernier ouvrage dut inciter G. Sand 
à réfléchir sur les conseils qu'on lui donnait. N'est-il pas curieux 
de trouver dans cette critique le principe de son évolution per- 
sonnelle et du remaniement optimiste de Lélia ? Je ne peux non 
plus relire l'amusante fantaisie de Buloz consterné, sans m'arrêter 
à ces deux vers de Musset : 

George Sand est abbesse 
En un couvent lointain. 

N'est-ce pas ici le germe de la fiction qui se substitua, quel- 
ques années après, au dénouement de 1S33 ? 

(A suivre.) 
(1) Lélia, I, 250. 



Les résultats acquis de la grammaire 
comparée chamito-sémitique 

par Marcel COHEN, 

Directeur d'études à l'Ecole pratique des Hautes Etudes. 



La grammaire comparée, la première et encore maintenant 
la plus considérable partie de la linguistique, est née au début 
du xix e siècle de l'étude méthodique d'un groupe de langues 
assez homogène et assez différencié, assez connu aussi en diverses 
de ses parties pour de suffisantes périodes. Mais la plupart des 
premiers comparatistes se sont préoccupés d'étendre le plus vite 
possible leur méthode à des groupes de langues autres que 
l'indo-européen. Leurs successeurs ont conservé le même souci. 
C'est ainsi que A. Meillet, non content de se tenir lui-même au 
courant de toutes les recherches, a souhaité voir représentées 
parmi ses élèves les études les plus variées possible. La Société de 
linguistique, avec lui, a le souci de donner place à l'étude des 
langues les plus éloignées les unes des autres, dans ses séances, 
ses publications, ses conférences. 

Il ne sera pas donné ici un résumé, même succinct, de la 
grammaire comparée chamito-sémitique, encore incomplète- 
ment établie en des parties importantes, insuffisamment culti- 
vée parmi les chercheurs et ne disposant encore d'aucun tableau 
d'ensemble développé. Il sera seulement offert un bref histo- 
rique et une vue sur l'état actuel de la question (1 ). 

En envisageant schématiquement dans ses grandes lignes le 
développement de l'étude, on peut passer en revue les différentes 
langues parentes, et en même temps examiner la valeur des noms 
donnés à l'ensemble de la famille et aux groupes qui la composent. 
Le nom même de chamito-sémitique (prononcer kamilo, de 
même que Cham est prononcé kam) peut être conservé, faute 
d'un meilleur, à condition de le prendre comme un nom d'ensem- 
ble ne préjugeant pas d'une division interne. (Ainsi « indo-euro- 

(1) Voir Marcel Cohen, Langues chamilo-sémiiiqucs, dans Les langues du 
monde, Paris, 1924, p. 81-151 (avec cartes à la fln du volume). 



r.\ GRAMMAIRE COMPARÉE CHAMITO-SÉMITIQUE 239 

péen » ne désigne nullement la réunion d'un ensemble <; indien» 
et d'un ensemble « européen » ; « finno-ougrien » contient le «fin- 
nois» et le « hongrois», mais aussi d'autres langues encore : noms 
de convention). 

L'unilé des langues sémitiques connues n'a jamais fait de 
doute pour ceux qui étaient amenés à en considérer plus d'une 
à la fois : ainsi pour des savants juifs du Moyen Age, qui usaient, 
de V hébreu et de Y a ramée n écrits, et de Y arabe. En effet, il s'agit 
de langues proches entre elles comme le sont les langues romanes 
ou slaves. La reconnaissance de la parenté n'offre aucune dif- 
ficulté et elle ne demandait pas l'effort d'une méthode compa- 
rative. Lorsque Yéthiopien a été connu en Europe, personne n'a 
douté de son appartenance. Au xvn e siècle déjà des vocabulaires 
comparatifs ont été établis ; mais c'est seulement à la fin du 
xvin e siècle qu'un nom a été inventé pour le groupe reconnu, 
celui de sémitique ; c'était le premier emprunt de ce genre au cha- 
pitre x de la Genèse ; l'exemple a été malheureusement suivi 
depuis. Au xix e siècle on a sans peine précisé les rapports entre 
l'hébreu et le phénicien en les réunissant en un groupe cananéen. 
Le sudarabique, dont un rameau africain est devenu l'éthiopien, 
s'est naturellement ajouté quand on a lu les inscriptions yéménites 
anciennes. Enfin lorsque Yaccadien ou assyro-babylonien a été 
déchiffré, vers le milieu du siècle, il a pu y avoir des doutes sur 
la lecture ; mais, dès que la lecture a été admise, le caractère 
sémitique de la langue n'a plus été nié par personne. Dans ces 
dernières années, une langue sémitique de plus, apparemment 
cananéenne et où plusieurs voient une forme du phénicien, a revu 
le jour avec les fouilles de Ras Shamra en Syrie. 

A peine le groupement des langues sémitiques était-il claire- 
ment reconnu et défini, qu'on recherchait des connexions 
entre ces langues et d'autres. L'idée de rattacher plus ou moins à 
l'ancienne langue biblique, toujours étudiée, les diverses langues 
orientales à mesure qu'elles parvenaient à la connaissance des 
i savants occidentaux n'a pas été étrangère aux essais de groupement. 

Déjà un précurseur comme Volney, à la fin du xvm e siècle, 
» a marqué des rapports entre le copte et le sémitique. Lne grande 
date pour nos études est l'année 1844, où Théodor Benfey, connu 
par ailleurs comme indianiste, a publié son livre sur les rela- 
tions de la langue égyptienne ancienne (déchiffrée et décrite 
peu d'années auparavant) avec la famille sémitique (1). Tout 



(1) Theodor Benfey, Ueber das Verhàllniss der aegyplischen Sprache zum 
semiiischen Sprachslamm, Leipzig, 1844. 



240 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

l'essentiel des rapprochements morphologiques était vu dès ce 
moment. 

Une nouvelle étape es! marquée par la seconde édition de 
l'alphabet type de l'africaniste Lepsius, avec son introduction 
contenant une classification des langues (1). Une grande caté- 
gorie de « langues à genre » est distinguée dans cet ouvrage, avec 
division en trois familles portant chacune le nom d'un des fila 
de Noé : le japhétique est lindo-européen. le sémitique le suit, 
puis vient ce qui est pour la première fois, dans un pareil tableau, 
désigné comme chamitique, avec une classification qui devait 
être perfectionnée par le même auteur dans l'introduction de sa 
grammaire du nubien (2) : on y voit le chamitique divisé en trois 
parties principales, dont la première est Yégyplo-cnpte, dont la 
seconde répond surtout au berbère, dont la troisième reçoit pour 
la première fois dans un classement systématique le nom de 
(ou hilique (d'après un ancien nom africain, conservé dans la 
Bible comme étant celui d'un fils de Gham) : il s'agit du groupe 
abondant des langues non sémitiques de la région abyssine. L'en- 
semble « chamitique » est donc ici bien affirmé ; il est rangé à côté 
du sémitique sans d'ailleurs qu'il soitfait état de la parenté entre 
les deux groupes. Celle-ci a été au contraire invoquée dès 1867 
par Fr. Mûller (3) et le même auteur, en 1887, parle nettement de 
l'unité fondamentale de la famille qu'il appelle lui-même chamito- 
sémilique et il en délimite la composition exactement comme il 
est lait dans le présent exposé (4). 

Toutefois, dans son manuel, non encore remplacé, où il a tenté 
une description grammaticale de tous les groupes de langues, il 
décrit le sémitique clans un premier chapitre et met ensemble 
dans un autre chapitre les trois différents groupes du chamitique. 
Il n'indique pas, dans cet exposé plus parallèle que précisément 
comparatif, pourquoi il considère que la parenté est spécialement 
étroite entre les groupes dits chamitiques et pourquoi il croit devoir 
laisser le sémitique à part. La répartition adoptée par Fr- Mûller 
a été généralement maintenue par la suite. Des sémitisants du 
xx e siècle ont poussé l'étude comparée interne du sémitique sans 



(1) R. Lepsius, Standard alphabet, 2 e édition, Londres-Berlin, 1863. — 
Voir aussi E. Renan. Histoire générale et système comparé des langues sémi- 
liques, Paris, l re éd., 1833 ; éd. définitive 1853 ; dans celle-ci, p. 89. 

(2) R. Lepsius, Nubische Grammatik, Berlin, 1889. Dans Renan, Histoire, 
p. 339. 

(3) Friedrich Mûller, Reise der osterreichen Fregatte Novara um die 
Erde in den Jahren 1837, 1858, 1859. Linguisiischer Theil, Vienne, 1867. 

(4) Friedrich Mûller, Grundriss der Spraciuvissenschafl, Vienne, vol. III 
(Le couchilique est appelé aelhiopisch). 



LA GRAMMAIRE COMPARÉE CHAMITO-SÊMITIQUE 241 

des liaisons avec les langues parentes, auxquelles 
ils font à peine allusion (1). D'autre part, tel africaniste traite des 
« langues des chamites » sans se préoccuper, au cours de l'étude, 
de la parenté avec le sémitique qu'il rappelle dans sa conclu- 
sion (2). Autour de l'année 1920, divers égyptologues ont insisté 
sur les rapports de l'égyptien ancien et du sémitique ; certains 
ont été jusqu'à parler d'égtjplo-sémiliqae. Ceux même qui n'em- 
ploient pas ce terme tendent à conserver le terme de chamilique, 
en le restreignant à un groupement à deux branches ; berbère, 
couchitique ; mais personne n'a montré un ensemble de caracté- 
ristiques qui seraient communes à ces groupes à l'exclusion de 
L'égyptien et du sémitique. 

Les rapprochements spéciaux entre égyptien et sémitique qui 
ont. été faits de manière abondante, et dont on n'a pas encore 
l'équivalent pour le berbère et le couchitique, sont d'ordre éty- 
mologique et phonétique ; mais, à défaut d'étude aussi complète, 
des sondages faits par divers auteurs montrent des connexions 
analogues soit pour l'ensemble de la famille, soit pour d'autres de 
ses composantes prises deux à deux. 

E>ans ces conditions la méthode correcte qui parait s'imposer est 
de rejeter le terme « chamitique », qui ne répond à aucune distinc- 
tion définie, et de n'introduire, provisoirement au moins, aucun 
groupement intermédiaire entre les quatre groupes composants, 
qui sont nettement distincts, et l'ensemble de la famille (3). 

La définition du chamito-sémitique sera donc à peu près celle- 
ci : une famille de langues couvrant un domaine géographique- 
ment cohérent en Arabie et dans les pays limitrophes (Méso- 
potamie, Palestine, Syrie), dans l'Afrique orientale au Nord de 
l'Equateur et dans l'Afrique du Nord méditerranéenne. Elle se 
divise en : 

1. Sêmiiique, anciennement cantonné du côté asiatique, mais 
ayant envahi avec l'arabe la plus grande partie du domaine 



(1 ) Cari Brockelmann, Grundriss der vergleichenden Grammalik der semi- 
iischen Sprachen, Berlin, 1907-1913 ; Précis de linguistique sémitique (trad. 
W. Marçais et M. Cohen), Paris, 1910. 

(2) Cari Meinhof, Die Sprachen der Hamilen, Hambourg. 1912. 

(3) Marcel Cohen, ouvrage cité note de la p. 1 ; Congrès de V Institut inter- 
national des langues et des civilisations africaines, Comptes rendus, Paris, 
1933, Les langues dites « chamitiques » ; Actes du VIII e congrès de l'Institut 
des Hautes Etudes marocaines, à paraître à Rabat, les Divisions internes du 
chamito-sémitique (résumé) ; voir en outre ci-dessous les considérations qui 
suivent le tableau comparatif. 

16 



242 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

nord-africain, avec l'éthiopien une partie de l'Afrique orien- 
tale ; comprend un certain nombre de sous-groupes relativement 
peu divergents : cananéen, araméen, arabe, sudarabique et éthio- 
pien, accadien. Certains des groupes sémitiques sont très ancien- 
nement connus (ainsi l'accadien, sans doute antérieurement à 
3.000 avant J.-C.) et maintenant disparus ; d'autres sont connus 
à époque relativement récente (ainsi l'arabe, vers 600 après J.-C.) 
mais encore en pleine vitalité. Toutes les langues ont une litté- 
rature et une histoire plus ou moins longue ; certaines compren- 
nent beaucoup de variétés écrites ou parlées ; l'étude compara- 
tive est avancée. 

2. Egyptien, ancienne langue de l'Egypte, qui a toujours occupé 
une région peu étendue, mais très peuplée, connu depuis plus 
de 3.000 avant J.-C, comme une langue peu divisée, stabilisée 
pendant de longues périodes par l'usage littéraire, mais incom- 
plètement notée par l'écriture ; il ne survit plus que dans un 
usage liturgique restreint de son dernier état, le copie. 

3. Berbère, parlé dans l'Afrique du Nord, soit dans des régions 
assez vastes (une partie du Maroc, domaine saharien des Touareg) 
soit dans des îlots encerclés par l'arabe ; la langue ancienne, 
celle des inscriptions libyques, est presque inconnue ; l'écriture 
soit berbère, soit arabe, n'a été et n'est que peu employée. 

L'étude se fait sur une grande quantité de langages parlés 
actuels, tous de même type et ne constituant pas des langues à 
part, assez différents cependant pour qu'il y ait lieu de construire 
une grammaire comparée interne, à laquelle divers savants 
s'attachent sur la base des explorations faites depuis un siècle 

4. Couchilique, parlé dans la région montagneuse de l'Abys- 
sinie. sur la côte Ouest de la mer Rouge et dans la corne Est de 
l'Afrique ; c'est un groupe complexe, composé de langues très 
différentes entre elles, encore que cohérentes par la structure, 
l'aspect phonétique, le vocabulaire : bedja, saho et afar, somali, 
galla, dialectes agaw, dialectes sidama; presque toutes ces langues 
sont insuffisamment connues, l'étude comparative n'en est pas 
très poussée ; elles ne s'écrivent pas, et aucune n'a d'histoire ; de 
tout le groupe, seul le méroïtique est anciennement attesté, par 
des inscriptions, mais à peine deviné. 

Les quatre groupes divergent beaucoup entre eux et compor- 
tent une variété telle qu'il sera toujours bien difficile à un seul 
comparatiste de les étudier tous de manière personnelle. D'autre 
part, comme il résulte du tableau esquissé ci-dessus, ils se pré- 
sentent dans des conditions si différentes et à des époques si 
éloignées les unes des autres que la difficulté de la comparaison 



LA GRAMMAIRE COMPARÉE CIT ÂMITO-SÉMITIQÙE 243 

en est fort augmentée. En ce qui concerne les deux groupes qu'on 
n'atteint pas ou quasi pas antérieurement au xix e siècle, les plus 
grands efforts doivent être faits pour tirer le maximum de la 
comparaison entre les parlers. Mais d'autre part la comparaison 
qui est dès maintenant amorcée entre les groupes, malgré les 
difficultés, pourra fournir des lumières pour la reconstitution 
d'états anciens de chaque groupe moderne. Même en ce qui con- 
cerne les groupes depuis longtemps étudiés et qui ont une histoire, 
comme l'ensemble sémitique, la solution de divers problèmes 
doit être cherchée dans un essai de reconstitution d'états plus 
anciens au moyen de la comparaison avec toutes les langues pa- 
rentes. 

L'énumération qui précède est limitative : dans l'état actuel 
de nos connaissances, les groupes cités seuls présentent en com- 
mun à la fois le même fonctionnement de la langue et des ins- 
Iruments clairement reconnaissables de ce fonctionnement, 
de manière à montrer une parenté étroite et à vouloir un nom 
d'ensemble. Il n'est pas exclu par là que d'autres langues qui 
sont actuellement d'un autre type doivent être néanmoins ratta- 
chées d'une manière quelconque au chamito-sémitique. Il n'est 
pas exclu non plus que les linguistes puissent une fois montrer la 
parenté du chamito-sémitique. plus ou moins augmenté, avec 
d'autres familles, en particulier avec l'indo-européen. Mais le 
problème se posera d'autant mieux que le chamito-sémitique, 
défini de manière étroite, aura été mieux étudié. 

Ce qui suit a pour objet de faire apercevoir sur quelle base 
solide repose dès maintenant cette étude, en illustrant par quel- 
ques exemples les parentés de langues invoquées. 

Dans l'ensemble on constate que le fonctionnement de toutes 
les langues chamito-sémitiques est le même, tant pour le rôle 
du mot dans la phrase que pour le rôle de la racine dans le mot. 
Cette concordance générale pourrait à vrai dire reposer, non sur 
une communauté d'origine, mais sur des conditions communes 
de développement. Mais le matériel morphologique, les instru- 
ments des distinctions grammaticales, sont en grande partie 
communs à toutes les langues examinées, présentant sur les 
divers domaines les mêmes complications, les mêmes dissymé- 
tries qui excluent à la fois l'explication des concordances par le 
hasard et l'explication par l'emprunt. Le type et les détails con- 
cordent, prêtant à des définitions communes pour la famille. 

En chamito-sémitique, les mots sont, des unités morpholo- 
giques et phonétiques (quelquefois reliées par l'accent pour indi- 



244 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES . 

quer une relation, comme il arrive dans la juxtaposition du nom 
avec son complément qu'on appelle l'état construit). Dans les 
mots, le sens s'attache essentiellement à un squelette consonan- 
tique qui est la racine ; on peut dire que, dans la mesure où un 
fonctionnement de langue est conscient, les langues chamito- 
sémitiques sont des langues à racine sentie (1). 

Du fait que les consonnes sont apparentes et constantes pour 
une racine déterminée dans un état de langue déterminé, il n'y 
a pas à conclure que l'évolution phonétique épargne le conso- 
nantisme sémitique ; au contraire, lestransformationsintroduisent 
à l'intérieur même des groupes une diversité d'aspect qui va 
très loin en divers points, et on p'eut croire que les divergences 
encore plus profondes entre les divers groupes sont dues princi- 
palement à la même cause. 

Les voyelles, dont le timbre est généralement peu varié (du 
moins en tant que phonèmes distincts), et qui se trouvent essen- 
tiellement incluses entre les consonnes, indiquent surtout le rôle 
du radical, qu'elles composent avec les consonnes de la racine : 
distinction du verbe et du nom, de l'accompli et de l'inaccompli 
dans le verbe, du singulier et du pluriel dans le nom. etc. 

Les consonnes et les voyelles sont sujettes à allongement, 
l'allongement de consonne coïncidant avec la répétition incom- 
plète ou gémination ; de plus les consonnes radicales sont répétées 
(avec accompagnement d'une voyelle) dans diverses formations, 
qui montrent spécialement bien le jeu de la racine (2). 

Cependant ces jeux internes de la racine complétée en radical 
ne suffisent généralement pas à constituer le mot. Pour exprimer 
complètement les caractéristiques et les relations grammaticales, 
il est fait usage d'affixes, qui font phonétiquement partie du mot, 
en sus du radical. Ce sont généralement des préfixes ou des suf- 
fixes. Ainsi la marque de la catégorie dont la valeur la plus géné- 
rale est l'expression du féminin est partout -(a)t en chamito-sémi- 
tique ; les marques des voix dans le verbe, le s du causatif, le 
/ du réfléchi se retrouvent dans la majeure partie des langues 
de la famille, donnant aussi un bon exemple de concordance de 
détail. 

Les affixes le plus souvent employés sont les désinences de 

(1) L'arabe a été justement caractérisé comme « wurzelflektierend » 
dans F.-N. Finck, Die Haupltypen des Sprachbaus, Leipzig, 1910. 

(2) Max Karl Feichtner, Die erweilerten Verbalstammeim Agyplisclien. 
dans Wiener Zeitschrifl f.d. Kunde des Morgenlandes, vol. XXXVIII (1932); 
Marcel Cohen, Les formations plurilitères dans les langues chamilo-sémitiques, 
cours professé à l'Ecole des Hautes Etudes, 1932-1933 ; résumé dans Y An- 
nuaire de. V Ecole pratique des Hautes Etudes, IV e section, 1933-1934. 



LA GRA.MMAIBE COMI' MiTO-SÈMITIQUE 

conjugaison, qui comportent à la fois une marque de la personne, 
du genre et du nombre : elles servent dans la conjugaison du 
verbe, soit comme préfixes soit comme suffixes (ou par une com- 
binaison des deux procédés) à exprimer le sujet ; avec le verbe 
également et aussi avec le nom, elles servent par suffixation à 
l'expression du complément. 

Les définitions qui précèdent sont illustrées par les exemples 
qui suivent, en des tableaux commentés. 

1. Ce tableau montre, sous forme abrégée, le développement 
en arabe de la racine ktb (Extrait du dictionnaire arabe-fran- 
çais de Biberstein-Kazimirsky, où seuls ont été relevés des sens 
se rapportant à l'idée la plus usuelle, mais non sans doute la 
plus ancienne pour cette racine, celle d'« écrire »). Un tableau 
analogue, plus ou moins riche, pourrait être dressé pour toute 
racine de valeur normale, c'est-à-dire à la fois verbale et nomi- 
nale, dans n'importe quelle langue chamito-sémitique (un nombre 
moins graad de racines n'a que la valeur nominale). Les alter- 
nances vocaliques et consonantiques sont variables à l'intérieur 
du sémitique, ou même d'un sous-groupe du sémitique comme le 
sémitique méridional ; naturellement les divergences sont encore 
plus grandes entre groupes différents. Les mêmes affixes se 
retrouvent généralement dans plusieurs groupes, sinon dans 
tous ; voir ci-dessus pour la marque du féminin, et celles des 
voix de verbe ; ci-dessous pour les désinences personnelles ; 
ajouter que le préfixe nominal ma- est plus ou moins en usage 
dans les divers groupes (1). 

kalaba « il a écrit » (« aspect accompli ») (pour la conjugaison 
de l'autre aspect de l'indicatif, voir le tableau 2, a). 

kallaba « il a appris l'écriture (à quelqu'un) ». 

liaiaba « il a correspondu (avec quelqu'un) ». 

oakiaba « il a appris l'écriture (à quelqu'un) ; il a fait écrire 
(en dictant) ». 

{ji)klalaba « il a mis par écrit ; il a écrit sous la dictée » (Le 
premier / est le / du réfléchi en position infixée). 

(1) Les éléments écrits au-dessus de la ligne ou entre parenthèses ne 
sont pas prononcés en toute position dans la phrase ou sont sujets à certaines 
variations suivant les relations grammaticales. 

Le signe j note l'occlusive glottale ; ' c est une spirante laryngale sonore, 
g est un g spirant (comme on l'entend dans l'allemand du Nord Wagen 
« voiture », souvent noté gh n français dans les mots arabes) ; c équivaut à 
français ich, g à français dj, s à français ch, s est une variété de s. La voyelle 
u est à prononcer comme ou du français, e à peu près comme i . -j comme l'e 
caduc (dit muet), à est entre a et «. 



246 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

lakallaha « il s'est rassemblé (en parlant d'un corps de troupe), 

il s'est enrôlé ». 

lakaiabU « ils ont. correspondu entre eux ». 
(,i)slaktaba « il a demandé (à quelqu'un) d écrire ». 

S^l'^t^r^t, écrivain « (pluriels : KSK*. 

'''S^trCl-cte écrit, Livre» (dans le dernier sens, pluriels : 
kulb m ■ kulub™) ; kitabct™ « écrit, acte, inscription». 

kuidb™ « école » (« écrivains », voir ci-dessus) 

kalïba Um « écrit, diplôme, édit» (pluriel kala[y)ib ). 

/aWFfr un « le fait d'enseigner l'écriture ». 

maklab™ « le lieu, le moment d'écrire ». 

maklïib™ « écrit, écrit dans la destinée ». 

etc. 

% Ce tableau, en ses deux parties, montre desaf fixes person- 
nels dans différentes langues chamito-semitiques. Il ji y ^ donne 
que des formes réelles d'une langue ou d'un par er par groupe 
en choisissant des états de langues qui. dans 1 état actuel de 
nos connaissances, apparaissent comme conservateurs. 

a) Cette partie du tableau ne contient pas d'exemple pour 
l'égyptiet ou la formation envisagée n'est pas attestée. L arabe 
cSque représente le sémitique, avec l'impar ai A «m inaccom- 
pli indicatif du verbe Mb (voir le parfait au tableau 1) la valem 
étant « il écrit écrira, écrivait ». Le berbère est représente par 
un pa 1er cldeuh, dont le verbe de sens « rendre » est^ 
au parfait ou accompli (l'imparfait ou inaccompli aurait tes 
mêmes désinences ; mais le radical serait rar)^ Pour le coucbi- 
Uaue la langue choisie est le bedia ; le verbe cite veut due 
«Sser ouvrir, délivrer» ; la forme donnée a le sens de parfait 
ou TccoWi ; m ds un imparfait n'en différerait que par le radical. 
(S voit qu la conjugaison à préfixes et suffixes n'a pas le même 
emploi dans tout le chamito-sémitique à époque historique). 

arabe berbère bedja 

Sine : 3 e pers. masc. yaklubu irur efdig 

° _ fém. takiuba irur iefdig 

2 e pers. masc. laklubu ( lmv[ W 

— fém laklubïna \ ie f dL .9>- 

lre pers. oaklubu rurag afdig 



LA GRAMMAIRE COMPARÉE Cil vMITO-SÉMITIQUE. 



247 



lur. : 3 e pers. masc. 

— fém. 
2 e pers. masc. 

— fém. 
l re pers. : 



arabe 

yaklubûna 

yaklubna 

laklûbûna 

laklubna 

naktubu 



berbère 



bcdj:i 



efdigna 



rurn 

rurnl 

trurm I» , , . . 

Iruvrrd \ te ^ na 

nrur 



nefdîg 



Les concordances de fonctionnement sont visibles : distinc- 
tion des genres à la 3e et à la 2 e personne ; différenciation des 
genres au moyen du préfixe à la 3 e personne du singulier, au moyen 
des suffixes ailleurs ; distinction du pluriel par des suffixes à la 
3 e et à la 2 e personne, mais par le préfixe à la l re personne. L'iden- 
tité des marques de personnes se reconstitue sans difficulté : y 
pour la 3 e personne au masculin singulier et au pluriel, fondu avec 
la voyelle en berbère au singulier et en bedja, disparu au pluriel 
en berbère ; d'autre part t pour la 3" personne féminin singulier, 
identique avec le t qui marque partout la 2 e personne : n par- 
tout à la l r e personne du pluriel ; au singulier de la même per- 
sonne la consonne faible o conservée en arabe, attestée par le 
timbre de la voyelle en bedja, disparue seulement en berbère 
(où un suffixe a apparu par une sorte de compensation). 

b) Cette seconde partie du tableau est consacrée aux suffixes 
personnels, dans la forme où ils s'accolent à une forme nominale, 
la forme des suffixes régimes de verbe étant par ailleurs à peu 
près identique. Pour l'égyptien, les suffixes figurent sous la forme 
qu'ils prennent dans la conjugaison la plus usuelle, où le radical 
est un participe ou un infinitif (les deux interprétations ont été 
données). Les autres langues sont les mêmes que dans le tableau 
précédent. Pour le bedja, la forme donnée est celle qui figure 
après un nom masculin dont le radical est terminé par une con- 
sonne (u étant un élément morphologique supplémentaire). 



égyptien arabe 



berbère bedja 



Sing. 



Plur. 



3« 


pers. 


masc. 




-f 


-hu 


( ( 






— 


fém. 




—s 


-hâ 


\ ~ $ \ 


-ûs 


2 e 


pers. 


masc. 




-k 


-ka 


-kU 


-ukla) 




— 


fém. 




-c 


-ki 


-m 


-uk\i) 


lre 


pers. 






-y 


-L 


—i 


-ù 


3 e 


pers. 


masc. 


( 




-hum 


-son ( 






— 


fém. 


( 


—en 


-hunna 


-sont ( 


-usna 


2 e 


pers. 


masc. 




, 


-kum 


-un \ 






— 


fém. 


t 


—en 


-kunna 


-umt ( 


-ukna 


lre 


pers. 






-n 


-nâ 


-nag 


-fin 



248 COURS ET CONFEREE 

Cette partie du tableau concorde 
concerne les procédés pour opposer le pluriel au singulier ; il 
concorde aussi pour l'emploi de n seul à la l re personne du plu- 
riel et de n surajouté à autre chose comme marque du pluriel aux 
autres personnes. Il montre d'autre part des faits différents, 
mais qui concordent entre les différents groupes : emploi de k 
pour la 2 e personne, de y ou i pour la l re personne du singulier. 

Les tableaux qui viennent d'être vus, augmentés des quelques 
indications données auparavant, contiennent l'essentiel des 
instruments grammaticaux du chamito-sémitique : la concor- 
dance d'ensemble dans un système passablement dissymétrique 
est évidente. L'abondance des oppositions réalisées partout de la 
même manière exclut l'idée que les concordances puissent pro- 
venir d'un hasard. Il n'y a qu'une explication valable, c'est 
l'unité génétique des langues considérées. La seule échappatoire 
serait d'admettre que le système appartient en propre à un de* 
groupes et a été emprunté totalement par les autres : mais il 
faudrait montrer qu'un tel emprunt d'ensemble d'une morpho- 
logie est possible, et en donner des exemples probants observés 
d'une manière irréfutable : il ne semble pas que quiconque le 
puisse. D'ailleurs cette hypothèse désespérée n'aurait de raison 
d'être que si par ailleurs le reste des faits observables dans les 
langues chamito-sémitiques s'opposait à l'idée d'une unité géné- 
tique. Il n'en est rien, d'après ce qui a été dit plus haut, et d'a- 
près ce qui reste à indiquer. 

Entre parenthèses, on peut voir que si on s'attachait à tel ou 
tel détail en ce qui concerne les désinences mises ici en tableau, 
on pourrait alternativement mettre en lumière des concordances 
égypto-sémitiques, d'autres sémito-berbéro-couchitiques, d'autres 
égypto-berbéro-couchitiques, etc. Il n'y a rien à retenir de pareils 
faits tant qu'on ne peut pas réunir tout un ensemble de traits 
différentiels. On admettra donc, conformément aux considé- 
rations présentées au début de cet exposé, qu'il n'y a pas lieu de 
considérer des associations intérieures à l'ensemble chamito-sémi- 
tique, mais qu'on doit provisoirement au moins laisser à chacun 
des quatre groupes son individualité. Justement les différences 
qu'on remarque dans les tableaux sont suffisantes pour mettre 
cette individualité en relief. 

Encore que l'identité du matériel morphologique soit le prin- 
cipal élément qui permette de faire la preuve d'une parenté 
entre des langues, les rapprochements phonétiques sont indis- 
pensables à l'établissement d'une grammaire comparée. 



LA GRAMMAIRE COMPARÉE CH \MITO-SEMITIQUE 249 

Or il est. facile de marquer les grands traits communs de la 
phonologie chamito-sémitique. Le premier, qui a déjà été indi- 
qué en partie plus haut, est la prévalence du consonantisme sur 
le vocalisme : il y a généralement plus de consonnes que de voyelles 
dans le mot ; d'autre part, les voyelles distinctes sont en petit 
nombre, les consonnes sont, au contraire, abondantes. Deux 
bases d'articulation sont prédominantes : l'avant de l'intérieur 
de la bouche, et la gorge. L'usage des labiales est restreint (pres- 
que nulle part il n'y a coexistence de p et de / ; v n'est pas employé) , 
les postpalatales sont en petit nombre, sujettes à altération. 
L'abondance des consonnes de l'avant-bouche amène en plus 
d'un point l'existence d'interdentales à côté des dentales, plus 
souvent encore la multiplicité des prépalatales : ainsi l'arabe, 
dans sa prononciation classique, possède en plus de la série ordi- 
naire des dentales, i, d,s,z, et des emphatiques de la même région, 
trois interdentales : sourde, sonore, emphatique, et en même 
temps deux prépalatales, le s [ch du français) et le g' ou g (dj du 
français) ; cette dernière consonne tient la place de g (g du fran- 
çais gare). La richesse du sémitique en laryngales est connue ; les 
cgyptologues admettent, par déduction comparative (voir ci- 
après), que l'égyptien ancien possédait la même richesse ; la plus 
caractéristique de ces laryngales, qu'on appelle c c ayn (spirante 
sonore du larynx émise avec voix pressée, ressemblant assez à un 
fragment de coassement de grenouille ou de cri du chameau) fait 
partie du système de diverses langues couchitiques et se retrouve 
en berbère au moins dans les emprunts arabes. D'autre part, les 
consonnes dites emphatiques comportent une constriction ou une 
occlusion laryngale en même temps que leur articulation buc- 
cale ; elles se trouvent plus ou moins abondamment répandues 
partout. 

De pareilles concordances ne sont pas fortuites. Si donc on se 
refusait à les expliquer par la même origine commune qu'indique 
la morphologie, il faudrait supposer une même influence de 
substrat qui se serait exercée très fortement sur les différents 
groupes de la famille. C'est une hypothèse bien peu vraisemblable. 
11 est probable, inversement, que ce sont les discordances entre 
les groupes qui s'expliquent en partie par l'extension delà langue 
originelle sur des domaines assez variés. 

Toutefois le comparatiste, de même qu'il ne se contente pas en 
morphologie de ressemblances de structure dans l'ensemble mais 
veut constater des identités de morphèmes, demande beaucoup 
plus que des ressemblances phonologiques générales : il lui faut 



250 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

un certain stock do mots commun aux langues qu'il comp 
afin d'établir un système de correspondances de phonème à 
phonème. Ici. il faut le dire, le travail n'en est qu'à son début. 
Pourtant ce qui est déjà fait est loin d'être négligeable (1). 

La plus grande part de la besogne commencée est due aux 
égyptologues : ils fondent en effet la transcription des hiéro- 
glyphes à laquelle ils se sont actuellement arrêtés sur quelques 
étymologies égypto-sémi tiques, ce qui suppose un système de 
correspondances. Les plus hardis en la matière ont admis un 
grand nombre d'étymologies communes, jusqu'à 500 environ (2). 

Le moins qu'on puisse dire est que cette comparaison a donné 
de fructueux résultats dès qu'on s'y est appliqué. Les correspon- 
dances de phonèmes sont le plus souvent des identités ; il y a cepen- 
dant des relations plus compliquées. Ainsi l'égyptien yb (qui était 
peut-être ybb) « cœur» est comparé à un mot sémitique qui est en 
hébreu leb (devant suffixe possessif libb) ; d'autre part un mot 
k'J Ui « les deux » se retrouve dans l'hébreu kihayim « de deux 
sortes ». Les correspondances fournies sont 6 «= b, k = k, y = l : 
la dernière correspondance montre un affaiblissement d'une liquide 
en une espèce de y qu'on sait avoir été plus ou moins altéré dans 
la prononciation ; ce traitement n'est d'ailleurs pas général, car 
il y a d'autres correspondants égyptiens de sémitique / ; bon 
exemple de complications qui n'ont rien d'inattendu et deman- 
deront encore beaucoup d'études, dans des conditions assez diffi- 
ciles. 

Pour ce qui est de la comparaison étymologique étendue à 
tout le chamito-sémitique, le travail en est au début. Certaines 
listes comparatives, surtout de groupes pris deux à deux, ont 
à vrai dire été publiées (3) ; d'autres sont tenues en réserve par 



(1) On notera que, des corcordances de morphèmes exposées plus haut, 
ou peut déjà tirer un certain nombre de correspondances phonétiques. 

(2) Aaron Ember. Egypto-semilic sludies, publiées après sa mort par 
l"r. Behnk, Kohut mémorial Foundation, Leipzig, 1930, avec bibliographie ; 
voir comptes rendus par W.-F. Albright, l'un des étymologistes égypto- 
sémitisants, dans Language, vol. VII, 1931 et par Ch. Kuentz, dont on a 
trop peu de notes publiées, dans Bulletin de la Société de linguistique, 
XXXIII, 1932, p. 191. 

(3) Voir en particulier les travaux de Reinisch (ainsi Wôrterbuch der 
Bilin-Sprache, Vienne, 1887), où le couchitique est mis en rapport surtout 
avec l'égyptien. Le récent mémoire de C. Brockelmann Gibt es einen hami- 
tischen Sprachstamm ? dans Anlhropos,ï. XXVII, 1932, donne, avec citations 
de divers auteurs, une liste de rapprochements déjà publiés ou nouveaux ; 
mais, du moins en dehors de la liaison sémitique-égyptien, l'auteur préfère 
conclure soit à des concordances par des rencontres de formations onomato- 
péiques, soit à des emprunts et voyages de mots, non à un fonds commun 
ancien. 



LA GRAMMAIRE COMPARÉE CH IMITO-SÉMITIQUE &5l 

divers chercheurs ; mais en général le domaine n'a pas été exa- 
miné d'ensemble, des tableaux de correspondances n'ont pas 
été tentés. Les circonstances matérielles sont, on doit le regretter, 
peu favorables à cette étude ; jusqu'à présent aucun savant n'a 
été libre de consacrer tout son temps à l'étude de la grammaire 
comparée sémitique, encore moins à cette étude plus neuve, 
moins établie, non encore admise par tous, du chamito-sémi- 
I ique. Or ce travail requiert d'autant plus de temps et d'efforts 
continus que le domaine est vaste, les langues divergentes ; le 
comparatiste doit pénétrer assez loin dans l'étude des différents 
groupes de langues ou au moins acquérir assez de notions pour 
pouvoir examiner le détail des questions avec les spécialistes. 

Afin de donner ici un aperçu au moins des comparaisons qui 
paraissent s'imposer, et qui doivent encourager à poursuivre la 
recherche, deux mots seront cités. 

En sémitique, « mourir » est mwt ; l'égyptien ancien a mwt (le 
verbe étant généralement écrit mi) ; le berbère a dmmH, une forme 
mut étant attestée dans certains parlers avec certaines valeurs. 
La racine n'est pas signalée jusqu'à présent en couchitique. 

Le nom de l'« œil » est en sémitique c c ayn (forme du radical la 
plus complète ; en certains endroits réduite à ïn). En égyptien 
les faits sont assez compliqués; il semble que %{y)n ait été connu 
à une époque ; le mot en usage à époque classique est yr-t (avec 
/ final de féminin) ; la forme postérieure sans -/ est attestée en 
particulier par la transcription grecque ïpi dans Plutarque ; 
ce mot se laisse rapprocher du sémitique si on admet un affai- 
blissement de la laryngale initiale, et un de ces échanges de 
liquides qui sont très fréquents en chamito-sémitique. Avec une 
autre liquide encore, le mot se retrouve dans le pluriel berbère 
(w)allen « yeux ». De même en couchitique, par exemple somali 
H, bilin cil. 

Il n'y aurait pas besoin de beaucoup de rapprochements 
de ce genre, concernant des termes usuels et fondamentaux ; 
on sait en effet que l'étymologie indo-européenne elle-même 
est fondée sur un nombre restreint de racines à étymologies 
sûres. Toutefois, il en faut un nombre suffisant. Or, vu les diver- 
gences internes de la famille, cette quantité nécessaire ne se 
laisse pas recueillir en parcourant simplement les dictionnaires 
des différentes langues de la famille (1). Il semble vraisemblable 



(1) L'auteur du présent exposé cherche à faire une étude à fondement 
sémantique indiscutable en comparant environ 450 termes du vocabulaire 
le plus usuel dans les quatre groupes chamito-sémitiques. L'examen compa- 



qu'en tout état de cause le vocabulaire est encore plus divers 
en chamito-sémitique qu'en indo-européen, probablement parce 
que les substrats des différents groupes ont été plus différents, 
ont eu une influence plus forte, dans des cadres de civilisation 
plus divers. D'autre part, lorsqu'un premier ensemble de rappro- 
chements aura été étudié dans le détail, il sera sans doute pos- 
sible d'en déduire des correspondances phonétiques qui ne sont 
pas évidentes, mais d'un caractère plus ou moins compliqué, et 
donneront alors la clé d'autres rapprochements actuellement 
dissimulés. De toutes manières le travail sera assez long. 

Les concordances morphologiques massives, l'ambiance pho- 
nétique cohérente, les résultats favorables des sondages dans le 
vocabulaire assurent de mieux en mieux l'existence de la gram- 
maire comparée chamito-sémitique. Si on est encore assez loin 
de pouvoir établir un manuel complet ou un dictionnaire étymo- 
logique, du moins tout encourage à poursuivre l'étude. Les 
rares chamito-sémitisants peuvent escompter des progrès sérieux 
de leur étude après quelques années, peut-être quelques mois de 
travail, encore que ce travail rencontre et doive rencontrer à 
l'avenir diverses difficultés tenant à la manière dont se présente 
la connaissance des langues chamito-sémitiques (1). 



ratif commencé a donné des résultais assez encourageants pour que di- 
verses affirmations aient été avancées ici avec confiance ; mais le travail 
retardé par bien des circonstances ne pourra pas être poursuivi et achevé 
avant plusieurs : nnées sans doute (annoncé dans la Feuille d'information 
de la Société de linguistique du 1 er avril au 1 er octobre 1931). 

(1) Depuis que le texte de cette conférence (prononcée à l'Institut de lin- 
guistique le 23 février 1933) a été donné à l'impression, il a paru un livre 
important, réunissant des articles publiés dans la Zeilschrift far Eingebore- 
nensprachen, 1932-1933, à savoir E. Zyhlarz, Ursprung und Sprachcharakler 
des Altâgyplischen, Berlin (Reimer), 1933. L'auteur marque avec précision 
les caractères généraux du groupe génétique chamito-sémitique. Il sépare 
dialectalement le sémitique asiatique, et le chamitique africain, composé 
essentiellement du libyco-berbère et du couchitique ; l'égyptien serait né 
au point de rencontre, avec une base plutôt chamitique, mais avec une em- 
preinte sémitique ancienne. Ce point de vue, intéressant, ne me paraît pas 
devoir être dès maintenant adopté au lieu de l'autonomie relative des 
quatre sous-groupes ; des critériums dfférenciels du « chamatiquej ne me 
paraissent toujours pas établis (voir Compte rendu dans Bulletin de la 
Société de linguistique, tome XXXIV, 1933.) 



Faust dans l'histoire, dans la légende 
et dans la littérature 



par Geneviève BIANQUIS, 

Professeur à l'Université de Dijon. 



II 

Faust dans la littérature avant Goethe. 

Le premier grand poète qui se soit emparé de la légende de 
Faust pour la marquer du sceau de son génie, ce n'est pas un 
Allemand, c'est Marlowe. le plus génial, peut-être, parmi les pré- 
décesseurs de Shakespeare. Né en 1564, sorti du Cambridge en 
1584, il a composé un premier drame énorme et monstrueux, 
Tamerlan le Grand — le drame du surhumain cie la Renaissance, 
du tyran fastueux et cruel, qui amoncelle les victoires, les mas- 
sacres, les supplices, mais dont rien ne peut combler le fol appé- 
tit de grandeur, de puissance, de richesse, d'amour et de beauté. 
Mais son deuxième ouvrage est un D r Faust. Marlowe a dû être 
de très bonne heure attentif à l'histoire de Faust, telle qu'elle 
venait d'être éditée à Francfort par Spies en 1587, telle que la 
résumait une complainte anglaise dès 1589. Son drame, dont on 
ignore la date précise, a dû être écrit entre 1587 et 1593, peut- 
être avant même que ne parût l'édition anglaise du Volksbuch. 
La première version imprimée que nous en possédions (1604) 
est postérieure à la mort de Marlowe et déjà très interpolée. 

Ce qui attire Marlowe vers Faust, c'est une certaine affinité de 
caractère et de destinée. Marlowe lui aussi est d'humble extrac- 
tion, fils de cordonnier, plein d'ambition intellectuelle et d'appé- 
tits de puissance ; il a passé par l'université et y a pris ses grades. 
Il attend avec impatience l'heure et l'occasion qui lui permet- 
tront de déployer au jour son ambition, son génie, sa puissance. 
De là son attitude toute différente à l'égard de son héros, une 
sympathie vivante que ne pouvait pas ressentir le sage et ortho- 
doxe pasteur luthérien, auteur du premier Volksbucli. 



254 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

La iorme du drame n'est pas très habile ; les scènes juxta- 
posées à la manière de tableaux successifs sont reliées par des 
récits où le chœur résume les événements que le poète ne peut 
pas ou ne veut pas mettre en scène. Mais Marlowe conserve, 
dans l'ensemble, la disposition tripartite du Volkshuch — évo- 
cation et pacte — voyages et aventures — mort et damnation 
de Faust. Il élague une quantité de détails inutiles et conserve 
presque tous les épisodes caractéristiques ; où il se surpasse et 
surtout où il surpasse son modèle, c'est chaque fois qu'il fait 
exprimer par Faust les passions contradictoires qui l'animent, 
ses velléités titaniques et son dégoût du savoir, son aspiration 
à la beauté pure, sa peur de l'enfer et ses remords. 

Le chœur nous présente, conformément à la légende, un Faust 
originaire de Roda, élevé à Wittemberg par un riche parent, 
docteur en théologie, mais gonflé d'ambitions qui l'orienteront 
finalement vers la magie. Ce Faust apparaît ensuite seul, méditant 
dans son cabinet d'études, dans un long et beau monologue dont 
Goethe semble s'être souvenu — Gœthe qui n'avait pas lu Mar- 
lowe en 1772, mais qui en a recueilli l'écho par la voix aigrelette 
des marionnettes. 

Faust médite donc sur la vanité des diverses sciences aux- 
quelles il s'est voué successivement : 

Suspends ton étude, ô Faust, et sonde d'abord la profondeur des choses 
que tu veux enseigner ; garde ton costume de théologien, puisque tu as com- 
mencé ainsi, mais pousse à bout toutes les sciences, et vis et meurs en Aris- 
tote. Douce Logique, c'est toi qui ravis mon cœur ! Bien discuter, c'est la fin 
de la logique... 

Ici un doute aussitôt : bien discuter, c'est une science creuse. 
Faust voudrait agir, et agir sur les hommes : c'est pourquoi il a 
tâté de la médecine : 

Sois médecin, Faust, entasse l'or, immortalise ton nom par quelque cure 
merveilleuse. La fin de la médecine, c'est la santé du corps... 

La santé est une bonne chose, mais ce n'est pas tout que de 
guérir. Puisque la médecine n'a pas trouvé le moyen de rendre 
l'homme immortel ou de ressusciter les morts, elle n'est qu'une 
science bien bornée ; et Faust de se tourner vers la science juri- 
dique : 

Médecine, adieu ; à moi, Justinien !.. 

Hélas, le droit n'apporte que chicane mesquine et argumen- 
tation formule : 

Rien ne vaut la théologie. La Bible de saint Jérôme sera mon étude... 



FAUST DANS L'HISTOIRE 255 

Oui, mais que dit la Bible ? 

Le salaire du péché, c'est la mort : Si nous disons que nous sommes sans 
péché nous nous faisons illusion et la vérité n'est point en nous. Hé quoi ? 
Serions-nous tenus de pécher et de mourir en conséquence ? C'he sera sera. 
Ce qui doit arriver arrivera. Théologie, adieu !... 

Ainsi Faust, par éliminations successives, en vient à consulter 
des traités de magie et de nécromancie qui lui promettent « tout 
un monde de richesses et de délices, de puissance, d'honneurs 
et d'omnipotence ». Et de conclure : « Un magicien accompli est 
un dieu puissant. Allons, Faust, mets en œuvre tout ton esprit 
pour devenir un dieu. » 

La pièce ne se maintient pas toujours à ce niveau. Mais ce sont 
de belles scènes encore que celles où à diverses reprises le bon 
et le mauvais ange se disputent l'âme de Faust; celle où, surexcité 
par ses ambitions nouvelles, il expose quelles sont ses convoi- 
tises : « l'or des Indes et les perles de l'Orient, les fruits délicieux 
des tropiques, le secret des rois et la puissance des armées, le 
don d'inventer des engins de guerre et de lancer des ponts par- 
dessus l'océan, de draguer les mers et de retrouver les trésors 
enfouis. Quelque chose du nouveau génie technique des grands 
esprits de la Renaissance s'unit dans l'âme de Faust à la har- 
diesse des découvreurs de continents, aux prétentions de Yuomo 
universale du temps. Aux rêveries des alchimistes s'unit la curio- 
sité scientifique la plus authentique : faire de l'or, c'est-à-dire 
de la puissance, mais aussi connaître les cours des astres, la vie 
des plantes, des animaux et des pierres. 

Dans les scènes de l'évocation et du pacte, Faust accumule les 
blasphèmes, puis, subitement dégrisé, interroge Mephisto- 
philis (c'est la graphie de Marlowe) sur l'enfer, sur la chute de 
Lucifer et de ses anges. Ici encore Marlowe dépasse son modèle. 
Pas de puériles descriptions de damnés rôtis ou bouillis, écorehés 
vifs ou tenaillés au fer rouge ; l'enfer, nous le portons en nous, 
c'est un lieu moral ; c'est la privation des joies du ciel, de la 
contemplation du Seigneur. « L'enfer, dit Méphisto, est où je suis. 
et où je suis, c'est l'enfer... Il n'a point de bornes et n'est cir- 
conscrit en aucun lieu ; car où nous sommes, c'est l'enfer, et 
où est l'enfer il nous faut être à jamais. Au terme des jours, quand 
le monde entier se dissoudra et que toute créature sera purifiée par 
le feu, partout où ne sera pas le ciel, ce sera l'enfer. >•> 

H y a dans toute la première partie une alternance, chez Faust, 
d'impiété et de repentir, que scandent les apparitions brèves des 
deux anges et les suggestions maléfiques de Méphisto. Et l'on 



256 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

trouve des motifs bien nouveaux, personnels à Marlowe et révé- 
lateurs d'une pensée plus libre et d'un esthétisme plus raffiné 
que chez le luthérien allemand du xvi e siècle. S'il discute avec 
Méphisto, le plus sceptique des deux, c'est lui ; c'est lui qui entre- 
prend de démontrer au diable qu'il n'y a pas d'enfer, que ce sont 
là de vieilles superstitions, qu'après la vie il ne saurait y avoir 
que le néant. Et quand le repentir l'assaille cependant, et qu'il 
songe à se détruire, il est retenu par quoi ? Par le charme irrésis- 
tible de la poésie antique retrouvée : 

11 y a longtemps que je me serais frappé de ma propre main, si le doux 
plaisir n'avait vaincu mon sombre désespoir. N'ai-je point évoqué l'aveugle 
Homère pour me chanter les amours d'Alexandre (sic) et la mort d'Ono- 
maeus ? Et celui qui éleva les murs de Thèbes aux sons enchanteurs de sa 
lyre mélodieuse ne m'a-t-il pas donné an concert, avec mon fidèle M4phisto- 
philis ? 

Ce carpe diem du poète et du musicien, qu'il est loin de la rai- 
deur du Volksbuch allemand ! Il arrive pourtant à Faust, comme 
par mégarde, d'invoquer le nom du Christ et il est tenu alors de 
prononcer de nouveaux serments plus impies que les premiers, 
de jurer éternelle inimitié à Dieu, à sa Parole, à ses ministres et 
à ses Eglises. En récompense de quoi, on lui offre en divertissement 
le carnaval des sept péchés capitaux. 

La seconde partie du drame est moins forte et tâche d'être 
plus plaisante : Faust et Méphisto se rendent à Rome et s'égaient 
aux dépens du pape et de ses cardinaux ; à la cour de Charles- 
Ouint ils font apparaître Alexandre et sa maîtresse, reconnais- 
sable à un grain de beauté qu'elle porte au cou. 

Ce grain de beauté a toute une histoire ; les commentateurs, 
gens impitoyables, savent qu'il appartenait en propre à Marie de 
Bourgogne, femme de Maximilien ; que c'est elle, sa femme 
défunte, que l'empereur Maximilien (et non Charles-Ouint) a 
demandé à Faust de lui faire revoir, et qu'il s'est attendri sur 
ce signe familier... Après quoi sont venues des confusions suc- 
cessives, Charles-Quint pour Maximilien, la maîtresse d'Alexandre 
pour Marie de Bourgogne, et un grain de beauté (ou, dans quel- 
ques textes, une énorme verrue noire) que plus rien n'explique... 

Marlowe a encore utilisé quelques-unes des anecdotes tradition- 
nelles : le chevalier orné de cornes, le cheval changé en botte de 
paille, la jambe arrachée et remise, les raisins des Tropiques 
offerts en janvier à la duchesse de Vanholt (d'AnhaltV Deux 
seulement sont importants : l'exhortation du pieux vieillard et 
l'évocation d'Hélène qui suscite une si belle effusion lyrique, tout 
l'élan de la Renaissance vers la heauté antique retrouvée : 



FAUST DANS L'HISTOIRE 2.")? 

Le voilà, ce visage pour lequel furent équipés mille navires et qui causa 

l'incendie des tours gigantesques d'Ilion ! Douce Hélène, ton baiser va me 
rendre immortel. Tes lèvres ont aspiré mon âme... Viens, Hélène, ah ! rends- 
moi mon âme... Le ciel est sur tes lèvres et tout ce qui n'est pas Hélène n'est 
que poussière. Je veux être Paris, et pour l'amour de toi mettre à sac non 
pas Troie mais Wittemberg. Je lutterai contre le faible Ménélas et je porterai 
tes couleurs au cimier de mon casque. Je blesserai Achille au talon; oui, je l" 
jure, puis je reviendrai demander à Hélène un baiser. Oh ! tu es plus belle 
que l'éther de la nuit où brille la splendeur d'un millier d'étoiles ; tu es plus 
resplendissante que Jupiter quand il apparut à la malheureuse Sémélé dans 
les flammes, plus charmante que le monarque des cieux dans les bras azurés 
de la folâtre Aréthuse, et nulle autre que toi ne sera mon amour. 

Faust est définitivement perdu pour le ciel. La fin approche et 
c'est en vain que ses disciples désolés, les étudiants, tâchent de 
lui rendre du courage. Il maudit sa science et les prodiges qu'il a 
accomplis. 11 ne croit plus à la miséricorde divine. Onze heures 
sonnent, puis onze heures et demie, puis minuit, et les coups de 
l'horloge scandent le dernier monologue de Faust, ses derniers 
appels désespérés à la médiation du Christ, ses derniers doutes 
pythagoriciens et ses derniers cris de terreur, au moment où les 
démons s'emparent de lui. Marlowe n'a pas osé absoudre son 
magicien ; il a plu à son génie pessimiste et fataliste qu'un homme 
si grand n'allât que plus sûrement à sa perte. Mais il a prêté à son 
Faust ses propres ambitions de science et de conquête, son raffi- 
nement épicurien, son paganisme mal assuré, mêlé de terreurs 
encore chrétiennes relativement à l'au-delà. Aucun de ces traits 
ne sera perdu par la suite. 

La suite de Marlowe, ce sont d'abord des complaintes, des bal- 
Iodes populaires : l'une, anglaise, contemporaine de la pièce de 
Marlowe ; d'autres, allemandes, de date assez indéterminée, qjii 
mêlent à la légende de Faust quelques incidents tirés de la légende 
de Wagner ou de la tradition orale. Mais la vraie suite de la 
pièce de Marlowe, c'est une floraison théâtrale ininterrompue, 
de 1604 à 1770, qui remet à la scène sans se lasser l'histoire fabu- 
leuse de Faust. Il semble qu'on ait joué à Nuremberg, antérieu- 
rement au Faust de Marlowe, un Faust allemand qui a disparu 
sans laisser de traces. Mais toute la vie théâtrale de l'Allemagne 
au xvn e siècle est dominée par l'activité des « comédiens anglais ». 
Le moyen âge avait ignoré la profession d'acteur. Quand une ville 
ou une corporation décidaient de monter un mystère ou un 
drame, on se distribuait les rôles entre amateurs de bonne volonté 
et de talent reconnu. Lorsque, en 1586, l'électeur de Saxe Chris- 
tian I er fait venir à sa cour six comédiens anglais, c'est la pre- 
mière fois que l'on voit en Allemagne des acteurs de métier'. En 
1592', le duc de Brunswick appelle à sa cour une autre troupe 

17 



258 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

anglaise qui parcourt ensuite l'Allemagne centrale et méridionale 
avec un certain succès, bien que ces acteurs jouent dans leur 
langue et se voient obligés d'ajouter à leur programme toute 
espèce de tours, de pitreries, d'acrobaties, des numéros de chant 
et des feux d'artifice. Ce qu'ils jouent ? De grossières adaptations 
de pièces shakespeariennes et pré-shakespeariennes, réduites à 
un squelette d'action orné de bouffonneries énormes ou de spec- 
tacles voyants. Le plus souvent, les acteurs improvisent sur un 
canevas rudimentaire, à l'aide de leurs souvenirs ou en se fiant 
à l'inspiration du moment ; ils accommodent la pièce aux lieux 
et aux circonstances, y introduisent des lazzis variés et des allu- 
sions aux personnes présentes. Le personnage le plus populaire, 
celui que le public réclame sans se lasser, c'est le clown, le Pickle- 
Herring anglais, mélange de niaiserie rustique et d'astuce 
paysanne, héros bouffon et piteux d'une foule d'aventures 
drolatiques. Parmi les pièces favorites du répertoire anglais, il y 
avait un Faust, nous le savons par divers témoignages ; et celui 
qui fut joué à Graz en 1608 devait être une adaptation du drame 
de Marlowe. Pendant un siècle et demi, nous pouvons suivre de 
ville en ville, grâce aux annonces, aux lettres et aux mémoires du 
temps, la carrière du drame populaire du docteur Faust. La der- 
nière représentation de cette vieille version eut lieu à Hambourg 
en 1770. A cette époque, le développement du théâtre littéraire 
écrit et imprimé, la critique très intransigeante de Gottsched 
tout comme celle de Lessing portent un coup mortel à la gros- 
sièreté du vieux théâtre forain. C'en est fait du mélodrame du 
D r Faust, de la Haupl und Siaaisaklion si aimée du peuple. Le 
D r Faust et son diable, humiliés et pourchassés, se font tout 
petits et vont se réfugier chez les marionnettes. 

Pouvons-nous nous faire une idée de ce qu'ont été ces drames 
du D r Faust, joués non plus par des comédiens anglais, mais par 
des troupes allemandes itinérantes ? Les documents sont fort 
minces : quelques affiches, quelques scénarios, quelques récits 
de spectateurs. En 1688, le conseiller Georges Schrôder a vu 
jouer à Dantzig la comédie du D r Faust et nous a en donné le 
compte rendu. 

D'abord Pluton sort de l'enfer et appelle les diables l'un après l'autre : 
le démon du Tabac, le démon de la Luxure, mais aussi le démon de la Ruse, 
et leur ordonne de séduire les hommes par tous les moyens. 



Ce prologue aux enfers, ce conseil diabolique qui n'est pas dans 
le Volksbuch ni chez Marlowe est un acquis de la scène foraine et 



FAUST DANS L'HISTOIRE 259 

reparaîtra chez Lessing, Muller et Klinger, jusqu'au jour où 
Goethe transportera au ciel le prologue métaphysique de la pièce. 
Schroder poursuit : 

Sur ces entrefaites, il arrive que le docteur Faust, mécontent de la science 
vulgaire, se procure des livres de magie et évoque des diables pour se l'aire 
servir par eux ; il les met à l'épreuve afin de choisir le plus rapide d'entre 
eux ; non content de ceux qui ont la rapidité des cerfs ou des nuages ou du 
vent, il en veut un qui soit aussi prompt que la pensée humaine. Le démon 
de la Ruse s'étant donné pour tel, Faust lui demande de le servir pendant 
vingt-quatre ans, après quoi il lui abandonnera son âme. 

Ce détail nouveau, le concours de vitesse vient directement 
de la Chronique d'Erfurt ; il subsistera dans les drames de marion- 
nettes, chez Lessing et chez les poètes du Sturm undDrang. 

Les épisodes qui suivent nous sont connus : la conclusion du 
pacte, l'exhortation du vieillard, l'évocation d'Hélène, la mort de 
Faust, rythmée aux douze coups de minuit, puis la damnation. 
Dans les flammes de l'enfer apparaissent ces mots fulgurants : 
Accusatus es. judicatus es, condemnalus es. 

Les programmes du xvin e siècle, bien plus explicites, montrent 
la pièce enrichie de scènes pittoresques ou comiques, de spec- 
tacle et de musique. Hanswurst, le domestique de Wagner, qui 
ne fait guère que paraître chez Marlowe, prend une place de plus 
en plus grande. Il est la vivante caricature de Faust, parodie 
tous ses gestes, évoque les esprits à sa manière et, avec beaucoup 
moins d'étude, arrive à de bien meilleurs résultats. On l'aime 
d'autant plus que, pendant longtemps, il a été le seul à parler 
allemand sur la scène. Le dénouement s'agrémente d'un ballet 
de Furies ; un mélange de mythologie antique et de tradition 
chrétienne fait de Pluton le prince des démons, installe les Furies 
dans l'enfer chrétien. Pour finir, on offre au public soit « un beau 
feu d'artifice » (Francfort, 1767), soit un ballet et une comédie 
gaie (Hambourg, 1738; Francfort, 1742), soit un défilé d'ombres 
chinoises (Brème, fin du xvn e siècle). 

Voici, à titre d'exemple, le programme de Brème : 

Qu'on se le dise ! La Vie et la Mort du grand archi-magicien, le docteur 
Johann Faust, excellemment mises en scène, agrémentées desfacétiesjoviales 
de Pickelhaering, du commencement à la fin. On y verra en outre ce surpre- 
nant spectacle : Pluton monté sur un dragon aérien, Faust conjurant les 
esprits, Pickelhaering s' efforçant de recueillir de l'argent, houspillé par 
toute sorte d'oiseaux enchantés. Le D r Faust donne un banquet où les 
mets servis sur la table sont changés en toute sorte de figures merveilleuses, 
hommes, chiens, chats, animaux divers qui sortent d'un pâté et prennent 
leur vol. Un corbeau crachant et volant annonce à Faust sa fin prochaine. 
Faust est emporté par les esprits. L'enfer apparaît illuminé de beaux feux 
d'artifice, et, pour finir, l'action du drame est répétée par une suite de six 
personnes : un Espagnol, deux jongleurs, un maître d'école, un paysan et 



260 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

une paysanne, qui exécutent une danse des plus plaisantes. Comme petite 
pièce linale, (ieorye Dandin ou leMari brrné par sa femme. La place, huit 
gros seulement. 

On le voit, la tendance est d'atténuer la couleur sombie de la 
pièce et surtout de son dénouement en y introduisant des facéties 
de clowns, des divertissements chantés et dansés, des machines 
volantes et des effets de pyrotechnie. Le pitre qui s'est d'abord 
appelé Pickelhaering (Hareng-Saur) à l'anglaise, prend plus tard 
les noms italiens d'Arlequin et de Crispin, puis le nom bien alle- 
mand de Hanswurst (Jean Boudin). En vain Gottsched décrète 
la mort de Hanswurst, celui-ci reparaît sous le costume de Cas- 
perle, le naïf paysan d'Autriche. Mais c'est toujours le même, 
sous des noms et des costumes divers qui reflètent les modes du 
temps. Après la vogue des comédiens anglais et de leurs panto- 
mimes est venue celle du théâtre italien, de ses airs et de ses spec- 
tacles d'opéra. Faust s'est enrichi à mesure de pitreries anglaises, 
de pyrotechnie et de musique à l'italienne. Dans sa dernière 
incarnation, la pièce est viennoise. Déjà il a fallu, pour satisfaire 
quelques austères conseillers municipaux de villes luthériennes, 
diminuer un peu le nombre des diables, atténuer les blasphèmes 
que Faust profère en scène. A Vienne, ville catholique et impé- 
riale, on supprime les farces irrévérencieuses faites au pape et on 
renonce à vêtir le diable en franciscain. C'est à Vienne que 
Méphisto a adopté ce costume de « cavalier » que Goethe a immor- 
talisé : le justaucorps rouge, le mantelet de soie raide, la plume au 
bonnet. Par respect pour la majesté impériale, on a transporté à 
Parme ou à Florence les scènes d'évocation. La pièce ainsi 
troussée est celle que Lessing a vue à Berlin en 1754, celle où 
Mendelsohn n'arrivait plus à rien trouver de tragique. 

Déjà, descendant d'un degré encore, le drame de Faust avait 
passé des tréteaux forains au théâtre des marionnettes. Le pre- 
mier Faust pour marionnettes qui nous soit connu est de 1746. 
Nous sommes ici mieux documentés que pour les drames popu- 
laires. Il subsiste une dizaine de scénarios développés, avec des 
fragments de dialogue et des chansons, et c'est sans trop solli- 
citer les textes que Karl Simrock, en 1846, a reconstruit une sorte 
de Puppenspiel - type du docteur Faust. Sans reprendre — ce 
serait fastidieux — le détail des divers textes qui, tous rédigés 
au xix e siècle, reposent tous sur la version viennoise, nous pou- 
vons retracer approximativement, en prenant, comme Simrock 
l'a fait, une sorte de moyenne, la suite normale des scènes du 
Puppenspiel, tel que Goethe a dû le voir représenté dans 9Qfl 
enfance. 



i m >T DANS L'HlSTOIftE £61 

Le prologue aux enfers a été maintenu dans quelques versions 
seulement ; le monologue de Faust dans son cabinet- d'étude, les 
conseils contradictoires du Bon et du Mauvais Ange sont des 
morceaux essentiels. L'intrusion de Wagner qui annonce la 
visite de deux étudiants porteurs d'un livre de magie est immé- 
diatement suivie d'une scène comique : Casperle demande ;'i 
entrer au service de Faust, voire cle Wagner, donne d'absurdes 
détails sur sa famille et sur sa carrière et inaugure ses fonctions 
en se faisant servir un repas copieux. Nous retrouvons ensuite 
Faust dans son laboratoire, évoquant les esprits, les interrogeant 
sur leur rapidité d'action, choisissant Méphistophélès parce qu'il 
déclare être aussi prompt que la pensée. Tout aussitôt, parodie 
de la conjuration : Casperle, entré par mégarde dans le cercle 
magique, se voit entouré de démons, découvre enfin la formule 
très simple qui sert à les appeler et à les congédier : Perlippe. 
perloppe (ou : Perlicke, perlacke : par-ci par-là). Le rustaud s'en 
donne à cœur joie de les faire manœuvrer à sa fantaisie. En sa per- 
sonne, le bon sens populaire triomphe des prétentions des savants. 
Plus malin que son maître, Casperle se trouve initié tout de suite, 
sans effort, et se fait servir gratis, sans même mettre son âme 
en gage, car : « Le jour où Casperle est venu au monde, il n'y 
avait justement plus d'âme disponible ». 

Suivait la scène du pacte où Méphisto apparaissait, désormais 
vêtu en cavalier, en postillon ou en chasseur, selon les versions. 
Les clauses du pacte, minutieusement notées, signées et para- 
phées par Faust avec son sang, couvraient un parchemin qu'un 
corbeau se chargeait de faire parvenir au prince des enfers. C'est 
la première partie du drame, toujours reconnaissable. Les voyages 
et aventures remplissent la deuxième : au moyen de formules 
magiques, Faust et Méphisto, suivis ou précédés de Casperle et 
de Wagner, se transportent à la cour du duc de Parme où ils 
donnent au duc et à la duchesse le spectacle d'un véritable car- 
naval historique et légendaire, en évoquant tour à tour David 
et Goliath, Salomon et la reine de Saba, Judith et Holopherne, 
Hélène et Paris. Entouré d'intrigues jalouses, Faust se voit 
obligé de partir brusquement, laissant derrière lui le malheureux 
Casperle qui se lamente bruyamment, essaie en vain de diverses 
formules de conjuration, qu'il a oubliées ou confondues, puis 
finit par rentrer chez lui, à Mayence, grâce aux vertus du canapé 
volant. Là il obtient une place de veilleur de nuit municipal, 
mais fait l'erreur d'épouser une femme acariâtre qui le bat à 
l'occasion : source inépuisable de comique guignolesque. 

La dernière partie montre chez Faust le repentir naissant, 



262 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

combattu par Méphisto, anéanti par la radieuse apparition 
d'Hélène ; mais après de brèves ivresses, elle se change en furie 
ou en serpent et disparaît. Faust est définitivement damné et 
dans une dernière ou avant-dernière scène, nous suivons d'heure 
en heure son agonie. A neuf heures, une voix se fait entendre : 
Fausie, Fausie, prépara le ad modem. Dix heures : Fausle, Fausle, 
accusalus es. Onze heures : Fausle, Fausie, judicaius es. Minuit : 
Fausle, Fausle, in aelernam damnatus es. Mais des monologues 
de Casperle s'intercalent entre ces avertissements solennels, et 
sa petite chanson ironique compte aussi les heures, à sa manière 
paisible et traditionnelle : 

Hôrt, ihr Lcut'. uiid lasst, euch sagen : 
Meine Frau hat mich geschlaeen... 



Vers la fin du xvn e siècle, il ne reote plus du drame saisissant 
de Marlowe que la charpente scénique à peu près immuable. 
Mais tout ce qui en fait la force et la beauté s'est volatilisé. L'es- 
sentiel est d'amuser le public par des métamorphoses, des ma- 
chines volantes et des feux d'artifice ; c'est de le faire rire même 
et surtout après qu'on lui a communiqué le frisson de la dam- 
nation éternelle. Le dernier mot n'appartient plus à Faust, mais 
au stupide et jovial Casperle. 

.Celui qui a reconquis Faust pour la littérature, c'est Lessing, 
précurseur ici comme dans divers autres domaines. Lessing n'a 
certes rien d'un romantique, mais dans sa campagne contre la 
tradition classique française, pour le retour à la tradition pure- 
ment germanique, c'est-à-dire allemande et anglaise, il retrouve, 
entre autres, cette vieille histoire du magicien damné, telle qu'elle 
a survécu sur la scène foraine. Elle lui sert à démontrer l'analogie 
des anciennes pièces allemandes avec le théâtre anglais. « Pour 
ne citer que la plus connue, écrit-il en 1759 (27 e Lettre sur la 
Littérature), le D r Faust a une foule de scènes que seul un génie 
shakespearien pourrait inventer. Et combien l'Allemagne a été 
amoureuse de son D r Faust ! » 

Contre Gottsched il se fait fort de démontrer que ces vieilles 
pièces trop méprisées prouvent « que le goût allemand est bien 
plus proche du goût anglais que du goût français, que nous de- 
mandons à un drame de nous offrir plus de choses à voir et à 
penser que la timide tragédie française n'en présente à nos yeux 
et à nos esprits, que ce qui agit sur nous, c'est la grandeur, la 
terreur et la mélancolie, plutôt que la courtoisie, la tendresse et 
la galanterie >-. Il y a là un pressentiment très sûr de la voie dans 



FAUST DANS L'HISTOIftË 263 

laquelle le théâtre allemand allait s'engager dix ans plus tard, 
lorsque les jeunes poètes duSturm und Drang rompront bien plus 
bruyamment que Lessing lui-même avec la tradition classique 
française et tenteront — avec quelle maladresse, quel inutile 
tintamarre et quelle médiocrité profonde ! — de réaliser un 
théâtre shakespearien de langue allemande. 

Mais Lessing lui-même, dont l'œuvre dramatique n'a rien de 
shakespearien — on le rattacherait plutôt à Corneille, à Voltaire 
et à Diderot — n'a-t-il pas songé à un Faust ? Il y a travaillé 
longtemps sans aboutir. Nous avons de ce Faust trois plans dif- 
férents, quelques fragments et le témoignage de deux amis de 
Fauteur. Le fragment qu'il ainséré dans la 17 e Lettre sur ta Litté- 
rature, comme étant d'un de ses amis, n'est pas autre chose que la 
scène traditionnelle où Faust s'informe de la vitesse que les divers 
diables pourront mettre à son service : la rapidité de la peste, 
celle du vent, celle de la lumière même ne lui suffisent pas ; la 
vitesse de la pensée, c'est déjà mieux ; mais toutes les pensées 
humaines ne se meuvent pas rapidement, quand il s'agit de 
répondre à l'appel de la vérité ou de la vertu. La rapidité de la 
vengeance divine ? Elle peut tarder singulièrement, et Faust en 
connaît un exemple proche. Le Faust de Lessing, moraliste et 
rationaliste, donnera le prix à celui des démons qui se vante 
d'être aussi rapide « que le passage du Bien au Mal ». 

Lessing a repris en 1767 son projet de 1755, mais sur un plan 
assez différent. Son frère Karl a publié le scénario posthume d'un 
premier acte. Enfin deux amis de Lessing, le comte Blankenburg 
et J.-J. Engel ont reconstitué le drame dans ses grandes lignes, 
d'après leurs souvenirs. C'est tout ce qui en a subsisté. 

La pièce devait commencer par un prologue, à minuit, dans 
les ruines d'une cathédrale gothique. Les démons grimpés sur 
les autels, mais invisibles, se concertent, et chacun se fait gloire 
des crimes qu'il a commis ou favorisés. L'un a incendié une ville, 
l'autre a coulé une flotte, un troisième a débauché un saint, un 
quatrième a séduit une vierge. Ils se demandent si Faust serait 
aussi aisé à entraîner au mal. Mais Faust est un jeune homme 
austère et pur qui ne vit que pour l'étude. On ne lui connaît ni 
passion ni faiblesse, si ce n'est la passion du savoir. Ne serait- 
elle pas coupable, elle aussi, ou du moins dangereuse ? C'est 
l'avis des démons. On tâchera donc de faire agir l'appât de la 
science, puisque l'on a affaire à un pur intellectuel qui semble 
indifférent aux charmes du plaisir comme à ceux de la puissance. 
Ce vertueux Faust s'occupe d'évoquer non pas le diable, mais 
Aristote, ou du moins un diable travesti en Aristote, qui ne 



264 REVUE DES COURS ET CONFÉREV 

répond que très confusément à ses questions. La suite semble 
avoir été très bizarre. Lessing n'admet pas que la flamme de la 
vérité puisse coexister dans une àme avec d'autres flammes moins 
pures. Il ne veut donner à son Faust ni l'appétit de jouissance 
ni l'ambition de conquête et de puissance qui en font chez Mar- 
lowe un type humain si riche, si vigoureux et si vivant. Comment 
séduire un esprit pur ? C'est impossible. Lessing recourt à un 
expédient singulier : un ange désireux de sauver Faust le plonge 
dans un profond sommeil et crée à sa place un fantôme qui ser- 
vira de jouet, aux démons. Les aventures de ce simulacre, Faust 
endormi y assistera en rêve et remerciera Dieu, au réveil, de lui 
avoir envoyé ces salutaires avertissements. Au moment où les 
démons triomphent, l'ange les avertit, de leur erreur : « Ne chantez 
pas victoire, leur dit-il, vous n'avez pas triomphé de l'humanité 
ni du savoir, la divinité n'a pas doué l'homme du plus noble des 
instincts pour faire son malheur éternel. Ce que vous avez vu, 
ce que vous croyez tenir à présent, n'était qu'un fantôme. » 

La critique allemande, pour qui Lessing est un dieu, a coutume 
de s'extasier sur ce plan. Il nous apparaît de la plus désolante 
médiocrité, nullement shakespearien, à coup sûr. Mais il y a 
plus : Lessing songeait à écrire deux Faust, l'un conforme aux 
données traditionnelles ; c'est celui dont il a laissé des fragments. 
L'autre eût été tout humain, sans surnaturel, mais pourvu d'une 
intrigue si noire qu'à tout instant l'on se fût écrié : « Satan y a 
mis la main. » C'aurait été une tragédie bourgeoise assez sombre, 
mais sans plus de merveilleux que dans Emilia Galoiii. C'est 
pour le premier de ces deux plans qu'il a imaginé l'expédient 
du rêve, repris à Calderon. sans avoir conscience de ce que ce 
subterfuge enlève à l'émotion tragique. Comment s'intéresse- 
rait-on à un fantôme ? C'est peut-être le sentiment de l'impasse 
où il s'engageait qui a incité Lessing à « égarer » ou à détruire 
son Faust ébauché. 

L'unique invention notable est celle-ci : Faust sera sauvé. 
L'aspiration au savoir n'est pas coupable. L'homme est sur la 
terre pour chercher la vérité par le moyen de sa raison. Dieu ne 
saurait punir un penchant tout désintéressé dont il est à la fois 
le mobile et l'objet. Le Faust du rationalisme est un chercheur 
loyal ; on ne lui connaît ni désirs troubles ni ambitions répré- 
hensibles. Il est sauvé, c'est entendu. Mais où est le drame ? Il 
s'est évaporé en rêve. 

Lessing n'a fait, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, 
qu'indiquer la voie. A son époque de rationalisme et d'équilibre 
succède cette révolte de la jeunesse, la période d'Orage. On sait 



FAI SI DANS i.'îl! 3'J "■ RE 

comment vers le dernier tiers du xvn e en Alle- 

magne une fermentation des esprits où l'influence de Rousseau 
cl du sentimentalisme anglais ont la part prédominante et qui se 
présente comme la révolte du sentiment et de l'instinct contre 
les étroitesses de la raison, l'insurrection de la passion contre la 
loi, du germanisme contre la tyrannie du goût français et clas- 
sique. Des motifs très divers agissent, les uns d'ordre social et 
politique, les autres purement intellectuels ou esthétiques. L'n 
premier souffle de révolution sociale soulève les jeunes esprits 
contre les dures contraintes de l'arbitraire princier, des privilèges 
de caste ; on rêve d'égalité entre les hommes et de liberté, d'un 
droit égal pour tous. Les chaînes de l'orthodoxie religieuse, on 
les a secouées au cours du xvii e siècle ; il reste de s'en prendre à 
ce que le déisme avait laissé debout : la notion d'un Dieu juste, 
d'une Raison souveraine, d'un ordre moral de l'univers. La loi 
civile est battue en brèche : on place au-dessus des mœurs et des 
lois, de l'honneur et du devoir, les droits imprescriptibles et sacrés 
de la passion. En littérature, même libertarisme : on ne veut plus 
de genres définis, de lois théâtrales ou poétiques, de convenances 
ni de mesure. Que dis-je ! On ne veut plus de grammaire. Des 
cris forcenés, des soubresauts, des imprécations, des hurlements 
et des convulsions remplacent trop souvent l'intrigue savante et 
la dialectique sévère des classiques. En toute chose, on veut être 
fidèle à la nature, c'est le mot d'ordre de l'époque. 

Herder estime qu'il y a non seulement des individus « naturels » 
et des individus de génie, mais aussi des peuples «naturels «et des 
peuples de génie, des époques « naturelles » et des époques gé- 
niales. C'est à ces individus, à ces peuples et à ces époques qu'il 
faut remonter de préférence, et le seizième siècle allemand est 
l'une de ces époques et Faust est l'un de ces génies. Mais ce n'est 
pas le Faust de Lessing. ce chercheur probe et solitaire. Ce n'est 
pas le jongleur, le bateleur et le mauvais plaisant du théâtre 
forain. Ce n'est pas uniquement le magicien maudit des vieux 
Volksbiicher. C'est un Titan ; c'est l'homme prodigieux qui demande 
à la terre, au ciel et à l'enfer de lui laisser goûter toutes leurs 
joies et toutes leurs terreurs ; c'est l'homme à l'esprit, au cœur, 
à la convoitise insatiables, qui défie Dieu et le Diable à la fois 
et qui doit apparaître supérieur à l'un et à l'autre, soit dans son 
triomphe, soit dans la catastrophe gigantesque de son effon- 
drement. Voilà le Faust du Siurm wid Drang, celui que des 
poètes médiocres mettent aussitôt à la scène ou transforment 
en héros de roman, celui que le jeune Gœthe, leur contemporain, 
a seul compris et senti profondément et dont il a su fixer les traits 



266 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

dans une estampe rude et forte, l'esquisse du premier Faust, 
VUrfausI. 

Mais YUrfaust est resté dans les cartons de Goethe. Le courtisan 
de Weimar, engagé dans une crise morale et intellectuelle intense, 
ne l'a pas juge digne de la publicité : un hasard nous l'a conservé. 
Il faudrait attendre jusqu'en 1790 la publication du Faust de 
Gœthe encore fragmentaire, si nous n'avions dans l'intervalle les 
divers Fausl de ses amis, de ses émules, peut-être ceux-là mêmes 
qui ont découragé Lessing d'achever son drame. 

« Dès mon enfance, écrit le peintre Millier, Faust a été un de 
mes héros favoris, parce que j'ai tout de suite senti quel rude 
gaillard c'était, un gaillard qui a le sentiment de sa force et qui 
ressent l'entrave que le destin et la fortune lui imposent et qu'il 
voudrait briser ; qui s'y efforce ; qui a assez de courage pour 
renverser tout sur son passage, assez de flamme au cœur 
pour aimer un diable, pour l'approcher franchement, en toute 
confiance. Monter aussi haut qu'on peut monter, être tout 
ce que l'on se sent capable d'être, ces désirs sont dans la na- 
ture. De même la révolte contre le destin et contre le monde 
qui nous opprime, qui ploie sous ses conventions notre vouloir 
actif... Il y a des heures dans la vie — qui de nous ne l'a éprouvé? 
— où le cœur s'élance plus haut que lui-même, où l'homme au 
grand cœur, si splendide et si parfait qu'on l'imagine, rêve de se 
surpasser encore... ». 

Ce Faust surhumain, ce Faust presque nietzschéen, Muller 
a malheureusement été impuissant à lui donner la vie, le mouve- 
ment et l'être. Il s'est puérilement complu aux scènes infernales, 
aux conciliabules nocturnes de démons dans des décors macabres, 
aux images truculentes et aux apostrophes tonitruantes. Il a 
farci sa pièce de hors-d'œuvre inédits, de grands morceaux de 
satire littéraire, de scènes comiques en jargon juif, d'épisodes 
attendrissants entre Faust et ses vieux parents. Son Faust pa- 
raît souffrir surtout de ne pouvoir payer ses dettes ; traqué par 
ses créanciers et persécuté par ses collègues, il finit par se donner- 
ait diable. Tout cela confus, touffu, bizarre. Nous n'en sommes 
encore qu'à la première apparition de Méphisto quand la pièce 
s'arrête. Les deux autres parties annoncées n'ont jamais vu 
le jour. Le fragment antérieur, Situation ans Fausts Leben, où 
Faust nous est présenté amoureux de la reine d'Aragon, est 
demeuré isolé. Il ne vaudrait même pas la peine de parler de cette 
œuvre difforme et mort-née si elle n'était un signe des temps, si 
l'on n'y pouvait cueillir quelques confessions caractéristiques, 
celle-ci par exemple : 



FAUST DANS L'HISTOIRE 267 

Plutôt renoncer à toutes mes aises, plutôt me nourrir et me vêtir avec la 
parcimonie qu'autorise la philosophie la plus sévère, mais conserver la force 
d'exécuter ce que je porte en moi : donner la vie à ces idées naissantes que je 
me suis créées dans de douces heures et qui risquent de mourir d'humaine 
impuissance. Me sentir si grand et ne pouvoir me dire : tu es tout ce que tu 
peu\ être, voilà, voilà mon tourment... Pourquoi ce sentiment infini chez un 
être qui n'a pas plus de cinq sens ? Pourquoi tant d'entraves à la force de réa- 
liser ce qu'on rêve ? Quand le soir, sur ses ailes d'or, emporte, au loin mon 
imagination, de quoi ne suis-je pas capable ?... Peintre, poète, musicien, 
penseur, tout ce qui prospère sous les rayons du soleil, tout ce qui emprunte 
sa flamme à la torche de Prométhée, je voudrais l'être, et c'est impossible... 
Pourquoi mon âme a-t-elle ce besoin insatiable de pouvoir et d'accomplir, 
de savoir et d'agir, cette soif de grandeur et d'honneur, ce sentiment puissant 
qui du fond de ma bassesse écrasante, m'appelle à monter plus haut, toujours 
plus haut ? 

Ces accents ne sont pas ceux du Faust du xvi e siècle. Ce ne 
sont pas les rêveries sages d'un Lessing. C'est le cri fougueux 
d'une époque en plein désarroi ; c'est un obscur appel à la pléni- 
tude de la vie et au déchaînement des instincts, à l'exaltation 
romantique de tout l'être. 

Il est impossible de s'-appesantir sur le Faust de Lenz (Die 
Hôllenrichler) qui tient en deux pages et se résume en ce cri : 
« Faust, ton cœur fut grand, tu es affranchi du destin. » Je ne 
crois pas qu'il faille non plus s'appesantir beaucoup surle roman 
de Klinger, Fausts Leben, Talen und Hollenfahrl, 1791. Faust, 
identifié ici à Johann Fust de Mayence, l'un des inventeurs de 
l'imprimerie, y traverse d'innombrables aventures humaines et 
infernales qui ont fort peu de traits communs avec la vieille 
légende. Il erre de ville en ville pour proposer aux municipalités 
le premier exemplaire de sa Bible latine imprimée. On le trouve 
à la cour de Louis XI en France, auprès de Richard III d'Angle- 
terre, à Rome chez les Borgia. Il se montre en toute occurrence 
très supérieur au diable qui tremble plus d'une fois devant lui. 
Ses blasphèmes même ont de la grandeur quand, par delà 
l'ordre infernal et diabolique dont il s'est fait l'esclave, il s'en 
prend au cours même de l'univers et à celui qui a donné à l'homme 
cette soif de lumière et de bonheur que la vie ne peut satisfaire. 
Comme Karl Moor, le brigand philanthrope, il veut être le ven- 
geur de l'humanité opprimée, mais il va d'égarements en éga- 
rements, de chute en chute ; il ruine les siens, les précipite dans 
le malheur et dans le crime, jusqu'au jour où, sous le gibet 
auquel est pendu son propre fils, il est mis en pièces parles diables. 
Son âme aura à subir une peine étrange : 

Va, plane seul et perdu au pays où n'habite nulle espérance, nulle conso- 
lation, nul sommeil. Que les doutes qui t'ont tourmenté pendant ta vie con- 
tinuent à ronger ton~àme et que jamais ne se résolve pour toi une seule des 



268 IlKYl L. DES COURS EU CONFÉRENCES 

énigmes qui t'onl amené ici. C'est la peine la plus cruelle pour un philosophe 
de ton espèce, et je la réserve à mes fidèles. L*enfer en est plein et tu as 
répandu la semence qui repeuplera mon royaume. 

C'est à ce point qu'en est la légende de Fausl à l'heure où 
(iothe s'en empare. Bien plus fidèle que ses devanciers à la 
vieille légende, il se montrera cependant infiniment plus inventif. 
C'est dire que, prenant à la tradition tout ce qu'elle contient 
d'images plastiques et pittoresques, il leur infuse une vie nou- 
velle qui est celle de son âme et de son cœur. A ces symboles usés, 
il va rendre l'éclat, la chaleur, l'émotion, la vie. C'est le secret 
éternel du génie. 

{A suivre.) 



Lais et Romans bretons 

par E. KŒPFFNER, 

Professeur à l'Université de Strasbourg. 



IV 
Marie de France. 



c Je songeais d'abord à composer quelque beau récit que j'au- 
rais tiré du latin et mis en roman. Mais cela ne m'aurait pas rap- 
porté beaucoup de gloire, vu le grand nombre de ceux qui ont 
entrepris de ces traductions. Je pensais alors aux lais que j'avais 
entendus. Je les ai mis en rimes et en vers, et j'ai consacré maintes 
veilles à ce travail. » Ainsi s'exprime Marie de France, dans le 
Prologue, ou pour mieux dire, dans l'Epilogue de son recueil de 
Lais. Heureuse inspiration qui nous vaut une des œuvres les plus 
charmantes du moyen âge ! 

On aimerait avoir quelques détails précis sur cette femme, la 
première « femme de lettres » que nous connaissions de langue 
française, sur sa vie et les circonstances dans lesquelles elle écri- 
vit. Malheureusement, nous ne savons pas plus d'elle que de ses 
contemporains : quelques rares faits certains et, pour le reste, 
des hypothèses plus ou moins fondées. Le nom même qu'on lui 
donne n'était pas proprement le sien. Elle-même, dans chacune 
de ses trois œuvres, se nomme simplement « Marie » ; « dame 
Marie » l'appelle un auteur un peu plus jeune, Denis Piramus, le 
seul qui l'ait nommée en toutes lettres. Mais dans un vers très 
simple et joliment frappé, elle ajoute une précision : Marie ai 
nom si sai de France (« Je m'appelle Marie et je suis de France », 
Fables, Epilogue, v. 4). Le savant Claude Fauchet en a tiré au 
xvi e siècle (1581) le gracieux nom de « Marie de France », sous 
lequel elle vit et vivra toujours clans l'histoire littéraire. 

« Je suis de France ». Cela ne veut pas dire, comme on l'a pré- 
fendu (1), une princesse de la maison royale de France, cette 
Marie, fille de Louis VII et d'Eléonore d'Aquitaine, qui <-u1 



270 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

comme comtesse fie Champagne des rapports littéraires avec 
Chrétien de Troyes. Cela veut simplement dire qu'elle était 
originaire du royaume de France, et ceci exclut, me semble-t-il. 
les pays français de la couronne d'Angleterre, aussi bien la Nor- 
mandie, où la fait naître Edmond Faral (2) pour des raisons 
d'ordre linguistique, que le Maine d'où la fait venir l'historien 
J.-Ch. Fox (3) comme demi-sœur du roi Flenri II d'Angleterre 
et future abbesse de Shaftesbury. Tout ce que le célèbre vers 
nous permet de conclure, c'est que, s'il doit avoir un sens, son 
auteur a dû l'écrire en dehors de son pays d'origine, afin de se 
distinguer des nombreuses autres femmes portant le même nom 
qu'elle. Peut-être recèle-t-il aussi une certaine pointe d'orgueil, 
la fierté du beau langage qui tranche sur la langue moins pure 
de son entourage, comme chez son contemporain, Guernes de 
Pont-Sainte-Maxence, quand il déclare dans une situation ana- 
logue presque avec les mêmes mots : « Mon langage est bon, car je 
suis né en France » (éd. Walberg, v. 6165). 

Marie a en effet vécu en Angleterre. Elle a traduit d'anglais 
en français le recueil de Fables attribué au roi Alfred et elle a 
glissé par ci par là quelques mots anglais dans ses œuvres. Où 
aurait-elle appris cette langue, si ce n'est en Angleterre même ? 
Plus d'une fois elle fait entendre dans ses lais combien la vie 
est pénible et difficile pour celui qui est condamné à vivre en 
terre étrangère. Quand Lanval, venu de loin à la cour du roi 
Artus, est oublié lors de la distribution de fiefs et de terres, Marie 
le montre « dolent et pensif» (soucieux) et elle ajoute : «Seigneurs, 
ne vous en étonnez pas. Un étranger désemparé souffre beaucoup 
en pays étranger, quand il ne sait où chercher du secours > [Lan- 
val. v. 35-8). Il y a dans cette réflexion mélancolique comme le 
résultat d'une expérience personnelle. 

Comment, pourquoi s'est-elle expatriée « au delà de la mer 
profonde » ? Nous l'ignorons. On la trouve en tout cas en rap- 
ports étroits avec la cour royale d'Angleterre, celle de Henri II 
et d'Eléonore d'Aquitaine. C'était alors un des centres littéraires 
les plus brillants de l'Europe. Marie dédie ses Lais à un « noble 
roi, preux et courtois, en qui réside toute joie et en qui tout bien 
a pris racine » [Prologue, v. 43-6). C'est certainement Henri II 
lui-même, Henri lî, pour qui le vieux chroniqueur Wace écri- 
vait alors le Roman de Bon et qui chargea Benoit de Saint- 
More de lui faire la Chronique des ducs de Normandie, Henri II, 
plutôt que son fils, le « jeune roi » des troubadours (4), qui nous 
semble devoir être écarté pour des raisons chronologiques. La 
traduction des Fables est faite « pour l'amour du comte Gui!- 



LAIS ET ROMANS BRETONS 271 

laume, le plus vaillant de ce royaume » (Fables). Vu la foule 
de Guillaumes qu'il y avait alors dans le royaume d'Angleterre, 
il est difficile d'identifier exactement celui que Marie avait en 
vue. On admet généralement qu'il s'agit du comte Guillaume 
Longuépée, fils naturel de Henri II. né vers 1150, mort en 1226. 
Ezio Levi propose Guillaume le Maréchal, devenu comte de Pem- 
broke, mais qui présente, lui aussi, des difficultés chronolo- 
giques. En nommant ces personnages, quels qu'ils soient, Marie 
prouve en tout cas qu'elle avait des rapports avec la cour royale 
.l'Angleterre et la haute aristocratie anglo-normande. Mais quant 
à tirer de là qu'elle-même était de sang royal, c'est aller beau- 
coup trop loin. Le ton humble qu'elle prend pour offrir son recueil 
au roi : « S'il vous plaît de les accepter, vous me ferez une 
grande joie et j'en serai heureuse à jamais ; et ne me prenez pas 
pour outrecuidante, si j'ose vous faire ce présent » {Prologue. 
v. 51-5), n'appuie guère cette hypothèse. 

Il est certain, cependant, comme nous le verrons plus loin, 
que Marie possédait une culture littéraire et scientifique étendue! 
Elle est fière de son savoir. L'étude est pour elle un besoin. 
« Celui qui veut se défendre du vice doit étudier, réfléchir et 
entreprendre quelque œuvre difficile. Ainsi il s'écartera du mal 
et s'évitera demandes douleurs », déclare-t-elle dans le Prologue 
des Lais (v. 23-27). Le savoir ainsi acquis, elle se fait un devoir 
de le communiquer aux autres : « Celui à qui Dieu a accordé la 
science et l'éloquence, ne doit pas s'en cacher, mais au contraire 
les faire connaître volontiers, afin qu'elles fleurissent, et portent 
des fruits « (£&., v. 1-8), dit-elle avec un orgueil qu'elle partage 
avec Chrétien de Troyes {Erec, v. 15-18), Benoit de Sainte-More 
{Troie, v. 23-24) et notamment avec le traducteur du Roman 
de Thebes (v. 1-2), dont elle semble s'être directement inspirée 
ici. Et fièrement elle se hâte d'ajouter le témoignage du gram- 
mairien Priscien, bien qu'il ne soit peut-être pas tout à fait à sa 
place ici. 

Une formation pareille, on la cherche plus volontiers dans le 
monde aristocratique que dans le bas peuple, et plutôt au fond 
d un couvent que dans le « siècle ». On songe à la savante nonne 
saxonne Roswitha, ou à Herrade de Landsberg, abbesse de Hohen- 
bourg (Sainte-Odile), l'auteur du Hortus Deliciarum. Il est vrai 
que là encore les preuves certaines font défaut. On a fait remar- 
quer que Marie accorde dans ses Lais une assez large place à la 
vie monastique : dans Yonec (v. 487 ss.), dans Fresne (v. 151 ss. 
et 177 ss.). dans la fin édifiante iïElidiic qui s'achève dans la 
paix du couvent (v. 1120 ss. et 1151 ss.). Mais point n'était 



272 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

besoin, pour en parler comme elle le fait, d'avoir grandi soi-même 
dans un monastère ou de s'y être retiré, après avoir partagé aupa- 
ravant dans le monde avec nombre de ses héroïnes une vie de 
« mal-mariée ». Avouons que ce sont là des hypothèses sans 
fondement et qu'en fait nous ne savons rien du rang social que 
Marie avait occupé de son temps. 

On voit bien, par contre, la culture littéraire de la poétesse. 
Sa première intention, dit-elle dans le Prologue de ses Lais, 
avait été de composer quelque beau récit tiré du latin. Elle savait 
donc cette langue, et si pour l'instant elle renonce à son idée, elle 
y reviendra plus tard et traduira alors en vers français le traité 
latin du « Purgatoire de Saint-Patrice», du cistercien H. (Henri ?) 
de Saltrey. On a vu qu'elle était à même de citer Priscien. Dans 
ses Fables, elle parle d'Esope ; dans son lai de Guigemar, d'Ovide 
dont elle cite les « Enseignements » contre l'amour, c'est-à-dire 
les Remédia Amoris. Or, ceux-ci existaient alors, peut-être, 
déjà en traduction française. On est frappé de voir que Marie 
donne au livre du poète latin le même titre, inexact et imprévu, 
que lui donne Chrétien de Troyes dans la célèbre énumération 
de ses œuvres au début du roman de Cligès ; « — (qui) les Ensei- 
gnements d'Ovide Et l'Art d'amour en roman mit » (Cligès, 
v. 2-3). « Les Enseignements » : on est d'accord à voir là les 
Remédia Amoris. Marie connaît en effet les traductions du latin 
qui commencent alors à pulluler. Sans doute faut-il mettre dans 
le nombre les Ovidiana de Chrétien. Elle connaît en tout cas le 
Rrul de Wace, les romans de Thèbes et d'Eneas ; ils ont laissé 
des traces nombreuses dans ses œuvres, tandis qu'on n'y relève 
aucune trace précise du Roman de Troie. Connaissait-elle aussi 
les petits poèmes tirés des Métamorphoses d'Ovide ? la Philomena 
de Chrétien de Troyes, le conte de Piramus el Tisbé, celui de 
Nareisse ? C'est assez probable, bien que nous n'en ayons pas de 
preuves directes. Elle avait lu le roman de Tristan dans sa forme 
première, aujourd'hui perdue (Chèvrefeuille, v. 6), mais elle 
semble encore ignorer, au moment où elle compose ses lais, le 
nouveau type du roman arthurien, créé par Chrétien de Troyes. 
Son intérêt ne porte pas seulement sur les œuvres écrites, mais 
aussi sur les récits oraux des conteurs. Elle en a entendu plusieurs 
qui « contaient et disaient » la douloureuse histoire des amours 
de Tristan et Iseut (Chèvrefeuille, v. 5), de même qu'elle en a 
ouï plusieurs qui contaient des lais (Prologue, v. 39). En même 
temps qu'elle entendait exécuter sur la harpe ou sur la rote la 
belle mélodie du lai de Guigemar (v. 884-6), elle a certainement 
aussi entendu meunier, à moins qu'elle ne l'ait lue (v. 23 . l'ayen- 



LAIS ET ROMANS BRETONS 273 

turc d'où le lai prétendait être issu. On verra que la poésie lyrique 
de son époque ne lui était pas moins familière : la chanson cour- 
toise aussi bien que la chanson de caractère populaire lui ont 
fourni divers motifs et thèmes littéraires. N'oublions pas enfin 
qu'elle sait assez d'anglais pour traduire le recueil de fables 
attribué au roi Alfred. On avouera qu'elle disposait d'un bagage 
littéraire respectable, vaste et varié, embrassant le latin aus°si 
bien que les langues vulgaires, la littérature savante aussi bien 
que les traditions populaires. 

A cette richesse et à cette variété de sa culture correspond la 
diversité de l'œuvre littéraire de Marie. On ne possède d'elle 
que trois ouvrages, mais dont chacun a son caractère particu- 
lier. Les Lais représentent la littérature narrative mondaine ■ 
destines aux milieux courtois, ils traitent des problèmes de 
1 amour. Les Fables enseignent la morale laïque et pratique qui 
est propre à ce genre littéraire. Enfin, V Es pur gala ire Sainl- 
fatrice est une œuvre essentiellement religieuse : il vise à l'édi- 
fication des croyants et à l'enseignement d'une morale chré- 
tienne. Un trait commun relie entre elles ces trois œuvres si 
diverses trait qui me paraît caractéristique pour Marie : c'est 
la prédilection qui s'y manifeste pour le merveilleux et le sur- 
naturel : le merveilleux celtique dans les lais, le merveilleux 
chrétien dans le voyage du chevalier Owein dans le monde 
d Outre-Tombe, et dans les Fables aussi le trait surnaturel qui 
en constitue la donnée fondamentale, d'animaux doués de la 
parole et d'une intelligence humaine. Ce penchant de Marie 
me semble lui avoir dicté le choix des œuvres, en apparence 
si disparates, qu'elle nous a laissées. 

Le classement chronologique de ces trois ouvrages a déjà fait 
couler beaucoup d'encre. Des six possibilités de classement 
presque chacune a été proposée tout à tour et a trouvé des défen- 
seurs. C'est qu'on manque, pour les dater, d'indications précises. 
Pourtant celles qu'on possède suffisent pour permettre d'établir 
leur succession relative et des dates au moins approximatives. 

Pour les Lais un terminas posl quem assuré est fourni par le 
tirai de VVace, achevé en 1155. Marie s'en est inspirée à diffé- 
rentes reprises. D'autre part, un terminas anie quem est donné 
par 1 imitation du Lai d'Eliduc par Gautier d'Arras dans son 
roman d Me et Galeron qui date d'environ 1167. II se peut que les 
lais n aient pas tous été écrits à la file et que leur rédaction se 
soit étendue sur une période de temps de quelque durée. Encore 
n est-ce pas certain. Mais h lai d'Eliduc témoigne d'un art. d'une 
maturité qui ne permettent pas d'y voir un des premiers essais 

18 



274 REVUE DES COURS El ' CES 

d'un auteur débutant. La pluparl des lais, sinon tous dor 
donc avoir été écrits avant 1167. L'influence du Romande Thebes 
et d'Eneas qui se manifeste dans quelques-uns d'entre eux, et les 
allusions que Marie fait dans son Prologue aux nombreuses 
traductions latines nous mènent dans le voisinage de ces deux 
œuvres ; mais malheureusement leur date précise est également 

î Tippvt" ri tip 

D'autre part, le Tradalus d'où Marie a tiré son Espurgaloire 
n'a été écrit que vers la fin du xiie siècle. On n'a pas réussi 
à en établir la date précise, mais on est d'accord pour le placer 
aux alentours de l'année 1189 ; peut-être faut-il remonter quel- 
ques années plus haut. La traduction de Marie ne > peut donc 
certainement pas être antérieure aux années de 118& a 11JU. 
Il V aurait par conséquent entre les Lais et l'Espurgatoire un 
intervalle d'une vingtaine d'années. 11 n'est pas excessif de placer 
ici les Fables, entre les Lais, la première, et l'Espurgatoire, la der- 
nière de ses œuvres. 

Ainsi l'activité littéraire de Marie se serait exercée approxi- 
mativement entre 1160 et 1190. Ce sont exactement les mêmes 
dates qu'on attribue à l'œuvre de Chrétien de Troyes. Gautier 
d'Arras la coudoie à ses débuts ; le Tristan de Thomas d Angle- 
terre paraît vers le milieu ou même vers la fm de sa carrière 
poétique. Elle appartient, comme ces porteurs de noms célèbres, 
à la première génération des grands romanciers courtois, bile 
soutient victorieusement la comparaison avec eux. Il lui revient 
à leurs côtés une place d'honneur en ce printemps de la poésie 
courtoise. 

(1) Emil Winkler, dans Siizungsberiçhle der kaiserl. Akademie der Wiâ 

spiisiIi in Wien, philosoph. histor. fClasse, 188, 1918. , J 

$) Bédier-HâzW, Histoire de la Littérature française illustrée, Par| 

{L W U ™Ey£eï%slorical Revieœ., t. XXV (1910), p. 303 ss. et XXVI 

{ %) E?io 3 Levi; Sluài salle Opère di Maria di Francia, Florent 192| 
extrait de VArchivum Romanicum, V, 1921. 






Alexis de Tocqueville, témoin et juge 
de la civilisation américaine 

par Charles CESTRE, 
Professeur de littérature et civilisation américaines à la Sorbonne. 

(Cours public 1932-1933.) 



XIÏI 
L'esprit américain. La vie intellectuelle en Amérique. 

Les chapires i-xxi du 3* volume, sur l'esprit américain et la 
vie intellectuelle aux Etats-Unis, sont parmi les plus remarquables 
de l'ouvrage. Si l'on prend en considération le fait que, sur ce ter- 
rain, Tocqueville est le premier qui ait mené une exploration 
méthodique, il faut lui reconnaître un mérite éminent. Il a su, 
avec une entière originalité et une pénétration aiguë, aller droit 
aux traits essentiels. N'attendons pas de lui qu'il se soit corrigé 
de ses défauts ordinaires : discussions générales trop vastes, 
prenant l'aspect de digressions ; absence de références précises ; 
composition lâche, ne serrant pas d'assez près l'enchaînement des 
idées. Mais les idées fondamentales sont vigoureusement saisies 
et soutenues de plus de détails pertinents qu'il ne le fait d'ordi- 
naire. C'est un travail lumineux de prosp ection et de défrichement. 
Une fois le sol déblayé, il trace de hardies perspectives vers l'ave- 
nir, avec une sûreté de vision qui affirme plus hautement que 
jamais son incomparable don de prophétie. 

Tocqueville aurait donné une plus forte cohésion à son analyse 
s il avait rapproché le chapitre m, où il montre la pensée amé- 
ricaine s'appuyant sur le raisonnement, du chapitre vu, où il 
gote la tendance de la pensée américaine au panthéisme. Ces 
deux éléments sont les deux pôles entre lesquels se répartissent 
les démarches de l'esprit dans le Nouveau Monde. Ils existent 
depuis les origines, fortifiés au cours de deux siècles par les cir- 
constances de l'histoire intellectuelle, morale et politique du pays. 



276 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Tocqueville aurait pu trouver, sous ce dualisme, l'unité de l'âme 
américaine, dans la psychologie ethnique et dans l'évolution 
spirituelle de la nation. Bien que, par la solidité philosophique 
de ses observations, il annonce Taine, c'est à ce dernier que de- 
vait revenir la découverte des trois facteurs, la race, le milieu et 
le moment. Tocqueville échappe à la systématisation, qui donne 
souvent une raideur excessive aux jugements de Taine. Mais il 
lui manque une fermeté de vues et un souci des relations, qui 
sont des voies d'approche vers la vérité profonde. Les matériaux 
sont à pied d'œuvre ; il reste à les mortaiser selon un plan ordon- 
né, avec une meilleure liaison et de plus justes rapports entre les 
parties. Il accorde trop d'importance à la démocratie, qui est le 
couronnement de l'édifice, et pas assez aux traits de race et de 
culture, qui en sont les fondations. 

Il a bien vu que la civilisation américaine n'est que le dévelop- 
pement, dans des circonstances particulières, de la civilisation 
européenne. Il aurait fallu insister sur ce que le Nouveau Monde 
doit au tempérament anglo-saxon, dont il procède, et à l'es- 
prit de la Renaissance, dans lequel il s'est épanoui. 

Au xvn e siècle, l'intelligence a conquis ses droits. Les fonda- 
teurs de la Colonie de la Baie, en 1630, étaient des bourgeois 
éclairés et instruits, dont plusieurs avaient fait des études d'Uni- 
versité. C'est la confiance en le pouvoir que possède l'homme de 
façonner son destin qui leur donna le courage d'affronter le péril 
de la mer et les dangers de l'inconnu pour aller fonder sur un con- 
tinent hérissé d'obstacles la cité idéale. Dès leur arrivée, ils s'en- 
gagèrent par un « contrat social », signé de tous, à respecter les 
îois qu'ils se donnaient. Ils mirent à profit les nouvelles notions 
juridiques et les progrès techniques, qu'ils apportaient tout for- 
més, pour établir sur des bases rationnelles la propriété et les rap- 
ports civils, et développer les arts et le négoce. La nécessité où ils 
se trouvèrent de se reposer surtout sur eux-mêmes, les difficultés 
qu'ils eurent à surmonter, l'avantage dont ils jouirent de ne se 
trouver embarrassés ni de traditions, ni de préjugés, ni de pri- 
vilèges, et de pouvoir puiser à pleines mains (au prix d'une dure 
peine) à d'immenses ressources vierges, stimulèrent en eux l'in- 
tellectualité. Ce furent des inventeurs d'institutions, de machines, 
de règles de conduite — témoin la fertilité dans tous ces ordres 
d'activité d'un Franklin. Ils s'appliquèrent délibérément à cons- 
truire une forme « articifielle » de société — utilisant sans doute 
les idées créées sur le continent par un Locke et un Montesquieu, 
mais osant les mettre en pratique, sans être retenus par la timi- 
dité ni par un respect exagéré des précédents. Rien d'étonnant 



ALEXIS DE TOCQUEVILLE 277 

donc que les Américains aient pris l'habitude de se diriger d'après 
les lumières de la raison. Tocqueville note qu'ils ont le goût des 
idées générales, différant en cela de leurs congénères anglais. Mais 
ils ne sont pas rationalistes à la manière des Français, qui ont 
tendance à faire passer les généralisations abstraites avant les 
inductions tirées de la réalité. Ils ont le souci des faits, sans renon- 
cer aux droits de l'esprit qui classe et prévoit ; ils observent les 
phénomènes naturels afin de découvrir leurs rapports, et, dans 
les limites du possible, d'insérer la loi de l'homme dans l'ordre 
de la nature. 

Les Pères pèlerins, ralliés à l'intellectualisme delà Renaissance, 
avaient introduit les démarches de l'intelligence dans la dialec- 
tique théologique. Leur religion était une doctrine raisonnée. 
Mais ils avaient conservé de la mentalité anglo-saxonne et du 
moyen âge de vigoureuses aspirations spirituelles. L'ordre de la 
nature ne leur suffisait pas. Tout ce qui touche aux origines et aux 
fins, tout ce qui relève de la morale, tout ce qui intéresse l'ultime 
destinée de l'être dépendait pour eux.de la croyance en Dieu, en 
ses desseins insondables et en sa volonté imprévisible. Ils avaient 
besoin du surnaturel. L'humain se rattachait pour eux au supra- 
humain par l'omniprésence de Dieu dans les choses et dans la 
conscience. Ils vivaient dans une atmosphère de miracle : leur 
histoire consistait en « merveilleuses démonstrations » de la pro- 
vidence divine en leur faveur (magnalia Chrisli) ; leurs actes étaient 
déterminés par des révélations qu'ils lisaient dans des phénomè- 
nes insolites ou qu'ils puisaient dans la Bible, ouverte au hasard. 
Ils réconciliaient l'humilité de l'homme faillible avec l'orgueil de 
l'élu, en attribuant à la sollicitude divine les clartés de la raison. 
Ils travaillaient sans scrupules à l'accroissement de leur fortune 
et à l'agrandissement de leur pays, parce qu'ils voyaient dans 
l'activité lucrative et dans l'expansion nationale des formes du 
désir et de la justice de Dieu. 

Leur croyance s'était transformée avec le temps. Le bien-être 
la richesse, la prospérité, l'allégement de la peine manuelle, l'in- 
dépendance à l'égard de la domination anglaise les avaient ren- 
dus accessibles à une nouvelle interprétation optimiste de l'uni- 
vers. Ils avaient renoncé à l'austérité puritaine ; ils s'étaient 
affranchis de la croyance paralysante au péché originel. Depuis 
la fin du xvm e siècle, ils croyaient à la bonté foncière de l'homme. 
La soumission tremblante à la majesté terrible du Jehovah jus- 
ticier avait fait place à la communion tranquille avec un Dieu 
bienveillant, répandu dans tout l'univers. La phalange des élus 
n'était plus limitée à un petit nombre de privilégiés ; elle s'ouvrait 



278 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

à tout le peuple, composé d'individus également éclairés et éga- 
lement bien intentionnés. Tocqueville a raison de relever le pro- 
grès du panthéisme. C'est une forme du rationalisme mystique, 
dont il aurait pu trouver les principes dans l'« unitarisme » de 
Channing, fort répandu depuis 1810. Le caractère mystique de 
la doctrine allait bientôt s'accentuer dans le transcendantalisme 
d'Emerson. L'auteur du « Penseur américain » {The American 
Scholar) applique les préceptes nouveaux aux jugements de 
valeur. Entre autres innovations audacieuses, il déclare que la 
confiance en soi (self-reliance) est la première vertu, et que, pour 
celui qui est entré par la méditation et l'extase dans les conseils 
du Dieu-Nature, la distinction entre le bien et le mal n'existe pas. 
Emerson, métaphysicien de tempérament et moraliste par tradi- 
tion de famille, observe la plus grande prudence dans le passage de 
la théorie à la pratique. Mais autour de lui on va souvent jusqu'au 
bout de ses prémisses ! Thoreau se construit une hutte dans les 
bois et refuse de payer l'impôt à un gouvernement qui permet 
l'esclavage et qui déclare la guerre au Mexique ; Walt Whitman 
exalte la sexualité comme la force primordiale d'où dérivent 
toute vie, toute beauté, toute expansion généreuse du moi. En 
1830, s'ouvre une ère de réforme morale et sociale, qui révèle 
chez 'les Américains une étrange effervescence intellectualiste, 
toute pénétrée de mysticisme. 

Nous avons parlé du mouvement anti-esclavagiste, qui prend 
la forme d'une sorte de fanatisme humanitaire, sans respect pour 
les droits existants, insoucieux des aménagements et des transi- 
tions nécessaires. Des fanatiques de V anti-alcoolisme prêchent 
l'abstention des boissons îermentées. Des groupes de végétariens 
se forment pour proscrire l'alimentation carnée au nom du respe< 
pour toutes les formes de la vie. Poussant jusqu'au bout le 
principe mystique, qui est à l'origine du mouvement, certains 
végétariens n'admettent même que les légumes qui poussent 
dans la direction du ciel, à l'exclusion de ceux qui s'enfoncent 
vers les régions d'en bas. Une école d'éducateurs préconise de 
nouveaux principes de pédagogie qui proclament le caractère 
sacré des instincts de l'enfant, suppriment contrainte, tâches 
systématisées, silence et immobilité, rationalisation des pro- 
grammes, et font appel aux spontanéités des jeunes âmes. Des 
phalanstères philosophico-socialistes s'efforcent de fonder la vie 
en commun, avec alternance de travaux agricoles et de séances 
de méditation. Brook-Farm attire un moment Hawthorne, qui 
s'en lasse avant que la déconfiture n'ait dispersé les adhérents. 
Il tirera de cette expérience le sujet de son roman, The Bhlhedal* 



XIS DE TOCQUEVILÎ.R 279 

Romance, curieuse étude des motifs mêlés des philanthropes 
illuminés. 

La plupart de ces réformes échouèrent — non sans laisser des 
traces, comme « l'école nouvelle », la « prohibition », la Christian 
Science. Cette dernière doctrine, qui tient le mal et la maladie 
pour non avenus, prêche la communion entre l'homme et la nature 
et entre tous les hommes dans la confiance et dans la joie, déclare 
que les affections les plus graves doivent être soignées exclusive- 
ment par la prière, a rencontré un tel succès qu'elle réunit des 
millions d'adhérents et a élevé dans les grandes villes des temples 
splendides. 

L'enthousiasme pour les réformes immédiates s'est un peu 
apaisé ; mais l'Amérique reste le pays des expériences. Le peuple 
tout entier est animé d'une foi intense, quasi mystique, en la puis- 
sance de la raison pour transformer la société. La science, surtout 
ces sciences un peu vagues qu'on appelle les sciences morales, 
jouent leur rôle — sources d'efforts parfois admirables. C'est à 
elles que l'Amérique doit d'avoir pris l'avance sur les autres 
pays dans la réforme humanitaire de l'industrie et dans l'éta- 
blissement du service social. La lutte contre les maladies conta- 
gieuses est soutenue par la coopération de tous. La sociologie ap- 
pliquée a donné naissance à des mesures telles que la stérilisa- 
lion des inaptes et l'obligation du certificat de santé avant le 
mariage. L'eugénique, ou science de la croissance vitale, com- 
mence au birlh-conirol (maternité volontaire) et continue par l'in- 
tervention des dispensaires et des cliniques, pour les enfants, les 
adultes et ceux que menacent les premières atteintes de la vieillesse. 
Les milieux avancés des grandes villes, surtout ceux des artistes, 
des gens de lettres, des riches oisifs et des féministes hardies 
s'aventurent même sur le terrain de la « nouvelle morale ». L'un 
des porte-parole de cette doctrine d'avant-garde écrivait récem- 
ment : « Tout est changé depuis que sont abolies deux grandes 
peurs : la peur de l'Enfer et la peur de l'enfant. » Des femmes 
émancipées revendiquent le droit de « vivre leur vie », avant le 
iiuiriage, dans le mariage ou sans le mariage. D'excellents argu- 
ments « rationnels » soutiennent ces explorations dans l'inconnu. 
L'Amérique, à tout prendre, est loin d'approuver toutes ces 
innovations. Il reste qu'une attitude plusindulgente se fait jour à 
l'égard de certaines idiosyncrasies ou de certains modes de con- 
duite exceptionnels. Tocqueville n'avait pas tort de relever, dans 
la démocratie américaine, un rationalisme intrépide, parfois 
exalté, ajoutons, un élan mystique vers la réalisation des concep- 
3 logiques de l'esprit. 



280 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Tocqueville indique le correctif. La religion conserve son em- 
pire, même atténué. C'était vrai de son temps ; ce l'est encore 
aujourd'hui. En 1931, le Conseil national des églises protestantes 
s'est rallié au biiih-conlrol (reconnaissant la légitimité des rela- 
tions sexuelles dans le mariage sans intention de procréation), 
non pas pour favoriser la licence, mais pour réglementer les 
mœurs. L'Eglise admet le divorce pour éviter pire. 

Elle suit, à une certaine distance, l'évolution, en freinant. Elle 
s'unit à la tradition morale (survivance du puritanisme) pour 
constituer cette force d'opinion, qui, nous l'avons relevé, se mon- 
tre parfois si sévère qu'elle constitue une véritable contrainte 
de la liberté. C'est ainsi qu'en 1930, le Conseil municipal de 
Dayton, Tennessee, a poursuivi en justice, au nom du « fonda- 
mentalisme » (de la religion fidèle aux traditions anciennes), 
un professeur de high-school, qui avait enseigné la doctrine de 
Darwin. C'est l'autre face des mœurs américaines : 1' « idole de la 
tribu » s'opposant aux poussées de la raison novatrice, une puis- 
sante force communautaire intercalant son interférence dans le 
courant individualiste. 



* 
* * 



Les Américains invoquent la science. Quelle science ? Celle qui, 
réduite à quelques propositions simples, permet des applications 
ingénieuses, parfois hasardeuses. Tocqueville a très bien vu que, 
de son temps, les Américains s'intéressaient à peu près exclusi- 
vement aux sciences appliquées. Pourquoi n'avaient-ils pas de 
savants consacrant leur vie, avec un zèle désintéressé, comme en 
Europe, à la solution de grands problèmes, sans autre dessein 
que de faire avancer la conquête de l'homme sur l'inconnu. C'est 
que l'esprit de la civilisation américaine détourne les chercheurs 
de la vérité pure. Tout, dans cette civilisation, est orienté vers 
l'utile ; tout effort a pour objet le bien-être ; tout succès repose 
sur l'accroissement de la richesse. Que ferait dans ce milieu un 
penseur sans ambitions matérielles ? Il serait isolé et incompris. 
Les Américains, d'autre part, savent qu'ils peuvent faire fonds 
sur la science européenne, dont ils suivent attentivement le pro- 
grès. Ils se donnent pour spécialité, dans l'œuvre coopérative 
de l'Occident (où ils se sentent solidaires du Vieux Monde), les 
inventions qui servent au mieux-vivre. Leur fertilité abonde en 
ressources ; leur vivacité les pousse à des tentatives répétées, 
soutenues par la fréquence du succès ; leur esprit d'entreprise ne 



A.LEXIS DE TOCQUEVILLE 281 

se lasse jamais de réaliser industriellement les engins mécaniques 
capables de favoriser le développement de l'industrie. Tocque- 
ville aurait pu citer la machine à égrener le coton {collon-gin), 
qui permit a un seul opérateur d'accomplir en quelques heures 
le travail qui occupait cent nègres pendant des journées. Les con- 
séquences de cette invention avaient été incalculables : la super- 
ficie des terres à coton s'était étendue, des manufactures avaient 
surgi dans le JNord pour utiliser la nouvelle abondance de matière 
première ; il n'y avait plus personne, en Amérique ou en Europe, 
si pauvre qu'il soit, qui ne pût acheter du linge de coton à bon 
marché. Par contre l'esclavage, devenu plus nécessaire que 
jamais pour fournir la main-d'œuvre dans le Sud, avait été con- 
solidé, au grand dam de toute une race. La machine à coudre 
était venue permettre d'ouvrer les tissus en série, à peu de frais. 
Les métiers à tisser devenaient de plus en plus automatiques : à 
Lowell, les ouvrières conduisaient deux ou trois métiers à la fois, 
avec moins de peine qu'un seul naguère. 

On sait quelle abondance d'appareils nouveaux, qui ont révo- 
lutionné les formes extérieures de la vie dans le monde entier, 
ont pris naissance en Amérique au xix e siècle : le télégraphe, le 
téléphone, la lumière électrique, la faucheuse, la moissonneuse, 
la machine à battre, les buildings en acier, l'aéroplane... Dans la 
pensée de Tocqueville, le moment devait venir où l'Amérique, 
dépassant le stade de la science appliquée, en arriverait à con- 
tribuer, comme l'Europe, à l'avancement de la science pure. 
Sa prophétie s'est réalisée. Au xx e siècle, les Michaelson, les 
Milligan comptent parmi les grands savants mondiaux ; la mé- 
decine est redevable à l'Amérique de quelques découvertes 
importantes. 

Les mêmes remarques sont vraies des arts. L'Amérique ne pou- 
vait, au début, que se mettre à l'école des peintres et des sculp- 
teurs anglai s et français . Tocqueville ne cite pas de noms : les Gopley, 
les Stuart, les Trumbull auraient mérité une mention comme 
portraitistes ou peintres d'histoire. L'écrivain français fait trop 
peu de cas de l'architecture de la Nouvelle Angleterre et du Sud, 
qui, bien que se servant du bois ou de la brique, en raison de la 
rareté de la pierre, avait produit l'élégant « style colonial ». Toc- 
queville signale cependant l'originalité des Etats-Unis dans la 
conception de leurs monuments publics : ils voient grand ; les 
proportions du Capitole de Washington sont à l'échelle de l'im- 
mense pays, dont il symbolise la puissance. C'est dans cette voie, 
^ on le sait, que la fertilité artistique des Etat-Unis allait se mani- 
fester à la fin du xix e siècle : les shy-scrapers unissent le colossal 






282 REVUE I RS ET CONFÉRENC] - 

au majestueux. Il n'est pas jusqu'au pont de Brooklyn et aux 
elevalors (silos à blé) de Chicago qui n'aient de la beauté dans la 
grandeur. 



Les chapitres les plus pénétrants de cette section de l'ouvrage 
de Tocqueville sont ceux qui se rapportent à la littérature. Une 
remarque s'impose d'abord. La description de l'état de la littéra- 
ture en 183*2. juste dans l'ensemble, est incomplète. Aucun auteur 
n'est mentionné, ce qui exclut la critique, même brève, d'aucune 
œuvre. Il est exact que les écrivains américains, à cette époque, 
comme les artistes, se placent dans le sillage de l'Angleterre. II 
y a cependant, parmi eux, des figures de premier plan: Washington 
Irving rivalise avec Steele et Charles Lamb dans le conte et dans 
l'essai ; Fenimore Cooper, avec Walter Scott dans le roman his- 
torique. Ni l'un ni l'autre ne sont dépourvus d'originalité : irving, 
empruntant les matériaux de quelques-uns de ses contes aux 
origines de l'Etat de Nev.-York, crée une couleur locale savou- 
reuse ; Cooper, découvrant les Indiens, met la main sur un pit- 
toresque nouveau. 11 faut admettre cependant que ces traits 
sont secondaires : le fantastique, chez Irving, l'exotisme, chez 
Cooper, ne présentent que des aspects superficiels de la vie. Toc- 
queville, devançant Taine, a le sentiment qu'une littérature 
vraiment nationale doit naître plus directement du milieu ; 
qu'elle doit exprimer l'âme profonde de la nation, s'approprieT 
des traits universellement humains suggérés par la forme parti- 
culière de civilisation dans laquelle elle grandit. 

Il prévoit que la littérature, de même que les sciences et les 
arts, se développera en Amérique et prendra un caractère de spon- 
tanéité et de nouveauté digne des qualités d'intelli et de 
sensibilité de la population, et en rapport avec ses institutions 
et ses mœurs. Pour le moment, les Américains sont trop absorbés 
par la colonisation de leur immense continent et l'exploitation 
de leurs incomparables ressources naturelles. Les esprits les plus 
vigoureux sont attiré? vers l'exploration et l'entreprise ; l'effort 
de création s'absorbe dans l'érection des cités, rétablissement 
des industries, le maniement des richesses, le tracé des rou 
ri des chemins de fer. Tout est agitation et fièvre ; la mobilité, 
le changement, la dispersion émiettent les forces spirituelles. 
Le culte du dollar étouffe le culte de la beauté. Que les conditions 
d'existence se transforment, on verra naître des acti sin- 
ges. 



ALEXIS DE TOCQUEVILLE 283 

La fertilité intellectuelle, qui ne manque pas, se portera vers 
la composition littéraire ; il se constituera un public qui prendra 
goût à la lecture, trouvera le temps de lire et deviendra capable 
d'apprécier les livres. Tocqueville prévoit, avec un véritable don 
de double vue, les étapes par où passera cette littérature. 

Dans la période de transition, se placera l'ère de la prose, des- 
tinée à secouer de leur indifférence ou à distraire par des moyens 
rudimentaires des gens préoccupés et pressés. Les œuvres — des 
romans pour la plupart — chercheront à ébranler la sensibilité 
par des émotions vives, qui pourront être banales, artificielle- 
ment évoquées, mais capables d'éveiller l'émotion dans des 
cœurs simples. (Voyez le « roman sentimental », de 1850 à 1870.) 
Ou bien on fera appel à l'imagination, en précipitant des héros 
frustes et sommaires dans des dangers sensationnels. (Voyez le 
« roman d'aventure ».) On piquera la curiosité, en même temps 
qu'on satisfera le goût du mélodrame, en créant le mystère autour 
d'un crime et en chargeant un logicien habile de démêler l'éche- 
veau de l'intrigue jusqu'à la découverte quasi-miraculeuse du 
coupable. (Voyez le « roman policier».) Ou bien on dilatera la rate 
des lecteurs, qui aspirent au gros rire après des heures consacrées 
à un dur travail, en les amusant de grosses plaisanteries ou de 
portraits grimaçants. (Voyez le « conte humoristique et carica- 
turesque ». ) 

Aussi bien, la démocratie n'est pas dépourvue dépensées graves, 
cachées dans les profondeurs, qui pourront alimenter une litté- 
rature élevée, digne de rivaliser avec les productions les plus 
significatives, sinon les plus belles, des grandes époques. Le mo- 
ment viendra, où l'Amérique donnera au monde une poésie nou- 
velle, expression frappante de la civilisation qui lui est propre, 
laquelle contraindra l'attention par tout ce qu'elle révélera des se- 
crets et des vaillances de l'âme humaine, encore inexplorés. Que 
sera cette poésie ? Tocqueville entreprend de la préfigurer, avec 
une audace et une vigueur d'intuition qui tiennent du prodige. 
Les traits qu'il lui prête sont précisément ceux qui caractérise- 
ront l'œuvre étrange et inouïe du poète ouvrier Walt Whitman, 
qui devait paraître en 1855 et dont l'Amérique sera d'abord 
épouvantée. C'est la première — et jusqu'ici la seule — œuvre 
jaillie des entrailles de la démocratie, à la foissimple et complexe, 
violente et tendre, cynique et insinuante, lançant à la face du 
monde, encore engagé dans la gangue des préjugés, le défi le plus 
hardi et le plus irrésistible qu'il ait encore entendu. Tocqueville 
a prévu ce bouillonnement chaotique et puissant d'instincts, d'as- 
pirations, d'anathèrnes, d'espoirs, d'adjurations passionnées et 



284 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

de visions extasiées, intégrant par la force du génie la virulence 
primitive des facultés élémentaires à la beauté des ultimes con- 
quêtes de la civilisation. Qu'on nous permette d'imaginer le dia- 
logue qui aurait pu s'engager entre Tocqueville et Whitman, s'ils 
s'étaient rencontrés en 1832, le penseur français appelant une à 
une les qualités de la poésie de l'avenir (1), le poète américain 
répondant par les réalisations qu'il en préparait. 

Tocqueville. — Cette poésie sera inculte et sauvage. 

Whitman. — Je ne veux plus rien avoir à faire avec les précédents, les 
traditions et les règles. Je dédaigne la rime et je brise le cadre du vers blanc. 
Je m'exprime en une prose rythmée, qui m'a été inspirée par le balancement 
des vagues, les murmures du vent dans le feuillage et les battements de mon 
cœur. Je dédaigne le beau langage. Tous les mots me sont bons, pourvu qu'ils 
expriment une pensée forte ou un sentiment vital. Le peuple est mon maître 
à parler. 

11 n'y a ni impropriété ni indécence là où il y a réalité saine et émotion 
sincère. Je ne me laisse pas influencer par ce qu'on appelle les délicatesses, 
la mesure et le goût. Il y a une convenance de la nature et de la vérité supé- 
rieure aux convenances. 

Je pousse mon cri de guerre par-dessus les voûles du inonde. 

Tocqueville. — Cette poésie ne se souciera plus du passé. 

Whitman. — J'en ai fini avec les thèmes chantés par les Spenser, les Keats 
et les Tennyson. Arrière, la chevalerie ! Féaux du roi Arthur, accrochez vos 
armes aux panoplies ! Dames aux hennins brodés, retirez-vous dans vos tours ! 
Les tournois et les cours d'amour ne sont qu'un décor de clinquant, qui 
cache mal les horreurs d'un régime abhorré : la guerre, la famine, la peste, 
les têtes roulant sous la hache du bourreau. Des siècles d'élégance et de grâce, 
dit-on, ont succédé à l'ère sanglante du moyen âge. Je ne veux pas de vos 
belles manières, de vos afféteries, de vos passions malsaines. Votre idéalisme 
grimace, votre romantisme tombe en pâmoison. A moi l'homme robuste et 
musclé, dont les appétits s'épanouissent comme les fleurs au soleil et qui 
pratique l'amour à larges étreintes ! Vos pâles intrigues ont un relent de 
confessionnal. Elles sont mièvres, comme votre religion qui affadit la grande 
Force de Vie dont procède l'univers. Le même encens écœurant brûle dans 
vos boudoirs et dans vos temples. Je vous laisse vos lyriques et je n'ai que 
faire de vos prêtres. Amours de convention, prières hypocrites, de quelque 
côté que je me tourne, je ne rencontre dans le passé qu'une humanité défi- 
gurée. 

Tocqueville. — Cette poésie chantera la nature ; et cependant la nature 
ne sera pour elle qu'un sujet d'occasion. 

Whitman. — J'adore la nature sans apprêt. Je salue le soleil à son lever, 
ébloui de sa splendeur, écrasé de sa puissance ; et je sens en moi une puis- 
sance égale qui se dresse devant le soleil, répondant à son rayonnement par 
le dynamisme de ma personnalité. Je frappe du pied la terre nourricière pour 
en faire monter les effluves vivifiantes. Je m'épands au souffle des nuits 
d'été. Je me plonge dans la mer, mon amante, qui caresse tout mon corps 
délicieusement. Je m'incline devant la majesté du firmament. Je me campe 
ferme sur les rochers pour sentir leur solidité me pénétrer par tous les pores»... 
Mais je ne m'attendris pas sur la nature. Ses beautés, que je sens vivement. 
ne sont que le cadre de la vie humaine, qui est mon thème majeur. J'aime la 



(1) V. III, xvii, p. 123-126. 



ALEXIS DE TOCQUEV1LLE 285 

nature surtout pour les symboles qu'elle m'offre de toutes paris cl qui me 
aervent à élargir les sentiments humains jusqu'aux limites de l'immensité. 

Tocoueville. — ■ Cette poésie prendra pour sujet principal l'homme. 

Whitman. — Oui, c'est l'homme que je chante. De la foule de mes sem- 
blables, longtemps réprimés par les hiérarchies et opprimés par les lois in- 
justes, enfin égaux, s'élève la figure de l'être suprêmement fort, beau et bon, 
puisant sa force dans ses instincts, sa beauté dans ses mouvements régis 
par l'intelligence, sa bonté dans ses actes inspirés par la sympathie. Cet 
homme type, libre d'allure, spontané, harmonieux, fraternel, je le sens et je 
l'observe en moi-même. J'intitule mon premier livre, qui est un long poème 
d'inspiration fortement unifiée : « Le chant de Walt Whitman. » J'y cé- 
lèbre mon corps, lequel ne fait qu'un avec mon âme. La chair et l'esprit sont 
indissolublement liés : les appétits et les illuminations, également sacrés, 
forment une unité splendide, qui est la vie. Il n'y a point de parties hon- 
teuses : je célèbre le sexe (Tocqueville n'avait pas prévu cela), car le sexe 
est la source de toute exaltation. Qu'on ne nous parle pas de péché : la vie 
est large et belle. Je célèbre la majesté du travail et le vertige de l'orgie. Le 
mal n'existe pas ; il n'y a que l'usage inopportun oul'excès que font les faibles 
des splendeurs de leur moi. L'humanité n'est pas encore une ; mais elle le 
sera. Moi, c'est l'humanité. Quand je dis « moi », vous comprenez, hommes 
mes frères, que c'est « vous » que je veux dire. C'est à vous que je m'adresse, 
à vous qui me ressemblez, à vous en qui je vis et qui vivez en moi. Le plus 
bel attribut de l'homme, c'est la sympathie. L'amour déborde de moi : 
j'aime mes compagnons de travail, j'aime les enfants, j'aime ma mère et 
toutes les mères, j'aime la femme amante, j'aime tous ceux qui souffrent : 

Les agonies sont mes habits de rechange. 

J'inclus en moi, qui suis le genre humain, la femme aussi bien que 
l'homme. Je revendique pour la femme l'égalité avec l'homme : je l'élève à 
la dignité que la société tarde à lui reconnaître. Je la convie à lutter avec moi, 
avec les forts de la cité, pour les libertés que nous ne possédons pas encore. 
Je suis le rebelle-né. Luttons ensemble, nous qui, citoyens de notre grande et 
belle république, voulons la parer de tout ce que conçoit l'idéalisme de la 
pensée. Que les lâches, les sournois, les résignés sortent de nos rangs ! Amis, 
vous avez l'orgueil d'être Américains ; ayez de plus l'orgueil d'être des 
hommes parfaits par la majesté du caractère. Nous ne voulons pas d'une 
collectivité de trembleurs : les citoyens de notre république seront grands par 
la personnalité. Ils assumeront les tâches rudes ; ils seront braves devant le 
danger ; ils demanderont leur dû ; ils respecteront la constitution qu'ils se 
sont donnée ; mais ils ne courberont l'échiné devant personne ; ils resteront 
couverts devant le Président, qui n'est que l'un d'eux investi de la majesté 
de la loi. 

Tocoueville. — ■ Cette poésie célébrera le peuple. 

Whitman. — Je suis du peuple et je sais combien de vertus, de qualités, 
de valeurs, de génie même sommeillent dans le peuple. Qui a fait notre na- 
tion, sinon le peuple ? Je chanterai le peuple au travail ; car c'est par le tra- 
vail que le peuple, d'abord, est grand. Mes héros seront le pionnier, qui va, in- 
soucieux de la peine et du danger, là où l'appelle la destinée, poussant tou- 
jours plus loin vers l'Ouest les bornes de la civilisation ; le bûcheron, dont la 
hache à la large lame attaque les géants de la forêt et accomplit, en beauté, le 
labeur d'où naîtront les demeures des hommes ; le marin, menant sur un 
frêle esquif la terrible chasse à la baleine ; le laboureur, dont la silhouette, 
sur la colline, au soleil couchant, est un spectacle d'harmonieuse grandeur ; 
le charretier, debout sur le timon, dominant comme un dieu antique son 
quadruple attelage ; le charpentier, le maçon, les autres métiers de plein 
air. Tous les Américains devraient vivre en plein air. pour respirer à pleins 
poumons, s'épanouir au soleil, sentir autour d'eux la liberté de l'espace, humer, 
la nuit, sur un lit d'herbe ou de mousse, les fortes et saines senteurs de la terre. 
Si leur métier les retient à la maison, qu'ils s'échappent, dès qu'ils le peuvent 



286 REVUE DES COURS ET CONFÉRENI 

et aillent retrouver la nature primitive en quelque lieu sauvage (c'est ce 
qu'ils l'ont aujourd'hui, surtout depuis que l'Etat fédéral leur a réservé dans 
les montagnes les « parcs nationaux », vastes comme des provinces et d'une 
incomparable beauté.) 

Le peuple américain est sain et fort. Il est habile à construire l'édifice de la 
civilisation moderne. Il est au premierrang du négoce. Il invente les machines. 
La machine est belle, d'une beauté puissante, où s'inscrivent les lois abstraites 
du calcul, associées par l'intelligence humaine à la robustesse du métal et 
aux forces tirées des entrailles de la terre. Les demeures, de jour en jour plus 
spacieuses, où ahannent les machines, ont elles aussi la beauté des grandes 
choses : ce sont les « cathédrales du travail ». 

Le peuple américain a le génie de la politique. 11 n'a pas eu de cesse qu'il 
ait conquis son indépendance. Une fois libre, il a fait un usage à la fois hardi 
et raisonnable de la liberté. La fierté de son caractère lui a suggéré des ins- 
titutions qui respectent l'égalité et établissent la justice. Nation d'égaux, 
dans la force et dans le triomphe d'individualités au-dessus du commun ! 

Le peuple américain a le génie de la « camaraderie ». Les pionniers, dans 
la « prairie » ou dans la forêt, se prêtent main forte en cas de danger, et, 
chaque joui-, se soutiennent du réconfort de l'amitié. C'est une renaissance 
des conditions premières de la colonisation. L'esprit de la « frontière » se 
répand dans tout le pays. La sympathie inspire l'entr'aide, comme l'indivi- 
dualisme nourrit la vigueur. On se réunit entre amis, pour rire ensemble, de 
la gaieté américaine qui sonne clair comme une joie d'enfants. On fait le 
bien ensemble. Il y a moins de pauvreté et de souffrance en Amérique que 
partout ailleurs, grâce à l'active, à l'expansive bonté de tous... Je ne me las- 
serai pas de louer, chez les fils de « la Mère à l'égale lignée », l'inépuisable 
amour du prochain. 

Beaucoup d'entre eux, hélas ! n'ont pas encore compris que la différence de 
couleur n'enlève pas aux Africains, amenés de force sur les rives du Potomac, 
les attributs de l'humanité. Je fais honte à mes compatriotes de cet aveu- 
glement. Je tends les bras à mon frère noir, échappé de ses chaînes, poursuivi 
par les molosses aux crocs acérés, et je lui ouvre ma porte, prêt à le protéger. 
L'esclavage sera aboli, fût-ce au prix d'une guerre. Lincoln, le grand Améri- 
cain, résolu à faire régner la justice intégrale dans la nation « divisée contre 
elle-même », est mon idole. 

Tocoueville. — Cette poésie chantera l'amitié de tous les peuples. 

Whitman. — Les hommes, à quelque continent qu'ils appartiennent, 
sont nos frères. Nous devons beaucoup, nous Américains, à d'autres qui ont 
lutté, par la pensée et par les armes, avec moins de bonheur que nous, pour 
la liberté. Je salue la Révolution française, la France hardie et généreuse, 
qui a sonné en Europe, trop tôt, mais sans faiblir, le glas du despotisme. 
Notre exemple l'aidera à renouveler son effort de libération et entraînera 
lis autres peuples à sa suite, à notre suite. Le jour viendra où le soleil se 
lèvera et se couchera sur un univers entièrement affranchi. Rien ne s'oppo- 
sera plus, dans le monde, à ce que l'humanité travaille de concert à atteindre 
le degré de perfection matérielle et spirituelle, où la convie le destin, dans 
le bonheur et dans la paix ! 

Tocqueville. — - Cette poésie s'élèvera au-dessus des intérêts terrestres. 
Elle retrouvera, sous une forme nouvelle, l'adoration de Dieu. 

Whitman. — Dieu est partout. Je le sens en moi, je le découvre dans 
toutes les manifestations de la vie et dans les choses inertes. J'intitule mes 
œuvres complètes : Brins (V Herbe, parce que l'herbe des champs, dans sa 
simplicité, dans sa grâce, dans son vouloir-vivre, issue des atomes dissociés 
des morts qui revivent en elle, s'élevant vers la lumière comme vers l'infini, 
est fille de Dieu et le signe de l'omnipotence de Dieu. J'embrasse la nature 
divine de l'étreinte de mon corps lorsque je m'étends sur le sol, et de l'étreinte 
de mon esprit lorsque je m'échappe de ma prison de chair et m'identifie 
avec l'univers. La nature pullule de symboles de la puissance créatrice. Les 
oiseaux me disent leurs confidences d'amour, les frondaisons me murmurent 



ILLE 

i ret de leur sève, la ru lie le chant de la vie et de la mort. La 

mort, je l'attends avec calme, parce qu'elle est le couronnement de la vie et 
que je sais, de science certaine, qu'au delà tout sera bien. Serein, plein de 
confiance dans l'univers qui m'entoure, sentant battre au sein du cosmos les 
pulsations de l'ineffable, je jouis de toutes les joies que m'accorde la Bonté 
suprême : joie de l'amour, joie de la santé et de l'action, joie de la beauté 
que je perçois et de la beauté que je conçois, joie de lasympathie, joie de la 
peine ou de la souffrance dans le sacrifice. Jésus est mon maître ; Bouddha est 
mon frère. Moi aussi, je suis prophète. Je dis mon message de liberté, d'exal- 
tation physique, d'extase spirituelle, d'égalité républicaine, de communion 
cosmique, d'expansion dionysiaque, d'ascension vers l'infini. Sourd aux cen- 
seurs qui me taxent d'indécence ou de sacrilège, je vais, proclamant la vé- 
rité. J'annonce le stade ultime de l'évolution de l'Amérique. Le jour où 
l'Amérique, m'ayant enfin compris, accueillera ma pensée comme sonévan- 
lle sera proche de la consommation de sa destinée ! 



< le poète ouvrier, ce poète populaire, ce poète républicain, 
inculte et sauvage, à la voix forte, au rythme rugueux, à la pensée 
impavide, débordant de sève, joyeux, optimiste, extasié, porte- 
parole de l'Amérique et de la démocratie, annonciateur des 
temps nouveaux, Tocqueville l'avait prévu. Son don de pro- 
phétie nous émerveille. 

En terminant cette étude sur la Démocratie en Amérique, où 
nous avons relevé certains défauts de méthode, des digressions, 
des lacunes et quelques erreurs de jugement, c'est cette intuition 
pénétrante, cette vision des développements de l'avenir, que nous 
voulons louer. On aimerait que Tocqueville, dans son apprécia- 
tion de certaines institutions, se soit moins souvent laissé guider 
par des idées préconçues, qu'il ait donné plus de précision ou de 
justesse aux descriptions de faits, qu'il se soit soucié davantage 
de l'histoire. Mais comme il rachète cela parla lumineuse har- 
diesse de ses prévisions ! La plus étonnante, la plus féconde de 
ces « anticipations », c'est sa foi en la démocratie. Que lui, repré- 
sentant d'une famille aristocratique, magistrat de la monarchie 
restaurée, membre d'une assemblée législative qui penchait 
vers la réaction, il ait proclamé, sans hésitations, avec une 
chaleur de conviction où s'engageait tout son être spirituel, 
que le régime de la liberté et de l'égalité, surgi en France au 
sein d'un ouragan, établi définitivement en Amérique, était 
venu « pour rester», et devait, dans l'Ancien Monde comme dans 
le Nouveau, rallier les esprits et les cœurs, c'est un titre de gloire 
unique parmi les mérites des grands libéraux de son temps. Il 
s'est montré plus averti, moins vacillant qu'un Lamennais ; il a 
devancé un Lamartine et un Victor Hugo. A ses yeux, la Révolu- 



288 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

tion française « continuait ». Si l'on voulait voir s'établir la démo- 
cratie dans l'ordre et dans la paix, il fallait l'accepter, la soutenir, 
l'aider, en la dirigeant. Il aurait voulu donner pour guide à la dé- 
mocratie l'élite cultivée, où l'ancienne aristocratie, régénérée par 
le libéralisme, aurait fait un nouvel usage de ses lumières et de 
son expérience du gouvernement. Peut-être n'aurait-elle pas 
réussi à contenir, comme il le désirait, les exubérances de la ma- 
jorité ; mais lui-même montra, en 1848, comment la modération 
éclairée pouvait éviter le modérantisme. Il se trompait quant au 
secours que la France pouvait attendre de la religion catho- 
lique : mais, si on l'avait poussé dans ses derniers retranchements, 
il aurait sans trop de difficultés abandonné le dogme pour sauver 
la morale chrétienne et la philosophie spiritualiste. S'il avait 
possédé la souplesse du politicien et le talent de l'orateur au 
même degré que l'élévation de pensée, la générosité de sentiments 
et la vivacité de l'imagination, il aurait pu jouer à la Chambre un 
rôle de premier plan. Si les conseillers de la monarchie de Juillet, 
ceux de sa classe et de son monde, avaient partagé la clarté de ses 
idées, la largeur de ses vues et l'intensité de ses convictions, la 
France aurait pu tirer parti, par une adaptation rationnelle, de 
l'exemple des Etats-Unis, et éviter, peut-être, le dangereux in- 
terrègne du despotisme, ainsi que les révolutions qui l'ont pré- 
cédé et suivi. 

Le nom de Tocqueville est respecté aux Etats-Unis, L'auteur 
de la Démocratie en Amérique mérite d'être compté en France 
parmi les précurseurs illustres de la République, grâce à laquelle 
la France aujourd'hui conserve son calme et sa dignité au milieu 
d'une Europe bouleversée par les tentatives convulsives ou les 
abandons aveugles de peuples aux abois. 



Le Gérant : Jean Marnais. 



Poitiers (France). — Société Française d'Imprimerie et de Librairie, 1934 



35* Année ,i~ si,u\ N» 4 30 Janvier 1934 



REVUE BIMENSUELLE 



DES 



COURS ET CONFÉRENCES 

Directeur : M. FORTUNAT STROWSKI, 

Membre de l'Institut, 
Professeur a lu ùorboune- 



Le Hasard et la Chance 

par J. SEGOND 

Professeur à l'Université d'Aix- Marseille. 



I 

La rencontre et la surprise. 



Le sujet que je voudrais étudier avec vous cette année est 
merveilleusement en harmonie, trop merveilleusement peut-être 
avec les préoccupations de l'année où nous sommes, si c'est bien 
l'année du hasard, celle que les uns appelleront l'année de la 
chance, mais que la plupart appelleront plutôt l'année de la mal- 
chance. Puisque, par une initiative récente des Chambres et du 
Gouvernement, l'Etat s'est fait le dispensateur des coups du 
sort, il convient peut-être que, dans les chaires publiques qui sont, 
en principe, destinées aux formules de la sagesse, on « spécule » 
d'une autre manière sur ce qui offre, dans une certaine mesure 
une apparence de folie. Pourtant, ce n'est pas une raison de ce 
genre qui m'a fait choisir un tel sujet. Voici une trentaine d'an- 
nées que le problème me paraît pressant ; et l'unique chance que 
je souhaiterais serait d'obtenir quelque lumière sur cette ques- 
tion. 

Question qui. sans doute, n'a pas été sans préoccuper de nom- 

19 



290 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

breux penseurs. Nous pouvons remonter jusqu'à Aristote, lequel, 
d'une part dans les Livres Physiques, et d'autre part, dans ceux 
que l'on appelle Métaphysiques, s'est interrogé sur la notion du 
hasard, sur celle de l'accident, sur celle de la fortune. Bien plus 
tard, au xvii e siècle, lorsque, dans l'entourage du grand Pension- 
naire de Hollande. Jean de Witt. on cherchait les règles les plus 
sûres, les plus mathématiques, pour établir une table des chances 
— des chances de mortalité ou des chances de vie plus longue — 
en somme un barème des assurances, c'est encore la notion du 
hasard qui était en cause ; et l'on en indiquait déjà la loi, ce que 
l'on appelle précisément la Loi du Hasard ou Loi des Grands 
Nombres. Plus tard encore, les Bernoulli, cette dynastie géniale 
de mathématiciens bâlois. se sont proposé la même question, eux 
aussi du point de vue de la mathématique. Mais il faut arriver au 
xix e siècle pour trouver, chez un philosophe, une recherche plus 
systématique, plus étendue, de la nature du hasard et de la por- 
tée de ce concept. Ce philosophe français n'est autre que Cour- 
not. Suivant la ligne de Cournot, de longues années après lui, dans 
un travail malheureusement trop court et qui ne devait être que 
le prélude d'un ouvrage beaucoup plus complet, le philosophe 
Maldidier a analysé également cette notion du fortuit. Personne 
n'ignore que M. Bergson, dans certaines pages très caractéris- 
tiques de VEvolulion créatrice, étudiant l'idée de hasard, a vu 
en elle une « pseudo-idée », le résultat d'un véritable malentendu 
de l'esprit, et qu'il a souligné toute l'importance de cette con- 
ception, illusoire ou vraie, dans l'œuvre de la connaissance. 
M. Boutroux, dans un cours qu'il fit en 1910 à l'Lmversite 
Harvard, en Amérique, avait bien vu toute l'ampleur d'un tel 
sujet, car ce qu'il examinait, en rapport avec la notion du hasard, 
c'était la notion de la liberté. Malheureusement, ce cours n'a pas 
été publié ; nous en avons seulement la leçon inaugurale. Mais ne 
peut-on dire que l'œuvre tout entière de M. Boutroux constitue 
précisément une critique de l'idée de hasard, s'il est vrai qu'entre 
celle-ci et l'idée de contingence il y ait un lien indissoluble ? De 
nos jours un mathématicien, M. Emile Borel, a repris la même 
question du point de vue de l'exactitude même des calculs et de le 
notion de loi naturelle. Il va sans dire que je profiterai des lu- 
mières qui me seront fournies pai tant d'excellentes recheiches 
par tant de grands esprits ; mais je voudrais déterminer d'aborc 
quelque peu le point de vue auquel je me place et. par conséquent 
la méthode, envisagée tout au moins dans ses traits généraux, qu 
conviendrait à cette recherche. 

Ce n'est pas le point de vue du mathématicien, ce n'est pas celu 



LE HASARD ET LA CHANCE 291 

de l'assureur, ce n'est pas tout à fait celui du philosophe, en tant 
que le philosophe cherche à établir une théorie de la connaissance 
ou bien encore à fixer ses idées sur la nature des choses. Je ne dis 
pas que ces préoccupations demeureront étrangères à cette re- 
cherche ; mais c'est, avant tout, l'aspect psychologique du pro- 
blème qui m'attire; et voici, à mon sens, quelle serait la marche 
la plus naturelle en vue de cette analyse. 

Le hasard semble être un interrupteur de la vie courante ; il 
semble qu'il surgisse indépendamment de nous. Cette chose exté- 
rieure, qui nous paraît tout d'abord étrangère, qui vient par là 
même nous heurter, qui est un principe de désorganisation pour 
notre pensée, ne serait-elle pas, en définitive, participante de 
notre nature ? et ne pourrait-on pas, en allant du dehors au de- 
dans, apercevoir, sous ie hasard qui est indépendant de nous et 
qui nous apparaît ainsi comme un adversaire, un hasard qui se- 
rait véritablement en nous, qui serait, dans une certaine mesure, 
au principe de nos activités les plus nobles, les plus chères ? Je 
songe, en disant ceci, à certaines réflexions profondes, sugges- 
tives, qui ont été formulées à diverses reprises par M. Paul Va- 
léry sur la création artistique, le hasard étant, d'après lui, à la 
source même de ce que l'on a coutume d'appeler l'inspiration. 
Ne se pouirait-il pas que tout ce qu'il y a de vraiment nouveau 
en notre pensée, et qui nous apparaît ainsi comme une véritable 
création de notre être imme, fût l'effet, à sa manière, d'un hasard 
analogue à celui-là, d'un hasard intérieur ? De telle sorte qu'une re- 
cherche psychologique aurait pour résultat de nous montrer que 
le hasard n'est pas une chose aussi fatale qu'il avait semblé, que 
le hasard est consubstantiel à notre nature. 



ii. 

Mais qu'est-ce donc que le hasard, et ne faut-il pas que l'on en 
donne d'abord une définition qui réponde le mieux à sa première 
apparence, tenant compte de cette extériorité qu'il semble affir- 
mer à notre égard ? 

Comme l'indiquait Cournot fort justement, l'événement for- 
tuit n'est autre chose qu'une rencontre, une rencontre d'êtres ou 
une rencontre de faits, rencontre que rien ne nous permet de con- 
sidérer comme explicable, comme rentrant dans la chaîne de cau- 
salité qui constitue à l'ordinaire et normalement notre expérience. 
Cette rencontre peut se produire au moins de deux façons, car 
deux événements peuvent coïncider dans le temps et ils peuvent 
aussi coïncider dans l'espace. 



292 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Dans le temps. Je reprends ici un exemple de Cournot, en rai- 
son de sa clarté. Lorsque le même jour, presque à la même heure, 
le général Desaix tombe à Marengo, sur le champ de bataille, et 
le vénérai Kléber en Egypte, assassiné par un fanatique, il y a là 
une rencontre infiniment surprenante, et même émouvante, car 
Desaix et Kléber ne sont pas étrangers l*un à l'autre. Ils sont, 
comme le dit Cournot. frères d'armes, ayant vécu 1 un avec 1 au- 
tre durant la plus belle partie de leur carrière. Voyez ce qu en- 
ferme cet exemple. Non pas une coïncidence quelconque dans le 
temps mais bien une coïncidence dont les deux acteurs — ou, 
pour mieux dire et d'une façon générale, les deux termes — 
offrent entre eux un véritable lien d'analogie. C'est à cause de ce 
rapport d'analogie que notre esprit saisit la coïncidence, et qu il 
est amené à cette notion d'un événement à part des autres. Pre- 
nons un autre exemple dans l'ordre des recherches qui portent 
sur l'occulte, dans un phénomène de télépathie (à supposer, d'ail- 
leurs que. dans un pareil phénomène, il n'y ait pas à tenir compte 
d'influences, et, à plus forte raison, d'influences réciproques, entre 
les deux sujets). Si une mère, à distance, à l'heure où son fils est 
menacé d'un péril, aperçoit, devine, pressent ce péril, n'aurons- 
nous pas là une coïncidence qui ressemble à la première ? Ce sera 
ici encore un véritable hasard selon notre jugement. Voyez 
qu'ici encore c'est par un rapport d'analogie — analogie familiale, 
analogie de sentiments — que les deux êtres en cause se trouvent 
reliés dans notre esprit. C'est pour cela que l'événement nous 
offre cet intérêt spécial. 

Et ce qui est vrai du temps est vrai également de 1 espace. Dans 
un même lieu, combien de faits successifs peuvent se produire, 
lesquels seront justement en coïncidence en raison de 1 unité du 
lieu où ils apparaîtront ! Par exemple, dans une même maison, 
dans un même paysage, toute une série de crimes se produit. Ne 
sera-t-on pas amené à penser qu'il y a là vraiment, surtout si ces 
rrimes et si les victimes de ces attentats offrent entre eux quelque 
analogie, un événement tout particulier que l'on appellera en- 
core un hasard, un hasard qu'il sera bon de relever, comme le 
précédent ? Naturellement, ici encore, il faut exclure toute in- 
fluence exercée ou par l'un de ces événements, ou par la pensée de 
l'un de ces événements, sur ceux qui se produiront par la suite. 
H v a dans l'œuvre de Gabriele d'Annunzio. une tragédie tort 
belle qui s'appellela Ville mjorie. La 1 Me morte se passe à Mycenes 
c'est-à-dire sur le théâtre de cette série de catastrophes qui ont 
frappé, selon la légende, la famille des Atrides. Et les héros 
d' \nnunzio sont tout pénétrés de cette histoire tragique. Or c est 



LE HASARD ET LA CHANCE 293 

un drame nouveau qui va se dérouler, un crime nouveau qui va se 
produire. Mais, précisément, ce crime est déterminé en partie 
par le lieu de la scène et, dès lors, par les crimes antérieurs. Nous 
n'avons donc pas là un véritable fait de hasard ; nous avons seule- 
ment deux anneaux liés entre eux dans cette chaîne générale de 
la causalité de la nature dont je parlais tout à l'heure. Seulement, 
voyez aussi — et la remarque en a été faite en particulier par 
Maldidier — combien de hasards il faudra relever dans l'histoire 
du monde. Je prends deux exemples à titre d'illustration : d'une 
part, une chambre d'hôtel ; d'autre part, une gare de chemin de 
fer. Si l'on voulait tenir les annales d'une gare de chemin de fer 
ou d'une chambre d'hôtel, combien d'événements aurait-on, par 
la suite des ans, à relever ! Tous événements liés entre eux, sem- 
ble-t-il, par l'unité même du lieu.Faudra-t-il parler de hasards? 
Si l'on veut, mais on ajoutera que ce ne sont pas là des hasards 
bien intéressants. Il faut qu'un lien interne relie entre eux les 
divers éléments de la rencontre (par exemple, les diverses per- 
sonnes) — telle cette analogie dont j'ai parlé à plusieurs reprises 
— pour que l'on remarque l'événement et que l'on éprouve le 
besoin de le faire entrer dans une catégorie spéciale, celle des 
événements fortuits. 

m. 

Voilà quelques faits. Cette rencontre dont il s'agit est-elle bien 
un fait pur et simple ? ou plutôt, puisque c'est en psychologues 
que nous abordons le problème, ne devons-nous pas nous de- 
mander à quelle analyse on pourrait soumettre les faits de ce 
genre ? Encore sur cette analyse convient-il de s'entendre. Il 
ne s'agit pas, d'une façon véritablement objective — et qui, à sa 
manière, serait déjà scientifique — de caser ces faits dans un en- 
semble d'événements de même nature qu'eux ; il ne s'agit pas, 
par conséquent, de nous demander, d'une façon extérieure aux 
hasards eux-mêmes, pourquoi ces faits pris en eux-mêmes sont si 
particuliers, pourquoi ils offrent ce caractère qui nous les a fait 
choisir. Non ; il s'agit de l'impression que de telles rencontres 
produisent sur nous, impression qui, dès lors, constitue un phé- 
nomène vraiment — on pourrait dire « exclusivement » — sub- 
jectif. 

Quelle est cette impression ? C'est d'abord celle de l'inattendu. 
S'il s'agissait d'un événement que nous ayons pu prévoir en 
quelque manière, cet événement, par là même, de notre point de 
vue, illusoirement peut-être, serait explicable ; et l'on ne parle- 
rait à aucun degré, dans ce cas, d'un phénomène fortuit. A l'im- 



$94 REVUE DE8 COURS ET CONFÉRENCES 

pression d'inattendu s'en joint une autre. L'événement fortuit 
nous donne l'impression du rare. Et n'est-ce pas justement parce 
qu'il est inattendu qu'il nous apparaît de la sorte comme rare ? 
Ce qui est attendu, c'est ce qui se produit dans la vie courante, 
ce qui ressemble, par conséquent, à tout ce que l'on a vu, à tout 
ce que l'on a fait. Inattendu et rare, cet événement fortuit est-il 
quelque chose de croyable ou quelque chose d'incroyable ? Mais 
quelles sont les conditions habituelles de cet état que l'on 
appelle croyance ? On croit aisément, on croit même inévitable- 
ment à ce que l'on s'attendait à voir. C'est là ce que l'on consi- 
dérait — et plus on l'avait vu et plus on le considérait ainsi — 
comme probable, comme de plus en plus probable. La croyance 
ferme est au bout d'une pareille familiarité avec l'événement ou 
avec la chose. Le mot a son importance. Nous sommes ici en pré- 
sence d'un sentiment, le sentiment de familiarité, qui constitue 
la marque habituelle de notre expérience. C'est lui qui nous per- 
met de dire : je connais ceci, je connais cet homme, je suis en 
pays de connaissance. Au contraire, l'événement fortuit est 
étranger à cette impression ; l'impression du rare et celle du fa- 
milier sont contraires l'une à l'autre, entièrement incompatibles 
l'une avec l'autre. Que, dès lors, on nous raconte un événement 
que nous pouvons qualifier de fortuit, nous sommes en défiance. 
Pour l'admettre, il nous faut des raisons toutes particulières, des 
raisons très fortes. S'agit-il d'un fait ? Un fait est admis sur la foi 
de témoignages. Il nous faudra beaucoup plus de témoignages 
pour admettre la réalité d'un fait fortuit que pour admettre celle 
d'un fait normal. 

Est-ce là une certitude, une certitude au sens complet du 
terme, une certitude objective ? S'agit-il d'un point de vue scien- 
tifique^ la mesure des choses, sur le hasard lui-même? Je vous 
indiquais tout à l'heure qu'il n'en est pas ainsi le moins du monde. 
Ce qui est en cause, dans les cas de ce genre, ce sont nos habitudes 
de pensée, et elles seules ; ce sont elles qui se trouvent en danger, 
elles qui se trouvent interrompues. Il est vrai que nos habitudes 
de pensée, c'est-à-dire l'ordre que nous sommes accoutumés à 
trouver parmi les événements et les choses, constituent le fond de 
notre expérience, de notre expérience la plus normale. Il y a donc 
déjà dans ces habitudes de pensée une raison explicative. Mais 
explicative à quel titre, dans quelle mesure ? Oh ! tout simple- 
ment en dehors de toute activité d'esprit, et, même, pourrait-on 
dire, contrairement à toute activité d'esprit. Nous sommes, et le 
plus ordinairement, une machine à penser extrêmement routi- 
nière ; ce qui nous cause le moins de fatigue est cela même que 



LE HASARD ET LA CHANCE 295 

nous admettons le plus aisément ; nous pratiquons, d'une façon 
toute spontanée, ce qui est devenu chez certains théoriciens de la 
science l'objet même d'une méthode, de la méthode essentielle, 
ce qu'ils appellent l'économie de la pensée, et qui n'est autre 
chose que l'un des modes de l'économie de l'effort, ce principe 
ordinaire de notre activité. C'est pour cela, pour ces raisons toutes 
simples, toutes faciles, que les événements auxquels nous croyons, 
les événements actuels, nous apparaissent comme naturels. Et 
voilà une notion qui s'introduit dans l'analyse, une notion très 
importante, qui semble à bien des égards mystérieuse, mais qui 
n'offre ici, me semble-t-il, aucune espèce de mystère : c'est la 
notion même de la nature. 

Qu'est-ce que la nature pour nous ? Cela, justement, que nous 
avons l'habitude de rencontrer, cela que nous avons l'habitude 
de manier. De la sorte, un monde est constitué par nous, un 
monde très régulier, parfaitement ordonné, entre les éléments 
duquel il existe des liens intérieurs qui nous fournissent tout le 
semblant d'une explication. Qu'est-ce que le hasard"? Qu'est-ce 
que l'événement fortuit ? Ce qui demeure extérieur à cette na- 
ture ainsi envisagée ; ce qui, à certains moments, entre en colli- 
sion avec elle et détruit cet ordre, cet équilibre, ce monde auquel 
nous étions accoutumés. Il n'est donc pas étonnant que, s'il y a 
un lien entre l'habitude et la nature, un lien se soit établi dans 
beaucoup d'esprits entre ces deux termes si différents : d'une 
part, le fortuit et, d'autre part, ce qui dépasse la nature, ce que 
l'on nomme le surnaturel. Du hasard à ce que l'on appellerait le 
miracle il n'y a pas, aux yeux de certains, une très grande dis- 
tance. 

IV. 

Parmi ces rencontres dont je parlais, certaines me semblent 
offrir un intérêt tout spécial : c'est ce que j'appellerai les ren- 
contres d'idées. Celles dont il a été question jusqu'ici sont des ren- 
contres extérieures, des hasards extérieurs. La rencontre d'idées 
va se produire à l'intérieur d'un esprit ; et si hasard encore il y a, 
ce sera un hasard intérieur cette fois auquel nous aurons affaire. 
Il est vrai qu'en un sens toute rencontre, définie ou décrite 
comme j'ai essayé de le faire tout à l'heure, est déjà, à sa façon, 
une rencontre d'idées. Ce qui nous importait, ce n'était pas le 
heurt des choses, c'étaient les impressions mêmes produites en 
nous par le heurt des choses ; par conséquent, c'était le heurt de 
ces impressions elles-mêmes. Or l'impression, lorsque l'on réflé- 
chit sur elle, donne naissance à un ensemble d'idées. Ce hasard 



296 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

extérieur était donc bien un choc d'idées. Mais n'allons pas pour 
l'instant aussi loin. Demandons-nous plutôt quelles sont les ren- 
contres que l'on appellera le plus habituellement des rencontres 
d'idées, pour les distinguer des premières. Il me semble que l'on 
peut dire : c'est la pensée, alors qu'elle n'offre aucune espèce de 
suile. 

Ici encore, il faut s'entendre. Quand on parle de suite de la 
pensée, on songe souvent à un lien de démonstration possible, à un 
lien de caractère logique. Quoi de plus suivi que la pensée d'un 
savant ? Ce n'est pas de cette suite qu'il est ici question, mais 
d'un lien tout subjectif encore, et qui variera, par conséquent, 
selon l'esprit de chacun. Une pensée purement émotionnelle 
s'offre à celui qui l'éprouve avec la marque d'une suite réelle. 
N'est-ce pas le propre de la rêverie que de consister, en un sens, 
en une série de contrastes ? Mais de l'un des moments de la rêve- 
rie à l'autre il y a passage éprouvé comme naturel ; par consé- 
quent, l'émotion elle-même, qui est ici véritablement directrice, 
fournit le principe de cette suite que la logique renierait. Indé- 
pendamment de la rêverie, tout à l'opposé, dans l'action, par 
l'enchaînement même des gestes que nous sommes amenés à 
accomplir, quelles que soient, d'ailleurs, les idées qui naissent en 
nous tour à tour et qui peuvent, en apparence, n'avoir aucun 
rapport les unes avec les autres, notre pensée se trouve « mise en 
suite », pour ainsi dire, par le fait même de sa production et de sa 
réalisation. Pour nous, ici encore, l'unité est intérieure, pure- 
ment subjective. 

Eh bien ! une pensée qui n'offrirait aucune apparence de suite, 
qu'une émotion durable ou qu'une intention durable n'organise- 
rait pas, cette pensée existe-t-elle ? Oui, sans doute, et nous la 
rencontrons tous les jours. Elle nous est, à certains moments, 
fort désagréable ; à d'autres moments, elle nous apparaît, au con- 
traire, comme risible, elle est pour nous un principe de joie: c'est 
ce que l'on appelle le « quiproquo », et ce quiproquo tout particu- 
lier, plus risible que les autres, et qu'on a baptisé du nom de 
« coq-à-1'âne ». Dans une conversation entre deux personnes, pour 
peu que l'une des deux tout au moins soit distraite, les questions 
vont leur chemin et les réponses vont aussi leur chemin ; seule- 
ment, le chemin n'est pas le même de part et d'autre. Pour un 
tiers qui écoute la conversation, rien de plus comique qu'une 
telle absence de suite. Il se peut aussi que la cause du quiproquo 
soit différente ; c'est la surdité qui empêchera l'un des interlocu- 
teurs de comprendre l'autre, d'être au fait de la conversation : 
l'effet produit sera toujours analogue. Mais il n'y a pas simple- 



LE HASARD ET LA CHANCE C07 

ment quiproquo d'esprit à esprit. Songez, à titre d'illustration, à 
cet amusant proverbe d'Alfred de Musset qui s'appelle On ne 
saurait penser à l ut, et qui est comme une seconde m uture, 
améliorée d'ailleurs, d'un proverbe analogue de Carmontclle. Là, 
nous avons le distrait, le distrait pur, celui qui n'est jamais à 
l'entretien. Or ce héros de Musset n'est pas davantage à l'entre- 
tien avec soi-même qu'à l'entretien avec autrui. Généralisons un 
peu. Il y a certains esprits, bien des esprits, qui sont essentielle- 
ment distraits, distraits à l'égard d'eux-mêmes, et qui, malgré 
cela, ont assez de présence de pensée pour être, partiellement au 
moins, lucides et pour s'apercevoir de leur distraction conti- 
nuelle, de cette brisure constante de leur pensée. Chez eux c'est 
bien le hasard qui est en cause, la pure rencontre d'idées, d'idées 
qui, en elles-mêmes et logiquement, n'auraient rien à voir l'une 
avec l'autre. Je parle de distraction ; or les distractions sont de 
toutes formes. Il y a des distractions de tendances, des dis- 
tractions de désirs en quelque sorte. Cela est-il le propre de cer- 
tains esprits, ou bien ne trouve-t-on pas chez tous quelque chose 
de semblable ? Qu'une certaine activité soit en jeu, et puis que, 
par l'effet d'une passion changeante, ce soit une autre activité 
incompatible avec la première qui, tout d'un coup, surgisse, et 
que cette substitution se multiplie, qu'avons-nous obtenu par 
là sinon l'état d'esprit de cet homme que l'on appelle le capri- 
cieux. Le caprice, voilà le hasard intérieur qui semblera mieux 
caractérisé encore que les précédents. Or n'oublions pas que la 
notion de caprice n'est pas une notion purement sentimentale ; 
on pourrait parler de caprices intellectuels, aussi bien que.de ca- 
prices du sentiment. 

Dans tous les cas de ce genre, l'état de celui qui éprouve ce 
manque de suite consiste en un choc, un choc répété, un choc 
intérieur. N'aurions-nous pas là une notion plus proche du ha- 
sard, et peut-être du hasard extérieur aussi bien que du hasard 
intérieur ? Est fortuit pour nous tout ce qui nous heurte d'une 
manière ou de l'autre. Combien de choses nous heurtent Quelle 
est la mesure subjective qui pourrait servir ici en même façon, 
je ne dis pas à toutes personnes, mais à plusieurs, mais même à 
deux ? Quelles sont les âmes qui s'entendent véritablement l'une 
l'autre, qui ne sont pas à chaque instant séparées par un inévi- 
table malentendu, qui ne se heurtent continuellement ? Heurt 
d'idées, heurt de sentiments, heurt de goûts même, ce qui nous 
fait appeler beau ce que les autres appellent laid, bien ce que les 
autres appellent mal. Cela est constant dans la vie de tous les 
jours. Tout cela, c'est le hasard ; il y a là, semble-t-il, une notion 



298 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

plus prochaine du hasard. Mais tout cela, c'est un certain mai 
qui s'introduit dans notre pensée ; c'est le sentiment de ce qui 
nous apparaît comme inintelligible, le sentiment de ce que, d'un 
point de vue subjectif encore, nous pouvons appeler, nous sommes 
forcés d'appeler V irrationnel. Le fortuit, à la différence du régu- 
lier, du normal, c'est ce qui n'est compatible en aucune manière, 
semble-t-il, avec une façon rationnelle d'envisager le monde, de 
s'envisager soi-même. 

v. 

Le fait fortuit est donc, dans une certaine mesure, une réalité ; 
mais une réalité d'espèce toute particulière, une réalité que nous 
soupçonnons fort dêtre iréelle, au moins en partie, et que nous ne 
refusons pourtant pas d'admettre. Que l'événement fortuit soit 
possible, nous sommes forcés de le reconnaître, car souvent il 
s'impose à nous ; mais ce possible, nous ajoutons, par une res- 
triction inévitable, qu'il a en lui quelque chose d'illogique. Voilà 
donc l'apparence sous laquelle le hasard se révèle à nous : quelque 
chose de flottant, de contradictoire. Dès lors, rien d'étonnant à ce 
qu'un certain état soit déterminé en nous par tout événement 
fortuit. Cet état, c'est la surprise. Nous étions, nous avions cons- 
cience d'être, dans un certain équilibre mental ; les choses se pré- 
sentaient d'elles-mêmes ; elles allaient toutes seules, et, pour 
cette raison fort naturelle, elles nous paraissaient entièrement sa- 
tisfaisantes. Et voici que, par l'initiative d'un intrus, le hasard, 
cet équilibre se trouve maintenant troublé, peut-être même en- 
tièrement bouleversé. Cet interrupteur, cet intrus, ce fâcheux, 
c'est lui que nous qualifierons du nom de surprenant ; or entre le 
surprenant et le rare, il semble qu'il y ait une analogie assez di- 

reetc 

Ces expressions sont-elles bien exactes ? Cette analyse peut- 
elle nous satisfaire ? Est-ce l'événement fortuit qui est surpre- 
nant, ou bien la surprise ne s'attacherait-elle pas à tout autre 
chose que lui ? Ce monde ordonné dans lequel nous vivions, du- 
quel dépendait la teneur même de notre équilibre mental, ce 
monde ordonné ne produit plus sur nous le même effet qu'avant 
l'intrusion du hasard. Non : il a été bouleversé, il est moins satis- 
faisant que tout à l'heure, il nous semble chose moins croyable 
qu'avant cette intrusion, il nous apparaît enfin comme suspect, 
plus ou moins suspect, et dès lors, notre surprise va changer iné- 
vitablement d'objet. C'est au monde même, au monde normal, 
c'est à cette expérience qui, jusque-là, était la nôtre, à cet en- 
semble de choses et d'êtres avec lesquels nous étions pleinement 



LE HASARD ET LA CHANCE 299 

familiers, que notre surprise va aller maintenant, car voici lé 
changement qui s'opère en nous. Nous ne doutions pas ; nous ne 
nous posions pas de problème ; maintenant, à l'égard du monde 
d'où nous sommes, nous nous posons un problème, nous com- 
mençons à douter. Quel problème ? Le problème de la nature 
même que nous avons admise jusqu'à présent, le problème de 
l'habituel, de ces habitudes de pensée dont il était question 
tout à l'heure. Avions-nous raison de nous fier à de telles habi- 
tudes ? Supposez quelqu'un dont l'absence soit effective depuis 
très longtemps ; on y est tellement accoutumé que la chose pa- 
raît naturelle ; tout rapport avec lui s'est trouvé rompu par le 
fait même, sans que nous y soyons pour rien. Un beau jour, 
nous pensons à lui ; à l'instant même où nous y pensons, le fac- 
teur apporte une lettre, et cette lettre est de lui Voilà une de 

ces rencontres dont je parlais tout à l'heure, voilà un véritable 
hasard. Ou bien, et mieux encore, ce n'est pas le facteur qui 
apporte une lettre, c'est la personne même, héros de cette ab- 
sence, objet de cet oubli, qui apparaît sans qu'on s'y attende le 
moins du monde. Le hasard est plus complet, il semble qu'il soit 
plus frappant. Dans les deux cas, notre surprise est au maximum. 
Notre surprise au sujet de quoi ? Notre surprise d'avoir considéré 
comme désormais perdu pour nous, entièrement étranger à nous, 
celui qui, en réalité, par l'effet d'une foule de circonstances, de 
forces secrètes, était resté en de tels rapports avec nous qu'ils 
devaient aboutir enfin à sa réapparition, à sa présence actuelle. 
Remarquez bien que si à cette absence une certaine habitude 
d'ordre sentimental s'est attachée, c'est donc notre vie qui se 
trouvait orientée de cette façon nouvelle. Cette vie, maintenant 
que nous la jugeons du point de vue de l'événement nouveau et 
tout fortuit, ne va pas garder à nos yeux sa couleur ancienne. Il- 
lusion, à notre jugement actuel, que cette habitude sentimentale 
qui était devenue la nôtre. Où est ici l'irréel ? L'irréel est-il dans 
l'événement qui s'introduit à cette heure, dans cet intrus qui vient 
nous dérouter ? N'est-il pas plutôt dans cela même qui nous ap- 
paraissait comme l'ordre naturel des choses ? Dès lors, ce que le 
hasard va déterminer par sa seule présence, ce sera un problème 
beaucoup plus compliqué encore que celui dont il s'agissait : le 
problème de V irréel et de la réalité. Nous savions jusqu'ici dis- 
tinguer l'un et l'autre ; maintenant, nous sommes perplexes, 
nous ne savons plus du tout, nous avons besoin de soumettre à 
une critique les conditions de notre pensée, celles, par suite, du 
monde ordonné, celles de la réalité même. 

Qu'est-ce que cette surprise dont il était question tout à l'heure? 



3(j0 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Mais justement, semble-t-il, cette exigence d'examen critique 
qui s'impose maintenant à nous, qui s'offre à nous sous cette 
forme proprement sentimentale. Pourquoi cette exigence ? Est- 
ce uniquement afin de savoir ? N'est-ce pas plutôt que nous 
sommes maintenant affligés d'un certain malaise, que ce malaise 
nous pèse, et que nous voudrions l'écarter comme une maladie 
dont il nous faudrait guérir ? Nous sommes déconcertés ; nous ne 
savons plus au juste où nous en sommes, où nous en sommes de 
nous-mêmes. Mais, pour être, pour être véritablement, nous 
avons besoin d'une sécurité à notre égard. Le hasard est venu dé- 
truire cette sécurité. A quoi devra servir l'examen, sinon à la 
restaurer, à nous la rendre? Et qu'est-ce, de ce point de vue 
nouveau, que la surprise dont il s'agissait ? La conscience de cette 
anomalie : ce qui, jusqu'à présent, nous apparaissait comme 
l'intelligible même, ne l'était pas en réalité, était peut-être même 
entièrement inintelligible. 

Cherchons à nous représenter l'état d'un homme qui, non seu- 
lement, serait mis de temps à autre en présence d'un événement 
fortuit venant le dérouter, mais qui, d'une façon constante, ne 
rencontrerait, au cours de son expérience, que des événements 
fortuits, qui serait toujours dérouté dans son attente, qui ne pour- 
rait plus s'attendre à rien, pour qui il n'y aurait plus, gouvernant 
son expérience, régissant le monde même qui est le sien, aucune 
espèce d'habitude, par conséquent aucune espèce de règle, au- 
cune loi proprement dite. Epicure pensait que les mondes se sont 
formés et se forment encore de cette façon ; ils essaient, peut-on 
dire, ou plutôt les éléments des mondes essaient toutes leurs 
chances ; et c'est en raison de certains accrochages d'atomes qui 
ont mieux abouti que les autres que les combinaisons deviennent 
stables. Empédocle, un autre philosophe grec, croyait qu'à l'ori- 
gine des êtres vivants, des espèces normales que nous connaissons, 
il y avait une multitude de tentatives de ce genre, le plus souvent 
avortées, des ébauches innombrables qui n'avaient pu tenir. Eh 
bien ! imaginons que, au lieu d'avoir affaire à des mondes qui 
tiennent, à des choses durables, à des espèces animales ou végé- 
tales, comme celles qui constituent notre milieu, nous soyons con- 
tinuellement, par une fantasmagorie vraiment cruelle, en pré- 
sence de quelque chose qui soit toujours en train de se faire, 
mais aussi en train de se défaire. Quel serait notre état d'esprit 
quel serait notre sentiment ? Surprise, ce n'est pas assez dire ; il 
faudrait dire plutôt émoi profond, et même détresse. Cela irait 
plus loin encore, car l'avenir même, tel que nous pouvions l'es- 
compter jusqu'ici, cet avenir maintenant nous serait barre par 



LE HASARD ET LA CHANCE 301 

cette multiplication des hasards. Dès lors, nous serions dans un 
état de folie virtuelle, précisément parce que l'ordre aurait fait 
place à la fortuite pure et simple. 



VI. 

C'est donc que nous arrivons ainsi à une notion plus intellec- 
tuelle, peut-être, du hasard. Le hasard serait tout ce qui, nous en- 
gageant à un examen de notre pensée, à un examen du monde 
que jusqu'à présent nous avions admis comme réel, nous for- 
cerait à scruter davantage la nature même de notre pensée et la 
nature de notre monde. Ce qui tendrait à nous faire réformer les 
conditions de notre expérience, de telle sorte que ce qui parais- 
sait étranger à cette expérience, nous semblait la compromettre, 
pourrait maintenant entrer à titre légitime, et non plus à titre 
bâtard, dans cette expérience même. Ce qui, par conséquent, nous 
tirant de cet état de certitude malvenue, déchirant à sa manière 
ce qui faisait l'ordinaire de notre sécurité et que l'on appelle à 
bon droit routine, installerait en nous le doute, nous forcerait à 
l'examen, nous obligerait à la critique, élargirait notre expérience, 
notre perspective du monde. 

Or si le hasard vient ainsi bouleverser le monde dans lequel 
nous étions chez nous, n'allons-nous pas maintenant nous y sentir 
étranger ? Et ce hasard qui vient ainsi à la fois nous dérouter et 
nous guérir, nous pourrons bien, sans doute, le qualifier d'étrange. 
Mais où est au juste l'étrangeté ? Est-ce l'événement fortuit qui 
est étrange, ou bien ce monde que nous sommes en train de ré- 
viser, cette expérience que nous voulons maintenant refaire sur 
un nouveau modèle ? Bien plus, l'étrangeté n'est plus chose du 
dehors ; elle n'est plus indépendante de nous. L'étrangeté est dans 
l'accueil même que nous avions accordé jusque-là à nos impres- 
sions ; elle est en nous ; elle est dans notre esprit. C'est une étran- 
geté entièrement personnelle que nous reconnaissons de la sorte, 
produite sans doute par l'événement fortuit. Ne va-t-elle pas être 
le principe d'un renouvellement véritable de tout notre être ? 
Songez à l'une de ces trois hypothèses possibles. Ou bien voici 
un événement inattendu, fortuit, matériel, qui surgit tout d'un 
coup. Pour ne pas sortir de l'ordre d'idées auquel je faisais allu- 
sion tout d'abord, supposons que l'un d'entre nous, sans qu'il 
s'y attende le moins du monde, soit tout d'un coup le gagnant 
d'un gros lot, d'un million, ou de cinq millions. Ou bien voici 
que, de façon sentimentale, imprévue encore, une rencontre 
s'opère, événement de l'ordre passionnel, qui va peut-être aussi 



302 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

renouveler notre existence. Ou bien il s'agit d'un événement 
d'ordre idéal. Nous suivions jusque-là une certaine orientation 
de vie; une conversion, de quelque nature qu'elle soit, ou reli- 
gieuse ou esthétique ou morale, s'opère en nous. Dans ce cas. 
comme dans les précédents, voici que la perspective de toutes 
choses se trouve radicalement changée. Un tel changement ra- 
dical s'offre à nous ou dans l'histoire ou dans la légende ou dans 
la littérature qui nous est le plus familière. Dans la tragédie de 
Bornéo et Juliette de Shakespeare, au premier acte, au bal des 
Capulet, Juliette aperçoit tout d'un coup Roméo et dit à sa 
nourrice : « Quel est ce gentilhomme, là-bas, qui ne danse pas ? 
Va demander son nom. S'il est déjà marié, ce sera même chose 
que ma tombe et mon lit de noces ». C'est là pour elle l'expres- 
sion même de ce hasard qui va changer sa vie, le pressentiment 
de ce qui sera son véritable destin. D'autre part, lorsque Male- 
branche, suivant une anecdote qui est probablement exacte, se 
promène dans les rues de Paris, qu'il s'arrête à l'éventaire d'un 
libraire, qu'il y découvre le Traité de l'Homme de Descartes, qu'il 
se met à le feuilleter, et qu'en le feuilletant il a des battements de 
cœur qui lui révèlent sa véritable vocation, n'est-ce pas encore ici 
un événement fortuit, mais un événement fortuit qui change com- 
plètement la perspective du monde aux yeux de Malebranche ? 
Et lorsque François d'Assise, déjà las de sa vie d'imitation che- 
valeresque, de la série de ses aventures, entre un jour, par hasard, 
dans la chapelle de Saint-Damien, et qu'en présence du « Christ 
Miraculeux » il tombe à terre et sent une vie nouvelle s'insinuer 
en lui, c'est là un hasard encore, mais ce hasard est le principe 
d'un renouveau, d'une véritable « renaissance ». Si tel peut être 
l'effet du hasard, le hasard est-il donc cette chose extérieure et 
insignifiante qui d'abord nous était apparue ? Ne serions-nous 
pas, en analysant la nature du hasard, orientés précisément vers 
ce qu'il y a de plus intérieur, vers ce qu'il y a de plus personnel, 
vers ce qu'il y a de plus noiis-même ? 

Je vous ai cité des exemples rares, ou qui peuvent passer pour 
tels. Mais n'en est-il pas de même pour chaque rencontre, pour 
chaque hasard par conséquent ? Rencontre insignifiante sans 
doute. Mais si, pour un moment, elle nous a tiré de notre façon 
habituelle de concevoir les choses ; si elle nous présente de nous- 
même une image, fictive sans doute li, pour l'instant, n'en 

est pas moins réelle ; si elle est simplement pour nous la « tenta- 
tion » d'une vie différente, d'une vie nouvelle ; ce hasard insigni- 
fiant est devenu, pour un moment, le plus significatif de tous les 
événements possibles. Ainsi nulle rencontre n'est purement exté- 



LE HASARD KT LA CHANCE 303 

rieure de par les possibilités qu'elle offre, de par les désirs qu'elle 
éveille, de par les éléments du monde qu'elle met en jeu, de par 
la perspective même dont elle nous rend capables, et qui s'oppose 
à notre perspective routinière. Toute rencontre est une rencontre 
d'idées, d'impressions et d'idées, une rencontre véritablement 
intérieure. Le hasard extérieur n'est qu'un mot. Il n'y a de ha- 
sard qu'en nous, et capable de produire en nous des effets que l'on 
serait tenté d'appeler, en se référant à l'un des termes que j'em- 
ployais tout à l'heure, miraculeux. 

A plusieurs reprises, j'ai dû me heurter, par la logique même du 
sujet, à une notion bien différente de celle du hasard, celle de la 
nécessité. C'est là ce que nous devrons aborder maintenant, en 
étudiant dans notre prochain entretien les deux formes du né- 
cessaire. 

(A suivre). 



Virgile : L'Enéide 

par L. A. CONSTANS, 
Professeur à la Sorbonne- 



I 

La vie et la carrière poétique de Virgile 
jusqu'aux Bucoliques (71-39 av. J.-C). 

Les fêtes du bimillénaire de Virgile, qui ont été célébrées il y a 
trois ans, n'ont pas seulement mis en lumière le rôle immense 
qu'a joué Virgile dans les développements de la pensée occiden- 
tale, quelle action il a exercée, et particulièrement par sonEnéicle, 
sur les destinées de la poésie ; ces fêtes, qui ont été célébrées un 
peu partout dans le monde, ont montré également que l'art et la 
pensée de Virgile sont toujours pour nous quelque chose de pré- 
sent et de vivant. L'éclat de ces fêtes, le retentissement qu'elles 
ont eu, les leçons qu'on en a dégagées sont une justification suf- 
fisante du projet que j'ai formé de consacrer cette année un 
cours public à VEn ia de Virgile. 

Ce n'est d'ailleurs pas sans de longues hésitations que je m'y 
suis résolu. N'y a-t-il pas quelque présomption à vouloir encore 
parler de Virgile après tout ce qu'on en a dit ? Car il n'y a sans 
doute pas de poète dans le monde sur lequel on ait tant écrit ni 
tant parlé. Deux considérations cependant sont de nature à 
m'excuser, ou même à justifier mon entreprise. La première, 
c'est que les recherches érudites élargissent chaque jour le 
champ de nos connaissances touchant Virgile et son œuvre ; 
l'histoire et la science marchent, elles avancent lentement, péni- 
blement, mais elles avancent ; il ne sera pas tout à fait inutile 
que je vous mette au courant de leurs progrès. La deuxième con- 
sidération, c'est qu'une grande œuvre poétique se renouvelle avec 
le temps : elle prend à chaque âge un sens nouveau, elle s'enri- 
chit de tout ce que les générations successives lui apportent, ou, 
plus exactement peut tre, elle révèle à leur contact de nou- 
velle richesse . intérieures. Il ne sera donc pas sans intérêt que 
nous relisions ensemble 1 En id\ et que nous nous demandions 
quel son elle rend, après 2.000 ans, pour des lecteurs du 
xx e siècle. 

Il pourrait sembler au premier abord qu'il y a là deux points de 
vue contradictoires : celui de l'historien, du critique, du philo- 



VIRGILE : l'énéide 305 

lègue, qui poursuit, à l'aide de patientes observations et de très 
subtiles démarches, des vérités toujours partielles, intimes par- 
fois, souvent fuyantes ; et le point de vue du lecteur qui ne de- 
mande à une lecture que de lui procurer plaisir et émotion, qui 
se met en présence d'une œuvre d'art avec l'espoir d'en recevoir 
directement ces bienfaits que l'art dispense à l'esprit, aux sens et 
à l'âme. N'y a-t-il pas contradiction entre ces deux points de vue? 
La recherche philologique et historique se propose de retrouver 
le sens d'une œuvre pour l'auteur et pour les contemporains de 
l'auteur ; la critique libre ou impressionniste en définit le sens 
pour le lecteur et pour les contemporains de ce lecteur, — y eût- 
il entre l'auteur et le lecteur un abîme de plusieurs siècles. 

Je ne crois pas que ces deux points de vue s'excluent ; on peut 
et l'on doit les concilier. Réfléchissons-y, en effet. Nous abordons 
la lecture d'un poème, nous contemplons un tableau ou une 
statue en apportant à cette lecture ou à cette contemplation 
notre goût et notre sensibilité d'homme d'aujourd'hui ; mais, 
pour sentir, il faut comprendre; et si nous sommes insuffisamment 
instruits de tout ce qui explique une œuvre d'art, l'impression 
que nous en recevons ne peut pas être profonde, notre émotion 
avorte et notre jugement s'égare. 

Inversement, le philologue ne saurait, sans les plus graves 
inconvénients, se passer d'être homme de goût ; toutes les ana- 
lyses les plus minutieuses restent stériles, toutes les recherches 
les plus savantes ne sont qu'un encombrant bagage, si elles ne 
sont pas dirigées vers cette fin unique : mieux comprendre pour 
mieux sentir. 

S'il en est ainsi, notre programme est tout tracé : nous tâche- 
rons, en relisant ensemble 1 Enéide — car c'est là proprement 
l'objet de ce cours — nous tâcherons de nous éclairer de tout ce 
que les recherches les plus récentes ont pu nous apprendre ; mais 
nous n'oublierons jamais que nous sommes en face de l'œuvre 
d'un poète, que Virgile a voulu parler à nos imaginations et à 
nos cœurs, et nous ferons en sorte de ne pas laisser l'érudition 
étouffer en nous la sensibilité littéraire. 

Avant d'aborder l'étude de YEnàide, il importe que nous 
essayions de nous faire une idée de son auteur. Oui était Virgile ? 
Que savons-nous de sa vie, de ses origines, de son éducation, de 
son caractère ? Telles sont les questions qui viennent d'abord à 
notre pensée et auxquelles je m'efforcerai de répondre aujourd'hui. 

Si nous comparons Virgile à tel autre poète latin, à un Lucrèce 
par exemple, nous devons reconnaître que nous ne manquons 
pas de renseignements sur sa vie et sur sa personne. Mais il faut 

20 



306 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

reconnaître aussi que nous souhaiterions en avoir bien davan- 
tage. Notre curiosité en pareille matière est devenue de nos jours 
insatiable et — avouons-le — ■ excessive : outre qu'elle aboutit, 
quand il s'agit d'auteurs encore proches de nous, à l'indiscrétion, 
elle finit par nous faire oublier son point de départ et son excu8< 
qui est le légitime désir d'expliquer l'œuvre. 

< ^ette œuvre, on la perd de vue, on ne s'intéresse plus qu'à 
l'homme. Et il arrive quelquefois, dans certains cas singuliers, 
que la connaissance plus intime que nous prenons de la vie et du 
caractère d'un poète, au lieu d'éclairer son œuvre, en fait pour 
nous une énigme. Je pense au cas de Verlaine, tel que nous le 
montre le beau livre de M. François Porche ; pour aimer le poète, 
il nous faut oublier l'homme; nous sentons mieux la beauté de 
ses poèmes si nous nous contentons de quelques données bio- 
graphiques générales que si nous pénétrons dans le détail de ses 
misères. 

Je m'empresse de dire que le cas de Virgile n'est pas le même. 
L'homme, chez lui, — pour autant que nous puissions le con- 
naître — ne fait pas de tort au poète ; et il semble bien que si 
nous le connaissions davantage, nous verrions se préciser, s'af- 
firmer un accord, une noble harmonie entre la figure humaine du 
poète et ce quelque chose de plus qu'humain qui est son œuvre 
poétique. 

Virgile n'a pas été de ces hommes dont le génie n'est reconnu 
que plus ou moins longtemps après leur mort. De son vivant, ses 
contemporains l'ont admiré et salué grand poète. On récitait 
ses vers au théâtre, et on l'y acclamait à l'égal d'Auguste ; on le 
poursuivait de clameurs indiscrètes quand on le reconnaissait 
dans les rues de Rome. Alors qu'il travaillait à YEnéide, Pro- 
perce s'écriait, dans un vers fameux : Nescio quid majus nascilur 
Iliade ! « Je ne sais quoi de plus grand que Y Iliade est en train de 
naître » (1). 

Aussi, dès le lendemain de la mort de Virgile, on s'est préoc- 
cupé de rassembler les éléments de sa biographie. 

Nous savons que L. Varius, un de ses amis intimes, qui se char- 
gea d'éditer YEnéide, laissée par Virgile inachevée, avait fait 
précéder cette édition d'une Vie du poète. Un poète comique, 
G. Melissus, affranchi de Mécène, qui avait bien connu Virgile, 
avait écrit des souvenirs sur le poète. Malheureusement, de ces 
témoignages contemporains, il ne nous est rien resté, ou presque 
rien. Les Vies de Virgile auxquelles nous devons nos renseigne- 
Il) Prop., El., III, 34, 66. 



VIRGILE : L'ENÉIDE ;]l,7 

meiits datent du ive siècle après Jésus-Christ. Déjà la légende et 
toutes sortes de déformations sont intervenues; cependant ees' 
Vies reproduisent, plus ou moins fidèlement, des sources' an- 
ciennes. G est ainsi que la plus importante d'entre elles, celle crue 
le grammairien Donat a placée en tête de son Commentaire de« 
poèmes virgiliens, s'inspire d'une Vie de Virgile écrite, au temps~ 
d Hadrien, par Suétone; la Vie placée en tête d'un Commentaire 
des Bucoliques et des Gorgiques attribué à Valérius Probus cri 
tique du temps de Claude et de Néron, n'est sans doute pas/sous 
la forme ou elle nous est parvenue, de Probus lui-même^ mais il 

fomnïpTSs.' 6116 SOlt C ° mP0Sée ' raidG dG re -«nts 
L A jf f dflB B^phies anciennes de Virgile, nous disposons 
d une autre source importante de renseignements : c'est l'œuvre 
même du poète. Dans les Bucoliques, dans les Géorgiques on 
trouve quelques allusions qui sont précieuses pour la biogra- 
phie de Virgile ; mais c'est surtout dans une œuvre moins connue 
le Calaleplon recueil de quatorze petits poèmes, que Virgile a 
parle de lui-même. Ce Calaleplon fait partie d'un groupe d'œuvres 
secondaires, comme le Culex, la Ciris, le Morelum, qui constituent 
ce que l'on appelle V Appendi, Vergiliana. L'au thenticité d ce 
œuvres a ete et est encore très discutée ; il en est certainemen 
J apocryphes; mais le Calaleplon, en raison même de la précision 
des renseignements biographiques qu'il nous apporte est de 
tous ces poèmes celui qui est le moins contestable 

M. Galletier, qui a publié en 1920 une édition des épigrammes 
composant le Calaleplon, considère comme apocryphes unTer 
Ain nombre de ces épigrammes, mais admet comme authentiques 

es épigrammes Vet VIII, qui sont celles qui nous intéressent e plu 
our i b Me de v Et quand 4 ^ même Qn -Ueplus 

yec M. Carcopino, que l'ensemble du Calaleplon est l'œuvre 
iun faussaire du temps des Flaviens, qui entre les années 86 et 
6 de notre ère se serait amusé à mystifier ses contemporains (1), 

uratéte tr P° Ur , re f U f Slr à l6S mystifier ' le faussaire «> question 
tarait ete tenu de n utiliser que des renseignements parfaitement 

E^?r*l SUr l le ^ Vlr ^ ile ' Par conséquent, de toute ma- 



308 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

ticulièrement dans les épigrammes V et VIII, doivent être con- 
sidérées comme sérieuses. 

Ainsi donc les renseignements ne nous manquent pas sur la 
vie et la personne de Virgile ; par comparaison avec ce qui se 
passe pour les autres poètes latins, nous sommes favorisés. Et 
cependant, vous allez voir combien c'est peu de chose, et combien 
de ce peu de chose même, ce qui paraît le plus assuré est soumis 

au doute ! 

Suétone-Donat et Probus nous disent tous deux que Virgile 
est né le jour des Ides d'octobre sous le premier consulat de Pom- 
pée et de Crassus, c'est-à-dire le 15 octobre de l'année 70 avant 
Jésus-Christ. Rien ne paraît plus certain que cette donnée, qui a 
été universellement adoptée. Et pourtant M. Carcopino a très 
bien montré, dans un article récent, qu'elle avait toute chance 
d'être inexacte :elle est en contradiction avec d'autres affirma- 
tions de la Vie de Donat. La date de la mort de Virgile, 21 sep- 
tembre 19, est hors de conteste : or, Donat nous dit que le poète 
était entré dans sa 52 e année lorsqu'il entreprit ce voyage en 
Grèce au cours duquel il devait succomber ; mais il n'aurait pu 
entrer dans sa 52* année que le 15 octobre 19 avant Jésus-Christ, 
c'est-à-dire comme l'écrit spirituellement M. Carcopino, 20 jours 

après sa mort. 

Pour que l'affirmation de Donat soit exacte, il faut que nom 

reculions d'un an la naissance de Virgile, que nous la placions 

le 15 octobre de l'année 71. Une autre affirmation du même Donal 

nous conduit à la même conclusion. Il nous dit que Virgile pri 

la toge virile en entrant dans sa 17 e année, sous le 2e consulat d< 

Pompée et de Crassus, c'est-à-dire en 55 avant Jésus-Christ, 1 

iour même où mourait Lucrèce : le 15 octobre 55, Virgile ne pou 

vait avoir 16 ans révolus que s'il était né le 15 octobre 71, e 

non pas le 15 octobre 70 (1). " 

Où naquit Virgile? Donat, d'après Suétone, nous dit qui 

naquit dans un bourg qui s'appelle Andes, et qui n'est pas loi 

de Mantoue : et abest a Manlua non procul. Une tradition recuei. 

lie par Dante, et généralement acceptée jusqu'à ces dernier* 

années, identifie Andes avec le village de Pietole, à 5 kilometrt 

au sud-est de Mantoue. 

E quell'ombra gentil, per oui si noma 
Pietola più che villa Manlovana (2). 



(1) Cf. Carcopino, R E.L., 1931, p. 45 sq. 

(2) Dante, Purgatoire 18, 83. 



VIRGILE : l'énéide 309 

Mais cette localisation a été contestée : en particulier, tout 
récemment, en 1928, par R.-S. Conway. Une assez vive contro- 
verse s'est élevée à ce propos entre lui et son collègueM. Rand (1 ). 
Conway se fonde sur deux sortes d'arguments. D'abord, 
le paysage de Pietole ne correspondrait pas avec les allusions que 
Virgile a faites dans les Bucoliques à son domaine natal : le ter- 
ritoire de Pietole est absolument plat; on y cherche en vain les 
collines dont parle Virgile dans sa IX e églogue. A quoi l'on 
peut répondre qu'il n'est pas sûr que Virgile ait voulu décrire 
exactement son domaine, que le décor des Bucoliques est em- 
prunté à la campagne de Naples et à la Sicile bien plutôt qu'à 
la région de Mantoue. 

Un autre argument de Conway lui est fourni par la Vie de 
Probus. Donat a dit : a Manlua non procul ; Probus a précisé. 
Fatale précision ! car au lieu de clore le débat, elle l'envenime. 
La plupart des manuscrits de Probus placent Andes à 30 milles, 
soit 45 kilomètres de Mantoue. Et Conway s'autorise de cela pour 
placer Andes soit à Calvisano, soit à Carpenedolo, à 45 kilo- 
mètres au nord-ouest de Mantoue. A quoi M. Rand réplique 
qu'un manuscrit dont il s'efforce d'établir l'autorité donne, au 
lieu du chiffre 30, le chiffre 3 ; et alors nous sommes ramenés à 
Pietole, qui est à 5 kilomètres, soit 3 milles de Mantoue. 

Vous voyez que sur les deux points où les biographes anciens 
sont le plus net, sur la date et sur le lieu de naissance de Virgile, 
leurs précisions laissent place à la discussion et au doute. Que 
sera-ce pour le reste ? Mais je n'ai pas l'intention de vous arrêter 
à chaque pas à des controverses érudites. Si j'ai insisté un peu 
sur celles-ci, c'est parce qu'elles ont un caractère d'actualité, 
s'étant élevées tout récemment ; et c'est aussi parce qu'elles 
nous offrent, au seuil même de notre étude, un exemple typique 
du soin pieux qu'ont mis les critiques à approfondir les moindres 
questions relatives à Virgile. Vous me direz qu'il importe assez 
peu que Virgile soit né en 70 ou en 71, et qu'il soit né à 5 kilo- 
mètres de Mantoue ou à 45 kilomètres. Je vous l'accorde bien 
volontiers. Mais il est beau que rien de ce qui touche à Virgile 
n'ait paru négligeable, et que tant d'efforts se soient dépensés 
pour essayer d'atteindre sur toutes les questions, même les plus 
minces, la vérité. Toute cette immense somme de travaux aux- 

(1) Cf. R. S. Conway, « Where was Vergil's farm », dans Harvard lectures 
m Ihe Virgilian âge, 1928, p. 14 sq. ; id., Class. Quarlerly, XXV (1931) 

p. DO-/6. 

E.-K. Rand, In quesl of VirgiVs birlhplace. Harvard Univ. press, 1930 • 
a., Class. Quarlerhj, 1932. ' 



310 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

quels l'œuvre de Virgile a donné lieu compose autour de son 
œuvre une atmosphère de piété dont je voudrais que quelque 
chose flotte encore parmi nous quand nous parlerons de Lui. 

Virgile est né dans la Gaule Cisalpine. Etait-il un Gaulois, un 
Celte ? Ou bien descendait-il de colons venus du Latium ? Ou 
encore avait-il du sang étrusque dans les veines ? Toutes ces 
thèses ont été soutenues ; on en discute encore. Assez vainement, 
semble-t-il, car, outre que nous n'avons pas les moyens de ré- 
soudre ce problème avec certitude, il resterait encore, si nous 
pouvions décider que Virgile était un Gaulois, ou un Latin, ou un 
Etrusque, il resterait encore à décider de la valeur même de la 
notion de race. C'est une question qui est à la mode, mais que 
je me garderai bien d'aborder ici. Elle nous entraînerait très loin 
de Virgile, et fort inutilement. La seule chose, je crois, qu'il 
importe d'observer c'est que Virgile était non pas un Romain, 
mais un Italien ; né dans la plaine du Pô, il a vécu le meilleur de 
sa vie sur les bords du golfe de Naples ; dans sa personne et 
dans son œuvre se réalise, comme symboliquement, l'unité ita- 
lienne. Virgile est un Italien comme Horace, qui était de Ve- 
nouse, en Apulie, comme Cicéron, qui était d'Arpinum, en pays 
volsque. Il est Italien comme le poète Catulle, comme l'histo- 
rien Tite-Live, qui sont eux aussi des Gaulois cisalpins, l'un de 
Vérone, l'autre de Padoue. On compterait les grands écrivains 
latins qui ont eu Rome même pour berceau. 

Les parents de Virgile jouissaient d'une modeste aisance. 
Les anciens ne savaient plus bien si son père avait été potier 
ou s'il avait été employé d'un certain Magius, appariteur des 
magistrats de Mantoue, lequel, appréciant son intelligence et 
son activité, fit de lui son gendre. Suétone-Donat ajoute que le 
père de Virgile augmenta sa fortune en achetant des bois et en 
faisant l'élevage des abeilles. Il est certain que Virgile connut 
dans son enfance la vie des champs ; n'aurions-nous là-dessus 
aucune donnée biographique, il suffit de lire les Bucoliques et 
les Gêorgiques pour se convaincre que l'auteur de ces poèmes a 
vécu près des paysans, qu'il a appris à aimer la terre, les ani- 
maux de la ferme, le rythme de la vie champêtre en participant 
à cette vie. 

Mais nous nous garderons bien de faire de Virgile un paysan ; 
il ne semble pas qu'il ait jamais pris sa part des rudes travaux 
de la campagne ; ce fils de petit propriétaire, qui était de santé 
délicate et qui manifestait une vive et précoce intelligence, ses 
parents ont voulu qu'il devînt*{un homme instruit. Et ils firent 
les sacrifices nécessaires pour qu'il fît ses*études de grammaire 



VIRGILE : l'énéide 311 

à Crémone, puis ses études de rhétorique et de philosophie à 
Milan d'abord, et ensuite à Rome. A-t-il suivi à Rome l'ensei- 
gnement du rhéteur Epidius, et a-t-il connu à cette occasion, 
comme condisciple, le futur empereur Auguste ? Cela nous est 
affirmé par une Vie anonyme que nous a conservée un manus- 
crit de Berne, et qu'on appelle pour cette raison la Vita Bernensîs : 
mais l'autorité de cette Vie est insuffisante pour que nous 
acceptions sans réserve son assertion. 

Ce qu'il y a de sûr, par contre, c'est que Virgile fut introduit 
à Rome dans un cercle de poètes où il trouva une doctrine, un 
art poétique, et les encouragements, les émulations nécessaires. 
Il y avait à Rome, à ce moment-là, dans les dernières années de 
la République, une école poétique que l'on nommait les néoleroi, 
les jeunes. Le chef en était Catulle, qui devait mourir peu de temps 
après l'arrivée de Virgile à Rome, probablement en 52, à 35 ans. 
Autour de Catulle se groupait toute une pléiade de jeunes gens 
qui voulaient que la poésie romaine fût une poésie savante, à 
l'imitation de la poésie alexandrine : Callimaque et Théocrite 
étaient leurs modèles préférés. Virgile eut d'autant plus de faci- 
lité à s'introduire dans ce cercle que — chose curieuse — un 
grand nombre de ces néoleroi étaient du même pays que lui. 
Catulle, nous l'avons dit, était de Vérone; Helvius Cinna, grand 
ami de Catulle, était lui aussi un Transpadan ; quant à Furius 
Bibaculus, à Quintilius Varus, ils étaient tout à fait les compa- 
triotes de Virgile, étant l'un et l'autre de Crémone. N'y a-t-il rien 
de plus qu'un simple effet du hasard dans ce nombre remar- 
quable de Gaulois Cisalpins parmi ces néoleroi, ces admirateurs 
et imitateurs de la poésie alexandrine ? Je ne sais ; mais quand 
on songe à ce que fut chez nous la poésie savante, depuis Ron- 
sard jusqu'à Paul Valéry, on se demande s'il n'y avait pas entre 
ces Gaulois d'Italie et les Alexandrins une secrète affinité de 
tempérament. 

Combien de temps Virgile resta-t-il à Rome ? Nous ne sau- 
rions le dire au juste. Donat raconte qu'il tâta du métier d'avo- 
cat ; il ne plaida qu'une seule fois et reconnut qu'il n'avait pas 
les dons nécessaires. A peu de temps de là, sans doute, il quitta 
Rome pour Naples, où il allait suivre l'enseignement philoso- 
phique de l'épicurien Siron. Une pièce du Catalepton, l'épi- 
gramme V, doit être vraisemblablement rapportée à cette époque, 
c'est-à-dire peut-être à l'année 48 : Virgile avait alors 23 ans. Voiri 
comment il s'exprime dans cette pièce, qui nous donne bien l'idée 
d'un changement complet d'orientation. 

Adieu, couplets sonores et creux des rhéteurs, adieu, grands mots ron- 



312 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

liants que le goût grec répudie ! Et vous, les Sélius, les Tarquitius, les 
Varron, race de déclamateurs, tout ruisselants de graisse, adieu, vaines cym- 
bales qui étourdissent la jeunesse ! 

Mais adieu à toi aussi, ô Sextus Sabinus, si cher à mon âme; adieu, beaux 
;imis. Je mets à la voile vers des ports heureux, je vais entendre la docte 
parole du grand Siron, j'ai affranchi ma vie de toute peine. Et je vous dis 
adieu, Muses, oui, à vous aussi, douces Muses — car je l'avouerai, vous me 
lûtes douces. Pourtant, revenez encore visiter mes cahiers, mais avec dis- 
crétion et à de rares intervalles. 

Ce Siron, à qui Virgile allait demander le secret de la vie heu- 
reuse et calme, qui était-il ? Cicéron l'a loué en même temps 
qu'un autre philosophe épicurien, Philodème : il a dit d'eux 
qu'ils étaient non seulement de fort honnêtes gens, mais les 
plus savants des hommes : cum optimos viros, lum homines doc- 
iissimos (1). Ce que nous pouvons soupçonner de l'école dont 
Siron et Philodème étaient à Naples les animateurs, nous le 
devons à des fragments de papyrus qui ont été découverts, au 
xvm e siècle, à Herculanum, dans une villa qui appartenait à 
Pison, le beau-père de César. De ces 1.800 rouleaux de papyrus 
carbonisés, on n'a pu, évidemment, déchiffrer que peu de chose: 
assez cependant pour se rendre compte que la majeure partie 
de cette bibliothèque était composée des œuvres de Philodème. 
Un fragment de ces papyrus mentionne le jardin des 
environs de Naples où se réunissaient les disciples de Siron et 
de Philodème ; un autre nomme deux de ces disciples, L. Varius 
Rufus, poète épique et tragique, et Ouintilius Varus, ce poète de 
Crémone dont j'ai déjà prononcé le nom. On a même cru recon- 
naître dans un autre fragment le nom de Virgile et celui d'Ho- 
race (2). 

Représentons-nous Virgile suivant les enseignements de Si roi? 
avec une application constante et un sérieux profond. Ce jeur 
homme de génie était un modeste et un laborieux ; merveilleuse- 
ment doué pour la poésie, il avait aussi les qualités qui font les 
vrais savants. Toutes les sciences l'attiraient, et Suétone-Donat 
nous dit qu'entre autres études, il s'appliqua surtout à celle des 
mathématiques et à celle de la médecine. Ne nous imaginons pas 
sa vie à Naples comme une vie de farniente : elle fut au contraire 
une vie de méditation et de travail. 

En approfondissant avec Siron et Philodème la doctrine d'Epi- 
cure, Virgile conçut une admiration grandissante pour l'œuvre 
de Lucrèce, le grand poète épicurien, qui était mort, vous vous en 

{1) De fin., Il, 119 ; cf. Fam..Vl, 11,2 . 

('2) Cf. Kôrte, Bh. Mus., 1890 (XLV), p. 172-177 ; Crônert, Kololesund Me- 
nedemos. 



VIRGILE : l'énéide 313 

souvenez, le jour même où Virgile prenaitlatoge virile. L'influence 
de Lucrèce se marque dans la VI e Eglogue ;mais elle est bien plus 
sensible encore dans les Géorgiques. C'est au II e chant des Géor- 
giques que Virgile a. dans des vers qui sont dans toutes les mé- 
moires, dit son regret de ne pouvoir rivaliser avec lui. 

Félix qui potuit rerum cognoscere causas... 

Heureux celui qui a pu connaître le principe des choses, qui a pu mettre 
sous ses pieds toute crainte, et le destin inexorable, et le fracas de l'avare 
Ac héron (1) ! 

S'il a conçu un moment la pensée de rivaliser avec Lucrèce, 
Virgile a eu aussi, dès ce temps-là, l'ambition d'être unpoète épique. 
Nous verrons la prochaine fois, en parlant de l'Enéide, quels 
furent — ou quels purent être — ses premiers essais épiques. Mais 
ses hautes — et légitimes — ambitions ne l'aveuglaient pas : 
Virgile était modeste et clairvoyant, il était un sévère critique 
de lui-même ; et il se rendait compte qu'il n'était pas encore de 
taille à se mesurer avec des géants comme Homère ou Lucrèce. 
Théocrite, qui était fort à la mode dans le cercle de se : amis, lui 
offrait un modèle plus abordable : il entreprit donc d'écrire des 
petits poèmes dans le genre des idylles de Théocrite ; et c'est 
ainsi qu'il composa, entre les années 42 et 39, neuf églogues, sur 
les dix qui forment le recueil des Bucoliques. L'ordre dans lequel 
sont rangés ceslOpoèmes ne correspond pas à l'ordre dans lequel 
ils furent composés. Je n'entrerai pas ici dans le détail des ques- 
tions fort délicates que soulève la chronologie des Eglogues ; 
cela m'entraînerait très loin de mon sujet, qui est de retracer à 
grands traits la vie et la carrière poétique de Virgile avant l'Enéide. 
Je me bornerai donc à dire en deux mots quelles sont les solutions 
qui me paraissent les plus probables. 

Un témoignage ancien digne de créance (2) nous apprend que Vir- 
gile avait 28 ans quand il publia des Bucoliques : il faut entendre 
par là que les premières Eglogues (II, III, V) se situent entre 
octobre 43 et octobre 42. D'autrepart,Suétone-Donat(3)nousdit 
qu'il acheva les Bucoliques en 3 ans ; le terme de cette période de 
3 ans est marqué par l'Eglegue VIII, qui ne saurait être anté- 
rieure à l'été de 39. L'Eglogue IV est d'octobre-novembre 40 ; 
les Eglogues VI et VII probablement de la même année, les 



(1) Georg., II, 489 sqq. 

(2) Probus, Vita, p. 44 Diehl : scripsit Bucolica annos nalus VIII et XX. 
Id., Comm., p. 329 Hagen : Asconius Pedianus dicit (eum) XXVIII annos 

nalurn Bucolirn edidi 

(3) P. 14, 24 Diehl. 



314 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Eglogues I et IX de l'année 39. Quant à l'Eglogue X, écrite vrai- 
semblablement en 37, elle a dû être ajoutée après coup dans 
une nouvelle édition des Bucoliques. 

Parmi ces dix Eglogues, il y en a deux qui ont une importance 
particulière pour la biographie de Virgile : ce sont les Eglogues I 
et IX, Tityre et Moeris. Elles ont été inspirées par le drame qui 
bouleversa, en 41, la vie paisible du poète : le petit domaine 
d'Andes, où vivait son père, fut confisqué pour être donné à un 
vétéran d'Octave. Voici comment il semble que les choses se 
soient passées. 

Après la victoire de Philippes, remportée par Antoine et Oc- 
tave, en octobre 42, sur les troupes républicaines de Brutus et 
Cassius, Octave voulut récompenser ses vétérans : il décida que 
des lots de terre seraient constitués, par expropriation, aux dé- 
pens de 18 villes d'Italie. Crémone était du nombre; et comme 
son territoire ne suffisait pas, on prit aussi sur le territoire de la 
colonie voisine de Mantoue : c'est dans ces conditions que le do- 
maine du père de Virgile se trouva compris dans les terres expro- 
priées. On conçoit l'émotion du poète. Il se rendit à Rome, et. 
peut-être par l'entremise de son ami Cornélius Gallus (1), obtint 
d'Octave la promesse que son bien lui serait rendu. C'est à ce mo- 
ment que se place la I re Eglogue : à la fois remerciement person- 
uel à Octave et prière pour ceux de ses compatriotes qui n'ont 
das eu la même chance que lui. 

Mais les choses n'allèrent pas comme Virgile l'avait espéré. 
Nous le voyons par la IX e Eglogue (2) : Ménalque, qui paraît 
bien représenter ici Virgile, n'a pu conserver son domaine, ni 
préserver ses compatriotes de la spoliation : son ami Varus. sur 
qui il avait compté, n'a pas évité la catastrophe. Les biographes 
anciens nous disent qu'Alfénus Varus était commissaire pour le 
partage des terres ; et Servius, dans son Commentaire des Buco- 
liques, nous a conservé un passage d'un discours où un certain 
Cornélius — peut-être Cornélius Gallus — reproche à Varus son 
rôle dans ce partage (3) : 

Tu avais reçu l'ordre de laisser aux Mantouans un territoire de 3 milles 
(4 km. 500) autour de leurs murailles, et tu ne leur as laissé que les 800 
pas (1.200 m.) de marécages qui entourent la ville. 



(1) Cf. Probus. Comm., p 328 Hagen. 

(2) La question de l'antériorité relative des 2 eglogues I et X était déjà discutée 
dans l'antiquité. Pour un certain nombre de critiques. IX serait antérieure à 
1 : l'églogue I serait le remerciement de Virgile à Octave après que celui- 
ci lui eût rendu le domaine dont la perte est déplorée dans l'églogue IX. 

(3) Serv. Dan. in Ed. IX, 10. 



VIRGILE : l'énéide 315 

Si nous plaçons le domaine de Virgile à Pietole, à 3 milles de 
Mantoue, nous comprenons comment il a pu se trouver confisqué, 
alors que si on avait laissé aux Mantouans 3 milles de terrain 
autour de leurs remparts, le domaine de Virgile se serait trouvé à 
la frontière même du nouveau territoire de Mantoue. 

A en croire biographes et commentateurs anciens de Virgile, le 
poète aurait risqué de perdre la vie en même temps que son bien. 
Comme il était allé dans la propriété paternelle pour faire valoir 
ses droits, il en aurait été chassé par un vétéran qui s'y était 
installé, et aurait dû se jeter dans le Mincio pour échapper à ses 
coups. L'affaire est racontée de diverses façons; le vétéran qui 
aurait failli tuer Virgile est nommé ici Arrius, là Miliénus Toron, 
ailleurs Clodius (1). Toute cette histoire est suspecte ; il se pour- 
rait bien qu'elle tirât son origine de quelques vers de la IX e Eglo- 
gue où il est fait allusion à un danger couru par Ménalque. 

Déjà avant qu'il ait dû abandonner tout espoir de garder sa 
terre de Mantoue, Virgile s'était préoccupé de procurer aux siens 
une retraite sûre. Une pièce du Catalepton en fait foi (2). 

Petite villa, qui appartenais à Siron, avec ton humble champ si pauvre, — 
mais tu n'en étais pas moins, pour ce propriétaire-là une richesse. — je merecom- 
mande à toi, et avec moi ceux que j'ai toujours aimés, pour le cas où j'appren- 
drais sur mon pays natal quelque mauvaise nouvelle ; surtout, je te recom- 
mande mon père : tu seras alors pour lui ce qu'avait été Mantoue, et, aupa- 
ravant, Crémone. 

Cette villa avait sans doute été léguée au disciple par le maître. 
Le père de Virgile vint-il effectivement finir ses jours en Cam- 
panie ? C'est possible, probable même. En tout cas, il n'est plus 
question de Mantoue, à partir de ce moment, dans la vie de Vir- 
gile. Il y a lieu de croire qu'Octave indemnisa Virgile de la perte 
de son domaine mantouan en lui donnant une autre propriété en 
Campanie : nous savons que le poète avait une propriété à Noie (3). 
Ainsi s'acheva, selon toute apparence, .ce drame qui a laissé dans 
la I re et dans la IX e Eglogue un écho toujours vibrant. 



(.A suivre.) 



(1) Les textes sont rassemblés dans Diehl, p. 

(2) Cal., VIII. 

(3) Aulu-Gelle, Nocl. AU., VI, 20. 



Intellectuels français hors de France 
I. De Descartes à Voltaire 



par F. BALDENSPERGER, 

Professeur à la Sorbonne. 



II 

Descartes et les « spécialistes » étrangers. 

Un des maîtres de notre jeunesse avait trouvé, pour simplifier 
la longue existence de Voltaire, une formule à double face que 
je vous donne pour ce qu'elle vaut : 1° Voltaire chez les rois ; 
2° Voltaire roi chez lui. Les principaux événements extérieurs 
de la vie et de l'activité de Descartes se grouperaient assez bien 
sous deux titres analogues : 1° Descartes en face des spécialistes ; 
2° Descaries à coté des princesses. Ses luttes contre les adversaires 
néerlandais de sa « philosophie nouvelle », son rôle de directeur 
laïque de conscience de la princesse palatine Elisabeth et de la 
reine Christine de Suède, préludes saisissants delà nouvelle expan- 
sion intellectuelle française, se répartissent assez aisément sous 
ces deux rubriques. 



« Descartes en face des spécialistes »... C'est que la toute pre- 
mière idée qu'il faut se faire de l'auteur du Discours de la mé- 
thode s'oppose, dans des pays qui ont volontiers foi dans le 
« technicien », dans l'homme du métier, à des personnages 
à la fois rassurants et inquiétants. Un officier, d'excellente famille 
poitevine, élevé à La Flèche, a demandé de bonne heure à 1' « école 
du monde » des enseignements que l'Ecole tout court ne lui pa- 
raissait plus en mesure de lui donner ; il a voyagé, observé, ré- 
fléchi, guerroyé sans ardeur soudarde, hanté des milieux fort 
variés ; petit-fils de médecin, il se plaît à disséquer ce qui lui 
tombe sous la main, bien qu'il se dise maladroit comme s'il était 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 317 

né manchot. « Une belle femme, un bon livre, un parfait prédi- 
cateur » lui semblent parmi les choses les plus difficiles à trouver 
en ce monde : d'où une vocation de célibataire en même temps 
que de lecteur ou d'auditeur défiant. Ainsi qu'il arrive, l'épisode 
qui lui donne, d'une servante, une petite Francine qui meurt en 
bas âge, témoigne que sa réserve n'est pas de l'ascétisme. Miles 
philosophas, son fameux portrait attribué à Franz Hais, ne nous 
met nullement en face d'un reître ni d'un militaire avantageux, 
mais d'un de ces « pères La Pensée » dont s'enorgueillira, avec 
Gatinat, Vauvenargues, Alfred de Vigny, une lignée bien fran- 
çaise. Dans tous ses portraits aussi, on est frappé du regard péné- 
trant et noir, à la fois pensif et objectif, si fréquent chez les hommes 
du xvn e siècle, qui souvent perdra l'un de ces deux caractères 
chez maint successeur... 

Lui qui aurait quelque droit à s'irriter, en Hollande, du « mer- 
cantilisme » régnant, il ne devance en rien — et c'est à mon sens 
son premier mérite — des compatriotes un peu pressés de railler 
des conditions d'existence qui, c'est certain, ne rappellent guère 
l'Ile-de-France ou la Touraine. Les Provinces-Unies, heureuses 
d'être débarrassées du joug espagnol, manifestent l'allégresse 
de la liberté reconquise ; la variété des confessions y crée déjà — 
en dehors des polémiques de la théologie professionnelle — ■ une 
sorte d'indifférence propice à la pensée libre. Que l'esprit néer- 
landais ressemble par ailleurs, comme disait un malicieux con- 
temporain, à la tourbe qu'on emploie comme combustible 
« lent à s'allumer, propre à bien conserver le feu », voilà qui ne 
serait pas pour lui déplaire. En tout cas, nulle dépréciation 
dans la lettre où il explique à Guez de Balzac sa parfaite 
adaptation au milieu, à l'un des milieux, qu'il adopte : 

Je vais me promener tous les jours parmi la confusion d'un grand peuple 
avec autant de liberté et de repos que vous pourriez le l'aire dans vos allées, 
et je n'y considère pas autrement les hommes qui me passent devant les 
yeux que je ferais des arbres qui se trouvent dans vos forêts, ou des animaux 
qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n'interrompt pas plus mes 
rêveries que ferait celui de quelque ruisseau. 

Que si je fais quelque réflexion sur leurs actions, j'en reçois le môme 
plaisir que vous feriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes, con- 
sidérant que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure, et à faire 
en sorte que je n'y manque d'aucune chose. Que s'il y a du plaisir à voir 
croître les fruits dans vos vergers, et à s'y trouver dans l'abondance jusqu'aux 
yeux, pensez-vous qu'il n'y en ait pas bien autant à voir venir ici des vais- 
seaux qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes 
et tout ce qu'il y a de rare dans l'Europe ? Quel autre lieu pourrait-on choisir 
au reste du monde où toutes les commodités de la vie et toutes les curiosités 
que l'on peut souhaiter soient si faciles à trouver qu'en celui-ci ? Savez-vous 
un autre pays où l'on puisse jouir d'une liberté si entière, où l'on puisse 
dormir avec moins d'inquiétude..., et où il soit demeuré plus du reste de l'i- 
nocence de nos aïeux ? 



31S REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Une telle citation méritait d'être donnée tout au long. Elle 
tient plus de place assurément qu'un bref raccourci stupide qui 
aura cours plus tard au sujet de la Hollande : canaux, canards, 
canaille. C'est qu'elle montre une intelligence vraiment atten- 
tive, et point seulement impressionniste et égoïste : combien 
de fois, et dans combien de pays et d'époques, voudrait-on être 
sur que l'intellectuel français considère avec semblable objecti- 
vité des conditions d'existence étrangères ! 

Nulle passivité d'ailleurs, chez notre déraciné, à l'égard des 
choses et des gens de l'étranger : au cours des vingt années pas- 
sées en Hollande, Descartes change souvent de résidence, ce 
qui prouve une certaine indépendance en face du milieu, de l'en- 
tourage. Il choisit ses amis hollandais et ne les subit pas : si l'ana- 
logie des occupations le met forcément au contact de philosophes, 
de médecins, de physiciens et de mathématiciens, les Beeckman 
et les Faulhaber, les Elichman et les Hogelande sont loin de cons- 
tituer toutes ses relations. Il y a même, de sa part, des affinités 
évidentes avec des esprits qui ont charge de responsabilités poli- 
tiques, de réalités plus palpitantes malgré tout que les 
procès-verbaux'plus ou moins cohérents de la science. Constantin 
Huygens, le père, est secrétaire du prince d'Orange ; le ge- 
nevois Pollot, l'ambassadeur de France Charnacé et le secré- 
taire d'ambassade Brasset, qui représentent des « francilingues » 
de choix dans son entourage, d'autres personnages encore, sem- 
blent plus accueillants à un intellectuel, homme d'expérience et de 
prudence, que ne sont bien souvent les spécialistes, bardés d'allé- 
gations et farcis de citations autoritaires, que dérange une clair- 
voyante initiative. 

D'ailleurs, l'épisode fameux, que nul critique n'a révoqué en 
doute, même si la date en peut être placée diversement (et cepen- 
dant Descartes lui-même ou son domestique étaient les seuls à 
pouvoir en faire le récit) et qui montre notre miles philosophus 
prenant l'offensive pour déjouer le complot de quelques mariniers, 
semble bien caractéristique du caractère de Descartes. Rien du 
traîneur de sabre ; tout de l'honnête homme; mais — ce qui n'est 
pas contradictoire avec les vertus de celui-ci — une parfaite 
vaillance qui est celle du bon droit et qui permet à un observateur 
de la nature humaine de faire une rare expérience : il s'agit d'une 
traversée par mer d'Embden en West-Frise, sans doute en no- 
vembre 1621 : 

Il retint un petit bateau à lui seul, d'autant plus volontiers que le trajet 
était court... Mais cette disposition, qu'il n'avait prise que pour mieux pour 
voir à sa commodité, pensa lui être fatale. Il avait affaire à des mariniers qui 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 319 

étaient des plus rustiques et des plus barbares qu'on pût trouver parmi les 
gens de cette profession. 11 ne fut pas longtemps sans reconnaître que 
c'étaient des scélérats, mais après tout, ils étaient les maîtres du bateau. 
M. D. n'avait point d'autre conversation que celle de son valet, avec lequel 
il parlait français. Les mariniers, qui le prenaient plutôt pour un marchand 
forain que pour un cavalier, jugèrent qu'il devait avoir de l'argent. C'est ce 
qui leur fit prendre des résolutions qui n'étaient nullement favorables à sa 
bourse... Ils voyaient que c'était un étranger venu de loin, qui n'avait nulle 
connaissance dans le pays et que personne ne s'aviserait de réclamer quand 
il viendrait à manquer. Ils le trouvaient d'une humeur fort tranquille, fort 
patiente, et, jugeant à la douceur de sa mine et à l'honnêteté qu'il avait 
pour eux que ce n'était qu'un jeune homme qui n'avait pas encore beaucoup 
d'expérience, ils conclurent qu'ils en auraient meilleur marché de sa vie. Ils 
ne firent point difficulté de tenir leur conseil en sa présence, ne croyant pas 
qu'il sût d'autre langue que celle dont il s'entretenait avec son valet, et leurs 
délibérations allaient à l'assommer, à le jeter dans l'eau et à profiter de ses 
dépouilles. 

M. Descartes, voyant que c'était tout de bon, se leva tout d'un coup, chan- 
gea de contenance, tira l'épée d'une fierté si imprévue, leur parla en leur 
langue d'un ton qui les saisit, et les menaça de les percer sur l'heure s'ils 
osaient lui faire insulte. Ce fut en cette rencontre qu'il s'aperçut de l' im- 
pression que peut faire la hardiesse d'un homme sur une âme basse. Celle qu'il 
fit paraître pour lors eut un effet merveilleux sur l'esprit de ces misérables. 
L'épouvante qu'ils en eurent fut suivie d'un étourdissement qui les empêcha 
de considérer leur avantage, et ils le conduisirent aussi paisiblement qu'il 
put souhaiter. 

Du point de vue de l'ethnographie comparée, tout semble 
significatif dans cette anecdote et, sous les termes surannés, ce 
sont vraiment des dispositions caractéristiques, peut-être essen- 
tielles, qui s'affrontent. Dirons-nous qu'en matière philoso- 
phique aussi, notre penseur dut parfois constater que l'offen- 
sive était bien la meilleure des défenses ? Et que la modéra- 
tion même de sa « méthode », si réservée sur tel ou tel point 
qu'on l'a trouvée déficitaire, avait souvent besoin d'être for- 
tifiée d'une escrime au moins préventive ? 

Sa présence en Hollande, à cet égard, fit merveille. N'est-il 
pas plaisant de songer que plusieurs des premières éditions car- 
tésiennes sont des Elzévirs d'Amsterdam, que Leyde aussi vit 
imprimer divers travaux dus à sa plume et qu'ainsi les liens si 
utiles qui rattachent une pensée à sa matérialisation étaient 
bien localisés dans un vieux pays d'éditions soignées et de typo- 
graphie distinguée ? 



La première opposition, l'opposition directe à Descartes sem- 
ble bien avoir été une mauvaise humeur — j'allais dire une har- 
gne — de spécialistes inquiets. Gomment cet homme qui ne 
porte ni bonnet pointu ni bonnet carré, cette manière d'amateui 



320 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

intelligent qui ne tient panonceau que de mathématiques, géo- 
métrie et surtout algèbre, peut-il se permettre d'avoir une opi- 
nion sur des questions où « Aristote et sa docte cabale » font 
autorité ? Si bien que Descartes, qui espérait clore à tout jamais 
l'ère des disputes d'école en faisant appel à la fois aux « doctes » 
et aux « honnêtes gens » a été plus volontiers adopté par ceux-ci, 
tandis que ceux-là répugnaient instinctivement à un critérium 
à leur gré trop peu fondé : la scolastique menacée appelle à son 
secours tous les moyens qu'elle peut trouver pour se défendre. 
Il faut lire dans le beau livre de M. G. Cohen, Ecrivains fran- 
çais en Hollande, le détail des polémiques directes, des luttes non 
point théoriques, mais personnelles, que notre philosophe dut 
engager avec des adversaires variés. Le doute cartésien, tout 
intellectuel, volontaire et préalable, apparut à certains comme 
un pyrrhonisme intégral ; d'autres s'arrêtèrent à des insuffisances 
de démonstration sur divers points particuliers ; l'origine étran- 
gère de l'auteur, objection secrète de quelques-uns, ne fut pas 
trop invoquée contre lui, puisque les habitudes internationales de 
l'humanisme n'étaient point abolies. Mais, contre les Voëtius, 
les Schookius, les Triglandius, les Revius, les Fromondus, les 
Plemplius, comme le miles philosophus est obligé de s'escrimer ! 
Il a par bonheur pour lui, même parmi les « techniciens », de 
chauds partisans, et le D r Beeckman, Faulhaber, Elichmann, 
veulent être cités — avec autant de gratitude que leurs adversaires 
avec une manière d'horreur rétrospective : se peut-il que « la 
chose du monde la mieux partagée », le sens droit, se trouve si 
aisément obnubilé par les habitudes, les préjugés, ou ce que des 
sociologues ont appelé le misonéisme ! 

Quoi qu'il en soit, et par une sorte de progression qui va de 
problèmes d'arithmétique, de géométrie, d'optique, etc., à la 
méthode elle-même en sa valeur profonde, les relations personnelles 
de Descartes et sa présence réelle permettent à ses idées de gagnei 
du terrain et de rompre certains prestiges : si bien que, selon les 
termes de M. Cohen, on peut dire que Descartes « enseigne s 
Utrecht par personne entreposée » dès 1634, grâce à Reneri et è 
Regius, et qu'à Leyde, Groningue, Franeker, malgré des opposi- 
tions doctrinales évidentes, maîtres et étudiants ne laissent pas 
d'être touchés par cette « logique » nouvelle qui, dans bien des cas 
pourrait user du sacro-saint syllogisme, mais trouve moyer 
de franchir un palier inutile sans risquer la culbute ; la qualilai, 
dolorifica, la vis pulsifica, les entités ou les vertus qui n'expli 
quent rien, toutes les « vertus dormitives » qui traduisaient s 
aisément l'action des soporifiques, sont peu ou prou débus> 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 321 

quées — et cela, dans bien des cas, grâce à cette « présence 
réelle » du philosophe de l'évidence. 

Si l'on songe que la communication était courante entre uni- 
versités de ces « bas pays » et celles qui florissaient dans les pays 
germaniques et flamands, on ne s'étonne pas de voir, dès lors, 
une diffusion assez nette de cartésianisme dans des centres comme 
Duisburg, Altdorf, Marburg, Giessen, puis léna et Leipzig ; 
même Louvain, Halle et Tubingue, que leurs théologies respec- 
tives rendent particulièrement soupçonneuses, ne sont pas inat- 
tentives — en attendant les redressements et les utilisations que 
'orthodoxie saura, le moment venu, opérer à l'aide d'une dia- 
ectique à la Descartes. Cartesius moswsans, Apologia pro Renato 
Descartes, Defensio carlsiana s'opposeront aux Thèses anticarti- 
nanae, ou Dissertaiion.es ou Admonitiones. aux Animadversiones, 
lux Cartesius triumphatus et autres traités qui prolongent, 
sien au delà de ce qu'espérait le philosophe, des procédés de dis- 
cussion scolastiques : tout cela signifie, non seulement qu'il « est 
les morts qu'il faut qu'on tue », mais que l'appel à l'évidence, 
i l'analyse pratiquée dans une langue vivante et non en latin, 
30uvait sembler une hardiesse coupable et une témérité détes- 
table. « Philosophorum nostri seculi facile princeps » : cette for- 
nule de 1692 a beau donner gain de cause à Descartes, elle 
'ésonne encore, à la fin du siècle, comme les dernières cartou- 
ches d'un parti qui n'a pas désarmé tout à fait, et semble annexer 
;elui qu'elle n'a pas vaincu. 



Et pourtant ! Douter de notre raison ou de notre pensée, ce 
lerait « faire injure à Dieu » : la confiance intellectualiste de 
Descartes est évidemment ce qui s'affirmait de la façon la plus 
ntrépide, la plus périlleuse aussi, en face d'autres attitudes qui, 
bailleurs, se jugeaient tout aussi légitimes, et légitimées par la 
nême déférence transcendante, ou immédiate, ou instinctive, 
^uand le philosophe déclarait s'en tenir à « la foi de sa nourrice » 
)our justifier sa tranquille persistance dans un catholicisme exté- 
ieur, il autorisait des «mystiques «invoquant, de même, un noyau 
rréductible résistant à toute analyse. Quand il posait en principe 
a nécessité des idées claires et distinctes pour une adhésion de 
'entendement, n'en excluait-il pas les « vérités obscures » qui 
în appelèrent à Pascal : « Tout ce qui est incompréhensible ne 
aisse pas d'être »? A travers l'histoire du cartésianisme dans le 

21 



322 REVUE DES COURS ET CONFERENCES 

monde, la réduction à une algèbre acceptable, à des équations 
ou à des axiomes irrécusables, d'une zone croissante de faits 
intellectuels, s'est heurtée principalement à cet obstacle secret ; 
on le trouve présent dans la plupart des polémiques contempo- 
raines du philosophe. Que sera-ce, quand des systèmes « dyna- 
miques » prétendront s'installer dans un plan différent, et signifier 
au spiritualisme cartésien que la notion de «force» résiste à une 
analyse intelligible ? 

Ses synthèses trop audacieuses — tourbillons, esprits animaux, 
etc. — n'ont pas laissé de lui faire du tort. L'objection que ne 
tardera pas à lui faire Voltaire, à savoir que « Descartes était 
possédé de l'envie d'établir un système « {Philosophie de Newton), 
n'a pas manqué de se présenter à l'esprit de ses sectateurs et de 
ses continuateurs même — et d'éloigner ceux-ci, dans une cer- 
taine mesure, d'un maître excellent. Car l'inappréciable service 
rendu par Descartes à la pensée occidentale, mais qui dans une large 
mesure s'est retourné contre lui et contre la France, c'est d'avoir 
comme « délié la langue » à des philosophies dont l'intellectua- 
lisme n'est pas nécessairement l'essence, mais qui sont devenues 
« intelligibles » et « intelligentes » grâce à son initiative, au lieu 
d'avoir persévéré dans une présentation plus massive, réclamant 
l'adhésion par des moyens sentimentaux ou fidéistes. 

Il est entendu que Spinoza comme Hobbes, que Leibniz 
comme Locke, Gravina avant Vico, doivent tous à notre philo- 
sophe des points de départ, et le seul Gassendi, libéré d'Aristote 
comme Descartes mais épicurien systématique, entame contre 
lui 1* « instance » de la chair contre l'esprit, de la matière animée 
«avec l'aide de Dieu». Au contraire, la parfaite universalité que 
la construction cartésienne se flattait d'obtenir dans des esprits 
cédant de proche en proche à l'évidence se trouve, en somme, 
réfractée dans des systèmes qui sont bien loin de préconise! 
la distinction cartésienne entre l'esprit et la matière. 

S'autorisent-ils même tous de la « prime » donnée au rationnel 
et à l'intelligible par la descendance française de Descartes ? B 
suffit de rappeler Vico et sa Scienza nuova pour constater qui 
n'en est pas ainsi, et que 1' « âge des fables », l'ère des poètes 
des imaginatifs, est accueillie dans le génial ouvrage de 172J 
comme si d'autres facultés humaines, tout impulsives, _ étaient 
indispensables à leur perception— tandis quel' «enthousiasme » 
dont on sait le rôle important dans l'idéologie britannique di 
xvii e siècle, revendique ses droits antiques, ou que des théories 
analogues aux arguments fournis par Jean Sobieski à La Fon- 
taine contre la théorie cartésienne de l'automatisme animal font 



INTELLECTUELS FRANÇAIS HORS DE FRANCE 323 

un assez beau chemin de par le monde. Les temps viendront où, 
par le subconscient et ses prétentions, la plupart de ces adver- 
saires insuffisamment terrassés par la philosophie des idées clai- 
res se dresseront contre celle-ci. S'il est vrai que Boileau vieillis- 
sant disait à Brossette que « la philosophie de Descartes avait 
coupé la gorge à la poésie », les divers refuges occupés précisément 
par la poésie en Italie, en Allemagne, en Angleterre, indiquaient 
sur quels points débusqueraient, plus tard, divers adversaires 
redoutables. 



Mais l'histoire de Yaniicartésianisme occuperait, à elle seule 
plusieurs existences, et il est déjà beau que celle du cartésianisme' 
dans ses ramifications et ses développements, ait été faite dans 
des ouvrages excellents. L'objection principale qui s'est trouvée 
articulée contre cette attitude de l'esprit, c'est qu'elle « construit » 
en bonne logique, mais à l'écart du réel et de sa multiplicité, des 
édifices parfaits, que trop souvent les expériences, humblement 
acceptées, bousculent brutalement. L'objectivité, vertu dont sou- 
vent l'esprit français sera déclaré peu capable, a parfois signifié, 
en fa e du cartésianisme, une suprématie que nous ne sommes 
pas toujours prêts à reconnaître. Il suffit d'ouvrir, à l'article 
Descartes, la Brilish Encyclopédie: pour voir comment s'arti- 
culent, à cet égard, les dispositions de l'étranger à travers les 
:emps. 

Du moins, à ses débuts, ne peut-on faire à son égard le jeu de 
nots qui a été appliqué récemment à une « nouvelle philosophie 
irançaise », dont on a dit qu'elle n'était ni française, ni nouvelle 
h une philosophie... Les « spécialistes » les plus voisins, à qui en 
ivait le maître, se rendent à bien des évidences initiales. Les 
i francihngues », les femmes, les honnêtes gens dont le Discours 
le la méthode parle l'idiome, se retrouvent dans ce maniement du 
)arler vulgaire. Ceux qui, en biologie, en médecine, en hautes 
nathematiques, font des découvertes (qui proviennent parfois 
le facultés moins analytiques), sont satisfaits d'un admirable 
ruchement, la claire et nette langue française. Enfin, Pascal sera 
rès heureusement d'accord avec Descartes, et les pascaliens éter- 
lels sont, avant la lettre, en pleine confiance avec notre lucide 
ompatriote sur un point essentiel : 

Il faut se connaître soi-même : quand cela ne servirait pas à trouver le 
rai, cela au moins sert à régler sa vie, et il n'y a rien de plu» juste 



3?4 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Cette application du vieux précepte socratique, la présence de 
notre philosophe en divers lieux étrangers 1 a toujours authenti- 
quée excellemment. Ses lettres de condoléances ses consolations 
dans le deuil témoignent du réconfort intellectuel apporte par 
Pexercice de la clairvoyance en toutes choses. C'est en vain que 
des adversaires éventuels de Descartes marqueront sans indu - 
gence que le philosophe n'a pas su toujours se garder de 1 enthou- 
siasme qu'une initiative aux Rose-Croix, l'importance attribuée a 
des songes, la stychomancie qu'il avoue avoir pratiquée, son vœu 
de pèlerinage, témoignaient de dispositions sans grands rapport, 
ave? a raifon pure, et qu'ils n'avaient eux, guère désavouées 
L'exemple qu'il avait donné, autant que les préceptes appliques 
dans ses œuvres de morale, autant que les réponses qu il aisait, 
«en un ou deux tours de chambre », à des puzzles psychologi- 
ques soumis à son ingéniosité, a été d'une grande : force démons- 
trative Ni de Paris, ni, à plus forte raison, de Poitou ou de Tou- 
raine, il n'aurait pu faire apprécier « le visage toujours fort serein 
et la mine affable, même dans le fort de la dispute le .ton de la 
voix doux » que signalent ses biographes. Et n est-ce pas un 
hommage tel qu'il l'eût aimé, que sonnom donné tout récemment 
à Amsterdam, à la jeune « Maison française » . 

On peut regretter qu'ignorant la langue anglaise, il naît pas 
donné suite à un projet de 1640 et ne se soit pas rendu a Cam- 
bridge, par exemple, où le D* Henry More était si bien dispose 
pour sa doctrine, et, dans son Enlhusmsmus Inomphaus de 
1656, dénonçait l'irrationalité de certains états religieux selon des 
vues plutôt cartésiennes : il y aurait eu là un beau fief inte lectuel 
possible, et les « platonistes chrétiens », au heu de frayer la voix 
à S T Coleridge et à bien des adversaires britanniques de es- 
prit français, auraient pu infléchir dans un sens nettement intellec- 
tualiste leur métaphysique. „i.;i«-««iJ 
Du moins, la destinée devait-elle permettre au philosophe 
d'exposer ses vues, non seulement à une princesse exiee, mais a 
une souveraine régnante, et les deux avent ^^/el esprit qm 
font de lui le directeur de la princesse palatine Elisabeth et de la 
reine Christine achèvent-elles de préciser son rôle hors de France. 

(A suivre.) 



Les classes sociales 

par Maurice HALBWACHS, 
Professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg. 



II 
Définition des classes sociales. 

Nous savons que les classes sociales se distinguent des groupes 
familiaux fondés sur la parenté, et des groupes régionaux ou 
nationaux. Mais d'après quel principe la société se divise-t-elle 
en classes ? A quel genre de notion correspond cette unité sociale 
particulière ? Ne nous en tenons pas à l'époque moderne, mais 
cherchons une définition extensive, qui puisse s'appliquer à tous 
les temps et à tous les lieux. 

Dans le Manifeste communiste de Marx et Engels, nous rencon- 
trons tout au début des propositions bien connues qu'il importe 
cependant de rappeler. 

Toute l'histoire de la société humaine jusqu'à ce jour est l'histoire des 
luttes de classes... Aux époques qui ont précédé la nôtre, nous voyons à peu 
près partout la société offrir toute une organisation complexe de classes dis- 
tinctes, et nous trouvons une hiérarchie de rangs sociaux multiples. Ce sont, 
dans l'ancienne Rome, les patriciens, les chevaliers, la plèbe, les esclaves ; 
au moyen âge, les seigneurs, les vassaux, les maîtres artisans, les compagnons, 
les serfs ; et presque chacune de ces classes comporte à son tour une hiérar- 
chie particulière. 

Ces antagonismes subsistent dans la société bourgeoise mo- 
derne, qui « n'a fait que substituer des classes nouvelles, de nou- 
velles possibilités d'oppression, de nouvelles formes de la lutte 
à celles d'autrefois ». 

Notre âge... a néanmoins un caractère particulier : il a simplifié les anta- 
gonismes de classes. De plus en plus la société tout entière se partage en deux 
grands camps ennemis, en deux grandes classes directement opposées : la 
bourgeoisie et le prolétariat. 



326 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Sismondi est le premier qui ait dit que la société industrielle 
tend à séparer en deux classes absolument distinctes ceux qui 
travaillent et ceux qui possèdent, ou, comme il dit souvent : 
les riches et les pauvres. 

Le changement fondamental qui est survenu dans la société, au milieu de 
la lutte universelle i réée par la concurrence..., c'est l'introduction du prolé- 
taire parmi les conditions humaines, du prolétaire dont le nom emprunté 
aux Romains est ancien, mais dont l'existence est toute nouvelle. (Etudes, 
t. I, p. 34.) Les rangs intermédiaires ont disparu ; les petits propriétaires, 
les petits fermiers dans les campagnes, les petits chefs d'atelier, les petits 
manufacturiers, les petits boutiquiers dans les villes, n'ont pusoutenir la con- 
currence de ceux qui dirigent de vastes entreprises. Il n'y a plus de place 
dans la société que pour le grand capitaliste et l'homme à gages, et l'on a vu 
croître d'une manière effrayante la classe presque inaperçue autrefois des 
hommes qui n'ont absolument aucune propriété. [Revue mensuelle d'écono- 
mie politique, 2e vol., 1834, p. 124.) 



Nous réservons la question desavoir si la division de la société 
en classes tend à se simplifier dans la période moderne. Il n'est 
pas exact que les classes intermédiaires aient disparu, comme ces 
auteurs le prévoyaient il y a un siècle ou trois quarts de siècle. 
Peut-être, aussi, le nombre des classes sociales véritables était-il 
moins grand autrefois que Marx et Engels ne le supposaient. 

Remarquons, en effet, que les classes énumérées par Marx 
se distinguent de points de vue assez divers, comme si des classi- 
fications différentes se superposaient : patriciens, chevaliers, 
plébéiens n'ont pas les mêmes droits politiques ; seigneurs et 
vassaux, non plus ; mais esclaves et serfs n'ont pas les mêmes 
droits juridiques que les hommes libres à Rome, que ceux qui ne 
sont pas attachés à la terre, au moyen âge ; enfin maîtres-artisans 
et compagnons, de même que bourgeois et ouvriers, n'ont pas les 
mêmes droits ou la même situation sur le plan économique. Il y a 
eu d'ailleurs aussi des classes religieuses, des classes guerrières, et 
il peut y avoir des classes intellectuelles (mandarins, scribes, etc.). 
Même si ces distinctions se rencontrent, et se renforcent dans une 
même société, il y a lieu de ne pas les confondre. Mais puisque, dans 
tous ces cas, on parle de classes, c'est que, politiques, juridiques, 
économiques, etc., tous ces modes de division doivent présenter 
un trait commun. 

Dans le passage de Marx et Engels reproduit plus haut, on 
nous dit que l'organisation de classes distinctes répond à une 
« hiérarchie de rangs multiples ». Il n'y a de classes que dans une 
société hiérarchisée ; c'est l'idée de hiérarchie qui passe ici, 
en effet, au premier plan. On parle de « rang social », de « degré 



LES CLASSES SOCIALES 327 

dans l'échelle sociale », de « niveau social », du troisième et du 
quatrième état, des classes supérieure, moyenne, inférieure, comme 
si la place assignée à chacun de ces groupes dans la société résul- 
tait d'une comparaison de l'un à l'autre, qui permet de reconnaî- 
tre si celui-ci est situé au-dessus ou au-dessous de celui-là. Alors 
même que toute l'histoire ne serait point l'histoire des luttes de 
classes, il y a toujours cependant entre ces groupes comme un 
antagonisme latent, parce que chacun tend à s'élever dans la 
hiérarchie, et qu'il se heurte à la résistance des classes plus éle- 
vées. 

C'est là un trait distinctif des classes, car il ne se rencontre pas 
dans les autres groupes que nous en avons distingués. 

Bien entendu, les familles peuvent ne pas occuper en ce sens 
le même rang social ; mais, si elles forment une hiérarchie, c'est 
en tant qu'elles font partie de classes différentes, et non pas en 
tant qu'elles sont des familles. On ne dira pas qu'une famille 
plus grande, qui comprend plus d'enfants, qui est constituée 
depuis plus longtemps, se trouve, pour ces seules raisons, à un 
rang social plus élevé qu'un ménage sans enfants, ou avec un 
seul enfant. Les indemnités pour charges de famille, les exemp- 
tions d'impôts n'impliquent nullement que les rapports de pa- 
renté n'aient pas exactement la même valeur, et ne soient pas 
également considérés, qu'il s'agisse d'une catégorie de famille ou 
de l'autre. 

Certes, il y a eu et il y a encore des sociétés où l'homme a le 
droit de répudier sa femme lorsqu'elle n'a pas d'enfant, et la 
famille naturelle ou de fait n'est pas considérée comme une forme 
de parenté aussi respectable que la famille légale. Mais en fait 
de telles unions, de tels ménages ne sont sous-estimés que dans 
les sociétés où on n'en rencontre qu'un très petit nombre. Lors- 
qu'elles sont fréquentes, on en vient à n'y voir qu'une forme de 
vie domestique à côté d'une autre, qui ne relève que du choix 
des intéressés, et même on les légalise dans une certaine mesure 
(par exemple les unions libres enregistrées, en Russie soviétique : 
mais on sait que, dans l'ancienne Rome, la loi consacrait aussi 
différentes formes de mariage). Ainsi les familles peuvent diffé- 
rer de forme et de structure, mais ne se rangent point, pour cette 
raison, dans autant de catégories hiérarchisées. 

Les nations n'hésitent pas à se conférer à elles-mêmes des bre- 
vets de supériorité, qu'elles se considèrent comme le peuple 
élu de Dieu, qu'elles se fassent gloire d'être le foyer de la civilisa- 
tion, ou qu'elles se croient d'une essence ethnique supérieure. 
Ces déclarations ou croyances en elles-mêmes, sinon par leurs 



u2S REVUL DLb côûris et confÏTrëNi 

conséquences, sont inoiiensivcs. C'est ainsi que dansica tiieâtïëîà 
nègres d'Amérique on représente un paradis où il n'y a que des 
noirs, et un enfer où il n'y a que des blancs. Cela fait plaisir aux 
hommes de couleur, et ne fait point de mal à ceux qui ne sont pas 
nègres, puisqu'ils ne vont pas dans ces théâtres. Une nation n'est 
supérieure aux autres que dans l'opinion de ses nationaux. C'est 
pourquoi le droit international est fondé sur l'égalité entre les 
nations. Une classe inférieure est telle non pas seulement pour 
les hommes des classes plus élevées, mais de l'aveu de ses propres 
membres. 

Ne dirons-nous pas cependant qu'une nation assuj ettie par une au- 
tre, assujettie ou réduite en esclavage (et non pas seulement vain- 
cue, ni même privée d'une partie de son territoire) est dans une 
situation d'infériorité ? Sans doute. Mais remarquons qu'alors 
(et nous ne voyons aucune exception dans l'histoire) la nation 
assujettie devient simplement une classe inférieure. Nous avons 
dit que les cadres de l'Inde ancienne correspondaient à diffé- 
rentes couches de population successivement conquérantes et 
conquises. Les plébéiens semblent représenter, à Rome, la popu- 
lation indigène assujettie. C'est la meilleure preuve que les 
nations n'occupent pas, dans l'opinion internationale, des rangs 
inégaux, et qu'il ne peut y avoir de hiérarchie qu'entre les classes. 

Plaçons-nous donc à ce point de vue. Toute représentation de 
classe implique un double jugement, il faut d'abord que nous 
sachions, dans la société considérée, quelles sont les formes d'acti- 
vité qu'on estime et qu'on apprécie le plus, quelle est l'activité 
modèle, typique ou caractéristique, par laquelle et pour laquelle 
tout le groupe s'est constitué et se développe. Mais, en second lieu, 
il faut aussi que nous sachions jusqu'à quel degré il est permis et 
possible aux membres de la classe d'exercer cette activité, c'est-à- 
dire de participer à ce qui est le bien par excellence, dans le 
groupe plus large où elle-même est comprise en même temps que 
les autres classes. Ainsi, le degré de considération dont jouit une 
classe résulte de la faculté plus ou moins grande qu'ont ses 
membres de faire ce qui est le plus apprécié dans leur société. 

Or, suivant les époques et les pays, les préférences du groupe 
pris dans son ensemble ne se porteront pas toujours dans la même 
direction, bien qu'elles aient chance de demeurer assez longtemps 
les mêmes à l'intérieur d'une même société. 

Dans les sociétés à base religieuse, ce à quoi on aspire, c'est 
à s'approcher de la divinité et des êtres sacrés par l'accomplisse- 
ment de rites dont le privilège est réservé au groupe le plus élevé, 
qui est en même temps considéré comme le plus pur. Dans l'Inde 



LES CLASSES SOCIALES 328 

(ou dans l'Egypte ancienne), les castes se distinguent en effet 
suivant le degré de pureté religieuse : les prêtres sont sortis de la 
bouche de Brahma, les guerriers de ses bras, les agriculteurs de 
ses cuisses, et les classes inférieures de ses pieds. C'est très bas 
dans cette échelle que nous trouvons les commerçants (assez près 
des prostituées). 

Ces catégories religieuses ne deviennent des classes sociales 
que lorsque l'activité des prêtres passe au premier plan des préoc- 
cupations, non seulement dans la pratique même du culte, mais 
aussi dans la vie quotidienne, et à tous les instants. Nous n'appel- 
lerons pas du même nom les degrés de la hiérarchie ecclésiastique. 
Les néophytes, les diacres, les martyrs, les apôtres ou leurs des- 
cendants, c'étaient là des distinctions religieuses qui disparaissaient 
dès qu'on était rentré dans le courant de la vie temporelle. Néan- 
moins, il y a dans toute hiérarchie de ce genre le principe d'une 
division sociale. Si la religion était vraiment l'intérêt essentiel de 
tous les hommes, et si l'Eglise, en ce sens, s'élargissait jusqu'aux 
limites de la société où elle est comprise, la classffication de 
l'Eglise se transposerait en une hiérarchie des situations sociales. 

Ainsi s'explique d'ailleurs que, durant le moyen âge, et encore 
à la veille de la Révolution, bien que les séparations de classes 
aient reposé sur d'autres principes, cependant les dignitaires de 
l'Eglise, qui n'étaient pas tous, loin de là, d'origine noble, aient 
été mis sur le même pied que la noblesse, et qu'à côté de la no- 
blesse, encore, on ait distingué aux Etats généraux l'ordre du 
clergé, comme s'il représentait une classe dont la place était mar- 
quée dans la hiérarchie sociale du temps. 

Mais nous connaissons d'autre part des exemples d'établisse- 
ments où les distinctions religieuses entraînent et déterminent 
le rang social : les cités du Mzab en Algérie, plusieurs colonies 
fondées par des protestants non conformistes au xvn c siècle en 
Amérique du Nord, l'organisation des Mormons à Sait Lake City, 
etc. Alors, les Saints représentent la classe supérieure, et disposent 
de tout le pouvoir et de tout le prestige. 

Dans d'autres sociétés, c'est sur le thème politique que toutes les 
autres variations s'exécutent, c'est sur lui que se porte constam- 
ment l'attention des citoyens. L'objet du groupe est la puissance, 
l'autorité, le gouvernement qu'on tient à renforcer au dedans, 
mais qui doit aussi étendre son action au dehors. L'activité prin- 
cipale est l'exercice de fonctions administratives, publiques, de 
direction, la participation à certains conseils, la discussion et la 
défense des intérêts de la Cité. Dans une société orientée ainsi, 
avant tout, vers ce qu'on appelle la vie publique, les classes so- 



330 REVUE DES COURS ET CONFERENCES 

ciales se déterminent d'après les droits politiques de leurs mem- 
bres. La perte du droit de vote ou de délibération sera alors plus 
lourde de conséquences, et plus péniblement sentie, qu'un insuccès 
matériel ou même qu'un désastre financier. 

Dans un grand nombre de cités antiques, la classe la plus élevée 
comprenait ceux qui avaient accès aux plus hautes magistratures. 
L'ascension d'une classe se mesurait d'après les droits politiques 
qu'elle pouvait conquérir. Si la richesse ne conférait pas le même 
prestige (du moins par elle-même) c'est que les marchands étaient 
souvent des étrangers. Les familles les plus en vue tiraient une 
bonne part de leur prestige de ceux de leurs membres qui 
avaient exercé des fonctions importantes, reçu les honneurs con- 
sulaires, etc. C'était là autant de titres de noblesse. C'est pour- 
quoi aussi le titre de citoyen romain était très recherché. Son- 
geons, en des temps plus proches, aux cités italiennes du xiv e 
et du xv e siècle, telles que Venise. On y trouvait, il est vrai, une 
aristocratie de riches commerçants et armateurs : s'ils formaient 
cependant la classe supérieure, c'est parce qu'on sentait en eux 
une préoccupation très vive de l'intérêt public. Certes, comme une 
classe qui dispose du pouvoir a plus de facilités et d'occasions de 
s'enrichir, l'activité politique risque d'être subordonnée, comme 
. un moyen, à la recherche du gain. Platon disait déjà que l'aris- 
tocratie se transformera en oligarchie ou en ploutocratie, à 
moins que les premiers de la cité n'aient point de biens privés, 
mais possèdent en commun. 

Une nation peut réserver le droit de vote et l'exercice du pou- 
voir à un parti : dictature de classe qui met aussi au premier 
rang le motif politique. 

Il y a encore des sociétés guerrières ou militaires. Au sommet 
de l'échelle sociale sont ceux qui portent les armes : c'est la no- 
blesse d'épée. Une telle classe peut recruter sans cesse de nou- 
veaux membres parmiles hommes, quels qu'ils soient, queleursapti- 
tudes personnelles qualifient pour ce genre d'activité. L'écono- 
miste allemand Schmollernous dit que, jusqu'aux xn e et xm e siè- 
cles, des roturiers pouvaient y entrer. Wermorgens zu ackern geht, 
nachmiitags m iurnieren reiten mag. Mais à partir de 1400 la 
classe noble se ferme et l'on n'y accède que par hérédité. Nous 
avons dit, d'ailleurs, que souvent les hautes classes comprennent 
les descendants des anciens conquérants. Si, pendant longtemps, 
les nobles se détournent de l'agriculture, du commerce, de l'in- 
dustrie, c'est qu'ils craignent de déchoir en pratiquant tout autre 
métier que celui des armes. A Sparte, les distinctions sociales 



Les classes sociales 



paraissent avoir reposé sur ce principe. De même, au Japon, l'aris- 
tocratie des Samouraï. 

Dans nos sociétés modernes, ce sont les qualifications écono- 
miques qui déterminent de plus en plus le rang social. La puis- 
sance pécuniaire des hommes, c'est-à-dire en même temps l'im- 
portance de leur patrimoine, de leurs capitaux, et aussi la faculté 
qu'ils ont de les accroître, fixe la place de chaque classe dans la 
société. La noblesse a perdu sa situation privilégiée. 

Dans tel pays, comme l'Angleterre, une vieille aristocrate féo- 
dale s'est transformée en une catégorie de propriétaires fonciers 
(les landlords). Elle a conservé quelques droits d'une aristocratie 
de naissance. Mais ses statuts antérieurs se sont assouplis. Elle 
admet pour une part des personnes nouvelles. En Allemagne, les 
hobereaux, les divers groupes de noblesse, les maisons princières 
de divers degrés ont gardé plus longtemps une réalité de droit 
et de fait. Mais tout ce système a été très ébranlé, surtout depuis 
la guerre. M. André Siegfried a montré que, dans toute une partie 
de l'Ouest de la France, beaucoup de familles nobles ont encore 
quelques restes de leur prestige et de leur autorité dans les mi- 
lieux paysans : c'est qu'elles ont conservé ou reconstitué leurs 
vastes domaines. En tout cas, ici même la loi, et partout ailleurs la 
coutume ne reconnaissent plus leur ancienne situation privilé- 
giée. 

Dès la fin de l'ancien régime et jusqu'à présent, l'ascension 
de la bourgeoisie s'est poursuivie, en même temps que sa richesse 
s'accroissait. Déjà, dans les communes et bourgs, sous le régime 
corporatif, on appréciait surtout les formes d'activité qui pro- 
duisaient le plus de richesse. Il y avait une aristocratie de mar- 
chands, d'hommes tournés vers les affaires et l'industrie, qui ont 
été les éléments les plus actifs dans le tiers état. Saint-Simon a 
montré que, depuis l'affranchissement des communes, ceux qu'il 
appelait les producteurs n'ont pas cessé de s'élever dans l'estime 
de la société. Il déclarait qu'ils étaient appelés à constituer la 
classe dirigeante. 

Toutes les formes d'activité que nous venons de passer en 
revue sont très différentes. Comment expliquer que la division 
de la société en classes hiérarchisées ait pu se faire suivant des 
principes à ce point divers et même opposés ? Les hommes, sui- 
vant les temps, suivant les lieux, ont surtout apprécié telle ou 
telle d'entre elles. Cherchons ce qu'il y a de commun à toutes ces 
préférences, et s'il est possible d'exprimer par une formule géné- 
rale tout cet ensemble de jugements sur la valeur des diverses acti- 
vités et des divers biens. 



332 REVUE DES COURS ET CONFERENCES 

Pour une société, quelle qu'elle soit, ce qui est le plus dési- 
rable et le plus apprécié, c'est, sans doute, une forme déterminée 
de vie et d'action, mais c'est, en même temps, et ce ne peut être 
que la vie sociale la plus intense qu'elle puisse se représenter 
dans les conditions où elle se trouve. 

Or, dans une société religieuse, les cérémonies, l'accomplisse- 
ment des rites sont bien l'occasion principale pour les hommes de 
se rattacher entre eux par la communauté des pensées et des sen- 
timents. La transmission des dogmes et des mystères y constitue 
la tradition sociale unique. Ceux qui sont écartés de ces cérémonies, 
auxquels on tient cachés ou on n'explique pas ces dogmes et ces 
mystères, qui ne participent à ces rites qu'à de plus longs inter- 
valles et de plus loin que les autres, se sentent surtout diminués 
en ce que l'accès de te vie sociale proprement dite leur est plus 
ou moins interdit. Les fidèles, qui les considèrent comme pro- 
fanes et impurs, signifient par là qu'on ne peut pas frayer avec 
eux, parce qu'ils sont un élément étranger dans la communauté. 

Dans une société orientée vers l'activité publique, les hommes 
souffriront plus de se voir privés du droit de vote ou de délibéra- 
tion que de subir quelque dommage matériel. C'est que la richesse 
ne suffit pas pour qu'on puisse prendre sa part des émotions, des 
joies et des peines collectives les plus intenses dans une telle 
cité. Exclus des assemblées publiques, ils sont éloignés du foyer 
de la vie sociale. 

Dans une société économique, les pauvres, ceux qui sont dé- 
nués de moyens pécuniaires, n'ont pas le moyen de se manifester 
aux yeux des autres, de compter pour eux, de rencontrer parmi 
eux des amis, des associés, des adversaires. Ne pouvant paraître 
dans les lieux où il se crée et où il se consomme de la richesse, ils 
n'éveillent aucun intérêt dans l'esprit des autres : ce sont des 
hommes de rien, qu'on ne fréquente pas. > 

Mais il en est sans doute de même en toute société. Qu un 
homme, ou quelques hommes isolés puissent diriger toutes leurs 
pensées ou leurs désirs vers ce qui laisse indifférent les autres, 
on le conçoit. Mais qu'un groupe puisse avoir un autre objet en 
vue et dteutres préférences, qu'un objet et des préférences so- 
ciales, ce serait contradictoire. Or, vers quoi tend toute société, 
si ce n'est à intensifier de plus en plus en elle-même la vie collec- 
tive ? . , . 
En résumé, la hiérarchie des classes s'explique par les degrés 
différents auxquels les divers groupes peuvent participer aux for- 
mes par excellence de l'activité sociale. Ces formes varient sui- 
vant les sociétés, mais toutes tendent à multiplier le plus possible 



LES CLASSES SOCIALES 333 

les rapports entre leurs membres, à renouveler sans cesse et 
accroître les intérêts qu'ils ont en commun. A mesure qu'on 
s'élève d'une classe à l'autre, on constate que leurs membres 
sont de plus en plus pris dans un réseau de relations politiques, 
ou religieuses, ou d'affaires, etc., c'est-à-dire de plus en plus en- 
gagés dans la vie sociale. 

Il s'ensuit qu'à certains moments au moins les classes inférieures 
tentent de résister à la pression qui les écarte des régions du corps 
social où la vie collective est le plus intense. C'est alors qu'il y a 
des luttes de classes. Il y a des classes ascendantes, et d'autres 
qui perdent du terrain. Mais la place que l'une cède, une autre 
la prend. Les hommes éprouvent un besoin irrésistible d'être 
classés les uns par raport aux autres, suivant les services qu'ils 
rendent au groupe dont ils sont membres, suivant le prix qu'il 
attache à leur personne et à leurs facultés. C'est pourquoi nous 
trouvons une hiérarchie de classes dans toute société un peu évo- 
luée. 

(A suivre.) 



Beaumarchais 

par Félix GAIFFE, 

Professeur à la Sorbonne. 



III 
Beaumarchais et l'Amérique. 

Les relations de Beaumarchais avec les Etats-Unis sont une 
des parties les plus saillantes de sa biographie, sur laquelle on a 
beaucoup écrit, sans que les documents qui s'y rapportent soient 
à beaucoup près entièrement explorés. L'ensemble des faits avait 
été déjà magistralement exposé dans le livre de Loménie ; 
MM, Jules Marsan et Gilbert Ghinard ont complété, par des pu- 
blications du plus vif intérêt, la connaissance que nous avons du 
rôle de Beaumarchais dans la Guerre d'Indépendance. Les ou- 
vrages de Donial Perkins, miss Kite, la thèse de M. Bernard Fay, 
ont contribué à préciser certains traits, mais il y a encore beau- 
coup à découvrir. Les recherches de M. René Dalsème dans les 
archives des Affaires Etrangères françaises, celles de M. Fliniaux, 
professeur à la Faculté de Droit, dans celles des Affaires Etran- 
gères américaines nous réservent sans doute plus d'une surprise. 
Il n'est pas douteux que des documents intéressants sont encore à 
trouver dans les riches collections de M. Gardner à Philadelphie. 
Bien fin serait d'ailleurs celui qui pourrait désigner d'avance les 
endroits inattendus où l'on peut dé ouvrir des lettres de Beau- 
marchais ; celles qu'a reproduites en 1929 M. Chinard proviennent 
de l'Université de Michigan, et il en est parmi elles qui se rap- 
portent à l'affaire de la forêt de Chinon, laquelle n'a pas la moin- 
dre relation avec l'indépendance américaine. 

Telle que nous la connaissons, l'histoire des relations entre 
Beaumarchais et les Etats-Unis présente néanmoins une physio- 
nomie assez nette pour que nous puissions tenter ici, sans répéter 
dans le détail des faits déjà connus, de dégager la psychologie de 
cet épisode fort curieux. Nous retrouverons, dans les différents 



BEAUMARCHAIS 335 

aspects que nous avons relevés chez Beaumarchais, l'explication 
du singulier malentendu qui s'est élevé entre le gouvernement 
des Etats-Unis d'une part et Beaumarchais et ses héritiers de 
l'autre. Avec un homme ordinaire certaines difficultés se seraient 
peut-être aplanies ; c'est la personnalité même de Beaumarchais 
qui, malgré sa bonne volonté, son activité et les résultats heureux 
de son intervention, a contribué à déterminer une conclusion 
fâcheuse qui, pour tout historien impartial, laisse une indéniable 
impression de malaise. 

On sait que Beaumarchais a été l'agent principal et la cause dé- 
terminante du soutien officieux donné par la France à l'insurrec- 
tion des colons américains contre l'Angleterre ; on sait aussi qu'il 
s'y est dépensé corps et biens, que les sommes qu'il avait enga- 
gées se sont trouvées en grande partie compromises ou englouties, 
tandis que la flotte constituée par lui-même pour escorter ses ba- 
teaux de commerce était réquisitionnée par la marine de l'Etat 
et presque totalement perdue. On n'ignore pas non" plus que, 
lorsqu'il s'agit du règlement de comptes entre Beaumarchais et 
le gouvernement américain, après quatre vérifications successives 
entre 1781 et 1793, les sommes dues à Beaumarchais et évaluées, 
selon l'expertise, à 2.280.000 francs, ne lui furent jamais réglées 
et qu'en 1835 seulement, à la suite de négociations laborieuses, 
ses descendants recurent pour solde de tout compte la somme de 
800.000 francs. 

Il y a là un problème en apparence inexplicable. Il n'est pour- 
tant pas insoluble si l'on veut bien, sans se borner à un examen 
impartial des faits, tenir compte de la psychologie de cette affaire, 
tant du côté français que du côté américain. On pourra ainsi se 
convaincre : 1° que Beaumarchais a déployé dans cette action 
en faveur des Etats révoltés des qualités de clairvoyance, de té- 
nacité, de sens diplomatique, d'esprit d'entreprise et de courage 
pour lesquelles aucun hommage ne saurait être excessif ; 2° que 
les relations morales entre le Congrès et Beaumarchais ont été, 
pendant toute la période active, excellentes et même enthousias- 
tes de part et d'autre ; 3° que l'état d'esprit particulier à certains 
Américains et à l'ensemble de leurs représentants mis aux prises 
avec la personnalité complexe et déconcertante pour eux de 
Beaumarchais explique sans peine l'issue déplorable de cette aven- 
ture. 



Il est indéniable que, pendant toute la durée de son rôle d'in- 



336 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

termédiaire entre les Etats-Unis et le gouvernement français, 
Beaumarchais a fait preuve d'une rare clairvoyance. Dès mars 
1775, un an avant l'arrivée de Silas Deane à Paris, tout en pour- 
suivant diverses missions secrètes en Angleterre, Beaumarchais 
renseigne Louis XVI, comme il le lui avait promis, sur l'état de l'o- 
pinion publique à Londres. Il suit les séances du Parlement, fré- 
quente lord Rochford, qu'il a naguère connu à Madrid, entretient 
des relations avec Wilkes, lord-maire de Londres, dont le tem- 
pérament présente avec le sien de frappantes affinités ; il expédie 
aux ministres et au Roi lui-même de nombreuses notes secrètes, 
et se montre beaucoup plus actif au travail que notre ambassa- 
deur, M. de Guines. 

L'aide qu'il voudrait voir apporter aux Insurgents répond 
pleinement au désir des Français, qui n'ont pas oublié l'humilia- 
tion que leur a infligée le Traité de Paris. Sans doute, Beaumar- 
chais se trompait sur la situation intérieure de l'Angleterre, qu'il 
voit déjà en proie à la révolution; mais il a vu clair dès le début, 
en ce qui concerne l'importance du mouvement insurrectionnel 
et ses chances de succès. Dans les « pensées » qu'il écrit quoti- 
diennement sur ses carnets personnels pour sa propre satisfac- 
tion, il écrit au commencement de 1775 : 

On remédie à une sédition accidentelle, mais point à un soulèvement général 
qui naît de la nature des choses, et c'est l'état actuel de l'Angleterre envers 
PAmérique. Cette dernière double sa population en dix-neuf ans. Elle s est 
ouvert des passages intérieurs avec les pays du Sud et le golfe du Mexique. 
Elle peut à la rieueur se passer de la Métropole ; y a-t-il quelque obstacle a sa 
séparation d'aujourd'hui ? Elle ne sera que retardée, ce sont les éléments 
naturels qui l'amènent et non l'esprit de vertige et de trahison. 

En septembre de la même année, un peu avant la déclaration 
d'indépendance des Etats-Unis, son Mémoire au Roi exposait 
la situation avec un parfaite netteté : 

Voici le fidèle exposé de la situation des Anglais en Amérique; je tiens ces 
détails d'un habitant de Philadelphie arrivant des colonies et sortant d en 
conférer avec les ministres anglais, que son récit a jetés dans le plus grand 
trouble et elacés d'effroi. Les Américains, résolus de tout souffrir plutôt que 
de Plier et pleins de cet enthousiasme de liberté, qui a si souvent rendu la 
petite nation de? Corses redoutables aux Génois, ont trente-huit nulle 
nommes effectifs armés ou déterminés sous les murs de Boston ; ils ont rédut 
l'armée anglaise à la nécessité de mourir de faim dans cette ville ou d aller 
chercher ses quartiers d'hiver ailleurs, ce qu'elle va faire incessamment. 
Environ quarante mille hommes bien armés et aussi déterminés que les pre- 
miers défendent le reste du pays, sans que ces quatre-vingt mille hommes 
aient enlevé un seul cultivateur à la terre, un seul ouvrier aux manufactures. 

Je dis Sire qu'une telle nation doit être invincible, surtout ayant derrière 
elle autant de'pavs qu'il lui en faut pour ses retraites, quand même les Anglais 
se seraient rendus maîtres de toutes leurs côtes, ce qui est bien loin d arriver 



BEAUMARCHAIS 337 

Tous les gens sensés sont donc convaincus en Angleterre que les colonies an- 
glaises sont perdues pour la métropole et c'est aussi mon avis 

Dans la fin de cette lettre, on aboutit à ce résumé pratique : 

L'Amérique échappe aux Anglais en dépit de leurs efforts ; la guerre est 
plus vivement allumée dans Londres qu'à Boston. La fin de cette crise 
amènera la guerre avec les Français si l'opposition triomphe, soit que Chatam 
ou Rockingham remplace lord North. Les opposants, pour augmenter le 
trouble, intriguent en Portugal pour empêcher l'accommodement avec l'Es- 
pagne. 

Notre ministère, mal instruit, a lair stagnant et passif sur tous ces événe- 
ments qui nous touchent la peau. 

Un homme supérieur et vigilant serait indispensable à Londres aujour- 
d'hui. 

Un autre Mémoire (jour le Roi seul, daté du 29 février 1776, 
et intitulé la Paix el la Guerre, envisage toutes les hypothèses : 
victoire complète de l'Angleterre, victoire des Américains, solu- 
tion transactionnelle et amiable, rétablissement des colonies 
dans leur état de 1763 et, les examinant successivement", il conclut 
que, dans tous les cas, l'avantage de la France est de soutenir les 
Américains : 

Vous ne conserverez la paix que vous désirez, Sire, qu'en empêchant à tout 
prix qu'elle ne se fasse entre l'Angleterre et l'Amérique, et qu'en empêchant 
que l'une triomphe complètement de l'autre ; et le seul moyen d'y parvenir 
est de donner des secours aux Américains, qui mettront leurs forces en équi- 
libre avec celles de l'Angleterre, mais rien au delà. Et croyez, Sire, que 
l'épargne aujourd'hui de quelques millions peut coûter avant peu bien du 
sang et de l'argent à la France. 

Croyez surtout, Sire, que les seuls apprêts forcés de la première campagne 
VOUS coûteront plus que tous les secours qu'on vous demande aujourd'hui, 
et que la triste économie de 2 ou 3 milions vous en fera perdre à coup sûr 
avant deux ans plus de 300. 

Si l'on vous répond que nous ne pouvons secourir les Américains sans 
blesser l'Angleterre et sans attirer sur nous l'orage que je veux conjurer au 
loin, je réponds à mon tour qu'on ne courra point ce danger, si l'on suit le 
plan que j'ai tant de fois proposé, de secourir secrètement les Américains 
sans se compromettre, en leur imposant pour premières conditions qu'ils 
n'enverront jamais aucune prise dans nos ports, et ne feront aucun acte ten- 
dant à divulguer des secours que la première indiscretionducongrèslui ferait 
perdre à l'instant. Et si Votre Majesté n'a pas sous la main un plus habile 
homme à employer je me charge et réponds du traité, sans que personne y 
soit compromis, persuadé que mon zèle suppléera mieux à mon défaut d'ha- 
bileté que l'habileté d'un autre ne pourrait remplacer mon zèle. 

Ces offres de services ne devaient pas tarder à être accueillies. 
Vergennes, ministre des Affaires Etrangères, approuve explici- 
tement l'attitude de Beaumarchais et lui écrit en avril 1776 : 

Recevez tous mes compliments, Monsieur. Après vous avoir assuré de 
l'approbation du roi, la mienne ne doit pas vous paraître fort intéressante ; 
cependant je ne puis m'empêcher d'applaudir à la sagesse el à la fermeté 
de votre conduite, et de vous renouveler toute mon e6time. 

22 



338 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Le ministère commence à se fatiguer des exigences du cabinet 
anglais, et il ne va pas tarder à adopter la tactique proposée par 
Beaumarchais. 

Cette clairvoyance se complète par une habileté diplomatique 
indéniable, qui apparaît non seulement dans les mesures propo- 
sées au cours des mémoires précédents, mais dans un fait assez 
singulier : en octobre 1777, Beaumarchais présente un Mémoire 
particulier pour les Ministres du Roi et Manifeste pour l'Etal, qu'il 
fait remettre à Vergennes. Cette fois il envisage pratiquement les 
différents partis à prendre : le premier, qui ne vaut rien, consis- 
terait à prolonger la passivité de l'Etat français ; le second, le 
plus sûr, serait d'accepter publiquement le traité d'alliance 
proposé par l'Amérique ; le troisième, le plus noble, serait de dé- 
clarer aux Anglais, dans un manifeste notifié aussi à toutes les 
puissances de l'Europe : 

Que le roi de France, après avoir longtemps, par délicatesse et par égard 
pour l'Angleterre, demeuré spectateur passif et tranquille de la guerre exis- 
tante entre les Anglais et les Américains, au grand dommage et détriment du 
commerce de France ; instruit autant par les débats du parlement d'An- 
gleterre que par le succès des armes américaines que, malgré les puissants 
efforts des Anglais pendant trois campagnes successives, la force des événe- 
ments arrache enfin l'Amérique au joug de l'Angleterre ; qu'instruit aussi que 
les meilleurs esprits de la nation anglaise s'accordent à penser et à dire tout 
haut dans les deux Chambres qu'il faut à l'instant reconnaître les Améri- 
cains indépendants, et traiter avec eux comme avec des amis, sur le pied 
d'égalité ; que quelques-uns même ont été jusqu'à rechercher si, dans cette 
querelle entre deux parties du même empire, l'ancienne Angleterre n'était 
pas plutôt rebelle à la constitution commune que la nouvelle ; qu'au milieu 
de ces débats et par les lumières qu'on acquiert à chaque instant, on est forcé 
de douter si les préparatifs de la nouvelle campagne sont dirigés de bonne foi 
contre l'Amérique, ou destinés contre tel ou tel autre pays qu'il pourrait 
convenir à l'Angleterre d'inquiéter... 

Ou'ainsi, sans vouloir déclarer la guerre à l'Angleterre, encore moins la lui 
faire sans la déclarer, comme l'usage s'en est trop odieusement établi dans 
ce siècle, sans vouloir même entamer aucun traité préjudiciable aux intérêts 
de la cour de Londres, mais ayant seulement égard aux souffrances et aux 
justes représentations de ses fidèles sujets qui l'ont le commerce maritime, 
Sa Majesté se contente aujourd'hui, par une suite de la neutralité qu'elle a 
toujours gardée, de déclarer qu'elle lient les Américain, pour indépendants, el 
veut désormais les regarder comme tels, relativement au commerce d'eux avec la 
France et de la France avec eur ; qu'elle permet indistinctement à tous ses 
sujets d'aller négocier dans tous les ports de l'Amérique comme ils vont 
dans ceux de l'Angeterre ; d'y échanger les productions des manufactures 
françaises contre les denrées de ces climats, en concurrence avec tous les 
négociants de l'Europe qui y portent en foule les productions de leurs pays. 

Or toute la substance de ce Mémoire sera reprise dans la Décla- 
ration officielle pour la Cour de Londres, publiée par le gouverne- 
ment français en mars 1778. N'est-ce pas un singulier spectacle 
que celui de ce citoyen de réputation trouble, tout fraîchement 



BEAUMARCHAIS 339 

réhabilité, qui secoue l'apathie du roi, se met à sa place, et lui 
dicte sa conduite ? 

Beaumarchais ne se borne pas à une activité de simple con- 
seiller. Pour faire passer dans le domaine de la pratique le plan 
qu'il avait fait adopter en théorie, il va vaincre les résistances du 
roi. En avril 1776, on avait répondu à ses instances : « Sa Majesté 
croit sa justice intéressée à ne pas adopter l'expédient que vous 
proposez ». Il réplique aussitôt : 

Voue répondrez à Dieu. Sire, à vous-même et à tout un grand peuple qui 
vous est confié, du bien ou du mal résultant du parti que vous préférez... L'ob- 
jection ne porte ni sur l'immense utilité du projet, ni sur les dangers de son 
ution. mais sur la délicatesse de conscience de Votre Majeté... mais, Sire 
il n'en est point de la politique des Etats comme de la morale des citoyens. 

Après que les Anglais se sont arrogé le droit de visiter nos vais- 
seaux ou même de les couler, ce qui provoque des réclamations 
incessantes, on se décide enfin à adopter un projet d'armement 
secret, et cette fois Beaumarchais va pouvoir déployer toute son 
activité. Pour sauver les apparences, c'est une maison privée qui 
fournira de munitions les Américains. L'Etat consent une sub- 
vention d'un million ; l'Espagne en donne un autre qu'il fait 
passer par la voie du trésor public français, pour ne pas envenimer 
les susceptibilités anglaises. Beaumarchais, qui ne figure ici que, 
comme simple représentant de la maison Roderigue Hortalez de 
Bordeaux, installe ses bureaux dans l'immeuble qui porte au- 
jourd'hui le n° 47 de la rue Vieille-du-Temple. C'est lui-même 
qui doit se procurer les fournitures qu'il envoie à Saint-Domingue 
en transit pour les ports américains. Lorsque Silas Deane, délégué 
officiellement par les Etats insurgents, s'adresse au ministre des 
Affaires étrangères, Vergennes, celui-ci refuse d'engager le gou- 
vernement, et l'envoie à Beaumarchais avec qui il s'entend. Ce 
dernier achète d'abord trois bateaux, puis sa flotte en comprend 
bientôt dix ; ils doivent ramener du tabac et des denrées diverses 
en échange des munitions, habits, fusils, souliers, etc. Beaumar- 
chais cherche et trouve des fonds de différents côtés, fait face à 
des échéances difficiles, parcourt sous un nom d'emprunt les 
ports de mer où l'on construit les bâtiments de sa flotte, tout en 
conduisant dix autres affaires (la caisse d'escompte, la compagnie 
des eaux, l'admission des calvinistes à la chambre de commerce 
de La Rochelle, etc., etc.). Le gouvernement est censé ignorer 
ses opérations et, sans s'en émouvoir, il se voit sans cesse désa- 
voué par le ministère, qui veut garder avec l'Angleterre l'appa- 
rence de la neutralité. Les échanges se révèlent tout de suite fort 



;-;ll| REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

diiîiciles : en échange de ses munitions il ne reçoit que des cargai- 
sons insignifiantes, et les envois de fonds sont à peu près nuls. 

Après la reconnaissance des Etats-Unis par le gouvernement 
français, la situation est plus nette, mais elle devient en même 
temps plus dangereuse : ce n'est plus seulement de l'activité qu'il 
faut maintenant à Beaumarchais, c'est du courage. Devant les 
inconvénients que présentent les opérations commerciales avec le 
gouvernement américain, il se décide à rechercher surtout les 
transactions avec des particuliers. Mais à ce moment la flotille 
que Beaumarchais vient d'armer pour convoyer ses vaisseaux 
de commerce est réquisitionnée par l'amiral de la Motte-Picquet 
qui en prend la conduite. Près de la Martinique, le comte d'Estaing 
s'approprie le Fier Roderigue, avec ses soixante canons, qui cap- 
ture un bâtiment anglais, mais qui est fortement endommagé 
par quatre boulets ennemis. Il reçoit de très flatteuses consola- 
tions, comme cette lettre que lui adresse le comte d'Estaing : 

A bord du Languedoc, en rade de Saint-George, 

île de la Grenade, ce 13 juillet 1 / /9. 

Je n'ai, Monsieur, que le temps de vous écrire que le Fief Roderigue a bien 
ienu son poste en ligne et a contribué au succès des armes du roi. Vous me 
pardonnerez d'autant plus de l'avoir employé aussi bien que vos intérêts 
'eTsouffriront pas. soyez-en certain. Le brave M. de Montant a malheureu- 
sement été tué. J'adresserai très incessamment l'état des grâces au ministre, 
oU'espèrê , que vous m'aiderez à solliciter celles que votre marine a très 

j '" J^Tfhonneur d'être, avec tous les sentiments que vous savez si bien ins- 
pirer, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur £, gfain< 

Beaumarchais est très fier de cette haute marque d'estime, et 
il remercie le ministre de la Marine en termes débordants : 

Le brave Montaut a cru ne pouvoir mieux faire, pour me prouver qu'il 
p -était nas indigne du poste dont on l'honorait, que de se faire tuer : quoi 
u'ï puSe en résulter pour mes affaires, mon pauvre ami Montaut est mort 
■ u lit d'honneur et je ressens une joie d'enfant d'être certain que ces Anglau, 
l mi m'ont tant déchiré dans leurs papiers depuis quatre ans, y liront qu un 
Ks vaisseaux a contribué à leur enlever la plus fertile de leurs possessions 
Et les ennemis de M. d'Estaing, et surtout les vôtres.. Monsieur, je les vois 
i-onger leurs ongles, et mon cœur saute de plaisir !.. 

Mais comme il arrive souvent, les éloges enthousiastes du gou- 
vernement tiendraient lieu de dédommagement matériel, si 
Beaumarchais ne s'acharnait à réclamer les réparations auxquelles 
il a droit. La promesse qu'on lui a faite de radouber le Fier 
Roderigue n'est pas suivie d'exécution. Parmi les dix bateaux de 
sa flottille, les uns sont dispersés, les autres ont été pris par les 
Anglais. On lui donne quatre cent mille francs de provision pour 



BEAUMARCHAIS 341 

le dédommager de ses pertes, mais on mettra six ans à régler les 
deux millions auxquels les fermiers généraux ont évalué le mon- 
tant de ce qui lui était dû. 

En ce qui concerne le gouvernement des Etats-Unis, ses satis- 
factions ne sont pas plus grandes. Par suite d'un malentendu 
initial, non seulement on lui refuse le paiement en espèces de ses 
fournitures, mais on veut mettre l'embargo sur les cargaisons qui 
lui sont adressées en échange. Après avoir déboursé cinq millions, 
il se voit obligé de discuter âprement avec le Congrès, qui lui 
donne d'abord en 1779 pour deux millions et demi de lettres de 
change à trois ans. Son compte donne lieu à quatre vérifications 
successives : en 1781, 1783, 1787 et 1793. En 1781, la somme qui 
lui est due est fixée à trois millions six cent mille livres. Mais, 
à la suite de négociations où le compte Beaumarchais se trouve 
malencontreusement mêlé à un emprunt des Etats-Unis à l'État 
français, nous voyons les calculs fabuleux d'Arthur Lee aboutir 
à ce singulier résultat de rendre Beaumarchais débiteur du gou- 
vernement américain pour un million huit cent mille francs sans 
contre-partie. Une nouvelle révision d'Hamilton le déclare finale- 
ment créancier pour deux millions deux cent quatre-vingts mille 
francs, mais on décide de surseoir au paiement jusqu'à ce que le 
gouvernement français ait fourni des explications satisfaisantes 
sur une somme d'un million qui se trouve en litige et que l'on 
accuse Beaumarchais d'avoir détournée à son profit. Le malheu- 
reux armateur mourra sans pouvoir rien recouvrer de sa créance, 
et c'est en vain que, pendant près de quarante ans, les différents 
gouvernements qui se succéderont en France réclameront pour 
ses héritiers le paiement de ce qui lui est dû. En 1835 seulement, 
à la suite de négociations laborieuses provoquées par un incident 
où les Etats-Unis se trouvaient en assez mauvaise posture à 
notre égard, la famille de Beaumarchais reçut en tout et pour 
tout une somme forfaitaire de huit cent mille francs qu'elle dut 
accepter, faute de quoi on la menaçait de ne rien lui verser du 
tout. C'était donc, si l'on tient compte des intérêts accumulés, 
une perte des trois quarts au moins de ce qui lui était dû. 

Si Beaumarchais avait eu la compensation de conclure un cer- 
tain nombre d'affaires avantageuses avec des particuliers, il 
avait eu aussi à subir la brusque dépréciation du papier monnaie 
de l'Etat de Virginie, où il comptait de nombreux débiteurs. En 
tout cas il avait supporté de la part du gouvernement des Etats- 
Unis des procédés qui excitèrent à juste titre son indignation et 
son désespoir : il écrivait en 1787 au président du Congrès : « Un 
peuple devenu puissant et souverain peut bien regarder, dira- 



342 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

t-on, la gratitude comme une vertu de particulier, au-dessous de 
sa politique ; mais rien ne dispense un Etat d'être juste, et sur- 
tout de payer ses dettes ». Peu de temps avant sa mort, il écrivait 
encore au Congrès ces lignes pathétiques : 

Américains, je vous ai servis avec un zèle infatigable, je n'en ai reçu dans 
ma vie qu'amertume pour récompense, et je meurs votre créancier. Souffrez 
donc qu'en mourant, je vous lègue ma fille à doter avec ce que vous me de- 
vez.. Adoptez-la comme une digne enfant de l'Etat ! Sa mère aussi malheureuse 
et ma veuve, sa mère vous la conduira. 

Mais si je pouvais craindre encore que vous rejetiez ma demande, votre 
pays étant le seul où je puisse sans honte tendre la main aux habitants, que 
me resterait-il à faire sinon à supplier le ciel de me rendre encore un mo- 
ment de santé qui me permît le voyage d'Amérique ? Arrivé au milieu de 
vous, la tête et le corps affaiblis, hors d'état de soutenir mes droits, faudrait- 
il donc alors que, mes preuves à la main, je me fisse porter sur une escabelle 
à l'entrée de vos assemblées nationales et que tendant à tous le bonnet delà 
liberté, dont aucun homme plus que moi n'a contribué à vous orner le chef. 
je vous criasse : « Américains, faites l'aumône à votre ami, dont les services 
accumulés n'ont eu que cette récompense : Date obolum Belisario ! 

Ce malentendu déplorable est d'autant plus singulier que, jus- 
qu'à l'intervention d'Arthur Lee en 1783, les relations morales 
de Beaumarchais avec le Congrès étaient empreintes d'une cor- 
dialité et d'une confiance remarquables. Au cours de sa mission 
en France, Silas Deane lui rend hommage auprès du Congrès en 
ces termes : « Je ne serais jamais venu à bout de remplir ma mis- 
sion, sans les efforts infatigables, généreux et intelligents de M. de 
Beaumarchais, à qui les Etats-Unis sont plus redevables, sous 
tous les rapports, qu'à tout autre personne de ce côté-ci de 
l'Océan». (1776) Et le Congrès lui adresse le message suivant : 

Le Congrès des Etats-Unis d'Amérique, reconnaissant des grands efforts 
que vous avez faits en leur faveur, vous présente ses remerciements et l'assu- 
rance de son estime. Il gémit des contretemps que vous avez soufferts pour le 
soutien de ces Etats. Des circonstances malheureuses ont empêché l'exécution 
de ses désirs, mais il va prendre les mesures les plus promptes pour l'acquitte 
ment de la dette qu'il a contractée envers vous... Pendant que par vos rares 
talents vous vous rendiez utile à votre prince, vous avez gagné l'estime de 
cette république naissante, et mérité les applaudissements du Nouveau 
Monde. 

D'autre part, même dans les moments où Beaumarchais était 
en plein désaccord financier avec le Congrès, il ne perdait rien de 
son enthousiasme pour la cause américaine. Il écrivait à son 
mandataire, Theveneau de Francy : 

Brave, brave peuple, sa conduite militaire fortifie mon estime. Je ne veux 
de retour que pour être en état de le servir de nouveau, pour faire face à mes 
engagements de façon à en contracter d'autres en sa faveur. Faites comme 
moi : méprisez les petites considérations, les petites mesures et les petits res- 
sentiments. Je vous ai affilié à une cause magnifique. 



BEAUMARCHAIS 343 

En mars 1779, nous le voyons outré des procédés du Congrès, 
abusé par Arthur Lee, mais malgré tout confiant dans l'équité 
des gouvernants américains mieux informés ; même si les 
négociations avec le Congrès ne lui donnent pas satisfaction, il 
aidera les Américains par d'autres moyens : « Nous marcherons 
ensemble sur le taux ordinaire de leur commerce, et une com- 
mission modérée me suffira quand les termes des paiements seront 
fixés et qu'on y sera fidèle... Mon zèle pour l'Amérique s'est sou- 
tenu malgré tous les dégoûts que j'ai reçus... Il me faut donc 
un engagement convenable pour la solidité et la fixation des 
termes. Alors je réchaufferai les âmes que l'incroyable conduite 
du Congrès à mon égard a glacées pour ses intérêts, et je par- 
viendrai peut-être à ouvrir un bon crédit en France à la Répu- 
blique ». L'année suivante, il écrit encore : « Un an perdu, les be- 
soins renaissants, les fonds qui ne rentrent point, l'impossibilité 
de régler les apprêts d'un nouveau voyage, avec la gêne excessive 
de ces nouveaux apprêts et les pertes incommensurables qu'une 
pareille campagne entraîne, tout cela fait frémir. Pourtant l'hon- 
neur et la tête sont entiers, travaillons sur nouveaux frais, cou- 
rage et vérité, vous savez que c'est ma devise». 

Tant de gratitude au début de la part des Etats-Unis, un 
enthousiasme aussi constant et tenace de la part de Beaumar- 
chais n'ont donc abouti qu'à un interminable débat sur une dette 
pourtant incontestable et une transaction finale qui dépouillait 
indignement les descendants du créancier. Essayons de trouver à 
cette aventure paradoxale quelques explications d'ordre psycho- 
logique. Le malentendu financier trouve en grande partie sa 
cause dans un autre malentendu d'ordre moral entre le Français 
fantaisiste et tumultueux que nous connaissons et les dirigeants 
de la jeune république américaine. 

1° Beaumarchais, aux diverses étapes de ses relations avec les 
Etats-Unis, a rencontré sur son chemin un certain nombre de per- 
sonnes qui ont travaillé contre lui, et ont plusieurs fois réussi à 
lui aliéner la confiance du Congrès. Silas Deane avait été adressé 
par Franklin à un vieux botaniste du nom de Dubourg, qui avait 
à l'égard de l'auteur du Barbier de Séville une méfiance instinc- 
tive : il ne lui reconnaissait aucune aptitude pour les affaires. 
Sans doute l'étude de la botanique en avait donné à Dubourg de 
toutes particulières... Les manœuvres de Dubourg tendent con- 
tinuellement à brouiller Beaumarchais avec Silas Deane et avec 
Franklin. Sans étudier en détail le rôle au moins équivoque 
de Tronson du Coudray, il y a lieu d'insister particulièrement, 
du côté américain, sur celui d'Arthur Lee. Dès le début, un 



344 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

malentendu s'éleva entre les deux hommes. Ils s'étaient connus 
en Angleterre et s'étaient vite liés d'amitié ; mais comme 
Beaumarchais, après avoir reçu du gouvernement français 
la mission officieuse d'armer secrètement en faveur de l'Amé- 
rique, n'avait pas cru devoir en faire part à Arthur Lee, celui-ci 
ne cessa de le représenter auprès de Silas Deane et du Congrès 
comme un spéculateur malhonnête qui voulait transformer un 
don gratuit en une affaire commerciale C'est à cause de ces 
informations erronées que le gouvernement des Etats-Unis re- 
fusa si longtemps d'envoyer en échange des munitions de 
Beaumarchais des cargaisons ou de l'argent. 

^Malgré les tentatives d'apologie de son descendant, Richard 
Henry Lee, Arthur Lee a été sévèrement jugé par tous les histo- 
riens américains. Jared Sparks, dans sa Vie de Benjamin Fran- 
hlin, reconnaît ses talents naturels et acquis ; c'était un bon écri- 
vain et un sincère patriote, « mais son caractère était inquiet et 
violent. Jaloux de ses rivaux, se défiant de tout le monde, il s'en- 
gageait lui-même et engageait tous ceux qui se trouvaient en rap- 
port avec lui dans une succession de disputes et de difficultés ». 
Le parti qu'il avait formé au sein du Congrès dirigeait de violentes 
attaques contre Franklin et Silas Deane qu'il accusait de con- 
nivence avec Beaumarchais. L'ambassadeur de France, Gérard, 
fait entendre les plus vives protestations mais, abreuvé d'avanies, 
il préfère demander son rappel et, dernière victime de ces manœu- 
vres francophobes, Silas Deane lui-même se ruine à vouloir prou- 
ver son innocence et finit, dans son exaspération, par accuser la 
France d'être de connivence avec l'Angleterre. La besogne de dis- 
corde d'Arthur Lee était parvenue à son but. La malveillance de 
son rôle n'est pas douteuse ; elle a été particulièrement mise en 
lumière par l'ouvrage de Miss Kite, qui constitue pour Deane 
et pour Beaumarchais une double réhabilitation. 

C'est grâce à Lee que les relations de Beaumarchais avec les 
Etats-Unis d'Amérique ont été envenimées presque dès le début, 
car Lee n'a cessé d'insister sur la gratuité du don fait par la 
France aux insurgents, alors qu'il ne s'agissait en réalité que 
d'une simple avance : « Cette marchandise, écrivait-il, est gra- 
tuite, et j'ai payé ce qui a été envoyé. Ces marchands, Hortalez 
et C ie , n'ont donc aucun droit sur nous, et vous n'êtes pas obligé 
de les rembourser en nature, à moins que l'échange ne vous in- 
téresse ». 

2° Dans ces conditions il était bien naturel que le Congrès amé- 
ricain, toujours disposé à croire un de ses compatriotes plutôt 
qu'un étranger, ait considéré les revendications de Beaumarchais 



BEAUMARCHAIS 345 

comme injustes et inacceptables. Cet état d'esprit était favorisé 
par l'enthousiasme qui, en France particulièrement, avait ac- 
cueilli la révolte des colonies anglaises d'Amérique. Suivant l'ex- 
cellente formule de Louis de Loménie, cette jeune république 
pauvre « trouvait naturel de recevoir de toutes mains, et était 
plus disposée à accepter qu'à rendre ». 

De son côté, le gouvernement français avait, par son attitude 
peu nette, autorisé bien des soupçons du côté américain. Pendant 
toute la durée de l'ancien régime, notre ministère des Affaires 
étrangères avait invariablement précisé sa position en affirmant 
aux Américains que les fournitures de Beaumarchais étaient une 
affaire privée, dans laquelle le gouvernement français n'inter- 
venait à aucun titre ; il leur laissait ignorer la subvention d'un 
million accordée au début à Beaumarchais, en même temps que 
l'Espagne faisait un versement égal. Une telle révélation rétros- 
pective aurait pu, à cette date, entraîner des complications sé- 
rieuses avec l'Angleterre. Mais dans la suite, il s'établit une con- 
fusion dans les comptes de l'Etat français avec le Congrès améri- 
cain, à propos d'un emprunt de trente-quatre millions accordé à 
ce dernier, et les Etats-Unis purent croire que le million versé à 
Beaumarchais en 1 776, contrairement aux déclarations officielles, 
était porté indûment à leur débit, et que par conséquent Beau- 
marchais leur devait des comptes. Plus tard la Convention eut 
le tort d'ouvrir les archives diplomatiques aux représentants 
des Etats-Unis, et de fournir ainsi en 1794 de nouveaux argu- 
ments à un gouvernement étranger pour contester sa dette à 
l'égard d'un Français persécuté et exilé. 

Dans les interminables négociations qui suivirent, les Etats- 
Unis ne pouvaient ignorer pourtant la véritable position de la 
France qui, en 1816 encore, par une lettre du duc de Richelieu, 
spécifie que son gouvernement ne devait être considéré ni comme 
prêteur, ni comme garant de Beaumarchais, et que ces tran- 
sactions avaient été spontanées de la part de ce dernier : le 
million remis le 10 juin 1776 était parvenu à destination sur 
l'heure, et par simple autorisation du Roi ; il n'avait donc pas 
été employé au paiement des marchandises envoyées à cette 
époque aux Etats-Unis. 

3° On peut s'étonner malgré tout que les Etats-Unis n'aient 
pas lâché prise, et se soient obstinés à refuser le règlement du 
compte arrêté depuis longtemps, jusqu'à ce que la lassitude de 
la partie adverse l'entraîne à une transaction dérisoire. Même 
parmi les compatriotes de Lee. nombre de témoignages étaient 
fort nets et fort énergiques en faveur de Beaumarchais. En 1884, 



346 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

M. Tucker, de l'Etat de Virginie, établissait sur ce point un rap- 
port très concluant : « Si Beaumarchais a reçu un million, disait- 
il en substance, qu'en a-t-il fait ? Il devait en rendre compte à 
Vergennes, mais il n'y avait aucune raison pour qu'il en rendît 
compte aux Etats-Unis. Tous ses papiers ont d'ailleurs été dé- 
truits comme faisant partie d'archives secrètes. Le million en 
litige n'a pas été payé par nous, mais par la France, qui a fait là, 
preuve de bonté d'âme. Nous ne pouvons payer une dette indis- 
cutable par le moyen d'un don douteux ». Et il faisait remonter 
toute la source du malentendu à l'erreur commise par Franklin 
en 1783. Miss Kite cite encore comme ayant de tout temps 
reconnu le bien fondé des réclamations de Beaumarchais des 
hommes éminents comme John Jay, Thomas Jefferson, plus tard 
James Madison, Caesar Rodney, William Pinkney, etc.. 

Mais il fallait compter avec l'état d'esprit professionnel des 
experts financiers qui, quels que puissent être les droits de l'adver- 
saire, s'emparent de tous les arguments, bons ou mauvais, pour 
éviter ou retarder un paiement du gouvernement qui leur a 
confié ses intérêts. En outre, les hommes qui se trouvaient à la 
tête du gouvernement n'étaient pas maîtres, loin de là, des déci- 
sions du Congrès, et les représentants qui composaient cette 
assemblée étaient plus sensibles à la perspective d'une économie 
sérieuse réalisée aux dépens d'un étranger qu'au souci de la 
stricte équité. 

Il faut convenir du reste que Beaumarchais ne s'est pas heurté 
à de moindres difficultés lorsqu'il a eu à recouvrer des créances 
sur le gouvernement de son propre pays. Après les combats 
livrés par le comte d'Estaing aidé de la flottille Roderigue Hor- 
talez, on a vu qu'il dut attendre six ans le règlement des pertes 
subies par ses bateaux, malgré l'estimation officielle des experts. 
Sous la Révolution, dans la fameuse affaire des fusils, il n'arriva 
pas à recouvrer les 750.000 francs d'excellentes valeurs qu il 
avait mis en dépôt de garantie contre 500.000 fr. d'assignats. 
Pourtant cette créance avait été évaluée à près d'un million, 
mais une deuxième commission le déclara ensuite débiteur de 
l'Etat français pour une somme de 500.000 francs. C'est exacte- 
ment le même processus que dans ses comptes successifs avec les 
Etats-Unis, où de créancier il était devenu débiteur, par la grâce 
d'Arthur Lee. Enfin, après sa mort, sa belle maison du faubourg 
Saint-Antoine qui lui avait coûté plus de deux millions, fut 
expropriée en 1818 pour 508.000 francs. 

4° Dans toute cette affaire, il y a lieu de prendre en considéra- 
tion un élément psychologique qui ne paraît pas avoir été nette- 



BEAUMARCHAIS 3 17 

ment discerné par tous les historiens. La réputation de galante- 
rie qui avait tant aidé Beaumarchais à faire en France une 
brillante carrière ne pouvait que le desservir auprès des puri- 
tains de la Nouvelle- Angleterre. Entre ces marchands austères, 
à la fois soucieux d'une morale stricte et de leurs intérêts bien en- 
tendus, et cet homme d'affaires aventureux, qui mêlait à chaque 
instant, des effusions d'enthousiasme lyrique à sa correspon- 
dance commerciale, il ne pouvait y avoir qu'une antipathie pro- 
fonde. Dès le début des négociations, son ennemi, le botaniste Du- 
bourg, avait créé autour de lui une atmosphère de défiance. Il 
s'était efforcé de détruire, dans l'esprit de Franklin, tout senti- 
ment d'estime pour cet homme qui, affirmait^il, « entretenait des 
femmes» : Beaumarchais adressa à Dubourg une réponse bien spi- 
rituelle : 

Eh ! que fait à nos affaires que je sois un homme répandu, fastueux, et qui 
entretient des filles ? Les filles que j'entretiens depuis vingt ans, Monsieur, 
sont vos très humbles servantes. Elles étaient cinq, dont quatre sxeurs et une 
nièce. Depuis trois ans deux de ces filles entretenues sont mortes, à mon grand 
regret. Je n'en entretiens plus que trois... Mais qu'auriez-vous donc pensé 
si. me connaissant mieux, vous aviez su que je poussais le scandale jusqu'à 
entretenir aussi des hommes, deux neveux fort jeunes, assez polis, et même le 
malheureux père qui a mis au monde un si scandaleux entreteneur ? 

Une telle réponse n'était qu'à demi probante, parce qu'elle dé- 
plaçait la question et que Beaumarchais n'était pas homme à re- 
culer devant un cumul d' « entretiens ». Elle a peut-être touché 
Vergennes, auprès de qui Dubourg avait également travaillé 
contre Beaumarchais, mais elle n'était certainement pas du goût 
du sérieux Franklin. Qu'était-ce aussi que cet homme d'affaires 
qui, parcourant sous un pseudonyme les différents ports où l'on 
construisait les bateaux de sa flottille, n'avait pu se tenir d'aller 
assister à une représentation du Barbier de Séville, à Bordeaux, 
où il avait été reconnu et acclamé par le public ? 

A vrai dire, les braves Américains ne lui tenaient pas rigueur en 
principe d'avoir écrit des pièces de théâtre, à condition qu'elles fus- 
sent larmoyantes et prêcheuses. En 1780, malgré l'interdiction 
formulée par Quesnay de Beaurepaire contre toute espèce de 
spectacle, on représenta exceptionnellement un drame, et ce fut 
Eugénie. Mais au même moment, l'élément français s'acquérait 
une fâcheuse réputation: plusieurs de nos compatriotes exilés par 
leurs familles aux Antilles, et démoralisés par le climat et les 
habitudes de mollesse qu'on y contracte, avaient grandement dé- 
considéré notre nation. Ambitieux et avides sous couleur de 
générosité, ils avaient vite dégoûté les Américains de tout ce qui 
portait le nom de Français. Un peu plus tard, les scandales s'é- 



348 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

taient encore multipliés ; le puritanisme américain avait été vio- 
lemment offensé par les blasphèmes de Volney, la conduite plus 
que légère de Talleyrand à Philadelphie, l'aventure de Marsillac, 
ancien officier qui avait fait de nombreuses dupes en se faisant 
passer pour un quaker, l'enlèvement de miss Bingham par le | 
comte de Tilly, qui l'avait rendue à ses parents moyennant une 
transaction pécuniaire. Bien plus, en 1798, Beaumarchais, aux 
abois, ruiné, s'était laissé engager dans une démarche fort peu 
honorable : Talleyrand l'avait adressé aux délégués américains 
Marshall et Pinkney, pour leur demander un pot-de-vin au profit 
des membres du Directoire, et lui-même avait tâché de négocier 
dans ces entrevues fort louches, le gain de son procès contre une 
réconciliation gratuite (1). On peut reconstituer sans peine l'état 
d'esprit de ces excellents Américains : payer son dû à Beaumar- 
chais, c'était verser des millions à un homme qui les dépenserait 
en prodigalités ou en orgies. Ne pas le payer, c'était faire une 
bonne action et une bonne affaire. Quel homme vraiment moral se 
montre empressé de régler sa dette à un ivrogne, qui ira aussitôt 
la dépenser au cabaret ? Cet état d'esprit a certainement beau- 
coup contribué, au début, à faire ajourner un règlement dont le 
principe était pourtant indiscutable. Après la mort de Beaumar- 
chais, la nécessité de s'acquitter paraissait d'autant moins nette 
et moins urgente que les années s'écoulaient, et chaque jour s'af- 
firmait la vérité du proverbe de Basile : « Ce qui est bon à prendre 
est bon... à garder ». 

Ainsi, ce qui constitue la puissante originalité de Beaumar- 
chais, c'est-à-dire la complexité de son tempérament et de sa vie, 
a nettement combattu contre lui dans cette affaire déplorable 
avec les Etats-Unis. C'est pour avoir été un amoureux et un écri- 
vain en même temps qu'un armateur et un négociant, qu'il a 
éveillé la suspicion des hommes dont l'opinion prévalait au Con- 
grès, et qu'il a fourni un commode prétexte à retarder, puis 
réduire le règlement d'une dette cependant incontestable. L'in- 
terprétation psychologique de cette curieuse aventure doit, 
entre autres leçons, nous apprendre qu'en matière de droit inter- 
national la vérité n'est jamais tout entière d'un seul côté, 

(A suivre.) 

(1) Cf. la thèse de M. Bernard Fay : L'Esprit révolutionnaire en France a 
aux Etats-Unis. 



Faust dans l'histoire, dans la légende 
et dans la littérature 



par Geneviève BIANQUIS, 
Professeur à l'Université de Dijon. 



III 
Le Faust de Goethe. 

I. LE DRAME DE LA CONNAISSANCE. 

Quand on vient à parler du Faust de Gœthe — et c'est le cœur 
même de notre sujet — la difficulté est de savoir comment abor- 
der ce domaine vaste et multiforme, par où pénétrer dans ce que 
Goethe lui-même appelait « un monde d'idées, de symboles et de 
nuées ». Depuis plus de cent ans, les commentaires' se sont accu- 
mulés sur ce poème, au point qu'actuellement le danger n'est pas 
de n'en pas savoir assez, mais d'en savoir trop sur le sujet, les 
sources, les conditions de la composition, les interprétations pos- 
sibles ou probables. Il importe avant tout, je crois, après avoir 
rappelé brièvement la genèse de l'œuvre, de nous placer en face 
de cette œuvre elle-même, d'en dégager les grandes lignes, de la 
suivre pas à pas, de la laisser revivre en nous, avec tout son 
pouvoir d'émotion et de poésie, toute sa vertu suggestive et 
symbolique. 

Le premier Faust constitue un tout cohérent, parce que Gœthe 
l'a voulu ainsi, je dirais même que le premier et le second Faust 
constituent un poème unique, si grave qu'en soient les disparates, 
et bien que vingt-quatre ans séparent la publication de ces deux 
parties. Nous n'avons pas à contester la volonté du poète ni la 
continuité de son dessein. Mais s'il nous paraît vain de rechercher 
avant tout dans les textes les incohérences et les contradictions, 
comme l'a fait une certaine école de critiques, il ne nous est pas 
interdit de nous rendre compte des courants différents qui ont 
formé ce fleuve, à diverses époques de la vie et de la pensée de Gœthe. 

L'histoire de Faust, telle qu'on la jouait dans les foires, a dû 
être familière à Gœthe dès l'enfance, en tout cas dès l'adoles- 
cence. Dès 1769 dans les Milschuldigen, il mentionne le docteur 
Faust. Mais, d'après ses mémoires, c'est à Strasbourg, en 1771, 
que la vieille légende s'est mise « à vibrer et à bourdonner en lui »'. 
Il s'est senti en parenté, en amitié avec le vieil alchimiste maudit. 
Pourquoi, il nous l'explique : « Moi aussi, j'avais goûté à toutes 



350 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

les sciences et en avais découvert trop tôt la vanité. De même 
dans la vie, j'avais tenté toute sorte d'expériences dont j'étais 
sorti plus inquiet et plus tourmenté que jamais ». Ainsi donc ce 
garçon de vingt-trois ans s'imagine avoir fait le tour de toutes 
les sciences et en avoir connu le néant ; et quelques fredaines de 
jeunesse, quelques petits romans ébauchés et mal terminés lui 
ont donné, à ce qu'il croit, l'expérience d'un vieux sage et le dé- 
goût de l'existence. Ce sont bien là les deux éléments constitutifs 
de son Faust : d'une part, le dégoût du savoir et le recours à la magie 
— le jeune Goethe lui-même, à la suite d'une crise physique et reli- 
gieuse s'était un temps adonné à la pratique de la magie et de l'oc- 
cultisme et à la lecture des alchimistes mystiques — d'autre 
part la vie passionnelle et ses mécomptes. Joignons-y l'aspect 
bariolé de la légende à laquelle Gcethe peut amalgamer sans grand 
effort ses propres souvenirs d'étudiant, et nous aurons à peu près 
toute la substance de ce premier drame de Faust, écrit en deux 
ou trois ans, puis mis de côté pour longtemps. On sait comment 
une copie s'en est conservée par hasard dans les papiers de M lle de 
Gôchhausen d'où Erich Schmidt l'a tirée en 1887. C'est YUrfaust, 
le Faust primitif, dont le texte est légèrement plus coloré, plus 
truculent, plu s brutal que dans la version définitive. Il ne comprend 
encore que le premier monologue, traditionnel depuis Marlowe, l'é- 
vocation de l'Esprit de la Terre et la conversation de Faust avec 
son famulus Wagner ; puis un intermède pittoresque, caricature 
de la science universitaire du temps, telle que Méphisto grimé en 
docteur la présente au jeune escholier ahuri, tableau de la vie 
grossière des étudiants dans la taverne d'Auerbach ; enfin la tra- 
gédie de Marguerite presque au complet. Ce sont les trois centres 
d'intérêt que je viens d'indiquer : critique du savoir, satire de la 
vie universitaire, drame de passion. Les scènes qui manquent 
encore sont celles qui amènent l'apparition de Méphisto et le 
pacte. Gcethe ne s'intéresse pas alors au drame métaphysique qui, 
plus tard, aura son prologue au ciel et son dénouement, également 
au ciel, beaucoup plus tard. Nous ne savons même pas si son in- 
tention est alors de condamner Faust ou de le sauver. Ce qui l'in- 
téresse, c'est l'histoire d'un savant que la science n'a point satis- 
fait parce qu'à force d'étude, il a oublié de vivre ; et c'est une 
histoire d'amour entre un homme très cultivé et une petite bour- 
geoise assez ignorante, histoire qu'il connaît d'expérience mais à 
laquelle il a prêté les sombres couleurs aimées des jeunes auteurs 
de l'époque, en y introduisant les motifs à la mode : séduction, 
déshonneur, empoisonnement, infanticide et exécution capitale. 
La pièce contient à cette époque très peu de magie et de fantas- 



FAUST DANS L'HISTOIRE 351 

tique. Les grands intermèdes en l'orme de féerie, la Cuisine de la 
sorcière et la Nuit du Sabbat ont été écrits beaucoup plus tard, 
ainsi que la scène d'exorcisme dont Méphisto est l'objet. Fausl 
est pour le moment un drame psychologique dont le poète a 
ressenti profondément le déchirement dans sa vie. Le drame intel- 
lectuel et le drame passionnel se font suite et se complètent, l'ex- 
périence de la passion n'étant que l'un des chemins de la connais- 
sance, et aussi décevant que les autres. h'Urfaust contient essen- 
tiellement ceci : l'angoisse, le tourment intolérable d'une jeunesse 
inquiète et passionnée. 

Lorsque, onze ans plus tard, Goethe part pour l'Italie, il em- 
porte une caisse pleine de manuscrits inachevés : Egmonl, 
Iphigénie, Faust. Il essaie de reprendre son Fausl inédit et de le 
compléter, mais il n'arrive à rien de satisfaisant. Il ajoute un 
fragment de dialogue entre Faust et Méphisto, le beau monolo- 
gue lyrique Forêt et Caverne (Wald undHôhle) qu'il ne sait trop 
où placer, et la fantasmagorie gothique de la Cuisine -de la sor- 
cière dont on a peine à croire qu'elle ait. été écrite dans les jardins 
de la villa Borghèse à Rome. La prose échevelée des dernières 
scènes ne lui plaît plus, il les supprime, et c'est ainsi mutilé que 
parait en 1790, Faust ein Fragment — un bien informe fragment. 

Il faudra l'influence de Schiller, si grand dans l'amitié, si 
préoccupé de l'œuvre et de la gloire de son ami, pour que Goethe, 
à cinquante-deux ans, reprenne et achève l'ébauche géniale de sa 
vingt-cinquième année. Ce n'est pas sans peine et ce n'est pas 
sans travail ni sans interruptions qu'il arrive, après la mort de 
Schiller seulement, à donner à son premier Faust la forme que 
nous lui connaissons maintenant, Faust eine Tragédie, 1808. 
Celui-là, c'est le Faust tel qu'il l'a voulu et réalisé au milieu de sa 
vie, lorsque, sans rien renier de sa jeunesse, il est parvenu à une 
vue plus sereine et plus ample des choses. Sa tragédie se complète 
à présent d'une Dédicace et d'un Prologue sur le théâtre dont nous 
pouvons faire abstraction, d'un Prologue au ciel très important 
pour toute la marche du drame, de toute une série de scènes où 
Faust nous apparaît soit dans son cabinet de travail, poussé au 
désespoir et au suicide, sauvé par la voix des cloches de Pâques, 
soit dans la campagne mêlé au peuple, contaminé malgré lui par 
la joie éparse du printemps naissant ; soit penché sur la Bible et 
méditant dans le silence de la nuit. A présent que dans le Prolo- 
gue au ciel ont été posées les conditions de la tentation de Faust, 
en même temps qu'en a été prévue l'issue favorable, Goethe 
réussit à écrire la scène centrale du pacte et les entretiens qui 
s'ensuivent entre Faust et Méphisto. Le grand intermède symbo- 



352 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

lique de la Walpurgisnachl, d'une part, résume en un tableau 
plastique le monde des forces instinctives de la superstition popu- 
laire, du fantastique, de l'irrationnel, dans lequel Faust, l'intel- 
lectuel avide de sensations et d'émotions, a consenti à descendre, 
d'autre part il enchaîne, mystérieurement encore, avec le second 
Fausi. Enfin les scènes en prose du drame de Marguerite sont 
adoucies, régularisées, récrites en vers et un peu complétées. 
Le plus significatif de ces compléments tient en deux mots : quand 
Faust, désespéré, abandonne Marguerite à demi démente dans 
son cachot, après qu'elle a refusé de le suivre, Méphisto s'écrie, 
sarcastique : « Elle est jugée » (Sie isl geriehlet). VUrfausl se 
terminait sur ces mots. Trente ans plus tard, Goethe qui croit 
profondément à la rédemption nécessaire de ceux qui ont péché 
par amour, ajoute ces deux mots que prononce une voix céleste : 
Isl gerellel ! « (Elle est sauvée) ». 

Nous voici donc enfin devant la pièce telle que Goethe l'a menée 
à son terme. C'est de celle-là seule que nous ferons état. Ses 
parties composantes n'ont pas beaucoup changé. C'est une con- 
fession personnelle, certes, mais qui avoue surtout des émo- 
tions et des sentiments. Les faits, les caractères, n'ont qu'un rap- 
port lointain avec l'expérience concrète du poète. C'est un monde 
de formes vivantes qui ont un sens, c'est le tableau d'une destinée 
exemplaire qui dépasse de beaucoup celle de Faust et celle de 
Goethe lui-même. C'est un monde de symboles, si l'on veut, mais 
nullement d'idées incarnées, d'allégories. Sur ce point, Goethe 
est extrêmement formel : il tient à ce que l'on sache que l'œuvre 
chez lui, ne naît jamais d'une idée préconçue, ne démontre pas 
une théorie, n'habille pas des abstractions. Il a toujours mis une 
certaine coquetterie à ne pas vouloir être philosophe, à n'avoir 
pas « d'idées », comme il le dit encore àEckermannen 1827, mais 
rien que des émotions qu'il t?che de rendre assez vivement pour 
susciter chez le lecteur l'émotion analogue. Il pense, comme il 
l'écrit plusieurs fois à Schiller en 1797, que «tout ce que fait le 
génie en tant que génie se passe dans l'inconscience. L'homme de 
génie peut, tout comme un autre, agir par raison, après mûre 
délibération, par conviction, mais tout cela n'est en quelque 
sorte qu'accessoire... La poésie requiert, de la part de celui qui 
est appelé à la pratiquer, une certaine limitation consentie de bon 
cœur, qui s'attache amoureusement au réel et sous laquelle l'ab- 
solu se tienne dissimulé. Les ambitions sublimes dictées d'en 
haut viennent ruiner cet état d'innocence qui est la condition 
même de la production poétique » (3 avril 1801). Son Faust, il 



FAUST DANS L'HISTOIRE 353 

l'affirme à Schiller, est une création essentiellement personnelle 
et subjective dont le plan se réduit à une idée directrice assez 
vague (22 juin 1797). Et Schiller accorde que le point de départ 
de tout chef-d'œuvre est dans l'inconscient, mais il ajoute qu'il 
faut à toute grande œuvre « une idée d'ensemble, obscure mais 
puissante, antérieure à toute réalisation... J'appelle poète, dit-il, 
j'appelle créateur tout homme qui est capable d'incorporer son 
état de sensibilité à un objet, tellement que cet objet me contrai- 
gne à passer à cet état de sensibilité et exerce par conséquent 
sur moi une action vivante... On a le droit d'exiger d'une œuvre 
poétique qu'elle soit expressive dans toute la plénitude du terme, 
car il faut qu'elle ait du caractère... Mais ce qu'exprime le poète 
parfait, c'est l'humanité dans toute sa totalité. >> (27 mars 1781.) 
Il revendique avec énergie pour le poème de Gœthe « l'obligation 
d'avoir une portée symbolique » (23 juin 1797). Il y aperçoit, 
pour sa part, « la dualité antithétique de la nature humaine, la 
tentative impuissante de concilier l'élément divin et l'élément 
physique qui composent l'homme... En un mot, on exige néces- 
sairement de votre Faust qu'il soit philosophique en même temps 
que poétique, et de quelque manière que vous vous proposiez 
de le développer, la nature même de votre sujet vous contraindra 
à le traiter philosophiquement et il faudra bon gré mal gré que 
l'imagination se mette docilement au service d'une idée ration- 
nelle » (23 juin 1797). Voilà une formule qui a dû beaucoup 
répugner à Gœthe. Mais quand il veut exprimer une pensée toute 
voisine de celle de Schiller, il le dit dans sa langue à lui et elle nous 
émeut non par sa vérité abstraite, mais parce qu'elle fait appel à 
notre expérience à tous : 

Deux âmes, hélas ! habitent dans mon sein. Elles tendent à se séparer 
l'une de l'autre. L'une, dans son âpre convoitise, se cramponne à la terre, 
par tous ses organes. L'autre, d'un violent effort, s'arrache à la poussière 
et monte vers les sphères de nos aïeux sublimes... 

Nous sommes donc avertis de ne pas chercher dans le premier 
Faust trop d'intentions symboliques, mais d'y sentir la présence 
d'une grande idée vivante. Quant au reste, Gœthe l'a dit à Ecker- 
mann avec un mouvement d'humeur : « Drôles de gens que ces 
Allemands ! Ils me gâtent la vie avec ces pensées profondes, ces 
idées qu'ils cherchent partout. Ayez donc une bonne fois le 
courage de vous abandonner à vos impressions, de vous laisser 
I flatter, toucher, enthousiasmer, voire de vous laisser instruire 
et enflammer et encourager à de grandes choses, sans penser que 
tout doit se réduire à des pensées abstraites et à des idées. Les 

23 



354 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

voilà qui me demandent à présent quelle est l'idée que j'ai 
voulu incarner dans mon Faust ! Comme si je le savais, comme 
si je pouvais le dire ! Du ciel à l'enfer, en passant par la terre ? 
A la rigueur, cela pourrait aller. Mais ce n'est pas une idée. C'est 
simplement la marche de l'action. Ou bien, dire que le diable 
perd son pari et qu'un homme qui tend toujours vers le mieux, 
malgré de graves défaillances, doit être sauvé ? C'est une bonne 
pensée, féconde, et qui explique bien des choses, mais ce n'est 
pas une idée qui nourrisse l'ensemble et les parties. Ce serait 
une belle chose, en vérité, si l'on pouvait enfiler sur le fil ténu 
d'une seule idée toute cette plénitude de vie, si colorée, si di- 
verse, que j'ai exprimée dans mon Fausl (6 mai 1827). 

Faust n'est donc pas un traité de philosophie et n'est pas une 
allégorie. C'est un drame humain avant tout, donc incohérent, 
donc inachevé, comme la vie ; symbolique comme tout ce qui est 
profond, et qui use d'images justement « pour évoquer, pour 
faire sentir ce qui est profond, ce qui ne peut être exprimé di- 
rectement, ce qui est ineffable (1) ». 

Dans le premier Faust, nous aurons à considérer le double 
drame humain : drame de la connaissance, drame de la pas- 
sion. Dans le second Faust le drame individuel s'élargit jusqu'à 
embrasser celui de l'humanité tout entière ; vie astive, politi- 
que, guerre, industrie, commerce, art et science. Enfin il faudra 
dire quel est le drame métaphysique qui enveloppe et porte le tout. 
Le drame de la connaissance remplit environ la moitié du 
premier Faust. Et l'on pourrait se demander si ce n'est là qu'une 
partie du drame ou si ce ne serait pas le drame tout entier. 
Le chemin oui mène des ténèbres à la lumière, c'est tout le sujet 
de Fausl dans ses deux parties. Mais il faut entendre le mot con- 
naissance dans un sens très large : vérité intellectuelle, morale, 
esthétique et religieuse, d'une part ; connaissance intuitive et 
expérimentale de la vie, d'autre part. Il n'est pas interdit de 
donner au mot, pour commencer, un sens plus restreint : la 
vérité rationnelle, — le savoir, — c'est la vérité que Faust a 
d'abord cherchée. C'est le premier objet de son désir, le premier 
motif de son découragement. C'est de ce motif, d'ailleurs tra- 
ditionnel dans la légende, que Gœthe est parti et que nous par- 
tirons aussi. Laissant provisoirement de côté le prologue au ciel 
qui pose un autre problème, ouvrons le livre à le première scène. 
Faust nous apparaît entouré de l'appareil du savant et de l'al- 

(1) I. Meyerson, Les Images (in Traité de Psychologie, sous la direction 
de G. Dumas). 



FAUST DANS L'HISTOIRE 355 

chimiste, dans son laboratoire sombre et voûté, encombré d'ins- 
truments aux formes bizarres, de livres, de papiers poudreux, 
de crânes et d'ossements. Il a prolongé tard sa veille studieuse,' 
il médite tout haut, et si le grand ange triste et puissant que 
Durer a buriné, entouré, lui aussi,de l'attirail de toutes lessciences 
humaines, pouvait parler, il parlerait comme Faust. Il lui semble 
qu'il a tout étudié, tout sondé : la philosophie, le droit, la méde- 
cine — hélas ! même la théologie... Toutes les dignités univer- 
sitaires, il les a ; il est maître et docteur, il a derrière lui une 
carrière honorable, dix ans d'enseignement. Ce n'est pas l'impos- 
teur, le bateleur, le personnage assez louche qui nous laissait 
entrevoir la tradition. C'est un savant probe et laborieux et la 
conclusion de ses recherches, c'est que nous n'arriverons jamais 
a rien savoir. Sans doute, il se sent supérieur à tous les imbéciles 
diplômes qu'il énumère avec un souverain mépris : docteurs 
magisters, scribes et prêtres. L'enfer et le diable, auxquels il 
croit, il ne les craint pas, il se croit plus fort qu'eux. Mais il a 
perdu toute joie, toute foi dans l'efficacité du savoir. Il a usé sa 
vie à la poursuite d'une chimère, il est demeuré pauvre ignoré 
et mécontent. Sa vie ? « Un chien n'en voudrait pas. » ' 

Comprenons bien toutefois qu'il n'a pas renoncé au savoir. La 
preuve, c'est que pour dépasser le savoir rationnel il essave de 
la magie, comme d'une méthode supérieure de connaissance Le 
bausl ancien s'adressait à la magie par impiété et par convoitise 
pour se procurer des biens matériels et des jouissances tempo- 
relles. Le Faust de Goethe demande à la magie de lui découvrir 
des mystères, ces mystères sur lesquels la science est muette : 
la structure intime de l'univers, « les forces et les semences des 
choses », comme disait Paracelse que Gœthe connaît bien. Par 
la magie, il l'espère, son esprit entrera en communication et en 
communion avec le monde des esprits, participera à d'ineffables 
colloques « wie spricht ein Geisl zum andern Geist ». Le monde vrai 
n est pas ce monde d'apparences que nous voyons, il est plein 
clames invisibles, frémissantes, empressées : « Esprits, votre vol 
m environne ! Répondez, si vous m'entendez. » 

C'est dans cet élan de foi que le Faust du jeune Gœthe se 
tourne vers le inonde mystérieux que les sages et les mystiques 
ont entrevu, celui où Gœthe lui-même, lassé de la science uni- 
versitaire et de sa sécheresse sans horizon, pense avoir eu accès 
grâce aux livres de Paracelse, de Welling ou de Swedenborg. Il 
ne s agit pas ici de recherche abstraite ; la même poésie, la même 
émotion qui s'épanche dans l'hymne au clair de lune s'exprime 
dans le cri de joie qui salue l'apparition de l'Esprit de l'Univers 



356 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

du Macrocosme. Faust souffre de vivre enfermé parmi des choses 
mortes, livres, papiers, fioles, cornues, bric-à-brac hérité de ses 
pères, loin de la nature et de la vie. Or, grâce à sa conjuration 
puissante, les Esprits viennent le visiter, l'Esprit de l'Univers 
d'abord, puis l'Esprit de la Terre. Et certes ce ne sont point là de 
« mauvais esprits ». Mais pourra-t-il en supporter l'approche ? 
Le premier est tout majesté et puissance ; il est l'harmonie 
universelle révélée, l'équilibre robuste et fécond des choses, la 
circulation éternelle des forces bienfaisantes qui descendent du 
ciel sur la terre, dispensatrices de bénédictions. « Ah ! quelle 
volupté, à cet aspect, inonde mes sens ! Je sens une ardeur jeune 
et sacrée courir comme un torrent de flammes dans mes nerfs et 
dans mes veines. » Est-ce un savant qui parle, ou un artiste, ou 
une Ame religieuse ? C'est en tout cas un contemplatif dont la 
joie est de voir enfin ce qu'il a désiré : « Je vois dans ces contours 
si purs la nature agissante dévoilée à mon âme. » C'est ce qu'il a 
demandé à la magie : de lui faire non pas comprendre mais voir 
la vie universelle en action, « les forces et les semences des choses. » 
Est-ce suffisant ? Oui, si Faust était un pur intellectuel^ un 
artiste et un mystique. Mais il porte en lui d'autres velléités, d'au- 
tres désirs, et il s'attriste : * Quel spectacle ! Mais hélas, ce n'est 
qu'un spectacle ! » Il est un homme vivant et actif, une Sme 
avide de puissance et de joie autant que de vérité. Cette nature 
passionnément désirée, il voudrait la saisir, la posséder, s'en re- 
paître : «Wo fass'ich dich, unendlicheNatur ?» Et elle lui échappe. 
Un deuxième Esprit se présente alors, qui est le Génie de la 
Terre. Si le premier était le génie de la nature et de la \ie contem- 
plative, celui-ci est le génie de l'histoire humaine et de la vie ac- 
tive, l'Esprit qui se plaît « dans la tempête de l'action, dans le 
torrent de la vie ». Faust se sent plus proche de cet Esprit d' éner- 
gie et de courage, il met en œuvre pour le retenir tous ses sorti- 
Fèges les plus forts ; mais la face qui lui apparaît dans la flamme 
est d'une si intolérable splendeur qu'il s'effondre à sa vue. Ainsi 
la double aspiration de Faust, celle que Gœthe résumait en ces 
termes : « Elan idéal vers la possibilité d'agir et de sentir avec la 
nature », aboutit à une double déception. Innomme mortel, pri- 
sonnier de son être limité, n'est pas capable d'accueillir en soi la 
splendeur infinie de la nature, ni de participer à l'activité inépui- 
sable de ses forces. Devant elles il demeure écrasé d'humilité, 
« un vermisseau recroquevillé de terreur ». 

Dès le début de la pièce, on le voit, nous nous élevons aux som- 
mets de la pensée spéculative : possibilité du savoir, efficacité 
du savoir, limite infrangible de la condition humaine, révolte de 



FAUST DANS L'HISTOIRE 357 

l'âme captive du temps, de l'espace et de la matière. Tout cela 
dit d'une manière très simple et très concrète, sans presque sortir 
de la fable ancienne dont l'enveloppe subsiste intacte, mais vivi- 
fiée par un sentiment nouveau. 

Ici se place un intermède satirique : Wagner, le famulus, frappe 
à la porte, inquiet d'entendre parler à cette heure tardive. Wagner 
est le savant en robe de chambre et en bonnet de nuit, bonne Ame 
naïve, dévouée à son maître, important, affairé, content de lui 
et des belles choses qu'il sait, avide d'en apprendre d'autres : en 
tout le contraire de ce romantique, de cet inquiet, de ce poète que 
nous venons d'apprendre à connaître. Ses propos ne sont pas 
dénués de bons sens, au contraire ; il connaît les bonnes méthodes, 
il est scrupuleux sur le choix des textes et la critique des sources ; 
c'est un bon ouvrier de la science comme il en faut, comme il en 
faut beaucoup. Mais le voisinage du génie le rend ridicule, le fait 
paraître mesquin. Lui parti, Faust retombe dans sa méditation 
douloureuse. Il s'est cru tout proche des vérités éternelles, supé- 
rieur aux chérubins qui contemplent Dieu sans agir, capable de 
participer activement à l'œuvre de la Création : une parole fulgu- 
rante a suffi pour l'anéantir. Ce second monologue, écrit trente 
ans après le premier, en répète et en approfondit les motifs. 
Faust non seulement souffre de la blessure que lui a faite l'Esprit 
dédaigneux qu'il n'a pas réussi à fixer, mais il lui apparaît 
que toutes les nécessités et les réalités de la vie sont faites pour 
nous écarter de la connaissance, pour alourdir en nous le vol de 
l'esprit. Nos ambitions les plus hautes ne se satisfont que trop 
vite ; le souci de nos biens terrestres et de nos affections, la 
crainte des dangers possibles ralentissent en nous l'essor de l'ima- 
gination et de la pensée désintéressée. Et dans le domaine de 
l'action, chose étrange à dire, « nos actes autant que nos douleurs 
entravent le cours de notre vie ». Les biens hérités de nos pères 
sont un poids mort tant que nous ne les avons pas conquis à 
notre tour, d'un effort tout personnel. De toutes ces chaînes 
résulte un découragement qui pousse à la mort. La pensée du 
suicide n'est pas étrangère au Volksbuch ancien ; chez Marlowe 
elle est combattue par le goût de la poésie et de la beauté. Mais 
la mort où aspire le Faust de Goethe, ce Titan, n'est pas une abdi- 
cation ni une aspiration au néant. Il imagine que l'âme impatiente 
obéit à l'appel d'une aurore sur des plages inconnues ; même dans 
la mort, il rêve d'activité et d'essor : 

Je te salue, flacon unique et précieux que je saisis avec un pieux respect. 
J'honore en toi l'art et l'ingéniosité de l'homme... Fais à ton maître une der- 
nière faveur. Je te vois, ma douleur s'apaise. Je te saisis, la tension de mes 



358 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

nerfs se relâche. Le flot brûlant de ma pensée se calme peu à peu. Je me sens 
poussé vers le large, le miroir de l'onde s'illumine à mes pieds, je vois sur des 
rives nouvelles luire le jour nouveau qui m'attire... Un char de feu descend 
vers moi sur des ailes légères. Je me sens prêt à fendre l'espace sur des voies 
inconnues, à m'élancer vers les sphères nouvelles d'une activité toute pure. 
O vie sublime, ô délices divines !... 

Tl entrera de force dans la vie divine, au risque de sombrer 
dans le néant ; sa mort sera un acte de courage éclatant qui prou- 
vera que « la dignité de l'homme ne le cède en rien à la grandeur 
des dieux » ; dans cette exaltation de tout son être, il élève la 
coupe mortelle qu'il dédie solennellement à l'aurore prochaine. 
Mais alors retentissent les cloches de Pâques ; de l'église 
voisine s'élèvent les chants liturgiques qui célèbrent le miracle 
de la Résurrection. Miracle auquel Faust ne croit plus, mais ces 
chants évocateurs de sa jeunesse, du printemps nouveau, du 
miracle de la vie renaissante, font refluer sur lui une telle vague 
d'émotion que ses larmes coulent, il laisse retomber la coupe, la 
terre l'a reconquis, il vivra. 

Tous les problèmes restent en suspens, mais provisoirement 
Faust sera « homme avec les hommes », il se mêlera sans arrière- 
pensée à la joie d'une foule en fête ; c'est la promenade du di- 
manche de Pâques. Mais là encore il retrouve son passé, ses 
remords, ses préoccupations et ses doutes. Il faut, pour lui rendre 
un peu de calme, le spectacle sublime du soleil couchant. Alors, 
docile comme toujours à l'appel magique de la nature, il oublie 
son moi et ses limites, il rêve d'un vol surhumain qui l'emporte- 
rait à travers l'univers, sur la voie que suit le soleil dans sa course : 
« Je m'élance pour boire à la source éternelle ; devant moi le 
jour, derrière moi la nuit, le ciel au-dessus de ma tête et la mer à 
mes pieds. » Ainsi, même la rêverie d'un soir de printemps devient 
chez lui un rêve d'action et de mouvement, lui suggère un besoin 
d'évasion, de vie nouvelle. 

Mais le poète n'a pas épuisé la lente et minutieuse critique de 
toute activité intellectuelle, et nous retrouvons Faust un peu 
plus tard, ce même soir, dans ce même cabinet d'études. Il 
semble que la journée printanière, le contact de la nature et des 
hommes simples l'aient apaisé. Il sait dire le charme du travail 
sous la lampe, à l'heure où les instincts assoupis laissent parler 
la raison et l'espérance, l'amour de Dieu et l'amour des hommes 
dans le cœur. Nous le voyons appliqué, cette fois, non plus à des 
expériences de magie ou d'alchimie, mais à un labeur d'huma- 
niste ou de disciple de Luther : il essaie de traduire « dans sa 
chère langue allemande « l'original grec de l'évangile de saint 
Jean. Mais dès les premiers mots il tombe sur un mystère qui 



FAUST DANS L'HISTOIRE 359 

l'arrête : « Au commencement était le Verbe » : Peut-on attri- 
buer à une simple réalité verbale ce pouvoir souverain ? Que 
serait le Verbe s'il ne traduisait une pensée ? Mieux vaut tra- 
duire : « Au commencement était la Pensée. » Mais cette pensée 
elle-même, si elle demeure abstraite et inactive, n'aura le pou- 
voir de rien créer ; il lui faut la vertu de puissance. Il faudrait 
dire: « Au commencement était la Force». Cette force, enfin, pour- 
rait demeurer à l'état de simple potentialité ; pour se manifester, 
il faut qu'elle agisse. Et Faust d'écrire avec une pleine assurance : 
« Au commencement était l'Action ». Il sait fort bien que du 
logos à l'action, la distance est grande ; mais il a cette audace 
hégélienne de remplir d'un sens nouveau les vieux textes sacrés, 
de refaire l'Ecriture à sa mesure, d'y introduire de gré ou de force 
ce besoin d'action, de développement, de croissance — on dirait 
aujourd'hui de dynamisme — qui est l'instinct le plus incom- 
pressible en lui. Instinct puissant ; instinct très juste. La richesse 
même de sa nature, son double penchant à l'intellectualité pure 
et à la jouissance matérielle intense le rend accessible à toutes les 
tentations, celles de l'esprit et celles de la chair. Mais Goethe l'a 
dit ailleurs et bien souvent dans ses œuvres scientifiques : entre 
l'idée et les phénomènes, entre la vérité générale abstraite et le 
réel particulier, entre l'esprit et les sens, il y a une médiation 
possible dans l'action. Par elle l'esprit entre en contact avec la 
matière, la connaît et en dispose. Faust a le sentiment que l'action 
serait pour lui le remède, qu'elle guérirait cette nostalgie de la vie 
réelle qui pèse sur lui, en même temps qu'elle épanouirait en 
actes ses puissances spirituelles. Mais comment agir ? Il y est 
tout à fait inapte et se dépense en rêves vagues, poétiques ou 
ambitieux... Très tard, au terme de longues aventures et de ter- 
ribles épreuves, il finira par apprendre cette leçon suprême delà 
vie. Pour le moment, c'est entre les quatre murs enfumés de son 
cabinet d'études qu'il se débat contre lui-même et son destin — 
bientôt aussi contre le diable. 

Le diable, en effet, l'a suivi, sous la forme d'un chien noir 
sujet à d'étranges métamorphoses. Son apparition est un épisode 
traditionnel de la légende, mais alors que le Faust ancien appelle 
le diable et l'évoque. Faust semble plutôt ici se défendre contre 
lui et tente de l'exorciser. C'est en vain. Nous savons par le pro- 
logue que Méphisto tient de Dieu même l'autorisation de tenter 
Faust de toutes les manières afin de le séduire dans ses voies 
tortueuses. Il offre donc à cet intellectuel séparé du monde, claus- 
tré dans la spéculation, de lui montrer ce qu'est la vie, de l'intro- 
duire dans la sphère du plaisir et de l'action. Il a compté sans 



360 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

cette instabilité profonde, cette oscillation perpétuelle entre des 
pôles opposés : l'appel de la vie trouble le penseur, le séduit ; 
mais la critique, d'avance, empoisonne pour lui l'action. Il se 
sent trop vieux pour aimer ce qui n'est qu'un jeu, trop jeune pour 
avoir renoncé au désir. Il lui reste à maudire, dans une grande 
imprécation lyrique, tout ce qui fascine en nous la volonté et le 
vouloir-vivre : 

Maudit soit tout ce qui enveloppe l'âme d'un réseau d'appâts et d'illusions, 
maudites ces forces trompeuses et flatteuses qui la rivent à cette sombre 
caverne ! Maudit soit d'abord l'orgueil dont l'esprit s'auréole I Maudit le 
prestige de l'apparence qui s'impose à nos sens ! Maudits tous ces songes 
séducteurs, gloire, illusion que notre nom survivra ! Maudits tous ces biens 
flatteurs, femme et enfants, valets, charrue ! Maudit soit Mammon, soit 
que ses trésors nous incitent à des actes d'audace, soit qu'il offre une couche 
moelleuse à notre paresseux loisir ! Maudit le suc balsamique des grappes ! 
Maudite la grâce suprême de l'amour ! Maudite l'espérance ! Maudite la foi I 
Maudite avant tout la patience ! 

On sent un paroxysme : Faust poussé au désespoir, déçu par le 
savoir et sceptique quant au plaisir, impuissant à l'action, accepte 
ce que le diable lui offre. Et le diable lui offre un pari ; un pari 
beaucoup plus qu'un pacte. En réponse, Faust met Méphisto au 
défi de le satisfaire jamais. Les biens que peut lui offrir ce « pau- 
vre diable » , il les connaît et les décrit par avance : des fruits qui 
ne rassasient pas, un or qui s'écoule entre nos mains comme du 
sable, un jeu où l'on perd à tous les coups, des amours incons- 
tantes, des honneurs périssables... Faust ne vendra pas son âme 
en échange de tels biens : nous sommes ici aux antipodes de la 
tradition. Mais si des biens pareils arrivaient à le satisfaire, 
c'est qu'il aurait perdu son âme. «Si jamais tu réussis à m'assou- 
vir, dit-il en substance, je veux être damné.» Et c'est du pessi- 
misme sans doute. Mais c'est aussi de l'optimisme, et du plus 
haut: « Si jamais la flamme en moi devait s'éteindre, si la perfec- 
tion du bonheur présent m'empêchait d'en souhaiter un autre 
par delà, je ne serais plus moi-même et je mourrais sans regret». 
Il y a dans ce pari une sève morale incomparable, un orgueil 
indomptable, un sens de la grandeur spirituelle qui place ce nou- 
veau Faust très au-dessus de tous ceux que les devanciers de 
Gœthe avaient imaginés. 

Mais la loi du caractère de Faust est la contradiction ; c'est la 
prépondérance alternée des « deux âmes » qu'il porte sans son 
sein. Il s'est trop longtemps battu en vain contre les mystères 
impénétrables du savoir, il va accepter de se lancer avec Méphisto 
dans des aventures charnelles, matérielles, auxquelles il ne deman- 
dera pas le bonheur, mais l'oubli, le vertige. 



FAUST DANS L'iIISTOIRE 361 

Tu m'as bien compris, ami, il n'est pas question de joie. Je me voue 'au 
vertige, au douloureux plaisir, à la haine amoureuse, au chagrin qui récon- 
forte... Mon cœur, guéri d'aspirer à la science, ne se fermera plus à aucune 
douleur, et ce qui est le lot de l'humanité tout entière sera ma plus intime 
jouissance. J'amasserai dans mon sein sa joie et sa douleur, j'élargirai mon 
moi jusqu'à l'y absorber tout entière, et, comme elle, je sombrerai pour finir. 

L'enthousiaste, chez ce sceptique, n'est jamais loin ; le roman- 
tique, chez ce rationaliste, est toujours présent ; et chez cet 
égoïste le grand cœur humain, et chez cet épicurien le sombre 
amant de la douleur. De tous les contrastes qu'il sentait en lui, 
de cette richesse tumultueuse où chacun de nous peut reconnaître 
une part de lui-même, Goethe a composé le plus complexe et le 
plus riche de tous ses fils, son Faust qui est à lui et à lui seul, en 
dépit de ses devanciers, en dépit de ses successeurs. 

Mais ici nous sommes à peu près au terme de la tragédie de la 
connaissance. Elle n'aboutit pas, elle ne peut pas aboutir ; elle 
aboutira beaucoup plus tard, à la fin du second Faust, dans une 
sphère toute métaphysique. Pour le moment, Faust se déclare 
« guéri du tourment du savoir ». Les tentations et les épreuves 
par lesquelles il va avoir à passer s'adressent aux sens et au cœur 
beaucoup plus qu'à l'intelligence. Il quitte pour toujours la cel- 
lule où il a végété dix ans, sa vie de savant et de professeur, 
sa personnalité d'érudit et d'alchimiste, et cette lenteur un peu 
pesante, et cette longue barbe de philosophe qui conviendrait 
peu à ses nouvelles perspectives. Puisqu'il en est venu, lui, 
l'homme de pensée, à maudire la raison et le savoir, le diable 
qui s'y connaît se frotte les mains et croit tenir sa victime. 

Avant leur départ commun sur le manteau volant, un dernier 
épisode symétrique de l'intrusion de Wagner vient compléter la 
critique de la science universitaire : un naïf escholier vient deman- 
der conseil et direction au docte maître. C'est Méphistophélès 
costumé en philosophe qui le reçoit ; et après la tragédie du savoir, 
nous en avons la farce. Ce qui suit, scènes de la taverne d'Auei- 
bach, visite à la Cuisine de la Sorcière est moitié une concession 
aux données traditionnelles, moitié un acheminement à la 
deuxième partie du drame, à la première épreuve par où Faust 
devra passer, l'épreuve de l'amour heureux et coupable, la tra- 
gédie de Marguerite. 

[A suivre.) 






A propos d'un centenaire romantique : 

LÉLIA 

par J. POMMIER, 

Professeur à l'Université de Strasbourg. 



II 

Elle et Lui. 



« Il y a bon nombre de personnes qui ont voulu voir en Sténio 
le portrait d'Alfred de Musset. Cela ne peut être vrai pour la 
première version, par la simple raison que Lélia, commencée... 
bien avant qu'Aurore Dudevant eût fait la connaissance de Musset, 
fut terminé en juillet 1833.... Par conséquent, à l'époque où 
George Sand connut Musset, elle était déjà en train de corriger 
les épreuves du roman. Quoique Musset ait écrit pour son amie 
le Chanl de Sténio et que George Sand ait donné comme épi- 
graphe à la troisième partie quelques vers de Musset, il est évident 
que ce n'est pas Musset qui a servi d'original à Sténio (première 

édition) ». . , 

Cette déclaration de M me Karénine (1) n'est point aussi peremp- 
toire qu'on pourrait le penser. Pour la juger, j'examinerai tout 
d'abord les antécédents et le début de la liaison Sand-Musset. En 
mars 1833, Sand avait un ami : Planche, et une amie, la Dorval. 
Aux environs du 8, si l'on en croit Sainte-Beuve, le directeur et 
les actionnaires de la Bévue des Deux Mondes réunirent leurs 
amis et rédacteurs à un banquet chez Lointier, rue de Richelieu. 
G. Sand y fut invitée, bien qu'elle n'eût encore rien écrit dans la 
Revue : Planche, qui « était alors dans une de ses courtes et rares 
périodes d'élégance », lui servait de cavalier. Elle y rencontra, 
outre Sainte-Beuve, Dumas et Jouffroy, — mais Musset n'y était 

(1) i, p. 134. 



A PROPOS D'UN CENTENAIRE ROMANTIQUE : LÉLIA 363 

point. C'est pourtant de celui-ci qu'elle parla avec Sainte-Beuve, 
le 9, soir de la première lecture de Lélia. Il fut entendu que le 
critique présenterait le poète à la romancière. Mais celle-ci, le 
surlendemain, se ravise : « A propos, réflexion faite, je ne veux pas 
que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous ne 
nous conviendrions pas, et j'avais plus de curiosité que d'intérêt 
à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes ses 
curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. » L'offre a-t-elle 
été faite par Sainte-Beuve ? C'est possible : il venait d'écrire, 
deux mois auparavant, son très bel article sur Alfred de Musset! 
Je crois plutôt, cependant, que la demande est venue de G. Sand. 
La façon dont elle désigne ensuite Dumas la montre assez capable 
d'initiative ! Si elle s'exprime ainsi le 11, c'est qu'elle a été vrai- 
ment « curieuse » l'avant-veilie, et qu'elle l'a laissé voir. D'ail- 
leurs, voici le témoignage de Sainte-Beuve lui-même : « L'idée 
d'Alfred de Musset, dont elle me savait ami, lui traversa dès lors 
l'esprit, mais elle la rejeta pour l'instant (1). » 

Je n'insisterais pas là-dessus si une thèse récente, d'ailleurs 
pleine de vie et de choses, n'avait présenté cette histoire sous 
un jour^ douteux. Selon M. P. Gastinel (2), les futurs amants 
n'ont dû savoir aucun gréa ceux qui les avaient rapprochés, car : 
1° Le style de la romancière déplaisait au poète. J'ai déjà,enl924 
critiqué cet argument (3) : les ratures d'adjectifs sur une page 
d'Indiana datent-elles nécessairement de l'année où l'ouvrage 
fut publié ? « Si on rayait tous les adjectifs des livres qu'on fait 
aujourd'hui, il n'y aurait qu'un volume au lieu de deux ». Ainsi 
s'exprime Musset... en 1836 (4). Songe-t-il à Indiana ? ou s'il n'a 
pas dans l'esprit deux autres volumes, qui paraissent justement 
alors, et où l'on cueille, au hasard du coupe-papier, des phrases 
comme celle-ci : « Les enfants du siècle raidissaient leurs mains 
oisives et buvaient dans leur coupe stérile le breuvage empoi- 
sonné (5). » (Un concours à organiser : quel livre a le plus 
d'adjectifs, d'Indiana ou de la Confession ?) Du reste, aussitôt 
après Léha, Musset y reconnaît {Caecus amor ?) une « qualité 

(1) Portr. coni., t. I, 1870, p. 509. 

(2) Le romantisme d'Alfred de Musset (Hachette, p. 343) 

(3) Revue des Cours el Conf., 15 décembre p 66 

(4) Première lettre de Dupuis et Colonel (Oe. C, Biré, VI, 302). — Je n'attri- 
bue donc aucune espèce de valeur à ce que Paul de Musset a écrit à ce sujet 
dans la Revue des Deux Mondes de 1878 (3« période, t. XXX, p. 191) On sait 
qu il n a même pas été capable d'indiquer exactement la date des vers sur 
Indiana. 

(5) Confession d'un enfant du siècle, éd. Henriot, p. 17. 



36-1 REVUE DES COURS ET CONF ÉRENCES 

éminente, la pureté du style (1) ». 2° « L'heure des affections 
maternelles n'ayant pas encore sonné », Rolla était trop jeune 
pour Lélia. Est-ce bien sûr ? « J'aurais voulu être la mère, et pouvoir 
te presser dans mes bras sans éveiller en toi les sens d'un homme » : 
ainsi parle à Sténio, Lélia (2). M. Gastinel met Sandeau, avec 
Latouche et Mérimée, parmi les aînés de G. Sand. Latouche, 
protecteur et conseiller, n'a pas à intervenir. Mais si Mérimée 
avait en effet neuf mois de plus que George, Sandeau était 
moins âgé qu'elle de près de sepl ans. C'est avec le « petit Sandot, 
aimable et léger comme le colibri des savanes parfumées (3) », 
qu'Aurore, fatiguée d'avoir chéri ou subi jusque-là des hommes 
plus vieux qu'elle (4), a étrenné, ou à peu près, le libre amour... 
Après Jules, Alfred, qui était du même âge à deux mois près. 

Rien n'autorise donc à penser que les deux convives du dîner 
Buloz aient eu déplaisir à prendre place côte à côte. Quel qu'ait 
été le restaurateur {Les Frères provençaux, comme pour le 
repas d'adieu de la Confession ?), la date serait plus importante a 
connaître. Peut-être y avait-il un dîner Buloz tous les trois mois ? 
Or il est question, dans une lettre de G. Sand, d'un dîner où elle 
et Sainte-Beuve devaient se retrouver: « Vous n'y serez pas », 
écrit-elle au critique, « et j'aurais l'air d'insulter les autres si je 
n'y allais pas après avoir consenti ». Les mots « chez Stanston », 
il est vrai, déroutent. Cependant la date conviendrait bien : le 
dîner Buloz aurait eu lieu le mercredi 19 juin (5). 

Si George et Alfred y furent rapprochés, ce put être parce 
qu'ils étaient tous les deux, pour la Revue, de très récents colla- 
borateurs. Le premier écrit que Musset y ait signé, c'est André 
del Sario (1 er avril 1833) (6) ; Sand engagée avec Buloz dès le 
mois de décembre précédent, y fait son début justement par 

m Cf C.-R. aux Débals du 1 « septembre : « Langue épurée, noble et digne ». 
Ad. Guéroult, de son côté, célèbre l'« incroyable magnificence de style » du 
roman (Le Temps, 3 octobre 1833.) 

(2) Tome II, 366-367 (1833). 

(4) Auré'Ùen, cinq ans de plus ; Casimir, neuf ans. — Musset, né le 11 dé- 
cembre 1810 ; Sandeau, le 19 février 1811. 

(5) Lettres,*. 108. La date « avril » est fausse, puisque Sand répond, le 
jour même à ce qu'il semble, à une lettre de Sainte : Beuve du 18 juin (Rev < <te 
£ r Ur ™ 7) _ « stariston » ne figure pas dansleBottinde 1833. Le propriétaire 
des Frères provençaux, au Palais-Royal, s'appelait Maneille. 

(6) Le compte rendu de Gustave III (n« du 15 mars) est anonyme Ma on 
l'a vu en épreuves (cf. M. L. Pailleron. La vie littéraire sous Louis-Philippe, 
368 n. 1). Et d'ailleurs la plume de la Revue fantastique s'y reconnaît 
presque à chaque ligne. 



A PROPOS d'un centenaire romantique : LÉLIA 365 

l'extrait de Lélia, qui parait le 15 mai, dans le même numéro que 
Les caprices de Marianne. Elle vient de donner, le 15 juin, l'étude 
sur Obermann. 

Le 18 elle a reçu de Sainte-Beuve l'offre de Jouffroy (1). Elle 
a accepté de le recevoir, mais d'assez mauvaise grâce. — Au dîner, 
plus avenante, elle engage Musset « simplement et avec bonhomie 
à venir chez elle ». « Il y alla deux ou trois fois, à huit jours d'in- 
tervalle... (2) ». Le 24, il lui écrivait la première lettre qui nous 
ait été conservée, avec les vers sur Indiana : 

[Noun] abandonnera [Raymond] qui la méprise ; 
Et le cœur orgueilleux qui ne l'a pas comprise 
Aimera l'autre en vain — n'est-ce pas, Lélia ? 

Si Musset veut dire que Raymond aimera Indiana en vain, il 
renverse la donnée du roman. Mais déjà le fragment du 15 mai a 
substitué à la créole l'altière idole de Sténio. Sainte-Beuve l'a 
bien vu, « cette Lélia au sein de marbre (est) une sorte, d'héroïne 
vengeresse de la pauvre Indiana (3) ». D'ici un mois, une lecture 
plus étendue de l'œuvre aura convaincu Musset, du moins si on 
l'en croit, de la décourageante froideur de Lélia : « Il y a la mer 
Baltique entre vous et moi... Vous ne pouvez donner que l'amour 
moral... ». Mais la littérature et la vie font deux, même à cette 
époque. Le renoncement d'Alfred est affecté. 

D'après sa lettre 11, en effet, il serait tombé amoureux de 
G. Sand « le premier jour où il a été chez elle ». Ce sentiment a dû 
grandir avec l'intimité. L'attouchement des objets qui lui rap- 
pelaient la femme aimée a toujours produit sur Musset un effet 
presque anormal. Je ne peux lire ce passage de la lettre 8, où il 
s'établit sur le pied d'un camarade « capable... de chiffonner 
les peignoirs » de la jeune femme, sans penser à une scène de 
Marianna (on sait que Sandeau y a représenté G. Sand sous les 
traits de M me de Belnave) : « Vers le matin, l'air fraîchissant, 
Marianna jeta sur lui son châle et l'en couvrit comme d'un man- 
teau. Par je ne sais quelle perception, Henry, en s'éveillant, devi- 
na, sans le voir, le frêle tissu qui l'enveloppait. Il frissonna des 
pieds à la tête, et feignit de dormir encore, pour cacher son trouble 
et s'enivrer en même temps du mystérieux parfum qui le péné- 



(1) « J'ai à vous demander une grâce, comme celle que vous nous avez 
accordée déjà en voyant le docteur Louis dont vous prenez les pilules. Ce 
serait de vous mener un jour M. Jouffroy... ». Il est douteux que Sainte-Beuve 
ait écrit cela sans sourire. 

(2) Biographie, p. 119. 

(3) Porlr. cont., 1870, I, p. 499. 



366 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

trait. En effet, ce fut d'abord une sensation enivrante, mais par 
degrés son sang s'alluma, ses artères battirent à coups redoublés, 
une chaleur dévorante lui monta du cœur au cerveau. 11 lui sem- 
blait avoir revêtu la robe de Déjanire (1) ». Malgré ses airs de 
roué, Alfred n'a sans doute pas été plus invulnérable que son 
prédécesseur au tissu magique. 

Les confidences ne durent pas tarder. « Je sais », s'écria Musset 
en se déclarant, « que vous êtes bonne, que vous avez aimé ». 
De son côté, comment croire qu'il ait tu son passé ? Il a eu son 
naufrage, comme Sand. Une femme, il y a trois ans, l'a trahi... 
Elle est la cause de la vie qu'il mène... Car il ne cache pas son 
libertinage, au contraire. « Je ne puis rendre l'amour moral à 
personne... Je puis être, si vous m'en jugez digne, non pas même 
votre ami, — c'est encore trop moral pour moi... (2) ». Il ne 
montre qu'Octave, capable d' « embrasser une fille galeuse et 
ivre-morte », — Octave qui pourtant est en train de mourir (3) ; 
Caelio n'apparaît pas, ou plutôt Caelio n'existe que dans la soli- 
tude de sa propre chambre : « Je vous ai aimée... ici, (où) je vous 
ai dit ce que je n'ai jamais dit à personne ». Hélas ! en présence 
de George, il ne hasarde qu'un mot mal reçu... Alors il rentre dans 
son silence : « voilà... une belle organisation, de rester muet en 
face de l'être qui peut vous comprendre ! Puisque je n'ai pu 
parler devant vous, je mourrai muet... ». Ainsi l'amoureux gémit 
la plainte de Silvio : 

Je suis... comme une mandoline 
Oubliée en passant sur le bord d'un coussin. 
Elle renferme en elle une langue divine, 
Mais si son maître dort, tout reste dans son sein. 

Il se désole de n'être pas poète pour son propre compte. Il 
maudit ce don qu'il a de « faire de ses souffrances un trésor sacré 
pour le jeter dans... tous les égouts, à six francs l'exemplaire ». 
Il a tort. Car le poète a plaidé d'avance la cause de l'amoureux. 
M me Karénine ne veut pas que Sténio doive rien à Musset. Mais 
G. Sand n'a-t-elle pas dû, n'a-t-elle pas pu voir Alfred avant de 

(1) Marianna, éd. Paulin, 1846, I, 231-232. 

(2) On songe aussi aux passages correspondants de la lettre de George â 
Buloz de juillet, et du Songe du Reviewer (postérieur): « M. Alfred de Musse! 
s'est brûlé la cervelle après avoir perdu 37.000 fr. au jeu ». « Dans les filles 
de joie Musset s'est abruti ». Cela se trouve, c'est entendu, dans des ensembles 
hautement fantaisistes. A part l'exagération, qui soutiendra pourtant que 
c'est pure fiction ? 

(3) Cf. dans une lettre postérieure : « J'ai senti en te voyant qu' [Octave] 
mourait en moi, mais l'autre, qui naissait, n'a pu que pleurer ou criei 
comme un enfant. » 



A PROPOS D'UN CENTENAIRE ROMANTIQUE : LÉLIA 367 

le rencontrer ? Elle qui prie Sainte-Beuve, le 18 juin, de lui donner 
son médaillon par David (1), ne connaît-elle pas le portrait du 
bel éphèbe, que le même artiste avait fait en 1831. comme le type 
de l'Amour, « dieu jeune », dit un vers du Saule, « au front pâle 
et charmant (2) ». N'a-t-elle pas rêvé sur un autre portrait, — 
en prose, celui-là, mais non moins suggestif, — que Sainte-Beuve, 
le 15 janvier 1833, vient de consacrer au poète des Contes et d'Un 
spectacle : « Tous ceux qui avaient un cœur capable de passion 
relurent Portia et palpitèrent... Il y avait dans ce jeune talent 
une connaissance prématurée de la passion humaine, une joute 
furieuse avec elle, comme d'un nerveux écuyer cramponné, à 
force de jarret et d'ongles, au dos d'une cavale fumante. Le Durus 
Amor, l'Amour, fléau du monde, exécrable folie (3), n'avait jamais 
été étreint plus au vif, et, pour ainsi dire, plus au sang. Le poète 
de dix-neuf ans remuait l'âme dans ses abîmes... » Quant à sa 
plus récente production, « l'esprit de l'époque, en ce qu'elle a de 
brisé et de blasé, de chaud et de puissant en pure perte, d'inégal, 
de contradictoire et de désespérant, s'y produit avec un jet et un 
jeu de verve admirables en toute rencontre, et qui effraient de 
la part d'un si jeune poète ». « L'adorable drôlerie A quoi rêvent 
les jeunes filles (est un) imbroglio malicieux et tendre, qu'on 
peut lire entre le Songe d'une nuit d'été et le cinquième acte de 
Figaro ». Namouna contient « les deux cents plus beaux vers 
qu'ait écrits M. de Musset » : des stances « que nul ne se chantera 
sans larmes ». Le critique dessine en quelques lignes ce « Don Juan 
vraiment nouveau, réalisé d'après Mozart », et il conclut : « Si 
j'ai dit que l'œuvre manquait d'unité, je me rétracte : l'insaisis- 
sable unité se rassemble ici comme dans un éclair, et tombe magi- 
quement sur ce visage : voici l'objet d'idolâtrie (4) ». 

Si G. Sand ne s'incline pas, elle qui, vers ce temps, rencontre 
un don Juan d'une autre trempe (5), du moins elle a peine à 
détourner les yeux. Non qu'elle ignore tout de la réputation de 
Musset : c'est « surtout là », dira-t-elleplus tard, qu'elle ne croyait 
pas trouver l'amour vrai. Et de fait, n'eût-elle rien ouï dire, 
l'œuvre du poète suffisait à l'édifier, et il n'avait sans doute pas 
été besoin, pour qu'elle le remarquât, que Sainte-Beuve repro- 
duisît le couplet de La Coupe sur la débauche. Il n'est pas jus- 



(1) Lettres, 108. 

('2) Premières poésies, Conard, 194. 

(3) Cf. Don Paez, Conard, p. 45. 

(4) R. D. M., 1833, 1" vol., 175-182. 

(5) L'auteur de la Double Méprise. Voir la lettre de la Revue de Paris. 



368 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

qu'à Namouna qui ne puisse faire réfléchir une femme. On y 
trouve, en particulier, une strophe que Musset devait un jour 
rappeler à Sand, après l'aventure de Venise. 

Bien au'il traitât l'amour d'après un catéchisme, 
Et qu'il mit tous ses soins à dorer son sophisme, 
Hassan avait des nerfs qu'il ne pouvait railler. 
. Chez lui la jouissance était un paroxysme 
Vraiment inconcevable, et fait pour effrayer. 
Non pas qu'on l'entendît ni pleurer ni crier : 
Un léger tremblement, — une pâleur extrême, 
Une convulsion de la gorge, un blasphème, etc. (1). 

Imagine-t-on confession plus osée ? Mais la poésie donne le 
change à la jeunesse qui le prend. Les convives de juin durent 
s'entretenir moins de Hassan que d'Andréa et de Marianne (2). 
Et si quelqu'un (son propre cœur ?) demande à Sand : « Est-il 
Octave ? est-il Caelio ? « elle est prête à répondre sincèrement : 
« Tous les deux, je crois (3) ». 

Cependant elle affirme le 25 août qu'elle a commencé par « nier » 
cette affection qui s'offrait, et qu'elle l'a repoussée, refusée. On a 
relevé dans les lettres de Musset des signes correspondants à 
cette défense, qui n'a pourtant duré qu'un mois. George avait 
résisté plus longtemps à Sandeau : un trimestre (4). Mais, pour 
la femme qui s'émancipe, le second ou troisième amant coûte 
moins à prendre que le premier. L'intrigue approche de son dénoue- 
ment. Il faut lire entre les lignes et la missive de Sainte-Beuve 
du 21 juillet, et la réponse de George. Trop renseigné, trop fin 
pour ne pas savoir et deviner, celui-là voudrait bien éviter le 
rôle du consolateur intempestif : « Quand l'ami se croit le plus 
utile à guérir quelque douleur », écrit-il à l'inconstante, « il arrive 
souvent qu'il se méprend fort... Il vous juge triste..., et peut-être 
vous êtes gaie secrètement depuis hier et en train d'une récente 
espérance (5)... » L'allusion n'échappe pas à G. Sand, qui feint de 
ne pas comprendre- Cependant elle parle de trois amis, dont 
elle eût voulu entourer sa « petite existence ». « Au delà de 
deux ou trois personnes », écrit-elle dans le même temps à 
M me Allart. « l'univers n'existe pas pour moi ». Ces privilégiés 
sont : Sainte-Beuve lui-même, Planche et... le troisième, qui 

(1) Conard, p. 404. Cf. Decori, 54, du 30 avril 1834. 

(2) C'est ainsi que Sand appellera les deux pièces de Musset (lettre d avril 
1834, Decori. 35). 

(3) I&id., 15. 

(4) Voir Karénine, I, 315. 

(5) E. de Fr., p. 402. 



A PROPOS DUN CENTENAIRE ROMANTIQUE : LÉLIA 369 

n'est pas nommé, serait-il Musset ? «Qu'il me comprenne mal », 
dit-elle, « ou se laisse influencer à l'extérieur (déjà !) il me 
fuira ». Alors elle restera seule, si Sainte-Beuve l'abandonne 
aujourd'hui, et Planche demain. Faut-il donc, s'écrie-t-elle, 
« que je renonce à l'estime des personnes graves, en me disant... 
qu'une liaison en vaut une autre pourvu qu'elle amuse ou distraie ?» 
(Musset est si habile en charges, si gracieux en travesti : tout le 
côté gamin de G. Sand a rencontré son incomparable partenaire). 
Cependant elle continue: «Faut-il que je croie.... que les vertueux 
sont orgueilleux et durs, et que les dissolus sont compatissants 
et mous ? » De toute façon, elle se sent, et n'en fait pas mystère, 
« dans un passage dangereux ». 

Ce passage la menait à son destin. Autour d'eux, Paris s'ani- 
mait en vue de la célébration des Trois Glorieuses encore récentes. 
On pouvait craindre un mouvement républicain. Le Ministre des 
Travaux Publics et du Commerce, Thiers, y para en divertissant 
le peuple à force d'attractions. On construisit sur le port d'Orsay 
un vaisseau de guerre à trois ponts, baptisé Ville-dè-Paris. On 
éleva des mâts pour y faire flotter le pavillon des mémorables 
journées : deux de soixante-quinze pieds de haut sur les tours de 
Notre Dame (1), trois de cent, pieds sur la terre-plein du Pont- 
Neuf. On établit un amphithéâtre aux Tuileries en vue d'un 
concert monstre. 

Le 27, premier jour des fêtes, fut consacré à la mémoire des 
victimes de juillet. Du matin jusqu'à la nuit et de quart d'heure en 
quart d'heure, des coups de canon furent tirés en signe de deuil. 
A neuf heures du soir, le vaisseau parut tout à coup environné de 
feux du Bengale qui jetaient sur sa carène, sur le fleuve, sur les 
bateaux qui le sillonnaient, « une couleur dont l'effet ne saurait 
être exprimé». Le lendemain dimanche 28, la revue du roi était 
annoncée pour dix heures du matin. A huit heures, A. de Musset 
voit entrer dans sa chambre un de ses amis, « cramoisi de fureur 
contre un article des Débals ». C'est un bas de page signé J. S., 
contre l'auteur de ce « ramassis », de ce « fatras bizarre » qui 
s'intitule Un spectacle dans un fauteuil. «M. de Musset n'est.... 
qu'un poète médiocre », qui « s'est mis à singer Byron » dont il est 
comme « le porte-queue ». Il s'est fait un « système » du déver- 
gondage. La plupart de ses vers ont une « odeur de migraine et de 
fatuité». Son unique chance de salut est de se jeter dorénavant 
dans le genre descriptif, celui de l'abbé Delille. 

(1) Voir 6* lettre de Musset. Ce détail et les suivants sont empruntés aux 
Débats et à la Revue de Paris de juillet 1833. 

24 



370 REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES 

Cette vengeance s'explique, à la rigueur, par les duretés de la 
Dédicace à Tailel pour la critique « éplucheuse ». C'est du moins 
l'opinion que l'anonyme voudrait donner, en rappelant le pas- 
sage sur les « mains chercheuses de vermine ». Mais on hésite à 
croire que l'honneur de son métier l'ait enflammé à ce point. 
Pourquoi, en effet, ce compte rendu tardif (1) ? Pourquoi faire 
un sort aux vers sur la débauche, si ce n'est (qui sait ?) afin de 
mettre Sand en garde ? D'où vient que J. S. conseille à Musset 
« le voyage d'Italie » ? Ces initiales cachent en réalité — bien 
ma l _ J u les Sandeau, revenu lui-même de Florence (2), et peut- 
être au courant du projet qu'Alfred et George caressent en ce 
moment (3). On comprendrait ainsi l'empressement de Musset 
à signaler à la jeune femme cet article haineux (4) et si injuste, 
sur lequel, dit-il, il a « essuyé son rasoir ». L'amoureux ne peut 
que se trouver bien, d'un tort fait au poète à cause de lui. 

D'autant plus, — il le remarque au début de cette même lettre, 
— que « tout le monde est fou » à Paris. Comment ne pas l'être 
dans ce mouvement, dans ce bruit ! La revue va occuper toute 
la journée. On rétablit la statue de Napoléon sur sa colonne. Le 
soir, un roulement de trois ou quatre cents tambours annonce 
l'ouverture du concert. Cinq cents exécutants, sous la direction 
de Habeneck, jouent les ouvertures de Guillaume Tell et de la 
La Gazza, ainsi que le Serment du Riilli du premier opéra. Auber 
(ouverture et prière de La Muelle) alterne avec Rossini. Une 
flottille chargée d'artillerie et de fusées attaque la Ville-de-Paris 
toute pavoisée. Le combat se termine par un grand feu d'arti- 
fice sur la longueur du bassin entre le Pont de la Concorde et 
le Pont-Royal. 

Le 29, la coupe n'est pas encore épuisée. A une heure et demie, 

(1) Le Spectacle avait paru sept mois auparavant. Il est vrai que Sainte- 
Beuve ne s'était guère plus pressé de parler d'Indiana. Mais au moins, 
ouand son article parut, c'était un éloge. . 

(2) Karénine, I, 389. Cf. M. L. Pailleron, Buloz el ses amis, p. 367. L atlri- 
but ; on de cet article à Jouxièrcs ne paraît pas défendable. 

(3) Lettre 11 (de la déclaration): «Le peu de temps que vous avez encore a 
passer à Paris, avant votre départ à la campagne, et votre départ pour l'Ita- 
lie où nous aurions passé de belles nuits, si j'avais de la force » (pour vous 
accompagner en ami) (Decori, 14). Voir aussi la lettre 5, où Musset parle du 
projet de voyage à deux, mais sans nommer de pays. On notera que le *,0 mai, 
George pensait retourner à Nohant « dans un ou deux mois en partant pour 
la Suisse » (1. à Rollinat, dans Bertaut, 37). Cf. Confession, p. 257 : « Allons 
en Suisse ». . . . . . J 

(4) Cf encore : « C'est une poésie de roué, qui durera tout juste ce que dure 
une bonne fortune... Sa muse a eu ses petits soupers, ses orgies du jour et de 
la nuit ». 



A PROPOS D'UN CENTENAIRE ROMANTIQUE : LÉLIA 371 

les portes des théâtres s'ouvrent pour des représentations .gra- 
tuites : Boberl-lc-Diable à l'Opéra, L'Etourdi et Le Malade ima- 
ginaire au Français, le Pré aux Clercs à l'Opéra-Comique, Faublas 
au Vaudeville. Seize couples mariés et dotés par la ville de Paris 
prennent part, le soir, à un grand banquet à l'Hôtel de Ville ; 
un bal y succède, auquel plus de deux mille personnes avaient 
été invitées. Au dehors, les illuminations de la veille « retrouvent 
leur éclat, et comme les jours précédents, le bruit des bombes... se 
fait entendre de tous côtés ». 

Le Gouvernement avait vaincu, au grand profit des entrepre- 
neurs, du commerce, et sans doute aussi de Thiers lui-même. 
La foule, où l'on remarquait beaucoup d'uniformes (Musset avait 
souvent monté la garde) « s'était pressée sur les places publiques 
comme elle faisait aux fêtes de l'Empire et de la Restauration, 
comme elle le fera toutes les fois qu'on dépensera 1.500.000 franrs 
pour l'amuser et lui jeter de la poudre aux veux (1) ». Son des 
instruments, éblouissement des fusées, détonation dès pétards, 
tant de sensations entraînantes ou câlines, brusques et aiguës' 
augmentaient l'énervement de l'été. Le sein de Lélia palpité 
enfin, et elle s'en voudrait maintenant de rien refuser à l'amitié (2) 
Elle cède au dernier jour de fête, le 29 (3). Sténio a sa revanche', 
et les grands pavillons aux trois couleurs ondulent sur leurs 
jeunes amours. 

(1) R. D. M., 1833, 3e vol., p. 344. 

vJnL?^ ^^ P ar amjtié plus <I u e P ar amour » qu'elle se serait rendue à 
affection de Musset cf. lettre à Sainte-Beuve du 25 août) Voir au, si la 
lettre du 15 avril 1834 ; « S.ns ta jeunesse et la faibles "que tes larmes 
Sext C Snt U r 8t r n, Ç et °-; De P ar eils mobiles sont trop subtils et com- 
témoTgnages ' P ° Ur q Ve S ' en tenir à la lettre de ces 

(3) D'après un carnet de poche (Henriot, Musset, 38). 



Problèmes d'art et Langage des sciences 



par Pius SERVIEN, 

Docteur es lettres. 



XII 

Psychologie brute et psychologie esthétique. 

L'atome d'objectivité et la méthode des moyennes. — Nous allons 
indiquer un raisonnement peu rigoureux qui induit, à tort, à se 
fier beaucoup aux statistiques et aux moyennes ; qui porte à 
espérer une réponse de ces méthodes massives (1). 

Un mot tel que « plaisir », « sublime », « bonheur », quelque 
subjectif qu'il paraisse, sert de monnaie d'échange entre les 
hommes. C'est quelque chose de social. 

On en doit conclure, semble-t-il, qu'il existe au sein de ces 
nébuleuses « subjectives », un point « objectif », un atome de sens 
le même pour tous. Aussi nous avons lieu d'espérer que des sta- 
tistiques, des tests organisés de façon quelconque et portant sur 
un nombre de plus en plus grand de sujets, nous amèneront a 
serrer de toujours plus près ce point fixe. 

C'est ce qu'on est porté d'abord à déduire, du fait que tous les 
mots figurent dans le dictionnaire, du fait qu'ils servent aux 
hommes à communiquer et à s'entendre. 

Nous sentons bien que, globalement, « plaisir » ne peut signifier 
absolument la même chose pour des hommes différents : ni « plai- 
sir », ni « triangle », ni « cheval », pris dans l'ensemble de ce qu'ils 
évoquent. Mais, au sein de la nuée subjective qu'il y a en nous 
autour de chaque mot, il semble logique d'admettre qu'il y a au 

(1)V. le chapitre précédent, Esthétique et Psychologie dans la Revue des 
Cours du 31 décembre 1933. 






PROBLÈMES D'ART ET LANGAGE DES SCIENCES 373 

moins un atome objectif, le même pour tous ; lequel revient 
invariable, chaque fois qu'un homme fait le même geste signi- 
fiant, émet la même parole. 

Pour « triangle » et « cheval », une telle zone objective existe 
certainement.